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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 13:45

Morand.jpg
 

« Un art d’écrire. »

Dès le début de Venises, Morand, qui fut un styliste hors pair, nous donne quelques éléments pour comprendre sa manière d’écrire : « Je n’ai jamais appris la grammaire ; pas de quoi se vanter, mais il me semble que si je l’apprenais aujourd’hui, je ne pourrais plus écrire ; l’œil et l’oreille furent mes seuls maîtres, l’œil surtout. Bien écrire, c’est le contraire d’écrire bien [...] Il n’y a pas assez de mots pour exprimer ce que je pensais[...] : c’est qu’au lieu de penser, vous cherchiez des mots ; c’est aux mots à vous chercher, à eux de vous trouver. On doit pouvoir dire de n’importe laquelle de vos phrases : « C’est son père tout craché. » Un écrivain doit avoir sa propre longueur d’onde. » (page 12).

« L’œil surtout ».

Paul Morand est le spectateur fasciné de son siècle et manifeste une curiosité insatiable pour tout ce qui bouge. Jacques Chardonne ne parlait-il pas de son « œil de rapace , qui perçoit de très haut un menu poisson dans la mer. » ? Cette vigilance du regard est le fruit de la convoitise que l’écrivain assouvit par la médiation du langage. Ainsi cette description de la ville à trois heures du matin :  « A cette heure-ci, Venise est un Guardi, sans personnages. Plus de funiculi. N’étaient les antennes de T.V, on se croirait au XVII°siècle. Rien ne ride l’eau, sauf un friselis sulfureux, devant la Douane, surface crêpée par un courant d’air qui n’arrive pas jusqu’à moi […] Les poteaux d’amarre, au passage de la première embarcation rapide, voient leur reflet vertical se changer en colonnes torses, salomoniques. » (page 141). Ou encore cette autre description : « Venise est la dernière ville du pays à badauds ; le spectacle gratuit est héritage des Romains ; tout offre prétexte à s’amuser, une femme sur le seuil qui travaille sa mayonnaise, une Anglaise devant son chevalet, un chanteur solitaire sur quelque banc de gondoliers, un enfant qui shoote son ballon à travers les pigeons picorant… » (page 164).

Un caricaturiste non dénué de tendresse.

Sa plume transcrit l’environnement avec la véracité d’un Daumier, muni de polaroïds. Ecoutons le portrait qu’il fait de Rodin : « Hors de la barbe d’un blanc jaune, son nez priapique me semblait sortir du pubis ; je voyais ses oreilles de faune pointer au-dessus d’un massif de fusains… » (page 22). Misia Sert revit sous sa plume : « « A vingt ans, je la voyais chez son père, le sculpteur Godebsky, disait mon père, une belle panthère, impérieuse, sanguinaire et futile. » (page 113). En août 1969, le portrait qu’il fait des hippies, « bouddhas curieux et indélogeables », est inimitable : « Je vins donner du nez contre un parfum de bouc : j’étais sous le vent de trois garçons au torse nu, rougi par les hauts fourneaux de la vie errante ; la croix d’or au cou, bien sûr.[…] Une Walkyrie contestataire, à la chevelure répandue sur des épaules mangées de sel, semblait les tenir en laisse, faisant penser à quelque matriarcat des dolmens. » (page 195.

La quintessence d’une atmosphère.

Le meilleur de l’œuvre, ce sont les notations brèves, fruit d’une extrême concentration de l’attention (« la contraction de l’huître sous le citron » écrit-il à Maurice Rheims), captant en formules concises la quintessence d’une atmosphère. Ainsi en est-il lorsqu’il décrit l’automne : « Automne ; jusqu’alors à plat, les feuilles mortes se mettent à vivre, debout sur les jantes, roulant vers l’hiver. » (page 172). Ou les palais vénitiens : « Les palais du Grand Canal, avec leurs ceintures d’algues et de coquillages. » (page 133). Ou bien cette impression d’être « enserré dans les rii de Venise comme un signet entre les pages ; certaines rues sont si étroites que Browning se plaignait de n’y pouvoir ouvrir son parapluie. » (page 133). Ou encore ces quelques lignes pour décrire l’abandon des villas palladiennes : «Et leurs salons vert amande ou rose pâle, fendus du haut en bas, pleins de charrues, de herses rouillées, et de carrioles dans lesquelles tombaient du plafond, par grandes plaques pourries d’humidité et de vétusté, les déesses de Véronèse, ou les danseuses de menuet de Tiepolo ? » (page 109).

La mimique des corps.

