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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 22:06

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Cela aurait pu aussi bien s'appeler Ritournelle de la fin. Car c'est bien de la fin, des fins, des chutes des mondes connus de la narratrice (Ethel Brun, avatar de la mère de Le Clézio, à qui cette fiction autobiographique rend hommage), et que celle-ci nous conte, dans le dernier livre de « l'homme aux sandales de vent ».

Fin de l'adolescence et de l'amitié amoureuse pour Xénia Chavirov, naufragée de la révolution russe, qui disait avec fermeté: « Les souvenirs, ça me donne mal au cœur. Je veux changer de vie, je ne veux pas vivre comme une mendiante. » Celle avec qui Ethel avait dansé dans l'atelier de couture de la comtesse Chavirov et qui l'avait embrassée avec fougue « tout près du coin des lèvres ». Celle encore qu'elle avait revue après la guerre, mariée avec le beau Daniel Donner, mais qui avait perdu cette « odeur de pauvreté » qui l'émouvait tant autrefois. Tout s'était terminé dans la banalité. Peut-on passer sa vie à admirer une icône?

Fin de Monsieur Soliman, son grand-oncle très aimé, qui lui avait donné les rêves de construction de la Maison mauve, dans le jardin de la rue d'Armorique. Il avait eu beau faire de sa nièce sa légataire universelle pour la protéger des folies financières de son père, Alexandre Brun s'était empressé de dilapider aux quatre vents la fortune de sa fille.

Fin de la nostalgie de l'île Maurice, le monde définitivement englouti d'Alexandre, lui qui se croyait « de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l'univers selon leurs désirs. » Ses rêves de grandeur et de richesse s'étaient achevés misérablement dans un appartement niçois sous les toits, où il était mort d'un œdème du poumon, recroquevillé dans son vieux fauteuil de rotin.

Fin du trio familial formé par Alexandre, Justine et Ethel, leur fille, qui s'était un jour rendue compte qu'elle ne les aimait pas: « C'était un lien. Peut-être une chaîne. ». Ses parents dont elle ne saurait jamais « comment ils s'étaient rencontrés et ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde. » Ce couple enfin sur qui planait l'ombre de Maude, ancienne demi-mondaine, qu'Ethel avait retrouvée sur un marché ramassant des épluchures et vivant dans le sous-sol de la villa Sivodnia, à l'odeur de « pisse de chat et de misère ».

Fin de l'univers feutré et mondain du salon de la rue du Cotentin où les Brun recevaient « chaque premier dimanche du mois à midi et demi ». « Les volages, les « artistes », les affairistes, les margoulins, les prédateurs » y préparaient, dans leur ignorance bestiale et leur superbe anti-juive, anti-nègre, anti-arabe, leur naufrage et leur châtiment.

Fin du peuple juif, révélée par l'intermédiaire de Laurent Feld, « un Anglais aux cheveux roux et bouclés, joli comme une fille », celui qu'Ethel suivra au Canada après leur mariage. Celui-là même qu'elle avait conduit à l'allée des Cygnes sous l'arbre éléphant, « d'où l'on voit très bien la tour Eiffel ». Il n'avait pas voulu y rester ; juste en face, c'était le Vél'd'Hiv, où sa tante Léonora avait été parquée avec tous les Juifs de Paris, pour être ensuite déportée vers Drancy et les camps de la mort.

Comme le Boléro de Ravel, « pièce musicale favorite de la mère de Le Clézio, « qui raconte l'histoire d'une colère et d'une faim », le dernier opus de son fils, qui tisse destins particuliers et grande Histoire avec la sensibilité retenue qu'on lui connaît, laisse son lecteur abasourdi d'émotion, dans un silence d'apocalypse.


                                                                                                                                         Le 27 juillet 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 21:52

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Le monde des gitans n'est guère un thème fréquent en littérature et rares sont les romanciers qui en font le sujet de leurs œuvres. C'est pourtant le choix d'Alice Ferney qui décrit dans ce roman la vie d'une famille de gitans français sédentarisés depuis quatre cents ans et ayant perdu ce qui leur permettait de vivre, notamment l'art de la vannerie; en fait des êtres « en dehors ». La grand'mère Angéline, le chef de clan, ne dit-elle pas, en évitant de parler de l'holocauste: « On nous croit disparus […] Mais on est bien là, Dieu! »? Grâce au talent de la romancière, nous pénétrons les pensées et les désirs souterrains de ces éternels voyageurs que la société rejette.

Nous découvrons leur camp, installé sur un ancien potager déclaré inconstructible: « La terre, pleine de fondrières, était incrustée de verres cassés, de morceaux de pneus et de bouts de ferraille. Des portières de voitures démolies servaient de pont sur les grandes flaques qu'apportait la pluie. Une poubelle municipale scellée sur un socle de ciment débordait. Un pommier finissait de mourir dans le sol pelé, couvert de détritus et d'un peu de bois pourri. »

La romancière brosse un superbe portrait de la grand'mère: « La vieille n'avait pas encore soixante ans. Mais, si la vérité est bonne à dire, elle portait bien son surnom. Son visage était fendu de rides si profondes et nombreuses qu'on aurait dit une maladie de peau. A la regarder de près, on avait mal à sa place. Elle ne soufrait pourtant de rien et les ans difficiles, qui l'avaient précocement vieillie ne l'avait pas tuée. Elle en concevait un orgueil sympathique. Elle était en vie, envers et contre le monde et le froid, elle avait un furieux désir de continuer à voir ce spectacle de la terre, du vent, du feu sous les nuages, des nuages même, et des nouveaux venus qu'elle avait engendrés dans cette bourrasque. » Dans ce roman, la grand'mère a cinq fils dont un n'est pas marié et dont un autre sera interné dans un hôpital psychiatrique. Ils vivent tous avec femmes et enfants autour d'Angéline: « C'était une tribu: personne n'était jamais seul et chacun se mêlait aux autres. »

Les femmes du clan n'ont guère un destin enviable: Lulu doit hurler dans l'hôpital pour qu'une sage-femme condescende à aider Misia à mettre son fils au monde; Héléna, que Simon son mari frappe « comme s'il fendait du bois », le quitte avec ses filles, malgré l'amour qu'elle lui porte; Misia perd son fils Sandro, renversé par une voiture qui s'enfuit impunément, et Nadia fait des fausses couches à répétition dans sa caravane éclaboussée de sang. Pour elles, « Tout est écrit et les destins sont irrésiliables. » Il ne leur reste que l'amour de leurs hommes qui leur donne « ce plissé extatique et douloureux qui est le sourire des saintes » et la tendresse qu'elles éprouvent pour leurs enfants, « leur peau douce, la chaleur de leur ventre et cette manière qu'avaient les facultés d'apparaître les unes après les autres et de [les] conduire à l'émerveillement. »

Pour les gitans, leur vie n'est pas la plus misérable et il s'en satisfont: « Ils n'étaient pas des rampants sans feu ni lieu, puisqu'ils avaient des camions, des caravanes, et de belles femmes qui portaient de jeunes enfants. Que pouvait-on demander de plus à la vie […]? »

Au sein de cet univers de « grâce et de dénuement », une porte va s'ouvrir vers autre chose qu'ils ne connaissent pas: la lecture. Cet imaginaire inconnu leur sera apporté par Esther Duvaux, longtemps infirmière avant de devenir bibliothécaire. Elle vient vers les Gitans non par compassion mais parce qu'elle a l'intime conviction que « la vie a besoin de livres […], que la vie ne suffit pas. » Installée dans sa Renault, elle lira des histoires aux enfants, et cela, chaque semaine pendant une année. De Jean de la Fontaine à Babar en passant par Perrault, Andersen et Saint-Exupéry, son choix éclectique permettra à Esther de donner aux Gitans la clef d'un domaine jusque là inaccessible mais en même temps elle s'ouvrira à elle-même le monde de ces exclus: « Les Gitans prenaient plus que les livres, ils prenaient Esther. Les femmes se confiaient, les enfants s'attachaient et les hommes désormais s'en mêlaient aussi. Esther! Et nous alors! Disaient-ils de loin. Ils voulaient la même attention qu'elle donnait à leurs femmes. »

Grâce à l'entremise d'Esther, Anita, une des petites filles de la tribu aura la chance d'aller à l'école mais beaucoup de questions se poseront à elle. « Pourquoi tu sais pas lire grand-mère? demandait Anita. La vieille elle a jamais su lire, disait Angéline, son père il voulait pas qu'elle aille à l'école pour qu'elle devienne comme les gadjé. Esther disait: les hommes ont une langue, une écriture, une culture. Anita aimait Esther et elle aimait Angéline et elle ne comprenait plus rien. » Mais, désormais, rien ne fera qu'Anita n'aime plus les histoires dont elle embrasse le carton de la couverture et qu'elle serre contre sa poitrine.

« Dans la colère des femmes, le silence abruti des maris et les pleurs des enfants », les Gitans seront expulsés « tels des cafards indésirables », « une offense autant qu'une blessure. » Plus loin vers le sud, ils s'arrêteront de nouveau. Esther les retrouvera et reviendra leur faire la lecture un mercredi par mois. Trois autres enfants auront été scolarisés et Nadia, une des femmes, souhaitera lire un « rôman » et elle lira Petit-Bond en hiver, son préféré.

Dans ce troisième roman, récompensé par le prix Culture et Bibliothèque pour tous, Alice Ferney, dans une langue dense et imagée, nous fait partager avec sensibilité les rêves et les aspirations de ceux qu'on appelle les gens du voyage mais qui ne voyagent plus, sinon autour de leur feu. Elle nous apprend surtout que la soif de la connaissance est ancrée au plus profond de chaque être et que l'apprentissage de la lecture en est le sésame magique.


