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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 08:46

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                                                                                       Le Bibliothécaire, Arcimboldo.

La Grande Librairie a trouvé une place de choix dans le paysage télévisuel culturel, chaque jeudi, sur la 5, et il est bien rare qu'on n' y découvre pas à chaque fois quelque pensée à butiner pour en faire son miel.
Jeudi 10 septembre, François Busnel, dont la perspicacité des questions n’est plus à démontrer, recevait trois « grands noms » de la littérature française. Pascal Quignard, le moine laïque, embarque le lecteur dans La Barque silencieuse, sixième volume de Dernier Royaume, un périple dans la nuit des temps, entamé avec Les Ombres errantes (Goncourt 2002), Sur le jadis, Abîmes, Les Paradisiaques et Sordidissimes (2005). Erik Orsenna, le marin académicien, après La Grammaire est une chanson douce, Les Chevaliers du subjonctif et La Révolte des accents, poursuit son investigation de la syntaxe avec le quatrième volet des aventures grammaticales de Jeanne et Tom. Alain Finkielkraut, le philosophe inquiet, s’aventure quant à lui vers les rivages de la littérature avec un essai intitulé Le Cœur intelligent. Il s’y interroge sur les rapports de l’homme avec le monde à travers neuf livres : La Plaisanterie (Milan Kundera), Tout passe (Vassili Grossman), Histoire d’un Allemand (Sebastian Haffner), Le Premier homme (Camus), La Tache (Philippe Roth), Lord Jim (Joseph Conrad), Les Carnets du sous-sol (Fédor Dostoïevski), Washington Square (Henry James), Le Festin de Babette (Karen Blixen).

Une heure d’entretien avec trois écrivains de haute volée procure au téléspectateur un sentiment jubilatoire. On saisit au vol quelques idées éclairantes, on admire l’esprit d’à-propos de chacun et sa grande connaissance des littératures, on en ressort plus intelligent, avec une unique envie : se plonger dans leurs livres.

Pour Quignard, la lecture est un péril. A la question de savoir qui est le roi dans le trio livre-auteur-lecteur, il affirme que c’est le livre. Lire permet de se libérer et de s’émanciper et, souvent, nous sommes trop dociles pour être totalement libres.

De la même manière que nous avions une vie solitaire avant de naître, dans la lecture nous sommes seuls. Une voix mystérieuse est là au fond de chaque livre, lequel est un relais profond vers la nostalgie de notre solitude originelle. Il précise qu'il écrit "sans début assignable ni fin prévisible dans un état quasi-somnambulique ou de rêve éveillé".

Quignard, "athée radical", revendique son athéisme. Selon lui, de nos jours, la politique s'infléchit vers le  religieux, alors que, du temps de Clemenceau, elle était absente du champ politique. On remarquera que, dans leurs discours, Clinton et Obama ont fait profession de tolérance à l’égard des autres religions et non à l’endroit de l’athéisme. Et pourtant l’athée qu’est Quignard se sent bien dans une église.

Quignard affirme vivre dans un bonheur constant. S’il éprouve le sentiment du vide, ce dernier lui procure en même temps le sentiment du large.

Selon lui, si certains droits fondamentaux de l’homme ne figurent pas dans la Constitution, c’est parce qu’ils empêchent le fonctionnement social. Il en va ainsi pour le droit de chaque homme à se retirer de la vie quand il le désire. Au Japon et à Rome, le suicide était pourtant considéré comme la plus extrême vertu. C’est la « mort volontaire », la « mort impétueuse ». Il faudrait reconnaître au suicide sa dignité, qui n’est pas désertion mais liberté. Le suicide de Bettelheim fut très mal vécu par les Etats-Unis.  Est-ce ainsi que le penseur remerciait le pays qui l’avait accueilli ? Pour l’auteur de La Forteresse vide, cet acte représente « l’expérience limite ». Et il affirmait que dans les camps, il fut sauvé par la phrase d’Horace : « La mort est l’ultime ligne des choses ». Tout homme devrait pouvoir disposer de cette possibilité ; la vie n’en est alors que plus heureuse. Que la vie soit brève ou longue, ce qui est beau, c’est la naissance, c’est l’aube.

Dans un recueil de contes, dont la forme brève lui sied, la lecture des thèmes s’opère par le biais d’images intenses, d’un état sans cesse surgissant et naissant qui est la Vie elle-même. « La vie longue n’est pas la vie. Ce qui est essentiel, c’est « une vie vivante » comme disaient les Romains. L’attitude du Carpe diem (que Quignard traduit par « Coupe le jour », « Castre l’heure ») est très vivable. Tant de bonnes choses à boire, à manger et à lire demeurent…

Quignard se sent joyeux en compagnie de la solitude et de la mort, en fait en compagnie de l’inachèvement. C’est en raison de la proximité des abîmes que surgit quelque chose qui est bien éloigné de la jovialité moderne, mais plutôt une joie grave et profonde.

Ce petit-fils d’un grand grammairien, (qui participa longtemps à l’émission de radio Parlons français), aime écrire de petits contes de trois à quatre pages ("L’enfant qui chante", "Le père de Guillaume le Conquéran"…). Il aime les formes narratives abruptes. Il coupe et crée ainsi de petits instants bondissants.

Quant aux vrais livres, il considère qu’ils sont contraires aux mœurs collectives. Plus un livre est complexe, plus il est meilleur et plus il mange le ciel. Le vrai livre s’oppose aux mœurs de tous.

L’œuvre de Pascal Quignard, « athée militant » est constituée d’une forme hybride qui mêle fiction, histoire, journal intime, mythologie, philosophie, mysticisme, aphorismes, fables anecdotes, philologie, rapprochements surprenants, souvenirs. Elle ne ressemble à nulle autre et « quelque chose y résonne de l’autre monde » selon Patrick Kechichian (La Croix).

Pour Erik Orsenna, ancien professeur d’économie, curieux de tout (les courants marins, la botanique, le droit, le coton…) et lauréat du Goncourt en 1988 pour L’Exposition coloniale, la lecture est un complot contre le vide, l’ennui, la solitude. Il reconnaît avec Quignard que nous sommes entrés dans un monde de plus en plus religieux. Ayant beaucoup voyagé dans des endroits « à forte religion » comme l’Espagne ou le Maghreb, il affirme que, en naviguant sur l’eau, il a trouvé une meilleure respiration, dégagée du poids de Dieu.

S’identifiant à un griot ou à Tintin reporter plus qu’au ministre qu’il fut un temps, il pense qu’on peut rendre des services sans être homme d’Etat et que l’agitation n’est pas l’action. Il sent progressivement grandir en lui ce besoin de solitude que seule la mer peut satisfaire.

Il goûte à l’écriture du conte un plaisir extrême. Pourtant, longtemps, il ne s’est pas autorisé ce genre. Ayant le goût des jardins et en ayant lu la philosophie, c’est par ce biais qu’il a découvert le goût du conte. Il y trouve un détachement en même temps qu’une unité.

Et si on dansait ? est un éloge de la ponctuation. Selon lui, l’absence de ponctuation révèle un manque d’attention et de confiance dans la langue. Quand on écrit une phrase sans la ponctuer, puis qu’on la récrit en la ponctuant, des métamorphoses s’opèrent. Avant, il n’existait pas de ponctuation. La première fut le blanc. La majuscule est aussi un signe de ponctuation.

Le grand regret d’Orsenna est de n’être pas musicien (Quignard a cet avantage). Grâce à la ponctuation, il donne un rythme à ses écrits, fait danser et valser les phrases. Il souhaite montrer aux jeunes les ressources que procure le changement de rythme.

S’il use et abuse de la parenthèse, c’est qu’il aime les archipels dans l’immensité des textes. La parenthèse est bien une île. Elle est plus belle que le tiret, c’est une histoire dans l’histoire, elle relève du principe des poupées russes. Elle permet de finir l’histoire en profondeur ; avec la parenthèse, on creuse. La parenthèse est son signe de ponctuation préféré.

Orsenna déplore que le point-virgule soit une espèce en voie de disparition ; ce faisant, il rend hommage à Senghor qui l’utilisait abondamment. Dans la phrase, ce signe instaure un répit sans rupture. (Quignard ne le pratique guère : sa langue est compacte. Son signe de ponctuation favori est la majuscule.) S’il y avait plus de points-virgules dans le couple, il y aurait moins de divorces ! En même temps, il précise que sa vie dément ses dires ! Mais il faut savoir pratiquer la grammaire car lorsqu’on ne possède pas les mots, on ne peut exprimer l’amour. (Le point-virgule est le signe de ponctuation qu’affectionne Finkielkraut.)

En ce qui concerne l’emploi de mots savants comme "synecdoqu"e et "métonymie", pour Orsenna, ce n’est pas là que cela se joue. L’important, c’est d’avoir une bonne maîtrise de la langue parlée et écrite. (Finkielkraut quant à lui a une tendresse particulière pour la vieille rhétorique, selon lui une affaire de savoir-vivre.) Le philosophe est cependant en parfait accord avec Orsenna quand il cite Robert Anthelme: « L’enfer, c’est quand tout est vomi à égalité comme un dégueulis d’ivrogne. » Le rôle de la ponctuation est donc capital.

Pour Orsenna, les grands livres tissent des liens avec leur lecteur et ont une utilité supérieure. Et il conclut : l’art est éclaircissement.

Avec Un Cœur intelligent, Alain Finkielkraut a découvert ce que représente lire sans contraintes. Le philosophe a trouvé cette expression biblique, retenue pour son titre, en lisant Hannah Arendt. « Le roi Salomon, rappelle Hannah Arendt, adjure l’Eternel de lui accorder « un cœur intelligent », c’est-à-dire un cœur sagace et perspicace. Dieu garde le silence, mais, pour nous doter peut-être (il faut rester modeste) d’un cœur intelligent, nous avons la littérature. En elle, l’affectif et le concept sont perpétuellement enchevêtrés. Comme la philosophie, la littérature nous parle de l’homme, mais c’est aux hommes qu’elle a affaire et non à l’Homme directement. Elle éclaire l’Histoire, la vie, le monde, sans jamais sacrifier les individus sur l’autel de la connaissance. » Ce n’est donc ni vers Dieu ni vers l’Histoire, « avatar laïque de Dieu », qu’il faut se tourner pour comprendre le monde mais vers la littérature, qui seule permet d’accéder à son entendement, en dehors de tout manichéisme, et à la vérité de ses nuances.

Ce titre, Un Cœur intelligent, associe la froideur à l’extrême ferveur. Finkielkraut rappelle que Robespierre utilisait sans retenue le mot de « tendresse » et pourtant la Terreur, ce furent « les larmes du crime ». Un cœur uniquement livré à lui-même fait peur.

Le philosophe  et essayiste travaille depuis longtemps à cet ouvrage (un projet de quinze années) et il l’avait commencé avant sa maladie. Il rappelle qu’il a été sur une « liste noire », ce qui fut pour lui une épreuve très pénible (peut-être même à l’origine de son mal…). Eprouvant la nécessité de prendre du recul, il a fait le détour  par la littérature. Si la philosophie regarde, la littérature hume et touche. Alain ( Emile Chartier), le grand philosophe, n’avait-il pas plus appris de la littérature que de la philosophie ? La fiction est une grande source d’enseignements.