Quant à la mimique des corps, il sait merveilleusement bien l’immobiliser en pleine action. Il décrit ainsi les homosexuels de la place Saint-Marc : « Bagués et roucoulants comme les pigeons de Saint-Marc passaient les pédéraste. » (page 39). Il évoque Rodin surpris par la mobilisation, qui avait dû passer la nuit sans linge de corps, « enveloppé dans deux chemises de nuit de la comtesse, très « Guermantes », nouées par les manches autour de son buste praxitélien. » (page 23). Et il décrit avec ironie les hippies de la place Saint-Marc : « Leur sac de couchage roulé sous la nuque, ils s’étendirent comme des fusillés le long d’une boutique de changeur[…] Ils semblaient avoir oublié l’usage des sièges, tant ils s’abandonnèrent et s’accroupirent avec souplesse et naturel. Leurs doigts couleur d’iode roulèrent des cigarettes interdites ; dans la bouche du troisième, Américain, le chewing-gum ajoutait le ruminement national à une bestialité naturellement bovine. » (page 195).

Le miroitement d’innombrables images .

Il cherche encore à enfermer le spectacle du monde dans le miroitement d’innombrables images. Les plus élaborées accentuent sans le charger le dessin du récit, soulignant le comique de gestes. Portraiturant le peintre Toché, il le décrit « frisant une moustache de reître à la Roybet » (page 45). Il esquisse le tracé d’une silhouette (décrivant son père : « Je revois mon père, mince comme un Valois » ( page 21)), ou une simple ligne d’horizon (décrivant la Salute : « Les romantiques, les impressionnistes n’ont jamais résisté à la courbes de ses volutes déroulées comme des vagues prêtes à crouler. » (page 40)). D’autres plus gratuites, se succédant en cascade, ornementent l’écriture sans s‘y intégrer. Ainsi, il évoque le monocle d’Henri de Régnier : « Le sien était une sorte d’œil-de-bœuf creusé dans le dôme de son crâne poli, pareil à une sixième coupole de Saint Marc. » (page 72). « Des traces de symbolisme, voire de surréalisme, une certaine complaisance de l’auteur pour ses trouvailles, produisent parfois un effet de surcharge justement critiqué par Proust et qui contredit l’esthétique formulée par Morand lui-même ; répondant à un « réflexe foudroyant », toute image de vrai poète doit « comme un crime parfait  s’évanouir dans une écriture simple où l’art n’apparaîtra pas à première vue. » (Lettre à ses parents).

Un collectionneur de moments.

On peut dire de lui qu’il est un « collectionneur de moments ». Il a en effet un sens acéré de l’époque et perçoit le point où les choses tournent. En 1964, il écrit, parlant du monde actuel : « ses habitudes ont cessé d’être les miennes ; le coiffeur me taille les cheveux à la tondeuse ; au restaurant, je dois m’asseoir en face de mon invité, non plus près de lui sur une banquette ; les hôtels refusent mon chien… ; » (page 171). Il possède une perception aiguë des moments, celle des paysages, des gestes, des attitudes. Dans une histoire accélérée, il faut un œil vif pour discerner, au travers de détails d’apparence banale, les progrès d’un glissement insensible. C’est ainsi que ce photographe du temps enregistre sur sa pellicule des images du passé. Ce sens du temps, ou des temps plutôt, lui a donné la clé dont il s’est beaucoup servi. On le trouve particulièrement dans le très beau passage, intitulé Les trois âges de l’homme, où il évoque d’abord les militaires du temps de la Triplice, puis les Chemises noires, la Libération et aujourd’hui. Et il conclut : « J’arrête ce défilé de fantômes de la place Saint-Marc, n’étant pas Carpaccio, ni Saint-Simon qui cependant écrivait : « Ces bagatelles échappent presque toujours aux Mémoires ; elles donnent cependant l’idée juste de tout ce que l’on y recherche. » (page 183).

Parce qu’il vibrait à l’unisson de son siècle, parce que sa recherche mobile suivit un temps mobile, certains ont cru qu’il n’avait su composer que l’œuvre éphémère d’une époque éphémère. Mais s‘il a des chances de durer, c’est qu’il avait une très claire conscience que la durée n’était plus à l’ordre du jour, à l’ordre du siècle. « J’ai été absent trop longtemps ; chez moi se parle une langue étrangère que je n’entends plus ; d’ailleurs, il n’existe pas de dictionnaire. » (page 172). « Je n’ai jamais envisagé comme une catastrophe" écrivait-il aussi dans Papiers d’identité", de sombrer avec mon siècle. »

Des « photographies lyriques ».