                                                                                                                                                                                          Le Le 25 août 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 21:29

                                                                                                       grimbert_1.jpg 

Avec Un Secret, paru en 2004, le psychanalyste et écrivain Philippe Grimbert racontait l'histoire d'un petit garçon, vivant dans l'intimité secrète d'un frère qu'il n'a pas, mais dont il découvre qu'il a réellement existé par la révélation d'un secret de famille. Ce thème du duo ou du double est modulé de nouveau dans son dernier roman, La mauvaise rencontre, dans une perspective psychanalyste, plus clairement avouée.

Loup, le narrateur, et Mando sont amis depuis leur plus petite enfance. Ils ont tout partagé, les jeux au Parc, les lectures fantastiques, les promenades au Père-Lachaise, les séances de spiritisme et les premiers émois amoureux. Entre eux un pacte: « le premier de nous deux qui passe de l'autre côté se débrouille pour faire signe à celui qui reste. » Pour le narrateur, Mando est sa force et son juge, celui qui jauge ses faiblesses, celui qui possède le courage qui lui fait défaut.

Au fil du temps, le narrateur va s'éloigner progressivement de son ami pour suivre l'enseignement d'un grand psychanalyste, le Professeur, dont il devient le disciple. Les manquements à son ami lui procurent un intense sentiment de culpabilité qu'il ne parvient pas à s'expliquer, jusqu'au jour où Mando l'appelle au secours car il est en train de basculer de l'autre côté, celui de la folie et de la mort.

Alors qu'il croyait que Mando était sa béquille et son guide, il comprend, lors de cet ultime appel, qu'il n'en était rien et que c'est lui, Loup, qui avait permis à son ami, atteint d'une psychose invisible, de survivre. Il fait alors sienne l'explication du Professeur: « On ne devient pas psychotique, on l'est! » La manifestation des symptômes se fait à l'occasion de ce qu'il appelle « la mauvaise rencontre », la psychose étant explicitée par cette image: « Tous les tabourets n'ont pas quatre pieds, il y en a qui tiennent debout avec trois. Mais alors il n'est plus question qu'il en manque un, sinon ça va très mal! » Loup se rend compte qu'il a été le « bouclier contre [la] folie » de Mando, folie qui exigeait une amitié pure et sans tache. Quand Loup fait défaut à son ami, ce dernier n'a plus aucun garde-fou contre son mal et sombre. La dernière phrase du journal de Mando l'atteint en plein cœur: « Loup passe tout son temps ailleurs, trois rendez-vous manqués, lui dire adieu.»

Tenté de poursuivre le journal de son ami qui s'est jeté par la fenêtre de l'hôpital, Loup y renonce in extremis et se demande alors quel est celui qui a fait la mauvaise rencontre. En effet, convaincu que « l'amitié vraie: [c'est] être l'autre absolument », Loup a la tentation de coucher sur le papier ce que Mando aurait pu écrire; il échappe à cette envie mortifère dans un ultime sursaut de survie, car dans le miroir qu'il ne veut plus regarder, il y a le visage de Mando « vers qui [il] a failli basculer. » Une autre main prendra la plume, celle de l'écrivain qui raconte cette histoire... laquelle est peut-être la sienne!

Cet ouvrage qui se lit d'une traite est une passionnante réflexion sur une amitié que la révélation tardive de la maladie métamorphose en une terrible expérience de douleur et de culpabilité. Avec l'analyse lucide du spécialiste et la sensibilité de l'écrivain, Philippe Grimbert nous dit comment une vie peut se construire sur le mensonge et qu'on ne connaît jamais l'autre, fût-il son ami le plus proche.

                                                                                                                                                                                                   Le 31 août.

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:20

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J'arrivais au terme de mon voyage sur les terres du vent du Sud, en Australie. J'en avais déjà la nostalgie avant même de les avoir quittées. J'étais en effet tombée en amour pour ce pays édifié par des bagnards anglais en un peu plus de deux siècles. J'enviais ces intellectuelles de Sydney ou de Melbourne qui, sur un coup de tête, rompaient leurs amarres citadines pour suivre au fin fond du bush désertique le grand Australien à la nuque raide et aux larges épaules, qui les avait séduites malgré elles. A la seule idée d'entrer dans le hall de départ de l'aéroport de Kingsford Smith, j'éprouvais un curieux pincement qui m'étonnait moi-même.

Cela faisait de nombreux mois que je voyageais comme le backpacker lamdâ et mon permis de séjour bientôt ne serait plus valable. La beauté immense et intense de la nature m'avait foudroyée et avait pénétré par tous les pores de ma peau. Je regrettais de n'être pas peintre pour fixer sur la toile les mouvances roses de la mauve quand le soleil disparaît derrière Uluru, les bleus d'éternité, enserrant comme des colliers la Grande Barrière de Corail, les verts inconnus des hauts arbres de la forêt pluviale, les grisés doux et veloutés des wallabies en fuite perpétuelle et le blanc de craie agressif des eucalyptus fantômes. Toute cette palette vive et contrastée qu'a si bien exaltée le grand peintre aborigène, Albert Namarija, et que j'avais scrutée passionnément tout un après-midi dans la petite salle chaulée de la mission protestante fourbue de soleil, près d'Alice's Spring, où ses œuvres sont exposées.

Les animaux de cette terre étrangère avaient exercé sur moi une fascination puissante et l'idée que certains y vivaient depuis les débuts de l'ère quaternaire approfondissait en moi des perspectives temporelles inconnues. Pondre des œufs et allaiter ses petits comme le font les monotrèmes, je trouvais cela fantastique au vrai sens du terme. Si j'avais frissonné sur la Barron River en distinguant sous les longs doigts de la mangrove le dos écailleux d'un saltie gigantesque, si j'avais marché à reculons comme un automate en entrevoyant entre les lattes d'un parquet le dos croisé de rouge d'une red back, je n'en avais été que plus émerveillée par le face à face avec un goanna ocelé de brun et de vert, sur les longs galets plats de la Fink River, la plus vieille rivière du monde. J'étais restée statufiée devant la vision onirique, en noir, en rouge et en bleu, d'un casoar plein de morgue, déambulant avec lenteur, suivi de ses deux oisons. A l'affût dans les sous-bois étranges de Kangaroo Island, j'avais épié le bruit crépitant du cacatoès noir, mangeur de graines d'eucalyptus. Accoudée au bastingage écaillé d'un voilier blanc, j'avais tremblé d'émotion à la vue du puissant ballet des baleines à bosse, quand elles migrent le long de la Gold Coast.

Pendant ma semaine passée dans le Centre Rouge, là où pousse le spinifex aux aiguilles acérées comme des dagues, et où vole en rase-motte la colombine plumifère sautillante, j'avais admiré sous les flancs sacrés d'Uluru les dessins cernés de blanc des anciens Aborigènes: échidnés aux aiguilles dressées, aigles aux ailes amplement déployées, longs serpents aux rondeurs sinueuses. Toute une faune immémoriale et sauvage, conservée sur les parois grâce aux artistes mains de nos ancêtres en humanité.

Un jeune Aborigène aux cheveux jaunes de la tribu des Anangu m'avait servi de guide. Malgré son anglais plus qu'approximatif qu'il n'utilisait qu'en cas d'absolue nécessité, j'avais entrevu le lien étroitement charnel qui jumelle ce peuple à sa terre. Avec certitude, il connaissait les lieux où sommeille l'eau claire souterraine; d'un doigt incroyablement précis, il m'indiquait l'aire lointaine des grands rapaces du désert; avec science il déchiffrait les traces des kangourous et des chameaux, abandonnées sur le sable rouge. L'agilité souplement animale de ses mouvements, sa manière élégante et patiente de dessiner les cercles du dreamtime sur la terre poussiéreuse, la beauté profonde des sonorités vibrantes qu'il tirait de son long didgeridoo, m'en avaient plus appris que tous les bibliothèques sur les cents tribus originelles du peuple aborigène. En même temps, ses yeux, toujours attachés au sol et qui ne rencontraient les miens que les rares fois où il me parlait, distillaient la tristesse résignée de ceux à qui on a tout pris. Quand nous nous sommes quittés et que je lui ai glissé quelques dollars australiens dans sa main aux ongles cassés, j'ai eu honte d'être de la race des Blancs, de la couleur blafarde de ceux que ses ancêtres avaient pris pour des esprits, et qui lui avaient volé sa terre rouge.

Avant de regagner Sydney par le train des surfers qui longe la côte Est, j'avais choisi de passer mes derniers jours à Mission Beach, un long cordon de plages au sable finement tamisé, bordé de mangroves, que les hippies des sixties avaient mis à la mode. A la fin du XIX°siècle, un explorateur du nom de Kennedy, accompagné de quelques hommes et de deux Aborigènes aguerris, y avait disparu, sans doute dévoré par les crocodiles silencieux et brutaux de la mangrove, ou piqué par la venimeuse méduse chironex dont la caresse filamenteuse est mortelle.

J'avais arpenté toute la journée cette plage bordée de palmiers à la silhouette penchée: de petits crabes y couraient de travers, s'y cachaient prestement sous le sable, formant ainsi une infinité de monticules ronds minuscules qui dessinaient des toiles éphémères, à la semblance de celles du dreamtime. Des noix de coco vides, des fleurs de lauriers blancs fanées, des gros cailloux aux rotondités douces, des bois flottés aux formes irréelles, piquetés de coquillages oblongs, esquissaient un chemin minéral et végétal qui me conduisaient dans mon rêve dont la fin était proche. L'été austral s'appesantissait sur ma peau brûlante mais la mer m'était défendue car les méduses y rôdaient en maîtres absolus. La plage bordée de quelques maisons de bois était déserte. Le silence était de plomb. Seul, de temps à autre, un bateau à moteur venant de l'île proche de Bedarra, où un escorteur militaire était à l'amarre, déposait en ronronnant des passagers, qui atteignaient le rivage en criant, mouillés jusqu'à la ceinture.

J'avais rencontré un vieux pêcheur d'origine allemande au bord d'une crique où des dauphins saute-moutonnaient joyeusement. Il m'avait dit que la semaine précédente, occupé à accrocher un appât à son hameçon, il avait surpris la ruée imprévisible et sauvage d'un saltie sur un jeune wallabie insouciant qui jouait sur la plage. Le saurien ne lui avait laissé aucune chance!