Selon lui, la littérature n’a pas de fonction, c’est sa plus haute valeur et la liberté n’est pas nécessairement la plus haute valeur. Il entretient un rapport respectueux avec les œuvres. Il y entre sur la pointe des pieds et non comme dans un moulin, comme le faisait Sartre. Il considère que Flaubert en sait plus sur lui que lui-même.

Mais comment bien lire? On croule sous les romans d’amour qui ne renvoient qu’à eux-mêmes alors que les grands romans éclairent. Il faut donc préférer Madame de La Fayette à Marc Lévy. Le grand roman nous enseigne quelle est notre place dans le monde, il s’inscrit dans la découverte ; la littérature et la vérité ont bien partie liée.

Evoquant les essais concernant La Plaisanterie et La Tache (Essai qu’il a intitulé justement « La Plaisanterie »), Finkielkraut fait une mise en garde contre ce qu’il appelle le rire barbare. S’il ne pense pas aux humoristes tous les jours, malheureusement, ceux-ci se rappellent à lui quotidiennement ! Et il pourfend ce rire grégaire qui prévaut de nos jours et stigmatise des victimes sacrificielles. A ce rire, il faut préférer de loin celui qui défie les unions sacrées. Il précise qu’il ne rit pas quand il travaille, mais qu’au- delà de l’angoisse, existe bien l’humour, manifeste de la conscience qu’a l’Homme de ses maladresses et de sa finitude.

Certes, il reconnaît qu’il a fait la part belle au XX°siècle dans les neuf essais, parce qu’il est absorbé par son époque. S’il a eu l’intention d’écrire un dixième essai, c’est à l’œuvre du cinéaste Ingmar Bergman, Les meilleures intentions, qu’il l’aurait consacré, mais il déclare avec sincérité qu’il était fatigué ! Les écrivains qu’il a choisis sont ses maîtres, ceux qu’il a lus, ceux auxquels il revient, ceux qu’il ne refermera jamais. Comme l'écrit Assouline, "avec lui plus qu'avec d'autres, citer c'est ressusciter."

Et cette émission, qui fut passionnante de bout en bout, pourrait trouver sa conclusion avec la phrase de Renaud Camus : « La littérature, c’est tout le reste dans les opérations comptables du réel ».


Le 13 septembre 2009 

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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 10:38

Bouc--emissaire.jpg

 

La lecture du dernier livre de Jean Teulé- à interdire aux âmes sensibles- suscite des réticences que l’on peut tenter d’expliquer. Ce bref ouvrage de moins de 140 pages raconte un fait divers véridique qui est l’un des plus horribles de l’histoire des provinces françaises.

Il raconte en vingt chapitres, qui sont autant de stations, le chemin de croix d’Alain de Monèys, gentilhomme campagnard périgourdin de vingt-huit ans, de constitution fragile. Par « une bien belle journée » de l’année 1870 », exactement le mardi 16 août, il se rend à la foire d’Hautefaye, entre Angoulême et Nontron. Jeune homme aimable et éclairé, il est le nouveau premier adjoint de Beaussac, il travaille à un projet d’assainissement de la Nizonne et il a fait lever son exemption pour s’engager sur le front de Lorraine, la France étant en guerre avec la Prusse. Parti de la propriété familiale de Bretanges à treize heures, il mourra deux heures plus tard, ( en dépit de la résistance de quatre amis, Pierre Antony, Bouteaudon le meunier, Philippe Dubois, Mazerat le bûcheron, d’une femme Anna Mondout, vierge martyre, et dans une moindre mesure de celle de l’aubergiste Elie et du père Victor Saint-Pasteur), après avoir été martyrisé par une foule en délire, de l’entrée d’Hautefaye jusqu’à l’autre extrémité du village. Entre-temps, on l’aura cravaché, fouetté, frappé à coups de pierre et de gourdin ; on l’aura ferré comme une bête, on lui aura arraché les orteils, foulé aux pieds, lynché, écartelé comme un régicide, brûlé vif, émasculé et même mangé !

Tortures inimaginables engendrées par un terrible malentendu qui se produit entre Alain de Monèys et un colporteur « à la bêtise au front de taureau », comme le disait Flaubert. Le marchand se méprend à propos d’une phrase prononcée par le jeune homme qui cherche à défendre son cousin, appelé de Maillard (lequel s’enfuira au plus vite avant que les événements ne dégénèrent !). Il ne semble pas inutile de rapporter l’exact dialogue à l’origine du déferlement de haine qui fait d’Alain de Monèys un bouc émissaire. Monèys arrive en claudiquant près d’un groupe de villageois en train de déchiffrer un article de L’Echo de la Dordogne, relatant les défaites de Froeschwiller, Reichshoffen, Worth et Forbach. « L’empereur [Napoléon III] est foutu, il n’a plus de cartouche. »

« - Eh bien, mes amis, que se passe-t-il ?…

-         C’est votre cousin, explique un colporteur. Il a crié : « Vive la Prusse ! »

-         Quoi ? Mais non ! Allons donc, j’étais auprès et ce n’est pas du tout ce que j’ai entendu.   Et puis je connais assez de Maillard pour être bien sûr qu’il est impossible qu’un tel cri sorte de sa bouche : « Vive la Prusse »… Pourquoi pas « A bas la France ! » ?

-         Qu’est-ce que vous venez de dire, vous ?

-         Quoi ?

-         Vous avez dit « A bas la France »…

-         Mais non, j’ai pas dit ça ! J’ai…

Le colporteur demande aux gens près du muret :

-         Que ceux qui l’ont entendu crier « A bas la France » lèvent la main !

Un bras se tend vers le ciel :

-         Ah, moi je l’ai entendu dire « A bas la France »…

D’autres pognes se lèvent, cinq, dix… »

Le processus fatal est enclenché et, par cette journée de canicule, dans cette atmosphère de défaite nationale qui s’annonce,  rien ne pourra plus l’arrêter.

On ne déniera pas à l’auteur un souci de véracité historique qui lui fait reconstituer avec une minutie extrême le chemin vers son Golgotha d’Alain de Monèys. Chaque chapitre débute par le plan du village qui indique la marche progressive vers la mort annoncée de la victime expiatoire, en une véritable géographie de l’horreur.

Le ton adopté se veut objectif, si l’on excepte les quelques passages, assez peu nombreux, où le lecteur pénètre dans l’esprit éperdu d’incompréhension et d’épouvante du jeune gentilhomme, lequel est par ailleurs souvent présenté comme une victime un peu bêlante voire stupide ! Le style de Jean Teulé- qui excelle à rapporter la langue drue et ordurière des bourreaux- se teinte cependant d’une ironie que l’on peut considérer comme de l’humour noir, mais qui met le lecteur extrêmement mal à l’aise. On en donnera deux exemples. Alors que son sang commence à couler à cause de ses blessures, voilà ce que dit Alain de Monèys :

« Zut, mon habit est taché. Je ne vais pas pouvoir rentrer ainsi à Bétanges. Que dirais-je à ma mère ? »

Ou encore, au moment où on le ferre comme un cheval :

« Triste corps, combien faible et combien puni, il a des fourmis plein les talons- ça fait un fracas de cinq cents tonnerres. Sa chair vire obscène. Son âme flue en rêves flous parmi ces gens cafards à vous dégoûter d’être au monde. En venant à la foire, son rêve était au bal, je vous demande un peu. » Si l’empathie du narrateur existe, elle est amplement dépassée par l’ironie tragique !

En outre, n’y-a-t-il pas une complaisance certaine à détailler par le menu le martyre du jeune homme ou les outrages subis par la jeune Anna Mondout, qui cherche à retarder son supplice en s’offrant à un garçon de ferme? La lecture de cette scène est quasiment insoutenable. La vraisemblance paraît aussi être mise à mal. Comment croire que ce jeune homme de vingt-huit ans, qui est décrit comme ayant une faible constitution, puisse parvenir encore vivant sur le lieu du bûcher après avoir subi autant de sévices?

Jean Teulé, pour être  complet, nous apprend que, sur une foule d’environ six cents personnes qui participèrent à cette infâme tuerie, seuls vingt-et-une furent jugées. Quatre furent exécutées, neuf furent condamnées aux travaux forcés et huit à des peines diverses en fonction du délit reproché et de leur âge. N’y avait-il pas un garçon de cinq ans ? Mais peut-on condamner tout un village?

L’épilogue nous dit aussi qu’un des bagnards, libéré en Nouvelle-Calédonie après trente années de bagne, eut des enfants d’une Canaque, qu’il déclara sous le nom de Monèys. Ultime geste de réparation pour redonner vie à sa victime ? Et le 16 août 1970, les descendants de la famille de la victime et de celles des bourreaux assistèrent côte à côte à une messe anniversaire dans l’église d’Hautefaye, village que l’Administration, en raison de l’inhumanité du crime, avait voulu un temps rayer de la carte.

Jean Teulé prend le parti de la narration en focalisation externe, de l’impartialité. On aurait souhaité plus d’empathie avouée pour le bouc émissaire ou, à tout le moins, une tentative d’explication. Le narrateur constate mais jamais il ne décrypte. D’aucuns diront que c’est ce choix de l’impassibilité qui donne sa force de dénonciation à l’horreur. Pas si sûr !

En ces temps où nous avons récemment vu à l’œuvre ceux qu’on a appelés « le gang des barbares », ne dénions pourtant pas à ce récit le mérite de nous inciter à réfléchir sur la « bête immonde » qui sommeille en tout un chacun. Déjà, dans un article intitulé « Les Foules », paru dans Le Gaulois du 23 mars 1882, Guy de Maupassant s’interrogeait sur ce que Gustave Le Bon appellera quelques années plus tard la « psychologie des foules ». Faisant le constat que « la foule ne raisonne pas », il s’interroge sur les raisons qui la « poussent à accomplir des actes qu’aucun des individus qui la composent n’accomplirait » s’il était seul. Que sont cette frénésie, cet élan, cette pensée commune qui la font se précipiter sur un homme et le massacrer « sans raison, presque sans prétexte » ? Et la réponse qu’il propose préfigure les travaux novateurs de Gustave le Bon : « C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule […], sa personnalité avait disparu devant une infime parcelle d’une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. »

C’est en effet le médecin et sociologue Gustave Le Bon (1841-1931) qui vulgarisera les notions de psychologie collective, notamment avec son ouvrage Psychologie des foules. Selon lui, pour provoquer un mouvement de foule, quatre éléments sont nécessaires : un choc émotif important (dans une atmosphère de défaite, les villageois se persuadent qu’Alain de Monèys est un traître à la patrie) ; un mot d’ordre (celui de Madame Lachaud : « Pendez le Prussien ! ») ; des leaders d’opinion (François Chambort, Pierre Buisson, François Léonard dit Piarrouty, François Mazière) à l’encontre d’un présumé coupable (l’innocent Alain de Monèys). Ce que Le Bon appelle « la foule psychologique », c’est l’individu en foule qui « n’est plus lui-même mais un automate que sa volonté devenue impuissante à guider […] Isolé, c’est peut-être un individu cultivé, en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. » En effet, pour Le Bon, « la foule est aussi aisément héroïque que criminelle ».