Je ne me résignai pas à regagner le petit bungalow que m'avait loué au fond de son jardin l'unique coiffeuse française de Mission Beach, qui avait abandonné son salon de coiffure parisien, les femmes aux mèches platinées et aux bijoux de prix, pour un bel Australien. Il conduisait les navettes entre le cordon de plages et les îles et, pour rien au monde, n'aurait quitté ce bout de côte, où l'on peut encore croire à l'Eden.

Après avoir dîné de requin dans le petit restaurant de la plage tenu par un Chinois cassé comme une branche après la foudre, j'avais regagné à pas ralentis le jardin touffu où se cachait ma chambre. La nuit était venue doucement et je devinais dans l'ombre les silhouettes des jacarandas et des strelitzias dont les couleurs m'avaient émerveillée dans la fournaise du soleil. La petite allée de teck crissait sous mes pas et, la tête levée vers ce ciel où scintille avec fixité la Croix du Sud, que je ne reverrai plus, je parvins devant le bungalow.

Un bruit léger, tel celui d'une feuille que l'on froisse, me fit baisser les yeux et ma marche s'arrêta net. Sur le pas de la porte de ma chambre, éclairé par la petite lumière jaunâtre d'un lumignon, un serpent était lové en une circonférence parfaite; ses petits yeux, comme posés sur sa tête dardée en forme de v, me regardaient avec fixité. Je demeurai interdite, tandis qu'une sueur froide et poisseuse m'enveloppait comme un linceul. J'avais beaucoup entendu parler des serpents australiens pendant mon voyage et je savais que certains étaient parmi les plus dangereux au monde.

Sur des encyclopédies, j'avais vu des dessins du taipan, l'habitant du Queensland, qui se cache dans les petits chariots de canne à sucre ou qui ondule silencieusement sous les pilotis des fermes, celui dont la morsure conduit à une mort fulgurante. J'en avais la certitude glacée: c'est un taipan qui me faisait face! Alors que nous étions l'un et l'autre dans une immobilité suspendue, nos regards s'affrontèrent.Ne connaissant pas grand'chose des reptiles, je me demandais s'il me voyait réellement. Je devinais cependant qu'il avait perçu ma venue; j'étais l'intrus sur son territoire.

Il devait être en train de digérer son dernier repas car, dans les sinusoïdes de son ventre, j'aperçus un renflement: peut-être un petit marsupial comme j'en avais vu à Kangaroo Island, ou toute autre animal nocturne qui sort la nuit pour éviter la morsure du soleil. La couleur de sa peau luisante contribuait à rendre son aspect plus inquiétant encore. D'un brun rosé pâle, les écailles au dessin régulier se dégradaient en une teinte blanchâtre et le bout de sa queue était pointu comme un dard.

Figée dans une immobilité panique, je revis soudain les figures rupestres d'Uluru évoquant le combat titanesque du bénéfique serpent Kunya contre son adversaire, le maléfique serpent Liru. En un instant, je repensai aux œuvres aborigènes admirées dans le musée d'Adélaïde et notamment celle où figurent deux hommes accroupis, les jambes écartées, les bras relevés dans une attitude d'effroi ou d'admiration, et autour desquels s'enroule le demi-cercle d'un serpent monstrueux. Comment avais-je pu oublier que j'étais au pays du serpent Arc-en-Ciel, l'être ancestral le plus puissant de la mythologie aborigène, le créateur dont les ondulations gigantesques ont fait naître plaines, montagnes, eaux pluviales et premiers hommes? Dans une sorte d'éblouissement, il me sembla qu'il avait soudain pris forme sous mes yeux et je me mis à trembler de tout mon corps.

Comme dans la vision panoramique des noyés, me revinrent en un film vertigineux de terrifiantes images de serpents tueurs. J'entrevis la main longiligne et baguée de Cléopâtre, aux doigts teintés de henné, s'allongeant vers la coupe de fruits où se tapit le cobra meurtrier. Je revis Salammbô pétrifiée s'avancer vers le python sacré de Carthage, celui qui possède de « noirs anneaux tigrés de plaques d'or ». J'entendis en sourdine la question du Petit prince à l' « un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes » : « Tu as du bon venin? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps? » Tous mes cauchemars d'enfant me sautèrent à la figure: Mélusine se métamorphosant chaque vendredi « en un corps de serpent très long et très dur, aussi gros qu'un tonneau » et dont le visage méconnaissable me faisait me réveiller dans un hurlement; la Vouivre, sirène terrestre à la beauté fatale, qui ensorcelle les jeunes hommes dans les étendues marécageuses, et qui représenta longtemps pour moi l'incarnation monstrueuse du péché d'Eden; le mince cordon tressé d'un brun de bois brûlé de ma lampe de chevet qui glissait le long de ma table de nuit et qui pénétrait sous mon édredon, me faisant appeler ma mère d'un cri étranglé.

Et dans ce kaléidoscope d'images, je crus que j'allais mourir de peur comme ce personnage d'une nouvelle de Somerset Maugham qui, mordu par un reptile des plus venimeux, ne succombe pas d'empoisonnement mais d'un arrêt cardiaque occasionné par l'angoisse insidieusement fatale qui le terrasse. Dans un ultime sursaut de conscience, je sus qu'il fallait que je me dégage de cette gangue de paralysie, car je me sentais déjà comme la mouche inéluctablement engluée dans la toile d'araignée.

Dans la semi-lueur blafarde de la lanterne, j'aperçus en tournant imperceptiblement la tête l'ombre d'un vieux balai appuyé contre le mur crépi du bungalow et qui servait à nettoyer la galerie de teck des feuilles d'eucalyptus. Dans un mouvement démultiplié par une extrême lenteur proche de la paralysie, je penchai mon buste en avant et tendis désespérément mon bras droit vers le balai, tout en maintenant mon équilibre au prix d'une intense volonté de tous mes muscles. A l'instant même où ma main en atteignit le manche mal équarri, le serpent attaqua.

J'avais eu beau m'y attendre, la violence et la vitesse de l'assaut me stupéfièrent. Le serpent s'était redressé de presque la moitié de sa hauteur et sa tête triangulaire, dont je voyais le dessin géométrique avec une précision extrême, était dardée à quelques centimètres de mon buste. Tandis que le balai, arme dérisoire, commençait à dessiner dans l'air des mouvements désordonnés, le reptile se mit à projeter l'élastique de son corps avec une régularité de métronome. Insensiblement, les attaques se rapprochaient et à chaque fois, j'entendais comme le glissement d'un papier de soie. J'avais l'impression de perdre pied et de reculer, tout en craignant de glisser du haut des quelques centimètres de la galerie de bois. Je me rappelai le livre de Samivel, Le désert vivant, les photos surexposées du combat de la mangouste et du serpent et je savais que le petit rongeur ne s'en sortait que rarement malgré son audace et son agressivité. Je ne voulais pas subir son sort, je ne voulais pas mourir dans la chaude nuit australe alors que le monde avait encore tant de beauté à m'offrir.

Ma main glissante de sueur serrait si fort le manche du balai que des échardes m'entraient dans la chair, mon bras tournoyait en moulinets désespérés qui frappaient l'animal au hasard et faisaient se lever les feuilles séchées des eucalyptus. Dans une forte odeur d'humus et une poussière d'insectes morts et de terre rouge, je ne voyais plus que la verticalité rigide et brune de mon bâton s'affrontant aux mouvements ondulatoires brunâtres du serpent dans une ébauche de signes cabalistiques. Mon bras s'était endolori à force de frapper au hasard et je sentais mes forces diminuer. A un moment où la bête s'était redressée violemment de presque toute sa hauteur et s'apprêtait à me porter le coup mortel de ses crocs empoisonnés, en un mouvement désespérément inattendu, cinglant et horizontal, j'abattis mon arme improvisée sur la tête menaçante qui s'affaissa comme une pierre. A mes pieds qui ne me portaient plus guère, le reptile vibra en une ultime et violente ondulation et sa tête aplatie devenue informe s'immobilisa dans une petite flaque sanguinolente.

Les yeux remplis de larmes retenues, les jambes flageolantes, je regardai encore avec horreur les sinuosités désormais sans harmonie du reptile mort et je ne parvenais pas à croire que je l'avais tué. Ainsi, dans cette lutte entre l'animal et l'homme, c'est l'homme qui était sorti vainqueur et j'aurais dû me réjouir d'être encore là, le cœur au bord des lèvres, effondrée sur le chemin de teck, respirant à pleines goulées les senteurs atténuées de la nuit, sous l'impassible lune australienne. Mais devant la dépouille du serpent sur lequel de petits insectes s'acharnaient déjà, un curieux sentiment s'empara de moi, une impression troublante et inattendue de malaise, proche de culpabilité.

Entre le reptile et moi s'interposa avec force le visage du petit Aborigène qui m'avait servi de guide à Uluru. Je revis son visage noir, ses cheveux blonds, ses yeux qui ne voulaient pas me regarder. Je me remémorai les autres Aborigènes à la marche lourde et lente, ceux que j'avais entr'aperçus à Alice's Spring, le visage incliné vers la terre, se dirigeant vers nulle part, et le petit garçon loqueteux du centre culturel, caché dans un buisson en forme de cage, qui quêtait quelque cents auprès des touristes. Ils vivaient sur leur terre mais elle n'était plus la leur, ils en avaient été les maîtres mais on la leur avait prise. Et c'est tout cela que le serpent mort me disait. J'étais sur ma terre rouge et tu as voulu y marcher; j'étais en harmonie avec les plantes et les animaux et tu as voulu détruire cette sérénité. La mort du serpent devenait le symbole de la mort des Aborigènes: moi, la blanche venue d'au-delà de la mer, j'avais détruit le serpent sacré, j'avais tué le serpent Arc-en-Ciel.

De retour dans la vieille Europe, j'ai souvent repensé à ce soir violent qui fut ma soirée d'adieu à l'Australie. Malgré le temps qui passe, le sentiment d'horreur intense éprouvé cette nuit-là demeure mais il joue comme un exorcisme. Car si plus jamais je ne rêve de serpents, plus jamais non plus je n'imagine que le serpent est le signe de la Faute originelle. Je ne veux plus croire que c'est à cause de lui que l'Homme fut chassé du Paradis mais bien plutôt que c'est grâce à lui qu'il vécut en Eden, car, ombrageux et courageux, le serpent aux teintes de l'arc-en-ciel, en était le gardien.




Le 26 août 2009

 

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:20

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J'arrivais au terme de mon voyage sur les terres du vent du Sud, en Australie. J'en avais déjà la nostalgie avant même de les avoir quittées. J'étais en effet tombée en amour pour ce pays édifié par des bagnards anglais en un peu plus de deux siècles. J'enviais ces intellectuelles de Sydney ou de Melbourne qui, sur un coup de tête, rompaient leurs amarres citadines pour suivre au fin fond du bush désertique le grand Australien à la nuque raide et aux larges épaules, qui les avait séduites malgré elles. A la seule idée d'entrer dans le hall de départ de l'aéroport de Kingsford Smith, j'éprouvais un curieux pincement qui m'étonnait moi-même.

Cela faisait de nombreux mois que je voyageais comme le backpacker lamdâ et mon permis de séjour bientôt ne serait plus valable. La beauté immense et intense de la nature m'avait foudroyée et avait pénétré par tous les pores de ma peau. Je regrettais de n'être pas peintre pour fixer sur la toile les mouvances roses de la mauve quand le soleil disparaît derrière Uluru, les bleus d'éternité, enserrant comme des colliers la Grande Barrière de Corail, les verts inconnus des hauts arbres de la forêt pluviale, les grisés doux et veloutés des wallabies en fuite perpétuelle et le blanc de craie agressif des eucalyptus fantômes. Toute cette palette vive et contrastée qu'a si bien exaltée le grand peintre aborigène, Albert Namarija, et que j'avais scrutée passionnément tout un après-midi dans la petite salle chaulée de la mission protestante fourbue de soleil, près d'Alice's Spring, où ses œuvres sont exposées.

Les animaux de cette terre étrangère avaient exercé sur moi une fascination puissante et l'idée que certains y vivaient depuis les débuts de l'ère quaternaire approfondissait en moi des perspectives temporelles inconnues. Pondre des œufs et allaiter ses petits comme le font les monotrèmes, je trouvais cela fantastique au vrai sens du terme. Si j'avais frissonné sur la Barron River en distinguant sous les longs doigts de la mangrove le dos écailleux d'un saltie gigantesque, si j'avais marché à reculons comme un automate en entrevoyant entre les lattes d'un parquet le dos croisé de rouge d'une red back, je n'en avais été que plus émerveillée par le face à face avec un goanna ocelé de brun et de vert, sur les longs galets plats de la Fink River, la plus vieille rivière du monde. J'étais restée statufiée devant la vision onirique, en noir, en rouge et en bleu, d'un casoar plein de morgue, déambulant avec lenteur, suivi de ses deux oisons. A l'affût dans les sous-bois étranges de Kangaroo Island, j'avais épié le bruit crépitant du cacatoès noir, mangeur de graines d'eucalyptus. Accoudée au bastingage écaillé d'un voilier blanc, j'avais tremblé d'émotion à la vue du puissant ballet des baleines à bosse, quand elles migrent le long de la Gold Coast.

Pendant ma semaine passée dans le Centre Rouge, là où pousse le spinifex aux aiguilles acérées comme des dagues, et où vole en rase-motte la colombine plumifère sautillante, j'avais admiré sous les flancs sacrés d'Uluru les dessins cernés de blanc des anciens Aborigènes: échidnés aux aiguilles dressées, aigles aux ailes amplement déployées, longs serpents aux rondeurs sinueuses. Toute une faune immémoriale et sauvage, conservée sur les parois grâce aux artistes mains de nos ancêtres en humanité.

Un jeune Aborigène aux cheveux jaunes de la tribu des Anangu m'avait servi de guide. Malgré son anglais plus qu'approximatif qu'il n'utilisait qu'en cas d'absolue nécessité, j'avais entrevu le lien étroitement charnel qui jumelle ce peuple à sa terre. Avec certitude, il connaissait les lieux où sommeille l'eau claire souterraine; d'un doigt incroyablement précis, il m'indiquait l'aire lointaine des grands rapaces du désert; avec science il déchiffrait les traces des kangourous et des chameaux, abandonnées sur le sable rouge. L'agilité souplement animale de ses mouvements, sa manière élégante et patiente de dessiner les cercles du dreamtime sur la terre poussiéreuse, la beauté profonde des sonorités vibrantes qu'il tirait de son long didgeridoo, m'en avaient plus appris que tous les bibliothèques sur les cents tribus originelles du peuple aborigène. En même temps, ses yeux, toujours attachés au sol et qui ne rencontraient les miens que les rares fois où il me parlait, distillaient la tristesse résignée de ceux à qui on a tout pris. Quand nous nous sommes quittés et que je lui ai glissé quelques dollars australiens dans sa main aux ongles cassés, j'ai eu honte d'être de la race des Blancs, de la couleur blafarde de ceux que ses ancêtres avaient pris pour des esprits, et qui lui avaient volé sa terre rouge.

Avant de regagner Sydney par le train des surfers qui longe la côte Est, j'avais choisi de passer mes derniers jours à Mission Beach, un long cordon de plages au sable finement tamisé, bordé de mangroves, que les hippies des sixties avaient mis à la mode. A la fin du XIX°siècle, un explorateur du nom de Kennedy, accompagné de quelques hommes et de deux Aborigènes aguerris, y avait disparu, sans doute dévoré par les crocodiles silencieux et brutaux de la mangrove, ou piqué par la venimeuse méduse chironex dont la caresse filamenteuse est mortelle.

J'avais arpenté toute la journée cette plage bordée de palmiers à la silhouette penchée: de petits crabes y couraient de travers, s'y cachaient prestement sous le sable, formant ainsi une infinité de monticules ronds minuscules qui dessinaient des toiles éphémères, à la semblance de celles du dreamtime. Des noix de coco vides, des fleurs de lauriers blancs fanées, des gros cailloux aux rotondités douces, des bois flottés aux formes irréelles, piquetés de coquillages oblongs, esquissaient un chemin minéral et végétal qui me conduisaient dans mon rêve dont la fin était proche. L'été austral s'appesantissait sur ma peau brûlante mais la mer m'était défendue car les méduses y rôdaient en maîtres absolus. La plage bordée de quelques maisons de bois était déserte. Le silence était de plomb. Seul, de temps à autre, un bateau à moteur venant de l'île proche de Bedarra, où un escorteur militaire était à l'amarre, déposait en ronronnant des passagers, qui atteignaient le rivage en criant, mouillés jusqu'à la ceinture.

J'avais rencontré un vieux pêcheur d'origine allemande au bord d'une crique où des dauphins saute-moutonnaient joyeusement. Il m'avait dit que la semaine précédente, occupé à accrocher un appât à son hameçon, il avait surpris la ruée imprévisible et sauvage d'un saltie sur un jeune wallabie insouciant qui jouait sur la plage. Le saurien ne lui avait laissé aucune chance!

Je ne me résignai pas à regagner le petit bungalow que m'avait loué au fond de son jardin l'unique coiffeuse française de Mission Beach, qui avait abandonné son salon de coiffure parisien, les femmes aux mèches platinées et aux bijoux de prix, pour un bel Australien. Il conduisait les navettes entre le cordon de plages et les îles et, pour rien au monde, n'aurait quitté ce bout de côte, où l'on peut encore croire à l'Eden.

Après avoir dîné de requin dans le petit restaurant de la plage tenu par un Chinois cassé comme une branche après la foudre, j'avais regagné à pas ralentis le jardin touffu où se cachait ma chambre. La nuit était venue doucement et je devinais dans l'ombre les silhouettes des jacarandas et des strelitzias dont les couleurs m'avaient émerveillée dans la fournaise du soleil. La petite allée de teck crissait sous mes pas et, la tête levée vers ce ciel où scintille avec fixité la Croix du Sud, que je ne reverrai plus, je parvins devant le bungalow.

Un bruit léger, tel celui d'une feuille que l'on froisse, me fit baisser les yeux et ma marche s'arrêta net. Sur le pas de la porte de ma chambre, éclairé par la petite lumière jaunâtre d'un lumignon, un serpent était lové en une circonférence parfaite; ses petits yeux, comme posés sur sa tête dardée en forme de v, me regardaient avec fixité. Je demeurai interdite, tandis qu'une sueur froide et poisseuse m'enveloppait comme un linceul. J'avais beaucoup entendu parler des serpents australiens pendant mon voyage et je savais que certains étaient parmi les plus dangereux au monde.

Sur des encyclopédies, j'avais vu des dessins du taipan, l'habitant du Queensland, qui se cache dans les petits chariots de canne à sucre ou qui ondule silencieusement sous les pilotis des fermes, celui dont la morsure conduit à une mort fulgurante. J'en avais la certitude glacée: c'est un taipan qui me faisait face! Alors que nous étions l'un et l'autre dans une immobilité suspendue, nos regards s'affrontèrent.Ne connaissant pas grand'chose des reptiles, je me demandais s'il me voyait réellement. Je devinais cependant qu'il avait perçu ma venue; j'étais l'intrus sur son territoire.

Il devait être en train de digérer son dernier repas car, dans les sinusoïdes de son ventre, j'aperçus un renflement: peut-être un petit marsupial comme j'en avais vu à Kangaroo Island, ou toute autre animal nocturne qui sort la nuit pour éviter la morsure du soleil. La couleur de sa peau luisante contribuait à rendre son aspect plus inquiétant encore. D'un brun rosé pâle, les écailles au dessin régulier se dégradaient en une teinte blanchâtre et le bout de sa queue était pointu comme un dard.