Au juge qui demandera aux accusés pourquoi « cette pulsion dionysiaque », il sera répondu : « Nous avons viré fous […] De Monèys, bien sûr que c’était un brave garçon. "

Alors un récit salutaire ? Peut-être… Mais pour aller plus avant dans la compréhension de cet acte qui fait honte au nom d’homme, il vaut mieux relire Le Bouc émissaire de René Girard, lui qui écrivait : « Ce sont les mêmes stéréotypes persécuteurs partout mais personne ne s’en aperçoit. » Nous sommes ainsi tous invités au devoir de vigilance !


                                                                                                                                                                   Le 11 septembre 2009
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Published by Catheau - dans Lectures
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 18:45

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A l'heure où l'Europe ne cesse de s'agrandir et où la question des identités régionale et nationale se fait plus aiguë, le dernier ouvrage de l'historienne Mona Ozouf,Composition française, Retour sur une enfance bretonne, vient à point nommé pour nous faire réfléchir sur les tensions entre l'universel et le particulier.

Originaire de Plouha dans le Finistère, fille d'un père mort très jeune, Jean Sohier, qui avait œuvré avec passion pour la réhabilitation de la langue bretonne, en même temps fille d'une institutrice pure et dure de l'école laïque, Mona Ozouf explique comment elle eut du mal à trouver son identité, tiraillée entre deux mondes, celui de sa grand-mère, « Bretonne bretonnante » et celui de sa mère, institutrice dans l'« Ecole de la France ». Entre le breton et le français, où trouver sa place?

Le livre s'ouvre sur « la scène primitive », celle de la perte du père, emporté en quelques jours par une bronchopneumonie. De ce père disparu alors qu'il n'est encore qu'un jeune homme et que sa fille a quatre ans, Mona Ozouf brosse un portrait émouvant. Originaire de Lamballe, d'une famille à demi-bourgeoise « pleinement francophone, avide d'acculturation française, sans aucun souci d'identité bretonne », il va très vite se définir comme « patriote breton » et Jean Sohier devient Yann Sohier. Ce choix demeure un mystère et des légendes gravitent autour de lui. L'une, nationaliste et droitière, fait de lui le chanteur rebelle du Bro goz va Zadou (hymne national breton) au nez et à la barbe de Poincaré. L'autre est véhiculée par Morvan Lebesque et fait de lui un adhérent du Parti communiste. Si elles sont fausses toutes les deux, elles disent cependant l'engagement de Yann Sohier dans le Parti nationaliste breton et son pacifisme.

Sorti de l'Ecole normale en 1921, il y a fait la rencontre capitale de François Vallée, « un bénédictin de la langue bretonne » et, en janvier 1933, paraît le premier numéro d'Ar Falz (La Faucille). Ce modeste bulletin, qui ne paraîtra que deux années, est animé par l'idée capitale puisée chez Ernest Renan que « le génie d'un pays réside dans sa langue ». Yann Sohier croit à « ce miracle culturel, la résurrection d'une langue ».Selon lui, en ces années 1930, le danger qui menace le breton est le succès des écoles maternelles. N'écrit-il pas: « L'école maternelle, avec sa jeune maîtresse, ses jeux, ses chants sa cantine scolaire, son petit théâtre enfantin, sa gaieté, aura vite fait d'accomplir cette chose effroyable […] l'assimilation sournoise, mais plus implacable, plus dangereuse et plus terrible que le port du sabot fendu, le « symbole de nos pères »? Ce disant, c'est le portrait de sa femme qu'il brosse, cette jeune institutrice fervente, acquise aux idées de Célestin Freinet. En accélérant la francisation de la Bretagne, son épouse tendrement aimée ne combattait-elle pas malgré elle ses aspirations personnelles? Et pourtant avec elle, il avait épousé « en bloc, la Basse-Bretagne, la langue, une famille paysanne, indemne de toute contamination par la bourgeoisie française, une belle-mère en coiffe du Léon. Bref, le « côté de Lannilis », en tournant le dos à son propre « côté », celui de Lamballe. » Pour Mona Ozouf, le choix paternel, que sa mort rendra définitif, sera obligatoirement le sien. Pour elle, il n'y aura jamais qu'un « côté », d'autant plus que le peu de temps qu'elle vivra avec son mari, sa mère acceptera « qu'un salaire sur deux soit entièrement consacré à la confection et à la diffusion d'Ar Falz. »

Sa grand-mère maternelle, née dans une fratrie de douze enfants, Marie-Scholastique Bizien, et épouse de Charles, matelot de deuxième classe devenu second-maître, représente pour elle « la Bretagne incarnée ». «  Ma grand-mère, son costume, sa coiffe, sa langue, ses savoirs multiples, tout en elle parlait donc de l'identité bretonne. » Elle « enseigne que les livres ne sont pas la seule fenêtre sur la vie. » Savante en recettes culinaires, véritable répertoire de proverbes bretons et de chansons tendres ou gaillardes, peu encline à raconter des légendes bretonnes, elle croit cependant au monde des « Anaon », qui se manifestent à celui des vivants. Grâce à elle, la mort est tout, sauf une disparition. « Et puis il y a la langue. » Du temps de son père, on ne parlait qu'en breton mais après sa mort, la grand-mère s'adressera à sa petite-fille en français. Le breton sera réservé aux échanges avec sa fille, pour évoquer la sexualité notamment. Le français parlé avec sa petite-fille n'en garde pas moins les tournures du parler breton, « cette langue vigoureuse, expressive, anthropomorphique »; une langue imagée, concrète, et dont la grammaire est d'une grande liberté.

Et pourtant, ultime paradoxe, elle apprenait à sa petite-fille « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine » car elle « avait beau « être de Lannilis », elle était, elle se savait française. » L'absence de connaissances n'empêche pas l'existence du sentiment d'appartenance à une patrie.

C'est ce personnage haut en couleurs qui inscrit sa fille, « vrai test de résistance à l'Eglise », à l'école laïque. Elle lui permettra plus tard, alors qu'elle est « empêchée de se présenter à l'Ecole normale de Quimper », de passer le concours dans les Côtes-du-Nord, « autant dire à l'étranger » et de devenir une institutrice modèle des « hussards de la République ». Et c'est cette dernière qui, malgré ses réticences, respecte les dernières recommandations de son mari à propos de leur fille : « Ne l'ennuie pas avec nos idées, avait-il dit; plus tard, elle lira et comprendra. » Les « idées », en effet, ma mère s'en tenait elle-même écartée, comme d'une substance maléfique qui avait coûté la vie à son mari; «  L'auteur garde un souvenir ému du « chagrin sauvage » de sa mère, jeune veuve décourageant les amis les plus fidèles, d'autant plus que la règle donnée aux instituteurs de la Laïque était catégorique: « Etre bien avec tout le monde, n'être bien avec personne. » (Cette institutrice, qui faisant un jour visiter avec fierté sa classe à deux bourgeoises, s'entend dire: « Ah, mon dieu, j'aimerais mieux être pute! ») Mais elle tenait à être fidèle à ce qui avait été le cœur de son combat, la défense de la langue bretonne. »

Ainsi, la porte de la bibliothèque paternelle, dont « la Bretagne [...] faisait l'unité » ne fut jamais fermée à la petite fille. La langue orale de sa grand'mère et les livres forgèrent donc son identité bretonne. Cette bibliothèque était d'une grande richesse et pourrait être le vade mecum de celui qui veut découvrir cette terra incognita. Les dictionnaires indispensables de François Vallée et de Roparz Hémon y voisinent avec les histoires de Bretagne d'Aurélien de Courson et d'Arthur de La Borderie, racontant l'humiliation séculaire subie par les Bretons: le lac de boue de Conlie où pourrit l'armée bretonne en 1870, l'année fatidique de 1532 qui signe le glas de l'indépendance bretonne et Du Guesclin, « an Trubard « , le « traître », servant l'armée de Charles V contre Jean IV.

Ces textes exaltent en parallèle les gloires légendaires de Nominoé et d'Erispoé, celle d'Anne de Bretagne, la « petite Brette », la « jolie boiteuse », contrainte d'épouser tour à tour deux rois français, celle encore des anonymes « Bonnets rouges », révoltés contre les impôts royaux sans aucun respect du privilège des provinces.

De célèbres textes y rendent aux Bretons leur mémoire. Ce sont les incontournables: La Légende de la mort d'Anatole Le Braz, Le Foyer breton d'Emile Souvestre, L'Ame bretonne de Charles le Goffic, les Gwerzou de Luzel ou encore Paul Sébillot. Sans oublier le joyau poétique du Barzaz Breiz, admiré par George Sand, tous ces poèmes collectés inlassablement par le vicomte de La Villemarqué.

C'est bien une bibliothèque de militant, celle qui fait sa place à Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne), Stur (Le gouvernail), Kornog (Occident), Seiz Breur et Gwalarn (Vent d'ouest), la grande revue littéraire. Dans ces revues, Mona Ozouf apprend à connaître Tchekhov, Eschyle, Hawthorne, et se rend compte que la langue bretonne excelle à en rendre les subtilités.

Mais la Bretagne c'est aussi un ailleurs proche, celui des Celtes, de l'Ecosse, du Pays de Galles, de la Cornouaille, de l'Irlande. Viennent à la rescousse les Mabinogion, « véritable expression du génie celte », selon Renan, et le Kalewala, oeuvre finnoise auquel le Barzaz n'a rien à envier. L'adolescente découvre la lutte clandestine irlandaise avec Le Dénonciateur de Liam O' Flaherty et l'hostilité viscérale aux Anglais dans Le Baladin de Synge dont les Iles Aran sont l'oeuvre culte. Deux livres marqueront pour toujours la jeune lectrice. D'abord les Contes et récits d'Outre-Manche avec ses personnages inoubliables, l'enfant Taliesin, Luned, Olwen, et bien sûr les héros de La Table ronde, dominés par Merlin et Arthur. Le second ouvrage, de James Stephens, s'intitule Le Pot d'or et raconte la quête d'enfants disparus que recherchent les « Side », des créatures invisibles. Si plus tard Louis Guilloux entreprendra de remettre à leur plus juste place cette « celtitude idéale et amplement fantasmée », il n'empêchera pas la lectrice de rendre hommage aux « grands Bretons, en dépit de leur appartenance indiscutable à la littérature française », les Lamennais, Chateaubriand, Renan, dont la lecture précoce lui laisse « des images plus que des idées ».