Figée dans une immobilité panique, je revis soudain les figures rupestres d'Uluru évoquant le combat titanesque du bénéfique serpent Kunya contre son adversaire, le maléfique serpent Liru. En un instant, je repensai aux œuvres aborigènes admirées dans le musée d'Adélaïde et notamment celle où figurent deux hommes accroupis, les jambes écartées, les bras relevés dans une attitude d'effroi ou d'admiration, et autour desquels s'enroule le demi-cercle d'un serpent monstrueux. Comment avais-je pu oublier que j'étais au pays du serpent Arc-en-Ciel, l'être ancestral le plus puissant de la mythologie aborigène, le créateur dont les ondulations gigantesques ont fait naître plaines, montagnes, eaux pluviales et premiers hommes? Dans une sorte d'éblouissement, il me sembla qu'il avait soudain pris forme sous mes yeux et je me mis à trembler de tout mon corps.

Comme dans la vision panoramique des noyés, me revinrent en un film vertigineux de terrifiantes images de serpents tueurs. J'entrevis la main longiligne et baguée de Cléopâtre, aux doigts teintés de henné, s'allongeant vers la coupe de fruits où se tapit le cobra meurtrier. Je revis Salammbô pétrifiée s'avancer vers le python sacré de Carthage, celui qui possède de « noirs anneaux tigrés de plaques d'or ». J'entendis en sourdine la question du Petit prince à l' « un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes » : « Tu as du bon venin? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps? » Tous mes cauchemars d'enfant me sautèrent à la figure: Mélusine se métamorphosant chaque vendredi « en un corps de serpent très long et très dur, aussi gros qu'un tonneau » et dont le visage méconnaissable me faisait me réveiller dans un hurlement; la Vouivre, sirène terrestre à la beauté fatale, qui ensorcelle les jeunes hommes dans les étendues marécageuses, et qui représenta longtemps pour moi l'incarnation monstrueuse du péché d'Eden; le mince cordon tressé d'un brun de bois brûlé de ma lampe de chevet qui glissait le long de ma table de nuit et qui pénétrait sous mon édredon, me faisant appeler ma mère d'un cri étranglé.

Et dans ce kaléidoscope d'images, je crus que j'allais mourir de peur comme ce personnage d'une nouvelle de Somerset Maugham qui, mordu par un reptile des plus venimeux, ne succombe pas d'empoisonnement mais d'un arrêt cardiaque occasionné par l'angoisse insidieusement fatale qui le terrasse. Dans un ultime sursaut de conscience, je sus qu'il fallait que je me dégage de cette gangue de paralysie, car je me sentais déjà comme la mouche inéluctablement engluée dans la toile d'araignée.

Dans la semi-lueur blafarde de la lanterne, j'aperçus en tournant imperceptiblement la tête l'ombre d'un vieux balai appuyé contre le mur crépi du bungalow et qui servait à nettoyer la galerie de teck des feuilles d'eucalyptus. Dans un mouvement démultiplié par une extrême lenteur proche de la paralysie, je penchai mon buste en avant et tendis désespérément mon bras droit vers le balai, tout en maintenant mon équilibre au prix d'une intense volonté de tous mes muscles. A l'instant même où ma main en atteignit le manche mal équarri, le serpent attaqua.

J'avais eu beau m'y attendre, la violence et la vitesse de l'assaut me stupéfièrent. Le serpent s'était redressé de presque la moitié de sa hauteur et sa tête triangulaire, dont je voyais le dessin géométrique avec une précision extrême, était dardée à quelques centimètres de mon buste. Tandis que le balai, arme dérisoire, commençait à dessiner dans l'air des mouvements désordonnés, le reptile se mit à projeter l'élastique de son corps avec une régularité de métronome. Insensiblement, les attaques se rapprochaient et à chaque fois, j'entendais comme le glissement d'un papier de soie. J'avais l'impression de perdre pied et de reculer, tout en craignant de glisser du haut des quelques centimètres de la galerie de bois. Je me rappelai le livre de Samivel, Le désert vivant, les photos surexposées du combat de la mangouste et du serpent et je savais que le petit rongeur ne s'en sortait que rarement malgré son audace et son agressivité. Je ne voulais pas subir son sort, je ne voulais pas mourir dans la chaude nuit australe alors que le monde avait encore tant de beauté à m'offrir.

Ma main glissante de sueur serrait si fort le manche du balai que des échardes m'entraient dans la chair, mon bras tournoyait en moulinets désespérés qui frappaient l'animal au hasard et faisaient se lever les feuilles séchées des eucalyptus. Dans une forte odeur d'humus et une poussière d'insectes morts et de terre rouge, je ne voyais plus que la verticalité rigide et brune de mon bâton s'affrontant aux mouvements ondulatoires brunâtres du serpent dans une ébauche de signes cabalistiques. Mon bras s'était endolori à force de frapper au hasard et je sentais mes forces diminuer. A un moment où la bête s'était redressée violemment de presque toute sa hauteur et s'apprêtait à me porter le coup mortel de ses crocs empoisonnés, en un mouvement désespérément inattendu, cinglant et horizontal, j'abattis mon arme improvisée sur la tête menaçante qui s'affaissa comme une pierre. A mes pieds qui ne me portaient plus guère, le reptile vibra en une ultime et violente ondulation et sa tête aplatie devenue informe s'immobilisa dans une petite flaque sanguinolente.

Les yeux remplis de larmes retenues, les jambes flageolantes, je regardai encore avec horreur les sinuosités désormais sans harmonie du reptile mort et je ne parvenais pas à croire que je l'avais tué. Ainsi, dans cette lutte entre l'animal et l'homme, c'est l'homme qui était sorti vainqueur et j'aurais dû me réjouir d'être encore là, le cœur au bord des lèvres, effondrée sur le chemin de teck, respirant à pleines goulées les senteurs atténuées de la nuit, sous l'impassible lune australienne. Mais devant la dépouille du serpent sur lequel de petits insectes s'acharnaient déjà, un curieux sentiment s'empara de moi, une impression troublante et inattendue de malaise, proche de culpabilité.

Entre le reptile et moi s'interposa avec force le visage du petit Aborigène qui m'avait servi de guide à Uluru. Je revis son visage noir, ses cheveux blonds, ses yeux qui ne voulaient pas me regarder. Je me remémorai les autres Aborigènes à la marche lourde et lente, ceux que j'avais entr'aperçus à Alice's Spring, le visage incliné vers la terre, se dirigeant vers nulle part, et le petit garçon loqueteux du centre culturel, caché dans un buisson en forme de cage, qui quêtait quelque cents auprès des touristes. Ils vivaient sur leur terre mais elle n'était plus la leur, ils en avaient été les maîtres mais on la leur avait prise. Et c'est tout cela que le serpent mort me disait. J'étais sur ma terre rouge et tu as voulu y marcher; j'étais en harmonie avec les plantes et les animaux et tu as voulu détruire cette sérénité. La mort du serpent devenait le symbole de la mort des Aborigènes: moi, la blanche venue d'au-delà de la mer, j'avais détruit le serpent sacré, j'avais tué le serpent Arc-en-Ciel.

De retour dans la vieille Europe, j'ai souvent repensé à ce soir violent qui fut ma soirée d'adieu à l'Australie. Malgré le temps qui passe, le sentiment d'horreur intense éprouvé cette nuit-là demeure mais il joue comme un exorcisme. Car, si plus jamais je ne rêve de serpents, plus jamais non plus je n'imagine que le serpent est le signe de la Faute originelle. Je ne veux plus croire que c'est à cause de lui que l'Homme fut chassé du Paradis mais bien plutôt que c'est grâce à lui qu'il vécut en Eden, car, ombrageux et courageux, le serpent aux teintes de l'arc-en-ciel, en était le gardien.




Le 26 août 2009

 

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:06



Les arbres de la haie sont de hautes ombres noires

Ce mercredi douze août il est onze heures du soir

Assis sur nos transats et la main dans la main

La tête chavirée vers les cieux très lointains

Où brillent des étoiles indifférentes et froides

Essaimées en désordre comme à l'improvisade

Plus sombres que la nuit valsent les chauves-souris

Notre duo s'enrêve sous le profond tapis

Pointes de diamant fugitives étincelles

Où vont les cheveux d'astres les cadavres de celles

Disparues nous dit-on depuis un temps si long

Que nul ne sait où vont les dansants lanternons

Brillantes ou vacillantes lumineuses ou éteintes

Elles sinuent sous nos yeux un tremblant labyrinthe

Où notre esprit se perd où notre âme s'envole

Myriadiques bougies d'énigmatique idole

Au-delà de la dune on entend le ressac

De l'océan qui roule sa symphonie orgiaque

Infinité des grains des sables tournoyant

Au sein des algues vertes et du roulis vibrant

Et quand l'étoile file dans le ciel abyssal

En transmuant les eaux en une mer astrale

Je me plais à penser accord vertigineux

Aux mythiques épousailles de la mer et des cieux

Erdeven, jeudi 13 août 2009.

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 15:57

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Encore un livre sur le nazisme et la Shoah, dira-t-on. Après La mort est mon métier, après Nuit et Brouillard, après Si c'est un homme, après Le choix de Sophie, après Les Bienveillantes, est-il possible d'ajouter encore à l'indicible?

Dans son troisième roman, Fabrice Humbert réussit pourtant ce tour de force de plonger dans le Mal absolu du III° Reich avec une puissance de suggestion et une émotion qui forcent l'admiration, venant d'un si jeune écrivain.

A l'occasion d'un voyage au camp de Buchenwald, un jeune professeur, qui enseigne dans un lycée franco-allemand, découvre avec stupeur la photo d'un détenu qui ressemble à s'y méprendre à son propre père Adrien. Il n'aura de cesse de découvrir qui est cet homme et ouvrira la boîte de Pandore d'un secret de famille longtemps dissimulé par tous les membres de sa famille, et par son père au premier chef!