Tous ces ouvrages sont des manifestes éclatants contre les « Parisiens » qui ridiculisent la Bretagne, ce Mérimée qui raille une langue qu'on ne peut « parler qu'avec un bâillon dans la bouche » et cette méprisante Mme de Sévigné qui eut le front de dire: « Mea culpa, c'est le seul mot de français qu'ils [les Bretons] sachent. »

C'est contre le stéréotype du « Breton honteux », contre Bécassine chez Mme de Grand Air que s'élèvent les piles d'ouvrages de la bibliothèque paternelle. Mais cette identité bretonne revendiquée  « était un projet encore plus qu'un constat, un avenir davantage qu'un passé. » Complexité d'une attitude que Renan résume ainsi dans ses Souvenirs: « J'aime le passé mais je porte envie à l'avenir. »

Dans ce qu'on peut appeler à bon droit des mémoires, d'autres pages sont passionnnantes et notamment celles qui décrivent les deux écoles, l'école de la France et celle de l'Eglise.
Quand Mona Sohier entre à "la grande école", elle découvre la fin de la solitude et la "merveille" qu'elle représente: "nous rendre pareils". C'est une école "ni urbaine ni vraiment campagnarde, un espace neutre, qui neutralise tout ce que nos vies ont de couleurs particulières". Elle aimera tout de l'école et notamment les maîtresses, même si elle sait déjà lire quand elle entre au cours préparatoire; elle lui procurera "un sentiment de profonde sécurité affective", qui vient sans doute de son "credo central, celui de l'égalité des êtres". Certes, elle éprouvera "une inquiétude fugitive" devant le silence de cette école sur le monde breton de la maison mais à cette abstention des institutrices de Plouha, elle ne veut pas prêter des "raisons lourdement idéologiques". Elle préfère mettre cette attitude sur le compte de leur "indolence", d'une "imperméabilité aux consignes pédagogiques" et d'un "enseignement sans invention". A cette époque, il était évident "qu'à l'école, c'était la France qu'il fallait apprendre". Elle en aimera la grande carte géographique de Vidal-Lablache, les images des châteaux de la Loire, "les deux Jeanne, celle de Rouen et celle de Beauvais". Avec la vision d'une France  "présentée comme une personne [...] et comme un pays qui avait cessé d'être un royaume pour devenir une patrie", elle n'eut jamais le sentiment qu'on lui enseignait une Histoire falsifiée, "c'était seulement une autre histoire, et ni là ni ici je ne demandais d'explications, dans la certitude que rien ne devait relier les deux mondes." Un seul accord pourtant entre les deux, la "Grande Guerre" même si "la maison voit la guerre comme une calamité, un détestable dernier recours, et soupçonne la France , quand une guerre survient, d'y expédier en priorité les paysans bretons".
Sa grand'mère (toujours elle!) se fera la « majestueuse messagère entre l'école du diable et la maison du Bon Dieu ». Alors que l'école publique, c'est « l'égalité sur les bancs », l'église pour la petite fille de la Laïque représente « le lieu de l'inégalité »; dans l'église de Plouha, les « filles des Soeurs » n'occupent-elles pas les bancs de devant tandis que les filles de l'école publique occupent les bancs du fond? Et il en va de même pour les garçons! Quant à l'apprentissage du catéchisme, il est marqué par la récitation « par coeur » et par l'incompréhension totale devant les questions « que le petit livre blanc égrène ». Formalisme d'une « religion froide »qui trouve son point d'orgue dans les séances de confession consistant en une longue « liste acceptable de péchés ». Sous la houlette du père Dagorn qui martelle « avec un fort accent breton: « Celui qui vient au catéchisme sans son catéchisme est comme le chasseur sans son chien», l'approche de la foi se résume à un « enseignement mécanique »dans un lieu « sans douceur ».

Ainsi, entre l'école, l'église et la maison, « les croyances sont désaccordées »: à l'école, on célèbre les gloires que la maison méprise, on fait flotter le drapeau tricolore mais on cache surtout le noir et le blanc; à l'église, on doit prier pour un ciel qui demeure vide; à la maison, il ne faut pas nécessairement applaudir à tout ce qui est niaiseries bretonnantes ou « bretonneries ». Et Mona de se demander: « Où donc était le beau, le bien, le vrai? » Et si « le dernier mot rev[ient] presque toujours à la maison », ce n'est pas sans malaise. Comment s'y retrouver quand l'école, « au nom de l'universel », ignore et humilie le particulier et que la maison, « au nom des richesses du particulier », conteste l'universel mensonger de l'école? Dilemme, paradoxe résolus par un « Et pourtant ». Le dernier mot revient une fois encore à la grand'mère: « La Bretagne vivait à la maison en la personne de ma grand'mère, et pourtant c'était elle qui m'entretenait de la France. »

L'avant-dernier chapitre du livre est consacré à « l'éloignement ». Evocation de la guerre qui demeure un peu lointaine à Plouha, installation à Saint-Brieuc marquée par l'inquiétude de la dispersion familiale, découverte de l'étoile jaune, exécution en 1943 de jeunes lycéens qui ont abattu en gare de Plérin un soldat allemand, souvenir élogieux des professeurs enthousiastes du collège Ernest-Renan, rencontre féconde avec Renée Guilloux, professeur de Mona en troisième, et femme de Louis Guilloux, qui devient pour elle un « indicateur de lectures », éloignement progressif de la « matière de Bretagne ». Puis ce seront l'hypokhâgne de Rennes, la khâgne à Paris, L'Ecole normale supérieure, la tentation du Parti communiste, tout un apprentissage intellectuel et humain qui se conclut, semble-t-il, par la conviction de la « similitude universelle des êtres humains ». Il apparaît alors à l'auteur que « la foi de l'école » l'a « emporté décisivement sur celle de la maison, l'idéologie française sur les attaches bretonnes. »

Dans le dernier chapitre, qui a donné son titre à l'ouvrage, Mona Ozouf élargit son propos et redevient la grande historienne que l'on connaît en brossant un tableau saisissant des affrontements révolutionnaires, le triomphe du jacobinisme à l'origine de « la défaite des particularités ». Elle montre par ailleurs comment plus tard existera chez Jules Ferry « un sentiment aigu de la France profonde » et elle écrit: « [...] le localisme contredit le régionalisme. Plus on multiplie sur le territoire français les différences menues, et moins on peut craindre de les voir s'agréger en groupes menaçants, animés d'une volonté de séparation. L'unité française ne risque pas de s'y dissoudre, mais elle y multiplie et y affermit ses ancrages. » Elle considère que progressivement s'est « poursuivi l'assouplissement du modèle jacobin » imposé de force par la Révolution et que « la République s'est enracinée en prenant appui sur les particularités locales. »

Au terme d'une réflexion particulièrement limpide et pertinente, elle renvoie dos à dos universalistes et communautaristes, en accordant la primauté à la voix de l'individu qui devient « le narrateur de sa vie ». La narration libératrice « fait de la voix « presque mienne » d'une tradition reçue la voix vraiment mienne d'une tradition choisie ». C'est ce choix salutaire et porteur d'espoir qu'adopte l'historienne Mona Ozouf, contrevenant ainsi à la consigne impérative d'objectivité de l'historien, et créant magistralement peut-être un nouveau genre, celui de « l'ego-histoire », comme l'a si justement appelé Alain Finkielkraut.

                                                                                                             Le 08septembre 2009                              

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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 13:36

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Second Texte inspiré par la photo d'un banc et de trois fauteuils (papierlibre.over-blog.net)

 

Quand OSS 117, avec sa gueule de vieux  beau sur le retour, se pointa au rancart fixé par son mouchard foireux, à l’heure où les rupins ronflent déjà dans leur pieu, il eut les foies. L’espèce de digue ringarde aux carreaux de mosaïque tout foutus était déserte comme un boui-boui sans meufs ; le sable de la plage avait tout l’air des cendres de ceux qu’il avait trucidés, et la flotte avait des couleurs de coke mal blanchie. Au loin, il esgourdait les flons-flons d’une zizique manouche à deux balles.

Louchant vers la Mer morte bien glauque, deux fauteuils déglingués montraient leur verso à un autre tout aussi malade qui se la jouait solo et à un vieux banc tout dégueulasse.

Ca pue l’embrouille, qu’il se dit dans sa caboche d’indic à la petite semaine. Encore un bled pourri ! Ah, quand il reluquait les traîtresses sur la Promenade des Anglais, ça vous avait une autre gueule ! Il avait foutu le camp le temps où des nanas gaulées comme Ursula Andress sortait de la baille avec un mini cache-sexe et un surin à la ceinture ! On pouvait même plus asphyxier les Mata-Hari sous une liquette d’or fin ! Quant à sa caisse d’aristo, ces salauds, ils l' avaient taxée! C’est la crise qu’ils avaient dit…

Ras le bol, qu’il se turlupina tout à trac, en posant son cul sur le banc des lovers. Demain, je raccroche mon pétard et je me carapate dans le Sussex regarder pousser mon green. Le blues s’affala  sur lui comme la Camorra sur le cul-terreux napolitain. Il piqua un petit roupillon.

Le froid macchabée d’un flingue sur sa tronche rasée au coupe-choux le tira des bras de Morphée sans crier gare. Une voix au sale accent de Ruskov postillonna dans un english de cuisine : « Mister Bond, I presume ! »

Le temps d’ouvrir ses mirettes assassines et de guigner sur la balafre de son Sanson, il avait déjà valdingué le grand saut de l’ange dans l’enfer des seconds couteaux.

 

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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 08:05

 


hokusai-rond.jpg


C’était notre « lune de miel » comme on dit

C’était l’amour à Khao Lak

C’était à l’hôtel Theptharo

 

Je suis debout sur la terrasse de notre chambre

Au premier étage

 

Toi assis sur le banc

Sur le carrelage de la piscine

Toi tu me souris dans le soleil

 

Je prends des photos de toi en rafales

De toi mon amour

 

C’est la dernière

 

Tu viens de quitter le banc

Tu viens de me quitter

 

C’est juste avant la vague

 

Je n’aimerai plus jamais

 

La mer

 

Le  04 septembre 2009
Sur la photo d'un banc et de deux chaises devant la mer (papierlibre.over-blog.net)

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 22:06

jorgedonn1.jpg                                                                                                           

Cela aurait pu aussi bien s'appeler Ritournelle de la fin. Car c'est bien de la fin, des fins, des chutes des mondes connus de la narratrice (Ethel Brun, avatar de la mère de Le Clézio, à qui cette fiction autobiographique rend hommage), et que celle-ci nous conte, dans le dernier livre de « l'homme aux sandales de vent ».

Fin de l'adolescence et de l'amitié amoureuse pour Xénia Chavirov, naufragée de la révolution russe, qui disait avec fermeté: « Les souvenirs, ça me donne mal au cœur. Je veux changer de vie, je ne veux pas vivre comme une mendiante. » Celle avec qui Ethel avait dansé dans l'atelier de couture de la comtesse Chavirov et qui l'avait embrassée avec fougue « tout près du coin des lèvres ». Celle encore qu'elle avait revue après la guerre, mariée avec le beau Daniel Donner, mais qui avait perdu cette « odeur de pauvreté » qui l'émouvait tant autrefois. Tout s'était terminé dans la banalité. Peut-on passer sa vie à admirer une icône?

Fin de Monsieur Soliman, son grand-oncle très aimé, qui lui avait donné les rêves de construction de la Maison mauve, dans le jardin de la rue d'Armorique. Il avait eu beau faire de sa nièce sa légataire universelle pour la protéger des folies financières de son père, Alexandre Brun s'était empressé de dilapider aux quatre vents la fortune de sa fille.

Fin de la nostalgie de l'île Maurice, le monde définitivement englouti d'Alexandre, lui qui se croyait « de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l'univers selon leurs désirs. » Ses rêves de grandeur et de richesse s'étaient achevés misérablement dans un appartement niçois sous les toits, où il était mort d'un œdème du poumon, recroquevillé dans son vieux fauteuil de rotin.

Fin du trio familial formé par Alexandre, Justine et Ethel, leur fille, qui s'était un jour rendue compte qu'elle ne les aimait pas: « C'était un lien. Peut-être une chaîne. ». Ses parents dont elle ne saurait jamais « comment ils s'étaient rencontrés et ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde. » Ce couple enfin sur qui planait l'ombre de Maude, ancienne demi-mondaine, qu'Ethel avait retrouvée sur un marché ramassant des épluchures et vivant dans le sous-sol de la villa Sivodnia, à l'odeur de « pisse de chat et de misère ».

Fin de l'univers feutré et mondain du salon de la rue du Cotentin où les Brun recevaient « chaque premier dimanche du mois à midi et demi ». « Les volages, les « artistes », les affairistes, les margoulins, les prédateurs » y préparaient, dans leur ignorance bestiale et leur superbe anti-juive, anti-nègre, anti-arabe, leur naufrage et leur châtiment.

Fin du peuple juif, révélée par l'intermédiaire de Laurent Feld, « un Anglais aux cheveux roux et bouclés, joli comme une fille », celui qu'Ethel suivra au Canada après leur mariage. Celui-là même qu'elle avait conduit à l'allée des Cygnes sous l'arbre éléphant, « d'où l'on voit très bien la tour Eiffel ». Il n'avait pas voulu y rester ; juste en face, c'était le Vél'd'Hiv, où sa tante Léonora avait été parquée avec tous les Juifs de Paris, pour être ensuite déportée vers Drancy et les camps de la mort.

Comme le Boléro de Ravel, « pièce musicale favorite de la mère de Le Clézio, « qui raconte l'histoire d'une colère et d'une faim », le dernier opus de son fils, qui tisse destins particuliers et grande Histoire avec la sensibilité retenue qu'on lui connaît, laisse son lecteur abasourdi d'émotion, dans un silence d'apocalypse.


                                                                                                                                         Le 27 juillet 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 21:52

grce_et_denuement.jpg
Le monde des gitans n'est guère un thème fréquent en littérature et rares sont les romanciers qui en font le sujet de leurs œuvres. C'est pourtant le choix d'Alice Ferney qui décrit dans ce roman la vie d'une famille de gitans français sédentarisés depuis quatre cents ans et ayant perdu ce qui leur permettait de vivre, notamment l'art de la vannerie; en fait des êtres « en dehors ». La grand'mère Angéline, le chef de clan, ne dit-elle pas, en évitant de parler de l'holocauste: « On nous croit disparus […] Mais on est bien là, Dieu! »? Grâce au talent de la romancière, nous pénétrons les pensées et les désirs souterrains de ces éternels voyageurs que la société rejette.

Nous découvrons leur camp, installé sur un ancien potager déclaré inconstructible: « La terre, pleine de fondrières, était incrustée de verres cassés, de morceaux de pneus et de bouts de ferraille. Des portières de voitures démolies servaient de pont sur les grandes flaques qu'apportait la pluie. Une poubelle municipale scellée sur un socle de ciment débordait. Un pommier finissait de mourir dans le sol pelé, couvert de détritus et d'un peu de bois pourri. »

La romancière brosse un superbe portrait de la grand'mère: « La vieille n'avait pas encore soixante ans. Mais, si la vérité est bonne à dire, elle portait bien son surnom. Son visage était fendu de rides si profondes et nombreuses qu'on aurait dit une maladie de peau. A la regarder de près, on avait mal à sa place. Elle ne soufrait pourtant de rien et les ans difficiles, qui l'avaient précocement vieillie ne l'avait pas tuée. Elle en concevait un orgueil sympathique. Elle était en vie, envers et contre le monde et le froid, elle avait un furieux désir de continuer à voir ce spectacle de la terre, du vent, du feu sous les nuages, des nuages même, et des nouveaux venus qu'elle avait engendrés dans cette bourrasque. » Dans ce roman, la grand'mère a cinq fils dont un n'est pas marié et dont un autre sera interné dans un hôpital psychiatrique. Ils vivent tous avec femmes et enfants autour d'Angéline: « C'était une tribu: personne n'était jamais seul et chacun se mêlait aux autres. »

Les femmes du clan n'ont guère un destin enviable: Lulu doit hurler dans l'hôpital pour qu'une sage-femme condescende à aider Misia à mettre son fils au monde; Héléna, que Simon son mari frappe « comme s'il fendait du bois », le quitte avec ses filles, malgré l'amour qu'elle lui porte; Misia perd son fils Sandro, renversé par une voiture qui s'enfuit impunément, et Nadia fait des fausses couches à répétition dans sa caravane éclaboussée de sang. Pour elles, « Tout est écrit et les destins sont irrésiliables. » Il ne leur reste que l'amour de leurs hommes qui leur donne « ce plissé extatique et douloureux qui est le sourire des saintes » et la tendresse qu'elles éprouvent pour leurs enfants, « leur peau douce, la chaleur de leur ventre et cette manière qu'avaient les facultés d'apparaître les unes après les autres et de [les] conduire à l'émerveillement. »

Pour les gitans, leur vie n'est pas la plus misérable et il s'en satisfont: « Ils n'étaient pas des rampants sans feu ni lieu, puisqu'ils avaient des camions, des caravanes, et de belles femmes qui portaient de jeunes enfants. Que pouvait-on demander de plus à la vie […]? »

Au sein de cet univers de « grâce et de dénuement », une porte va s'ouvrir vers autre chose qu'ils ne connaissent pas: la lecture. Cet imaginaire inconnu leur sera apporté par Esther Duvaux, longtemps infirmière avant de devenir bibliothécaire. Elle vient vers les Gitans non par compassion mais parce qu'elle a l'intime conviction que « la vie a besoin de livres […], que la vie ne suffit pas. » Installée dans sa Renault, elle lira des histoires aux enfants, et cela, chaque semaine pendant une année. De Jean de la Fontaine à Babar en passant par Perrault, Andersen et Saint-Exupéry, son choix éclectique permettra à Esther de donner aux Gitans la clef d'un domaine jusque là inaccessible mais en même temps elle s'ouvrira à elle-même le monde de ces exclus: « Les Gitans prenaient plus que les livres, ils prenaient Esther. Les femmes se confiaient, les enfants s'attachaient et les hommes désormais s'en mêlaient aussi. Esther! Et nous alors! Disaient-ils de loin. Ils voulaient la même attention qu'elle donnait à leurs femmes. »

Grâce à l'entremise d'Esther, Anita, une des petites filles de la tribu aura la chance d'aller à l'école mais beaucoup de questions se poseront à elle. « Pourquoi tu sais pas lire grand-mère? demandait Anita. La vieille elle a jamais su lire, disait Angéline, son père il voulait pas qu'elle aille à l'école pour qu'elle devienne comme les gadjé. Esther disait: les hommes ont une langue, une écriture, une culture. Anita aimait Esther et elle aimait Angéline et elle ne comprenait plus rien. » Mais, désormais, rien ne fera qu'Anita n'aime plus les histoires dont elle embrasse le carton de la couverture et qu'elle serre contre sa poitrine.

« Dans la colère des femmes, le silence abruti des maris et les pleurs des enfants », les Gitans seront expulsés « tels des cafards indésirables », « une offense autant qu'une blessure. » Plus loin vers le sud, ils s'arrêteront de nouveau. Esther les retrouvera et reviendra leur faire la lecture un mercredi par mois. Trois autres enfants auront été scolarisés et Nadia, une des femmes, souhaitera lire un « rôman » et elle lira Petit-Bond en hiver, son préféré.

Dans ce troisième roman, récompensé par le prix Culture et Bibliothèque pour tous, Alice Ferney, dans une langue dense et imagée, nous fait partager avec sensibilité les rêves et les aspirations de ceux qu'on appelle les gens du voyage mais qui ne voyagent plus, sinon autour de leur feu. Elle nous apprend surtout que la soif de la connaissance est ancrée au plus profond de chaque être et que l'apprentissage de la lecture en est le sésame magique.


                                                                                                                                                                                          Le Le 25 août 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 21:29

                                                                                                       grimbert_1.jpg 

Avec Un Secret, paru en 2004, le psychanalyste et écrivain Philippe Grimbert racontait l'histoire d'un petit garçon, vivant dans l'intimité secrète d'un frère qu'il n'a pas, mais dont il découvre qu'il a réellement existé par la révélation d'un secret de famille. Ce thème du duo ou du double est modulé de nouveau dans son dernier roman, La mauvaise rencontre, dans une perspective psychanalyste, plus clairement avouée.

Loup, le narrateur, et Mando sont amis depuis leur plus petite enfance. Ils ont tout partagé, les jeux au Parc, les lectures fantastiques, les promenades au Père-Lachaise, les séances de spiritisme et les premiers émois amoureux. Entre eux un pacte: « le premier de nous deux qui passe de l'autre côté se débrouille pour faire signe à celui qui reste. » Pour le narrateur, Mando est sa force et son juge, celui qui jauge ses faiblesses, celui qui possède le courage qui lui fait défaut.

Au fil du temps, le narrateur va s'éloigner progressivement de son ami pour suivre l'enseignement d'un grand psychanalyste, le Professeur, dont il devient le disciple. Les manquements à son ami lui procurent un intense sentiment de culpabilité qu'il ne parvient pas à s'expliquer, jusqu'au jour où Mando l'appelle au secours car il est en train de basculer de l'autre côté, celui de la folie et de la mort.

Alors qu'il croyait que Mando était sa béquille et son guide, il comprend, lors de cet ultime appel, qu'il n'en était rien et que c'est lui, Loup, qui avait permis à son ami, atteint d'une psychose invisible, de survivre. Il fait alors sienne l'explication du Professeur: « On ne devient pas psychotique, on l'est! » La manifestation des symptômes se fait à l'occasion de ce qu'il appelle « la mauvaise rencontre », la psychose étant explicitée par cette image: « Tous les tabourets n'ont pas quatre pieds, il y en a qui tiennent debout avec trois. Mais alors il n'est plus question qu'il en manque un, sinon ça va très mal! » Loup se rend compte qu'il a été le « bouclier contre [la] folie » de Mando, folie qui exigeait une amitié pure et sans tache. Quand Loup fait défaut à son ami, ce dernier n'a plus aucun garde-fou contre son mal et sombre. La dernière phrase du journal de Mando l'atteint en plein cœur: « Loup passe tout son temps ailleurs, trois rendez-vous manqués, lui dire adieu.»

Tenté de poursuivre le journal de son ami qui s'est jeté par la fenêtre de l'hôpital, Loup y renonce in extremis et se demande alors quel est celui qui a fait la mauvaise rencontre. En effet, convaincu que « l'amitié vraie: [c'est] être l'autre absolument », Loup a la tentation de coucher sur le papier ce que Mando aurait pu écrire; il échappe à cette envie mortifère dans un ultime sursaut de survie, car dans le miroir qu'il ne veut plus regarder, il y a le visage de Mando « vers qui [il] a failli basculer. » Une autre main prendra la plume, celle de l'écrivain qui raconte cette histoire... laquelle est peut-être la sienne!

Cet ouvrage qui se lit d'une traite est une passionnante réflexion sur une amitié que la révélation tardive de la maladie métamorphose en une terrible expérience de douleur et de culpabilité. Avec l'analyse lucide du spécialiste et la sensibilité de l'écrivain, Philippe Grimbert nous dit comment une vie peut se construire sur le mensonge et qu'on ne connaît jamais l'autre, fût-il son ami le plus proche.

                                                                                                                                                                                                   Le 31 août.

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:20

  serpent-Abo.jpg


J'arrivais au terme de mon voyage sur les terres du vent du Sud, en Australie. J'en avais déjà la nostalgie avant même de les avoir quittées. J'étais en effet tombée en amour pour ce pays édifié par des bagnards anglais en un peu plus de deux siècles. J'enviais ces intellectuelles de Sydney ou de Melbourne qui, sur un coup de tête, rompaient leurs amarres citadines pour suivre au fin fond du bush désertique le grand Australien à la nuque raide et aux larges épaules, qui les avait séduites malgré elles. A la seule idée d'entrer dans le hall de départ de l'aéroport de Kingsford Smith, j'éprouvais un curieux pincement qui m'étonnait moi-même.