On ne peut qu'admirer la façon dont se fait la révélation au terme d'une quête qui associe habilement les recherches sur le terrain, la consultation des archives, la rencontre avec des témoins de l'époque, la confrontation avec un père dont le narrateur croit qu'il ignore tout et qui a fait justice à sa manière, bien avant lui. Les thèmes de la filiation et de la bâtardise sont traités avec pudeur et sensibilité, tant à travers le personnage du père Adrien, qui laisse son fils mener sa propre enquête, sans jamais lui fournir un seul indice, qu'à travers le grand-père Marcel Fabre, dont le narrateur porte le nom, et qui se confie à son petit-fils au moment de mourir, dans des pages pleines d'émotion.

L'existence et la mort du prisonnier de la photo, David Wagner, grand-père du narrateur par le sang, sont décrites avec une puissance de suggestion que l'on n'oublie pas. Des personnages terrifiants surgissent sur le devant de la scène. Il y a l'homonyme du détenu, le médecin SS du Revier, le docteur Erich Wagner et sa « Parabole du Juif », préfiguratrice de la mort de David Wagner par injection de poison. Il y a surtout Ilse Koch, l'épouse du commandant du camp, amazone sadique, cravachant ou bastonnant les détenus au gré de son bon plaisir, « une créature d'un autre monde, absolument inhumain ».

Car l'intérêt du livre réside essentiellement sur une réflexion sur la violence, violence institutionnalisée du III° Reich, mais surtout violence intime, celle que chacun porte en soi. Force qui pousse les bourreaux à martyriser ceux qu'ils ne considèrent plus comme leurs semblables; pulsion irrépressible d'un Français qui dénonce son « gendre juif et arriviste » parce qu'il le déteste et veut s'en débarrasser; violence que le narrateur perçoit en lui quand il tabasse un passant dans la rue ou quand il se souvient de n'avoir rien fait pour empêcher qu'un copain d'enfance, Richard, ne devienne une tête de turc.

Dans ce très beau roman, Fabrice Humbert « fait le tour de sa double famille », raconte « l'histoire banale et terrifiante d'un homme qui voulait épouser une femme pour de l'argent, qui en aimait une autre parce qu'il l'aimait et qui fut déporté dans un camp par son futur beau-père ». En partant en quête de sa généalogie familiale, il « écout[e] les résonances, [il] tress[e] les fils de la violence » et revient sur le destin européen. Ce faisant, il écrit un livre puissant dont on ne sort pas indemne.

                                                                                                                                                                                          Le 11 août 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 15:37

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Si, comme le disait Sénèque, « Voyager n'est pas guérir son âme », voyager peut cependant la ranimer. C'est ce sentiment de nouveau souffle que l'on peut éprouver à la lecture des impressions de voyage de ce jeune écrivain de 31 ans, parti « à marche forcée » un beau matin d'hiver sur le Trakt (Le Moskovsky Trakt, autrement dit la plus longue route du monde, qui va de Moscou à Vladivostok). Dans le sens inverse, il suivra la voie de chemin de fer, sur des milliers de kilomètres sur l'asphalte brûlante, dans la raspoutitsa gluante ou la taïga emmoustiquée, à raison de quarante kilomètres par jour.

La division du livre nous permet de suivre un itinéraire qui va de Vladivostok à Kazan, le trajet-aller par le Transsibérien étant évoqué en guise de prologue et d'une manière elliptique par le biais d'un poème qui dit le vol de son pécule aux environs de Moscou. Après, on se sent plus léger!

Plus léger pour de belles rencontres qui laissent inévitablement un goût d'inaboutissement. C'est un jeune berger nomade, surgi de nulle part, et qui a « la saveur d'une simple présence " . C'est Alexei, l'amoureux de la France, qui laisse « le souvenir d'un ami cher qu'on ne reverra jamais ». C'est Sacha, le porteur d'eau, confiant au voyageur en guise de viatique des vers d'Essenine. Des compagnons de rencontre d'une terra incognita: Youri le chasseur fier de ses trophées préhistoriques, Sacha aux limites des terres qui garde les engins de ceux qui travaillent au pipeline, et les bûcherons aux mains tatouées qui ont connu l'horreur indicible du goulag. Tous ces frères du voyageur qui lui ont accordé « l'humble abri, un peu de thé noir, la chaleur d'un vieux poêle, le bois souple d'un banc de mélèze, un sourire fraternel... et à qui il rend hommage. Beauté d'un livre qui porte haut « l'universalité concrète », chère à Claudio Magris, cette capacité des poètes à trouver de l'universel dans les réalités les plus humbles et les plus immédiates

Mais que serait le voyage sans les silhouettes féminines qui l'adoucissent et l'illuminent? Des hôtesses sont toujours sur le chemin: images de la jeune femme de Taïkang qui prend soin du marcheur et de la petite fille malicieuse qui lui propose eau chaude et gros édredon dans la bâtisse qui embaume les peaux d'orange. Le voyageur n'a pas oublié non plus la sollicitude souriante d'Irinka derrière son bar, le conjurant de se coucher tôt. « Dans une camaraderie sans fard », il a bu le tord-boyaux avec Jenny l'Américaine et il a valsé jusqu'à l'aube avec Svieta, « jeune houri cosaque, toute de cuivre et d'ivoire ». A Irkoursk, n'a-t-il pas envié Aurélien, dont l'épouse Elena, « de longs yeux de Chine [...] sous une crinière afghane », s'étirait sur un sofa? A dix verstes d'Irbit, alors qu'il est assoiffé, la belle Irina tombera à point nommé pour lui offrir l'hospitalité de sa petite Lada verte. Et il se souvient de toutes celles embrassées sur le coin des lèvres « pour être poli » et de celles qui vous font chavirer « sur le le parquet de pin clair »...

Dans ce récit, on rencontre des hommes, des femmes, tout un « petit peuple » russe dont on ne sait pas grand'chose, mais aussi une nature magnifique et violente. Et c'est un des grands atouts du livre que de nous la faire découvrir, changeante et diverse, au gré de la marche et des saisons. Le paysage n'est jamais comme l'indiquent les cartes, le vert y est gris, le jaune aussi, et on se demande si le cartographe est allé sur le terrain!

D'abord, il y a le froid: « Le bitume gelé trace une ligne sombre, troublée par le blizzard. » La marche est harassante, là où « le vent chasse neige et poussière en cinglants tourbillons » Si parfois « l'air est sec et cristallin », c'est plus souvent « les flocons qui tourbillonnent en un opaque essaim » Croire que la première pluie est annonciatrice du printemps est un leurre; la route sera longue avant son arrivée. Il faudra traverser la steppe aride, là où «Gengis Khan rassembla la horde qui défia et défit les Han », errer dans les villes balayées par les vents, être giflé par la bise, se fondre dans les brumes. Il faudra s'embourber dans les marigots, et dans la nuit dont la glace « inocule son venin », « l'âme aux abois », faire la rencontre angoissante d'une ourse et de son petit. Quand le printemps s'annoncera, attention, il le fera accompagné de « tout un microcosme démangeur qui pullule aux sous-bois ». Pourtant, hommes et animaux sortent de leur longue hibernation: « les femmes se promènent sur des télègues à grelots et « mille chevaux et demi paissent »: « derrière la haie sauvage piquée de gratte-culs rouges, sur l'herbe jaune, un chanfrein alezan, deux yeux grands ouverts et des naseaux rosés... immobiles. La bête gît sectionnée, à mi-corps, juste en deçà du garrot. L'arrière manque. L'ours. »

Ce n'est qu'à Atsagat que le printemps naît enfin. Renaissance des couleurs et des senteurs sur les rives de la Bolchoï Rietchka, craquement des plaques de glace « qui viennent gratter les galets », « mystère immense et merveilleux » du lac Baïkal, explosion des « bourgeons vert vif » après une bourrasque mémorable: « Le métal hurlait, l'eau grondait, la boue dégueulait, mais le tabac n'en avait que plus de saveur. »

Aux marches de Vidrino, le soleil se met à taper dur et, à l'étape sur les bords du lac, le voyageur se croit sur les bords du Loch Ness; il anche sa bombarde et se met à sonner la diane! Après Arshan adieu au « grand Baïkal »; on est dans la taïga, « c'est là que traîne le cri des loups […], cri mélancolique, effrayant », et le voyageur ne s'écarte pas de la voie; « on est toujours bien assez près du cri »!

De belles visions jalonnent la route vers l'Angara: « L'aube n'a pas encore paru que le monde s'éveille et me tire du sommeil. Le grondement des galets. Un lueur sur les eaux. Des chevaux boivent […] Au milieu de l'onde, une barque se berce, inondée de lumière. Les poissons attirés se laissent prendre au filet, hallucinés. C'est un drame étonnant, presque immobile dans le presque silence. » Car le marcheur a une âme de poète et voit Dieu à l'œuvre derrière la beauté du monde: « L'Angara se diapre de lumières douces ou vives, se drape de gaze ou chatoie, selon les heures, au gré de ses humeurs... Le chemin trace une ligne douce entre les collines où il fait bon marcher et flâner. Toute la Création se déploie, palpite et se meut insensiblement, telle la main de Dieu au-dessus du néant. »

En Sibérie, de nouveau, les moustiques passeront à l'attaque, tout comme à Strachna une « bande de marlous » qui dévaliseront le marcheur sous son églantier, lui laissant les dents vacillantes mais avec sa croix de « vieux-croyant, fidèle, qui avait refusé d'aller au diable. » Ensuite, ce seront les grandes eaux, les rivières dégorgeront, les vaches surnageant tant bien que mal, et le voyage se poursuivra vers le nord.