Cela faisait de nombreux mois que je voyageais comme le backpacker lamdâ et mon permis de séjour bientôt ne serait plus valable. La beauté immense et intense de la nature m'avait foudroyée et avait pénétré par tous les pores de ma peau. Je regrettais de n'être pas peintre pour fixer sur la toile les mouvances roses de la mauve quand le soleil disparaît derrière Uluru, les bleus d'éternité, enserrant comme des colliers la Grande Barrière de Corail, les verts inconnus des hauts arbres de la forêt pluviale, les grisés doux et veloutés des wallabies en fuite perpétuelle et le blanc de craie agressif des eucalyptus fantômes. Toute cette palette vive et contrastée qu'a si bien exaltée le grand peintre aborigène, Albert Namarija, et que j'avais scrutée passionnément tout un après-midi dans la petite salle chaulée de la mission protestante fourbue de soleil, près d'Alice's Spring, où ses œuvres sont exposées.

Les animaux de cette terre étrangère avaient exercé sur moi une fascination puissante et l'idée que certains y vivaient depuis les débuts de l'ère quaternaire approfondissait en moi des perspectives temporelles inconnues. Pondre des œufs et allaiter ses petits comme le font les monotrèmes, je trouvais cela fantastique au vrai sens du terme. Si j'avais frissonné sur la Barron River en distinguant sous les longs doigts de la mangrove le dos écailleux d'un saltie gigantesque, si j'avais marché à reculons comme un automate en entrevoyant entre les lattes d'un parquet le dos croisé de rouge d'une red back, je n'en avais été que plus émerveillée par le face à face avec un goanna ocelé de brun et de vert, sur les longs galets plats de la Fink River, la plus vieille rivière du monde. J'étais restée statufiée devant la vision onirique, en noir, en rouge et en bleu, d'un casoar plein de morgue, déambulant avec lenteur, suivi de ses deux oisons. A l'affût dans les sous-bois étranges de Kangaroo Island, j'avais épié le bruit crépitant du cacatoès noir, mangeur de graines d'eucalyptus. Accoudée au bastingage écaillé d'un voilier blanc, j'avais tremblé d'émotion à la vue du puissant ballet des baleines à bosse, quand elles migrent le long de la Gold Coast.

Pendant ma semaine passée dans le Centre Rouge, là où pousse le spinifex aux aiguilles acérées comme des dagues, et où vole en rase-motte la colombine plumifère sautillante, j'avais admiré sous les flancs sacrés d'Uluru les dessins cernés de blanc des anciens Aborigènes: échidnés aux aiguilles dressées, aigles aux ailes amplement déployées, longs serpents aux rondeurs sinueuses. Toute une faune immémoriale et sauvage, conservée sur les parois grâce aux artistes mains de nos ancêtres en humanité.

Un jeune Aborigène aux cheveux jaunes de la tribu des Anangu m'avait servi de guide. Malgré son anglais plus qu'approximatif qu'il n'utilisait qu'en cas d'absolue nécessité, j'avais entrevu le lien étroitement charnel qui jumelle ce peuple à sa terre. Avec certitude, il connaissait les lieux où sommeille l'eau claire souterraine; d'un doigt incroyablement précis, il m'indiquait l'aire lointaine des grands rapaces du désert; avec science il déchiffrait les traces des kangourous et des chameaux, abandonnées sur le sable rouge. L'agilité souplement animale de ses mouvements, sa manière élégante et patiente de dessiner les cercles du dreamtime sur la terre poussiéreuse, la beauté profonde des sonorités vibrantes qu'il tirait de son long didgeridoo, m'en avaient plus appris que tous les bibliothèques sur les cents tribus originelles du peuple aborigène. En même temps, ses yeux, toujours attachés au sol et qui ne rencontraient les miens que les rares fois où il me parlait, distillaient la tristesse résignée de ceux à qui on a tout pris. Quand nous nous sommes quittés et que je lui ai glissé quelques dollars australiens dans sa main aux ongles cassés, j'ai eu honte d'être de la race des Blancs, de la couleur blafarde de ceux que ses ancêtres avaient pris pour des esprits, et qui lui avaient volé sa terre rouge.

Avant de regagner Sydney par le train des surfers qui longe la côte Est, j'avais choisi de passer mes derniers jours à Mission Beach, un long cordon de plages au sable finement tamisé, bordé de mangroves, que les hippies des sixties avaient mis à la mode. A la fin du XIX°siècle, un explorateur du nom de Kennedy, accompagné de quelques hommes et de deux Aborigènes aguerris, y avait disparu, sans doute dévoré par les crocodiles silencieux et brutaux de la mangrove, ou piqué par la venimeuse méduse chironex dont la caresse filamenteuse est mortelle.

J'avais arpenté toute la journée cette plage bordée de palmiers à la silhouette penchée: de petits crabes y couraient de travers, s'y cachaient prestement sous le sable, formant ainsi une infinité de monticules ronds minuscules qui dessinaient des toiles éphémères, à la semblance de celles du dreamtime. Des noix de coco vides, des fleurs de lauriers blancs fanées, des gros cailloux aux rotondités douces, des bois flottés aux formes irréelles, piquetés de coquillages oblongs, esquissaient un chemin minéral et végétal qui me conduisaient dans mon rêve dont la fin était proche. L'été austral s'appesantissait sur ma peau brûlante mais la mer m'était défendue car les méduses y rôdaient en maîtres absolus. La plage bordée de quelques maisons de bois était déserte. Le silence était de plomb. Seul, de temps à autre, un bateau à moteur venant de l'île proche de Bedarra, où un escorteur militaire était à l'amarre, déposait en ronronnant des passagers, qui atteignaient le rivage en criant, mouillés jusqu'à la ceinture.

J'avais rencontré un vieux pêcheur d'origine allemande au bord d'une crique où des dauphins saute-moutonnaient joyeusement. Il m'avait dit que la semaine précédente, occupé à accrocher un appât à son hameçon, il avait surpris la ruée imprévisible et sauvage d'un saltie sur un jeune wallabie insouciant qui jouait sur la plage. Le saurien ne lui avait laissé aucune chance!

Je ne me résignai pas à regagner le petit bungalow que m'avait loué au fond de son jardin l'unique coiffeuse française de Mission Beach, qui avait abandonné son salon de coiffure parisien, les femmes aux mèches platinées et aux bijoux de prix, pour un bel Australien. Il conduisait les navettes entre le cordon de plages et les îles et, pour rien au monde, n'aurait quitté ce bout de côte, où l'on peut encore croire à l'Eden.

Après avoir dîné de requin dans le petit restaurant de la plage tenu par un Chinois cassé comme une branche après la foudre, j'avais regagné à pas ralentis le jardin touffu où se cachait ma chambre. La nuit était venue doucement et je devinais dans l'ombre les silhouettes des jacarandas et des strelitzias dont les couleurs m'avaient émerveillée dans la fournaise du soleil. La petite allée de teck crissait sous mes pas et, la tête levée vers ce ciel où scintille avec fixité la Croix du Sud, que je ne reverrai plus, je parvins devant le bungalow.

Un bruit léger, tel celui d'une feuille que l'on froisse, me fit baisser les yeux et ma marche s'arrêta net. Sur le pas de la porte de ma chambre, éclairé par la petite lumière jaunâtre d'un lumignon, un serpent était lové en une circonférence parfaite; ses petits yeux, comme posés sur sa tête dardée en forme de v, me regardaient avec fixité. Je demeurai interdite, tandis qu'une sueur froide et poisseuse m'enveloppait comme un linceul. J'avais beaucoup entendu parler des serpents australiens pendant mon voyage et je savais que certains étaient parmi les plus dangereux au monde.

Sur des encyclopédies, j'avais vu des dessins du taipan, l'habitant du Queensland, qui se cache dans les petits chariots de canne à sucre ou qui ondule silencieusement sous les pilotis des fermes, celui dont la morsure conduit à une mort fulgurante. J'en avais la certitude glacée: c'est un taipan qui me faisait face! Alors que nous étions l'un et l'autre dans une immobilité suspendue, nos regards s'affrontèrent.Ne connaissant pas grand'chose des reptiles, je me demandais s'il me voyait réellement. Je devinais cependant qu'il avait perçu ma venue; j'étais l'intrus sur son territoire.

Il devait être en train de digérer son dernier repas car, dans les sinusoïdes de son ventre, j'aperçus un renflement: peut-être un petit marsupial comme j'en avais vu à Kangaroo Island, ou toute autre animal nocturne qui sort la nuit pour éviter la morsure du soleil. La couleur de sa peau luisante contribuait à rendre son aspect plus inquiétant encore. D'un brun rosé pâle, les écailles au dessin régulier se dégradaient en une teinte blanchâtre et le bout de sa queue était pointu comme un dard.

Figée dans une immobilité panique, je revis soudain les figures rupestres d'Uluru évoquant le combat titanesque du bénéfique serpent Kunya contre son adversaire, le maléfique serpent Liru. En un instant, je repensai aux œuvres aborigènes admirées dans le musée d'Adélaïde et notamment celle où figurent deux hommes accroupis, les jambes écartées, les bras relevés dans une attitude d'effroi ou d'admiration, et autour desquels s'enroule le demi-cercle d'un serpent monstrueux. Comment avais-je pu oublier que j'étais au pays du serpent Arc-en-Ciel, l'être ancestral le plus puissant de la mythologie aborigène, le créateur dont les ondulations gigantesques ont fait naître plaines, montagnes, eaux pluviales et premiers hommes? Dans une sorte d'éblouissement, il me sembla qu'il avait soudain pris forme sous mes yeux et je me mis à trembler de tout mon corps.

Comme dans la vision panoramique des noyés, me revinrent en un film vertigineux de terrifiantes images de serpents tueurs. J'entrevis la main longiligne et baguée de Cléopâtre, aux doigts teintés de henné, s'allongeant vers la coupe de fruits où se tapit le cobra meurtrier. Je revis Salammbô pétrifiée s'avancer vers le python sacré de Carthage, celui qui possède de « noirs anneaux tigrés de plaques d'or ». J'entendis en sourdine la question du Petit prince à l' « un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes » : « Tu as du bon venin? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps? » Tous mes cauchemars d'enfant me sautèrent à la figure: Mélusine se métamorphosant chaque vendredi « en un corps de serpent très long et très dur, aussi gros qu'un tonneau » et dont le visage méconnaissable me faisait me réveiller dans un hurlement; la Vouivre, sirène terrestre à la beauté fatale, qui ensorcelle les jeunes hommes dans les étendues marécageuses, et qui représenta longtemps pour moi l'incarnation monstrueuse du péché d'Eden; le mince cordon tressé d'un brun de bois brûlé de ma lampe de chevet qui glissait le long de ma table de nuit et qui pénétrait sous mon édredon, me faisant appeler ma mère d'un cri étranglé.

Et dans ce kaléidoscope d'images, je crus que j'allais mourir de peur comme ce personnage d'une nouvelle de Somerset Maugham qui, mordu par un reptile des plus venimeux, ne succombe pas d'empoisonnement mais d'un arrêt cardiaque occasionné par l'angoisse insidieusement fatale qui le terrasse. Dans un ultime sursaut de conscience, je sus qu'il fallait que je me dégage de cette gangue de paralysie, car je me sentais déjà comme la mouche inéluctablement engluée dans la toile d'araignée.

Dans la semi-lueur blafarde de la lanterne, j'aperçus en tournant imperceptiblement la tête l'ombre d'un vieux balai appuyé contre le mur crépi du bungalow et qui servait à nettoyer la galerie de teck des feuilles d'eucalyptus. Dans un mouvement démultiplié par une extrême lenteur proche de la paralysie, je penchai mon buste en avant et tendis désespérément mon bras droit vers le balai, tout en maintenant mon équilibre au prix d'une intense volonté de tous mes muscles. A l'instant même où ma main en atteignit le manche mal équarri, le serpent attaqua.

J'avais eu beau m'y attendre, la violence et la vitesse de l'assaut me stupéfièrent. Le serpent s'était redressé de presque la moitié de sa hauteur et sa tête triangulaire, dont je voyais le dessin géométrique avec une précision extrême, était dardée à quelques centimètres de mon buste. Tandis que le balai, arme dérisoire, commençait à dessiner dans l'air des mouvements désordonnés, le reptile se mit à projeter l'élastique de son corps avec une régularité de métronome. Insensiblement, les attaques se rapprochaient et à chaque fois, j'entendais comme le glissement d'un papier de soie. J'avais l'impression de perdre pied et de reculer, tout en craignant de glisser du haut des quelques centimètres de la galerie de bois. Je me rappelai le livre de Samivel, Le désert vivant, les photos surexposées du combat de la mangouste et du serpent et je savais que le petit rongeur ne s'en sortait que rarement malgré son audace et son agressivité. Je ne voulais pas subir son sort, je ne voulais pas mourir dans la chaude nuit australe alors que le monde avait encore tant de beauté à m'offrir.

Ma main glissante de sueur serrait si fort le manche du balai que des échardes m'entraient dans la chair, mon bras tournoyait en moulinets désespérés qui frappaient l'animal au hasard et faisaient se lever les feuilles séchées des eucalyptus. Dans une forte odeur d'humus et une poussière d'insectes morts et de terre rouge, je ne voyais plus que la verticalité rigide et brune de mon bâton s'affrontant aux mouvements ondulatoires brunâtres du serpent dans une ébauche de signes cabalistiques. Mon bras s'était endolori à force de frapper au hasard et je sentais mes forces diminuer. A un moment où la bête s'était redressée violemment de presque toute sa hauteur et s'apprêtait à me porter le coup mortel de ses crocs empoisonnés, en un mouvement désespérément inattendu, cinglant et horizontal, j'abattis mon arme improvisée sur la tête menaçante qui s'affaissa comme une pierre. A mes pieds qui ne me portaient plus guère, le reptile vibra en une ultime et violente ondulation et sa tête aplatie devenue informe s'immobilisa dans une petite flaque sanguinolente.

Les yeux remplis de larmes retenues, les jambes flageolantes, je regardai encore avec horreur les sinuosités désormais sans harmonie du reptile mort et je ne parvenais pas à croire que je l'avais tué. Ainsi, dans cette lutte entre l'animal et l'homme, c'est l'homme qui était sorti vainqueur et j'aurais dû me réjouir d'être encore là, le cœur au bord des lèvres, effondrée sur le chemin de teck, respirant à pleines goulées les senteurs atténuées de la nuit, sous l'impassible lune australienne. Mais devant la dépouille du serpent sur lequel de petits insectes s'acharnaient déjà, un curieux sentiment s'empara de moi, une impression troublante et inattendue de malaise, proche de culpabilité.

Entre le reptile et moi s'interposa avec force le visage du petit Aborigène qui m'avait servi de guide à Uluru. Je revis son visage noir, ses cheveux blonds, ses yeux qui ne voulaient pas me regarder. Je me remémorai les autres Aborigènes à la marche lourde et lente, ceux que j'avais entr'aperçus à Alice's Spring, le visage incliné vers la terre, se dirigeant vers nulle part, et le petit garçon loqueteux du centre culturel, caché dans un buisson en forme de cage, qui quêtait quelque cents auprès des touristes. Ils vivaient sur leur terre mais elle n'était plus la leur, ils en avaient été les maîtres mais on la leur avait prise. Et c'est tout cela que le serpent mort me disait. J'étais sur ma terre rouge et tu as voulu y marcher; j'étais en harmonie avec les plantes et les animaux et tu as voulu détruire cette sérénité. La mort du serpent devenait le symbole de la mort des Aborigènes: moi, la blanche venue d'au-delà de la mer, j'avais détruit le serpent sacré, j'avais tué le serpent Arc-en-Ciel.

De retour dans la vieille Europe, j'ai souvent repensé à ce soir violent qui fut ma soirée d'adieu à l'Australie. Malgré le temps qui passe, le sentiment d'horreur intense éprouvé cette nuit-là demeure mais il joue comme un exorcisme. Car si plus jamais je ne rêve de serpents, plus jamais non plus je n'imagine que le serpent est le signe de la Faute originelle. Je ne veux plus croire que c'est à cause de lui que l'Homme fut chassé du Paradis mais bien plutôt que c'est grâce à lui qu'il vécut en Eden, car, ombrageux et courageux, le serpent aux teintes de l'arc-en-ciel, en était le gardien.




Le 26 août 2009

 

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 16:20

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J'arrivais au terme de mon voyage sur les terres du vent du Sud, en Australie. J'en avais déjà la nostalgie avant même de les avoir quittées. J'étais en effet tombée en amour pour ce pays édifié par des bagnards anglais en un peu plus de deux siècles. J'enviais ces intellectuelles de Sydney ou de Melbourne qui, sur un coup de tête, rompaient leurs amarres citadines pour suivre au fin fond du bush désertique le grand Australien à la nuque raide et aux larges épaules, qui les avait séduites malgré elles. A la seule idée d'entrer dans le hall de départ de l'aéroport de Kingsford Smith, j'éprouvais un curieux pincement qui m'étonnait moi-même.

Cela faisait de nombreux mois que je voyageais comme le backpacker lamdâ et mon permis de séjour bientôt ne serait plus valable. La beauté immense et intense de la nature m'avait foudroyée et avait pénétré par tous les pores de ma peau. Je regrettais de n'être pas peintre pour fixer sur la toile les mouvances roses de la mauve quand le soleil disparaît derrière Uluru, les bleus d'éternité, enserrant comme des colliers la Grande Barrière de Corail, les verts inconnus des hauts arbres de la forêt pluviale, les grisés doux et veloutés des wallabies en fuite perpétuelle et le blanc de craie agressif des eucalyptus fantômes. Toute cette palette vive et contrastée qu'a si bien exaltée le grand peintre aborigène, Albert Namarija, et que j'avais scrutée passionnément tout un après-midi dans la petite salle chaulée de la mission protestante fourbue de soleil, près d'Alice's Spring, où ses œuvres sont exposées.

Les animaux de cette terre étrangère avaient exercé sur moi une fascination puissante et l'idée que certains y vivaient depuis les débuts de l'ère quaternaire approfondissait en moi des perspectives temporelles inconnues. Pondre des œufs et allaiter ses petits comme le font les monotrèmes, je trouvais cela fantastique au vrai sens du terme. Si j'avais frissonné sur la Barron River en distinguant sous les longs doigts de la mangrove le dos écailleux d'un saltie gigantesque, si j'avais marché à reculons comme un automate en entrevoyant entre les lattes d'un parquet le dos croisé de rouge d'une red back, je n'en avais été que plus émerveillée par le face à face avec un goanna ocelé de brun et de vert, sur les longs galets plats de la Fink River, la plus vieille rivière du monde. J'étais restée statufiée devant la vision onirique, en noir, en rouge et en bleu, d'un casoar plein de morgue, déambulant avec lenteur, suivi de ses deux oisons. A l'affût dans les sous-bois étranges de Kangaroo Island, j'avais épié le bruit crépitant du cacatoès noir, mangeur de graines d'eucalyptus. Accoudée au bastingage écaillé d'un voilier blanc, j'avais tremblé d'émotion à la vue du puissant ballet des baleines à bosse, quand elles migrent le long de la Gold Coast.

Pendant ma semaine passée dans le Centre Rouge, là où pousse le spinifex aux aiguilles acérées comme des dagues, et où vole en rase-motte la colombine plumifère sautillante, j'avais admiré sous les flancs sacrés d'Uluru les dessins cernés de blanc des anciens Aborigènes: échidnés aux aiguilles dressées, aigles aux ailes amplement déployées, longs serpents aux rondeurs sinueuses. Toute une faune immémoriale et sauvage, conservée sur les parois grâce aux artistes mains de nos ancêtres en humanité.

Un jeune Aborigène aux cheveux jaunes de la tribu des Anangu m'avait servi de guide. Malgré son anglais plus qu'approximatif qu'il n'utilisait qu'en cas d'absolue nécessité, j'avais entrevu le lien étroitement charnel qui jumelle ce peuple à sa terre. Avec certitude, il connaissait les lieux où sommeille l'eau claire souterraine; d'un doigt incroyablement précis, il m'indiquait l'aire lointaine des grands rapaces du désert; avec science il déchiffrait les traces des kangourous et des chameaux, abandonnées sur le sable rouge. L'agilité souplement animale de ses mouvements, sa manière élégante et patiente de dessiner les cercles du dreamtime sur la terre poussiéreuse, la beauté profonde des sonorités vibrantes qu'il tirait de son long didgeridoo, m'en avaient plus appris que tous les bibliothèques sur les cents tribus originelles du peuple aborigène. En même temps, ses yeux, toujours attachés au sol et qui ne rencontraient les miens que les rares fois où il me parlait, distillaient la tristesse résignée de ceux à qui on a tout pris. Quand nous nous sommes quittés et que je lui ai glissé quelques dollars australiens dans sa main aux ongles cassés, j'ai eu honte d'être de la race des Blancs, de la couleur blafarde de ceux que ses ancêtres avaient pris pour des esprits, et qui lui avaient volé sa terre rouge.

Avant de regagner Sydney par le train des surfers qui longe la côte Est, j'avais choisi de passer mes derniers jours à Mission Beach, un long cordon de plages au sable finement tamisé, bordé de mangroves, que les hippies des sixties avaient mis à la mode. A la fin du XIX°siècle, un explorateur du nom de Kennedy, accompagné de quelques hommes et de deux Aborigènes aguerris, y avait disparu, sans doute dévoré par les crocodiles silencieux et brutaux de la mangrove, ou piqué par la venimeuse méduse chironex dont la caresse filamenteuse est mortelle.

J'avais arpenté toute la journée cette plage bordée de palmiers à la silhouette penchée: de petits crabes y couraient de travers, s'y cachaient prestement sous le sable, formant ainsi une infinité de monticules ronds minuscules qui dessinaient des toiles éphémères, à la semblance de celles du dreamtime. Des noix de coco vides, des fleurs de lauriers blancs fanées, des gros cailloux aux rotondités douces, des bois flottés aux formes irréelles, piquetés de coquillages oblongs, esquissaient un chemin minéral et végétal qui me conduisaient dans mon rêve dont la fin était proche. L'été austral s'appesantissait sur ma peau brûlante mais la mer m'était défendue car les méduses y rôdaient en maîtres absolus. La plage bordée de quelques maisons de bois était déserte. Le silence était de plomb. Seul, de temps à autre, un bateau à moteur venant de l'île proche de Bedarra, où un escorteur militaire était à l'amarre, déposait en ronronnant des passagers, qui atteignaient le rivage en criant, mouillés jusqu'à la ceinture.