Sous le soleil de la taïga, « Pas une ombre. La mienne crève sous mes pieds. » Solitude de celui qui marche là où « ça fond comme des cendres sur le visage où le sel dégoutte. Et l'air qui vacille au ras du sol... » Accompagné de Sacha, le marcheur sera de nouveau face à face avec un ours tandis que son compagnon répète: « Prekrasna... Prekrasna... » (Magnifique).

Après Tchounsky, il rencontrera des bûcherons qui vivent une sorte de « rêve de Robinson » dans une isba, où rien n'est superflu. Parenthèse sylvestre de bonheur pur. Des papillons volètent dans les cheveux tandis que Kolia brandit un « magnifique coq-lyre, tout chaud, palpitant encore. »

De Kanksk à Omsk, ce seront les taons, « des cyborgs miniaturisés » et quarante degrés sur des champs à perte de vue. Vers la fin du voyage, sur « le chemin d'essoufflement » se posera la question de savoir s'il vaut mieux « vaquer dans le sous-bois en maudissant la grand'route ou crever sur celle-ci en rêvant de campagne». La réponse sera donnée par la nature elle-même, rassemblée pour « acclamer le pèlerin: « Il y avait le loup bien sûr, qu'on entendait au loin; l'ours, à l'aplomb des cimes oscillantes; le coq-lyre et ses cris fabuleux; la corneille fière, en gilet de flanelle; le lièvre véloce, oreille à l'orée; l'écureuil mutin et son costume rayé; la vache placide, qui annonçait l'homme... »

Après avoir atteint « l'ancienne grand'route, le voie des tzars... et des bagnards », se nourrissant de baies, d'oignons sauvages et de pain, tout en savourant « l'amertume d'une feuille de pissenlit », le marcheur n'aura de cesse de voir apparaître « cette ligne aérienne, d'asphalte détrempé, qui dégoutte contre les grands pins... Iekaterinbourg... L'Oural, enfin. »

Certes, son rêve de traversée continentale trouvera son terme aux rives de Kazan: « Je ne chanterai pas le Baltikum, ni les sables de Courlande, ni les forêts de Poméranie », mais, au plus près d'une nature violente et sauvage, il nous aura donné une hymne magnifique à ces terres mystérieuses mais aussi dévastées.

Car la dévastation, le voyageur nous la dit à travers la descriptions des villes: « Partout le béton soviétique a laissé sa marque dure à l'érosion. » Dans le port de Suifenhe, où les buildings ont poussé d'un coup, « macèrent la pègre et le vice ». Les « villes apoplectiques » brassent leur « magma de misère », elles sont « nue[s], sale[s] et désolée[s] ». Ce sont des « constructions enfantines, émanées d'un cauchemar » comme à Mandchouli, ce sont des villes maudites comme Daouria « écrasée pour avoir oser défier l'ogre rouge », c'est Sosnovo fêtant le 9 mai « la victoire- acquise au prix dérisoire de vingt-cinq millions de morts- de l'épatant Koba (Staline, dit « l'ours ») sur l'affreux Dudule » (Surnom donné en France à Hitler), c'est Tobolsk avec sa « fureur mécanique et ses traînées de soufre, l'asphalte dur et ses murs de ciment, les artifices de la ville et ses brondissements. » Traversant ces villes violentées par plus de cinquante ans de communisme, le voyageur dresse ainsi la géographie d'un pays mutilé et détruit par une idéologie mortifère.

Aucun fanatisme n'est épargné. Ainsi, à Longjiang, Mao en prend pour son grade: « […] Dans la bourrasque, seul le Grand Timonier, l'inénarrable dompteur de tigres en papier, l'ineffable bienfaiteur de l'humanité, se dresse sur son piédestal, majestueux et débonnaire, pour extorquer au ciel quelque lendemain chantant. »

Il en va de même pour Lénine, dont la tête sculptée monumentale a le dérisoire honneur du Guinness Book: « Les Soviets ont perdu la boule. Du coup, ils en ont fait une statue. […] C'est la plus grosse du monde. […] C'est la tête à Lénine. Ça ne manque pas de sel quand on sait qu'il l'avait petite... une « petite tête jaune aux méplats de Mongol » [selon Claude Simon]. Mais ça ne se dit pas. Un si vaste esprit! […] le drame se joue. Quelque part dans les ténèbres de cet immense petit crâne. C'est un songe. C'est l'infini. C'est une tragédie. C'était... C'est fini. »

Quant à la maison, toute de guingois, du géant Raspoutine au magnétisme pervers, n'est-elle pas le symbole de l'écroulement du régime tsariste? « Elle [la babouchka] m'agrippe, me traîne sur le chemin et, d'un doigt noueux qu'elle redresse à grand-peine, me désigne une bâtisse noire et biscornue: l'humble crèche où, à l'aplomb de la météore de passage cette nuit-là, naquit Raspoutine, le vilain petit messie. »

Outre la description de la nature sauvage et des villes violentées, l'ouvrage passionne à bien d'autres égards, notamment grâce à l'émotion. Celle-ci surgit au détour d'une page alors qu'on ne l'attend pas, affleurant souvent derrière le regard lucide du voyageur: «  […] Sur le bas-côté, d'autres tristes cippes; crève-cœur de marbre ou de toc, réguliers comme des bornes kilométriques. Ici, cloué à l'arbre, un volant. Là, dans un vieux pneu, des fleurs synthétiques. Plus loin, sur un banc couvert de neige, un ryumka de fer blanc (petit verre à vodka); pauvre Kolia, mort à vingt ans... » Traces dérisoires du passage de l'homme dans un cimetière dont la mélancolie serre le cœur.

Dans la petite isba de Robinson, Kolia prépare le dîner et Andreï retient le voyageur quand ce dernier veut servir le bouillon: « Kolia aurait détesté qu'on le prît en pitié à cause de sa main coupée. L'Afghanistan. Saloperie. La honte et l'amertume. Et cette main absente... Dire qu'il faudrait se rappeler ça chaque jour, jusqu'à la mort. » Quelques lignes, et tout est dit de l'absurdité de la guerre!

A Taïchet, on rencontre Philémon et Baucis, unis par-delà la mort et la description est poignante: « Sous une casquette de cuir usé, sur une chaise antique, se recroqueville un petit vieux tout sec. […] Il est là, immobile, près de la voie de fer abandonnée aux herbes, posé sur l'herbe. […] A ses pieds une femme est couchée, une petite vieille, toute sèche et noueuse, au pied de la canne, sur l'herbe molle. Elle a les yeux fermés. Il a fermé les yeux. C'est ainsi qu'un petit vieux veille sa petite vieille, tombée près du marché, aux marches de Taïchet. » 

Ou encore, cette réflexion pleine de sensibilité sur le passage du temps: « A Tara. Tara... Où la pluie noircissait le bois chantourné des vénérables isbas qui s'affaissaient, s'enfonçaient dans la terre gorgée d 'eau. Plusieurs siècles avaient passé sur elle... et combien de froids hivers... La patine du temps les teintait de mélancolie, et quelque chose comme un regret me les rendait amères. Ce monde, réprouvé... et sa beauté... sabotée. »

Et pourtant, au pied de l'iconostase, Yossip le charpentier s'émerveille: « Le parfum du pin fraîchement scié vaut tous les encens de Rome! » Et le voyageur de commenter: « Oui, ce parfum... ce parfum est celui de la vie, de la résurrection, de cette résurrection que tant de ruines implorent des fins fonds du pays. Je m'assieds à ses côtés, en silence, face à l'icône sainte, bienveillante, rayonnante de grâces... » L'émotion est ici empreinte d'espérance.

L'émotion est cependant modulée par l'humour et auto-dérision qui donnent à l'ouvrage saveur et vivacité. Le ton en est donné dès le prologue, alors que le voyageur vient d'être dévalisé: « […] Et toi qui as glissé ta main sous le coussin, sois béni! Brave moujik, tu sais bien, ô sage, que ton frère qui n'a plus rien ne saurait être châtié dans ce qu'il n'a pas... » On ne saurait être plus philosophe!

On appréciera de même cet autoportrait savoureux qui succède au portrait du « bougnat mandchou » et qui permet d'entrevoir le sort du malheureux (et courageux!) étranger: « Nous sommes tous des bougnats mandchous. Mais j'ai choisi de sacrifier le mandchou pour retrouver le bougnat. Sur la route. Car c'est là, la place du bougnat. Loin du lupanar, des gourgandines et de la bamboche. Loin du scandale. Sur la route. Par trente degrés dessous zéro. Dessus la glace. Et par monts et par vaux. Et qu'importe le vent coulis. On a tous les courages, quand on est un bougnat. Faire le feu chaque lieue pour que fonde la glace, et savourer sa part. Creuser la terre gelée, à la dague, pour que la tente se tienne, et tienne en respect l'aquilon. Se coucher habillé et guetter la matin, sans dormir, pour espérer le trouver. Se lever, sale, fourbu, et reprendre le sac, tellement pesant quand le but est si lointain... » Dire le courage et la persévérance derrière la dérision, n'est-ce pas là une forme de grande modestie, sinon d'humilité?

Dans le petit apologue, dit du « Français croqué », le voyageur raconte encore une fois, à sa manière, avec un art élégant du détour, les risques réels qu'il a encourus. « Paraîtrait qu'un jeune est passé- à plus d'un titre- dans les forêts alentour. Le bruit court que le téméraire avait entrepris la promenade des Anglais, sur le bord du lac, lorsque interpellé par papa, maman et bébé ours, il ne sut faire valoir son droit de visite sur les terres de l'empire ursidé. Le pauvret fut croqué et, outre les brisées du festin, on trouva un gant de toilette sang et poils, démontrant à qui en doutait encore que Michka sait vivre et qu'il s'essuie le museau quand c'est son bon plaisir. » La Fontaine n'aurait pas dit mieux!