J'avais rencontré un vieux pêcheur d'origine allemande au bord d'une crique où des dauphins saute-moutonnaient joyeusement. Il m'avait dit que la semaine précédente, occupé à accrocher un appât à son hameçon, il avait surpris la ruée imprévisible et sauvage d'un saltie sur un jeune wallabie insouciant qui jouait sur la plage. Le saurien ne lui avait laissé aucune chance!

Je ne me résignai pas à regagner le petit bungalow que m'avait loué au fond de son jardin l'unique coiffeuse française de Mission Beach, qui avait abandonné son salon de coiffure parisien, les femmes aux mèches platinées et aux bijoux de prix, pour un bel Australien. Il conduisait les navettes entre le cordon de plages et les îles et, pour rien au monde, n'aurait quitté ce bout de côte, où l'on peut encore croire à l'Eden.

Après avoir dîné de requin dans le petit restaurant de la plage tenu par un Chinois cassé comme une branche après la foudre, j'avais regagné à pas ralentis le jardin touffu où se cachait ma chambre. La nuit était venue doucement et je devinais dans l'ombre les silhouettes des jacarandas et des strelitzias dont les couleurs m'avaient émerveillée dans la fournaise du soleil. La petite allée de teck crissait sous mes pas et, la tête levée vers ce ciel où scintille avec fixité la Croix du Sud, que je ne reverrai plus, je parvins devant le bungalow.

Un bruit léger, tel celui d'une feuille que l'on froisse, me fit baisser les yeux et ma marche s'arrêta net. Sur le pas de la porte de ma chambre, éclairé par la petite lumière jaunâtre d'un lumignon, un serpent était lové en une circonférence parfaite; ses petits yeux, comme posés sur sa tête dardée en forme de v, me regardaient avec fixité. Je demeurai interdite, tandis qu'une sueur froide et poisseuse m'enveloppait comme un linceul. J'avais beaucoup entendu parler des serpents australiens pendant mon voyage et je savais que certains étaient parmi les plus dangereux au monde.

Sur des encyclopédies, j'avais vu des dessins du taipan, l'habitant du Queensland, qui se cache dans les petits chariots de canne à sucre ou qui ondule silencieusement sous les pilotis des fermes, celui dont la morsure conduit à une mort fulgurante. J'en avais la certitude glacée: c'est un taipan qui me faisait face! Alors que nous étions l'un et l'autre dans une immobilité suspendue, nos regards s'affrontèrent.Ne connaissant pas grand'chose des reptiles, je me demandais s'il me voyait réellement. Je devinais cependant qu'il avait perçu ma venue; j'étais l'intrus sur son territoire.

Il devait être en train de digérer son dernier repas car, dans les sinusoïdes de son ventre, j'aperçus un renflement: peut-être un petit marsupial comme j'en avais vu à Kangaroo Island, ou toute autre animal nocturne qui sort la nuit pour éviter la morsure du soleil. La couleur de sa peau luisante contribuait à rendre son aspect plus inquiétant encore. D'un brun rosé pâle, les écailles au dessin régulier se dégradaient en une teinte blanchâtre et le bout de sa queue était pointu comme un dard.

Figée dans une immobilité panique, je revis soudain les figures rupestres d'Uluru évoquant le combat titanesque du bénéfique serpent Kunya contre son adversaire, le maléfique serpent Liru. En un instant, je repensai aux œuvres aborigènes admirées dans le musée d'Adélaïde et notamment celle où figurent deux hommes accroupis, les jambes écartées, les bras relevés dans une attitude d'effroi ou d'admiration, et autour desquels s'enroule le demi-cercle d'un serpent monstrueux. Comment avais-je pu oublier que j'étais au pays du serpent Arc-en-Ciel, l'être ancestral le plus puissant de la mythologie aborigène, le créateur dont les ondulations gigantesques ont fait naître plaines, montagnes, eaux pluviales et premiers hommes? Dans une sorte d'éblouissement, il me sembla qu'il avait soudain pris forme sous mes yeux et je me mis à trembler de tout mon corps.

Comme dans la vision panoramique des noyés, me revinrent en un film vertigineux de terrifiantes images de serpents tueurs. J'entrevis la main longiligne et baguée de Cléopâtre, aux doigts teintés de henné, s'allongeant vers la coupe de fruits où se tapit le cobra meurtrier. Je revis Salammbô pétrifiée s'avancer vers le python sacré de Carthage, celui qui possède de « noirs anneaux tigrés de plaques d'or ». J'entendis en sourdine la question du Petit prince à l' « un de ces serpents jaunes qui vous exécutent en trente secondes » : « Tu as du bon venin? Tu es sûr de ne pas me faire souffrir longtemps? » Tous mes cauchemars d'enfant me sautèrent à la figure: Mélusine se métamorphosant chaque vendredi « en un corps de serpent très long et très dur, aussi gros qu'un tonneau » et dont le visage méconnaissable me faisait me réveiller dans un hurlement; la Vouivre, sirène terrestre à la beauté fatale, qui ensorcelle les jeunes hommes dans les étendues marécageuses, et qui représenta longtemps pour moi l'incarnation monstrueuse du péché d'Eden; le mince cordon tressé d'un brun de bois brûlé de ma lampe de chevet qui glissait le long de ma table de nuit et qui pénétrait sous mon édredon, me faisant appeler ma mère d'un cri étranglé.

Et dans ce kaléidoscope d'images, je crus que j'allais mourir de peur comme ce personnage d'une nouvelle de Somerset Maugham qui, mordu par un reptile des plus venimeux, ne succombe pas d'empoisonnement mais d'un arrêt cardiaque occasionné par l'angoisse insidieusement fatale qui le terrasse. Dans un ultime sursaut de conscience, je sus qu'il fallait que je me dégage de cette gangue de paralysie, car je me sentais déjà comme la mouche inéluctablement engluée dans la toile d'araignée.

Dans la semi-lueur blafarde de la lanterne, j'aperçus en tournant imperceptiblement la tête l'ombre d'un vieux balai appuyé contre le mur crépi du bungalow et qui servait à nettoyer la galerie de teck des feuilles d'eucalyptus. Dans un mouvement démultiplié par une extrême lenteur proche de la paralysie, je penchai mon buste en avant et tendis désespérément mon bras droit vers le balai, tout en maintenant mon équilibre au prix d'une intense volonté de tous mes muscles. A l'instant même où ma main en atteignit le manche mal équarri, le serpent attaqua.

J'avais eu beau m'y attendre, la violence et la vitesse de l'assaut me stupéfièrent. Le serpent s'était redressé de presque la moitié de sa hauteur et sa tête triangulaire, dont je voyais le dessin géométrique avec une précision extrême, était dardée à quelques centimètres de mon buste. Tandis que le balai, arme dérisoire, commençait à dessiner dans l'air des mouvements désordonnés, le reptile se mit à projeter l'élastique de son corps avec une régularité de métronome. Insensiblement, les attaques se rapprochaient et à chaque fois, j'entendais comme le glissement d'un papier de soie. J'avais l'impression de perdre pied et de reculer, tout en craignant de glisser du haut des quelques centimètres de la galerie de bois. Je me rappelai le livre de Samivel, Le désert vivant, les photos surexposées du combat de la mangouste et du serpent et je savais que le petit rongeur ne s'en sortait que rarement malgré son audace et son agressivité. Je ne voulais pas subir son sort, je ne voulais pas mourir dans la chaude nuit australe alors que le monde avait encore tant de beauté à m'offrir.

Ma main glissante de sueur serrait si fort le manche du balai que des échardes m'entraient dans la chair, mon bras tournoyait en moulinets désespérés qui frappaient l'animal au hasard et faisaient se lever les feuilles séchées des eucalyptus. Dans une forte odeur d'humus et une poussière d'insectes morts et de terre rouge, je ne voyais plus que la verticalité rigide et brune de mon bâton s'affrontant aux mouvements ondulatoires brunâtres du serpent dans une ébauche de signes cabalistiques. Mon bras s'était endolori à force de frapper au hasard et je sentais mes forces diminuer. A un moment où la bête s'était redressée violemment de presque toute sa hauteur et s'apprêtait à me porter le coup mortel de ses crocs empoisonnés, en un mouvement désespérément inattendu, cinglant et horizontal, j'abattis mon arme improvisée sur la tête menaçante qui s'affaissa comme une pierre. A mes pieds qui ne me portaient plus guère, le reptile vibra en une ultime et violente ondulation et sa tête aplatie devenue informe s'immobilisa dans une petite flaque sanguinolente.

Les yeux remplis de larmes retenues, les jambes flageolantes, je regardai encore avec horreur les sinuosités désormais sans harmonie du reptile mort et je ne parvenais pas à croire que je l'avais tué. Ainsi, dans cette lutte entre l'animal et l'homme, c'est l'homme qui était sorti vainqueur et j'aurais dû me réjouir d'être encore là, le cœur au bord des lèvres, effondrée sur le chemin de teck, respirant à pleines goulées les senteurs atténuées de la nuit, sous l'impassible lune australienne. Mais devant la dépouille du serpent sur lequel de petits insectes s'acharnaient déjà, un curieux sentiment s'empara de moi, une impression troublante et inattendue de malaise, proche de culpabilité.

Entre le reptile et moi s'interposa avec force le visage du petit Aborigène qui m'avait servi de guide à Uluru. Je revis son visage noir, ses cheveux blonds, ses yeux qui ne voulaient pas me regarder. Je me remémorai les autres Aborigènes à la marche lourde et lente, ceux que j'avais entr'aperçus à Alice's Spring, le visage incliné vers la terre, se dirigeant vers nulle part, et le petit garçon loqueteux du centre culturel, caché dans un buisson en forme de cage, qui quêtait quelque cents auprès des touristes. Ils vivaient sur leur terre mais elle n'était plus la leur, ils en avaient été les maîtres mais on la leur avait prise. Et c'est tout cela que le serpent mort me disait. J'étais sur ma terre rouge et tu as voulu y marcher; j'étais en harmonie avec les plantes et les animaux et tu as voulu détruire cette sérénité. La mort du serpent devenait le symbole de la mort des Aborigènes: moi, la blanche venue d'au-delà de la mer, j'avais détruit le serpent sacré, j'avais tué le serpent Arc-en-Ciel.

De retour dans la vieille Europe, j'ai souvent repensé à ce soir violent qui fut ma soirée d'adieu à l'Australie. Malgré le temps qui passe, le sentiment d'horreur intense éprouvé cette nuit-là demeure mais il joue comme un exorcisme. Car, si plus jamais je ne rêve de serpents, plus jamais non plus je n'imagine que le serpent est le signe de la Faute originelle. Je ne veux plus croire que c'est à cause de lui que l'Homme fut chassé du Paradis mais bien plutôt que c'est grâce à lui qu'il vécut en Eden, car, ombrageux et courageux, le serpent aux teintes de l'arc-en-ciel, en était le gardien.




Le 26 août 2009

 

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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