Ce récit de voyages retient de plus l'attention car le voyageur possède un art certain du portrait, celui de brosser les silhouettes d'un monde englouti. La famille martyre de Nicolas II se transforme en image sainte: « […] une icône. Le tzar et la tzarine, timides, auréolés d'or. Autour du couple impérial, dans des médaillons, le tzarévitch et toute la couvée, tous roses, poupons, pimpants... »

Et c'est à Kharbine que défile silencieusement la cohorte des maîtres du monde d'autrefois, englouti dans la tourmente rouge: « Et le pope soutane courbettes devant bulbes très saints dorés, et le marmot modèle costume marin raie de côté, et madame crinoline taille guêpe ombrelle et valet de pied, et monsieur moustaches fines lorgnons canne canotier, et vénérable général monté sabre éperons dorés, tout ça dispersé. On les a fait péter dans la soie. On leur a volé dans le froufrou. On peut dire qu'ils l'ont eue gratis, la dentelle. Et pas de la fine. Déportation, exécution. »

Et l'imagination de s'envoler dans une Russie de livre d'Histoire quand le lecteur découvre le superbe portrait haut en couleurs du héros déchu de Daouria, Roman von Unger-Sternberg, « aristocrate balte de lignée teutonique, général russe Blanc marié à une princesse chinoise, seigneur chamaniste, ascète sanguinaire que les Asiates vénéraient comme la réincarnation de Gengis Khan, moine-soldat qui rêvait d'une Grande Mongolie, du lac Baïkal au Tibet et de la Mandchourie au Turkestan oriental, gueux famélique traqué par les Bolcheviks jusqu'aux portes de Novossibirsk, où il fut fusillé, abandonné de tous et de Satan lui-même. »

Et n'oublions pas non plus toutes ces figures de « moujiks », dessinées en un trait de plume lapidaire. C'est au départ de Vladivostok que surgissent les « deux gueules torves et vagissantes de Sacha et Liena », préfigurations de tous les autres, qui ont poussé « comme des fleurs malingres à travers la neige, cachés des hommes dans cet exil misérable. »

Le 9 mai, à Sosnovo, on fête le soixantième anniversaire de la victoire, et la description pleine de vie et de mouvement plonge le lecteur en plein charivari. « Le Caucasien et l'Asiate [y] chopinent dans un mouvement symphonique, mêlent leurs larmes et font sans-façon la bête à deux dos » tandis que « les babouchki sanglotent amoureusement » que « la marmaille se barbouille de grosses pommes confites qui dégoulinent en rouge à lèvres » et que « les filles malignes exhibent leurs cuisses » pour « les gars [qui] jouent les marlous, la casquette sur l'œil et la bière à la main. »

Des figures de vieillards inoubliables jalonnent le périple. Après Daouria, dans sa vieille isba, le voyageur est accueilli par un personnage du plus haut burlesque, le « vieil Alexandr Ivanovitch […], superbement paré de l'uniforme à bandes jaunes des cosaques de Transbaïkalie, magnifiquement chaussé de pantoufles trouées. »

Aux marches de Vidrino, surgit «  un ancêtre étique, sec comme un coup de trique, les chicots hérissés et la barbe sauvage », tout heureux de montrer avec fierté à son hôte ses trophées de chasse. 

Le coup d'œil est d'une précision photographique lors de la rencontre avec un couple de motards qui « sirote un tilleul à la table voisine » de celle du voyageur et voilà ce qu'il en dit: « Lui, poil sale et filasse. Elle, oeil lavasse et las. Tatoués tous deux estampillés Hell's Angels. Je l'imagine guichetier au Bolchoï, versant sa larmichette sur le Lac des cygnes; elle, plutôt montreur d'ours, un ours avec un ruban à grelots et des pompons bleus. »
Le regard du voyageur est aiguisé tout autant que sa plume, qui joue de manière virtuose avec juxtaposition des termes, assonances et allitérations.

Alors qu'est réellement ce livre? Un ouvrage documentaire, un récit de voyage, une invitation à relire l'Histoire du communisme? Tout cela à la fois et bien plus sans doute car ce texte raconte l'histoire d'une recherche, voire d'une quête initiatique. Le voyageur ne s'est-il pas mis en chemin avec la Bible et ses poètes favoris dans son sac?

Le voyage prend bien souvent l'apparence de l'épreuve au désert avec tout un lexique de la souffrance et de la douleur: « Ces derniers jours m'ont épuisé. […] et la douleur et l'ivresse, l'implacable mécanique des pensées sans cesse répétées, l'obsession d'arriver quelque part, ailleurs, jusques à la torpeur... et l'espoir insensé que quelque chose adviendra qui m'ouvrira les portes de quelque lieu, de quelque temps plus clément; ces longues courses m'ont consumé. »

Dieu est partout: sous l'iconostase dorée où se confesse le voyageur, et sur la planchette où l'on dépose l'obole à Bouddha: « De ma main gicle une poignée de kopecks qui scintillent dans l'éther comme autant de gouttes d'eau cuivrées. Le prix à payer pour le passage. A peine le poids d'une âme. » Le chemin est aride et il faut payer pour en atteindre le but!

Aux abords du lac Baïkal, le vocabulaire devient quasiment mystique: « Et puis, il fallait bien qu'un larron porte un peu, en plus des siens, les péchés de ses frères. Deux jours de désert n'est pas un prix trop élevé. »

En effet, dans ce voyage épique, le surnaturel (ou le fantastique comme on voudra) n'est jamais loin et le voyageur nous confie la curieuse expérience de ce qu'il appelé « l'effet Zone ». Alors qu'il vient de faire halte dans une isba accueillante et qu'il a bien repéré le trajet de la journée (quarante kilomètres en ligne droite pour une douzaine d'heures de marche), le marcheur persévère de manière incompréhensible à s'écarter de sa route. Malgré les innombrables difficultés rencontrées, il retrouve à chaque fois « un sentier nouveau d'une nature différente », tandis que le paysage prend « une étrange tournure ». Nuages, soleil, et même son ombre, tout est « improbable » et « hallucinant ». Et pourtant, à l'heure de l'angélus (et ce moment n'est pas anodin!), il retrouve le pont qu'il avait pointé sur la carte!

Après s'être tu pendant quarante jours (et Jésus fut ce temps au désert!), « au bord de l'essoufflement », le jour de la Sainte Marie, il comprend que sa « joie plonge [ses] racines au désert » et relit une fois de plus la lettre écrite par le Frère D. , et qui fut son viatique pendant le voyage. « Sens en toi la faim du fils prodigue, reconnais en toi l'angoisse d'être loin de la maison du Père. Qu'elle te donne de l'énergie pour marcher vers toi-même. […] Accepte le passage au désert. Accepte de tout perdre. […] Que ta souffrance te rende capable d'être autrement que pour toi-même, sinon elle sera perdue. » La longue marche prend alors tout son sens, et même si le voyageur ne l'achèvera pas, il ne l'aura pas entreprise en vain.

Ainsi, avec ce premier ouvrage, Marc-Henri Picard livre un texte au ton très personnel, où l'oralité se mêle au registre soutenu dans un savant dosage, d'une haute tenue littéraire, bien éloigné des élucubrations d'écrivains de « tour d'ivoire ». Sous la morsure du gel, dans la touffeur de la taïga et l'ivresse de la vodka, un jeune aventurier épris d'absolu renouvelle le récit de voyage d'une plume incisive et sensible, tout en nous apprenant à regarder « l'étranger » comme un frère.

                                                                                                                                                                                                      Le 9 août 2009

 

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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 17:04



Square-Saint-Lambert.jpg

 

C'est au square Saint-Lambert à cinq heures moins le quart

Les étourneaux s'enfuient bien avant dans le soir

Cœur battant du quartier le jardin vibrionne

Curieux comme des chats mes regards braconnent

            Une vie transitoire       

 

Sur l'herbe des jardins faisant un éventail

Les lycéens s'allongent comme après la bataille

Les filles violemment repoussent leurs cheveux

Et leur copain caresse de regards amoureux

Le nu sous le chandail

 

De belles nounous noires aux yeux mélancoliques

Distribuent des goûters en gestes mécaniques

A des gamins qui pleurent le nez dégoulinant

Femmes des exilés au monde indifférents

Comme elle est loin l'Afrique

 

Dans l'allée du milieu une petite fille

Un doux elfe des villes dont le rire fuse en trilles

Court à toute vitesse pourchassée par son frère

Et se jette en aveugle dans les bras de son père

Elle crie et babille

 

Dans l'orbe des maisons stylées mil neuf cent trente

Statues d'Oursons de Chien en impassible attente

Peupliers acacias cédrelas cerisiers

Créent une claire esquisse au trait bien dessiné

Et j'y suis la passante

 

C'est au square Saint-Lambert dix jours avant l'été

A l'heure de la sortie du lycée Camille Sée

Le soleil dans le ciel joue à colin-maillard

Le jet d'eau vient et va vivant et babillard

Vibrants instantanés

 

 Paris, vendredi 12 juin, square Saint-Lambert,  le saint qui guérit les hernies.


Le 26 juin 2009

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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 13:46

ocean-westende-mer-dunes-.jpg

La Petite Sirène avait un jardin sous la mer,

J'ai eu un jardin au bord de la mer.

 

Pas de feuillages légers pour des couronnes bucoliques,

Mais des algues brunes qui me faisaient la tête de Méduse.

 

Pas de fleurs dessinées dans l'art d'un massif,

Seulement des oyats balayés sur la dune.

 

Pas de fourmis grimpant dans l'herbe verte,

Hormis de petits crabes crapahutant dans les flaques.

 

Pas de cabane en planches au fond du jardin,

Sauf une cabine de plage aux lignes bleues et blanches.

 

Pas de chant roucoulant de doux pigeons ramiers,

Rien que l'appel aigu des mouettes criardes.

 

Pas de petites allées au gravier crissant,

Excepté le chemin que font les coquillages.

 

Pas de bain estival dans un ru qui murmure,

Seule la baignade rude dans la vague roulante.

 

Pas de jardin clos,

Vent, sables et mer

A tous les horizons ouverts !

 

                                                                                               Le 23 juin 2009

Décrivez le jardin de votre enfance (papierlibre.over-blog.net)

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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