Le lyrisme n’est pas absent de son œuvre, et toutes ses visions du réel mériteraient le titre d’un petit recueil de ses poèmes sur les USA : Album de photographies lyriques. Et pourtant, il s’en défend: « J’ai ricoché sur des surfaces dures sans les pénétrer. » Le lyrisme est cependant bien là, comme une invitation à passer les murailles, une invitation seulement. L’intérieur garde ses secrets. Morand n’aimait pas plus parler de Dieu que de lui-même. Cette pudeur a donc son expression, la brièveté. Il n’hésitait pas à dire la sécheresse. Ce n’est pas que le cœur soit court, mais il se retient. « J’aurais plutôt en littérature l’attitude mériméenne, qui consiste à être absent de ses livres. » (page 13). Ceci se vérifie dans Venises, où son intervention directe est extrêmement rare sauf à la fin : « Là [à Trieste], j’irai gésir, après ce long accident que fut ma vie. » (page 215).

Un style « riche comme Crésus et simple comme bonjour ».

Son talent est donc celui d’un style paradoxal, que Cocteau disait « riche comme Crésus et simple comme bonjour. » Ce style qui a enchanté par sa nouveauté, et qui n’est toujours pas démodé, est un alliage à très haute fusion de la sensation et de l’intelligence ; l’alliance d’un pur-sang romantique et d’un cavalier classique, où l’on ne sait ce qui est le plus beau, de la maîtrise ou des écarts. Son art est un miracle d’équilibre : entre le regard, le cœur et l’esprit. Ici encore, c’est la tradition française, celle des moralistes d’observation.

 

Dans cette œuvre inclassable, à la fois portrait de ville et autoportrait de Morand, se révèle une véritable "géopoétique"  de Venise que l’auteur restitue avec un vibrato unique. Avec un art de la formule, du raccourci, de l’image-flash et du rythme, Morand s’y dévoile par touches discrètes, en dandy triste et lucide, qui assiste au naufrage de la civilisation occidentale, à la lente agonie d’une culture européenne raffinée, qu’il sauve de l’oubli par la magie de l’Art.

Les pages renvoient à Venises, Paul Morand, L'Imaginaire, Gallimard, 1971.

                                                                                                                                                                         Mai 2005

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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 06:38

Bovary.jpg

 

C’était par une belle après-midi d’été finissant et nous étions en promenade dans le Pays cauchois. L’air était doux et les doubles rangées de grands hêtres des clos-masures se détachaient sur la plaine normande parsemée de meules de foin, enroulées comme autant de petits soleils à la Van Gogh.

Nous étions arrivés à Etoutteville, devant la grille d’une demeure dont le portail s’ouvrit lentement pour nous donner à admirer une petite gentilhommière de pierre blanche et de brique rouge, aux nombreuses fenêtres hautes et étroites, sous un toit gris ardoisé de losanges à la mine de plomb. Jaillie d’auprès du puits sous le délicat rosier rouge, une jeune chatte aux reflets de châtaigne pâle se coula entre nos jambes pour nous accompagner dans la maison.

Nous avions cueilli les pommes du pommier, celles qui se détachent aisément de la branche par un mouvement tournant du poignet, tandis qu’en contrebas, dans l’herbe haute d’un vert vivant, dix oies, altières et courantes, allaient et venaient dans un mouvement ample et recommencé.

Nous entrâmes dans la salle à manger, toute blondie par le soleil du dehors, auquel répondit la chaleur de la brique rouge et brune et de l’ocre des joints de la vaste cheminée au foyer rectangulaire. Et soudain, sous les deux bouquets d’hortensias que l’on avait mis à sécher la tête en bas, mon regard accrocha la selle au cuir de chocolat bien ciré, posée sur son arçon.

En un instant, je basculai dans le temps heureux d’Emma Bovary, celui où elle avait rencontré Rodolphe Boulanger, dit « de la Huchette », « un monsieur vêtu d’une redingote de velours vert », la première fois qu’elle le vit, et qui « vivait en garçon ». Cette selle luisante me remémora leur amoureuse promenade à cheval « aux premiers jours d’octobre », quand « du bout de leurs fers, en marchant, les chevaux poussaient devant eux des pommes de pin tombées ». Je repensai à la question répétée par Emma « balbutiante » tandis que Rodolphe lui parle d’amour et la presse : « Où sont les chevaux ? Où sont les chevaux ? » Et je revis avec clarté, après son abandon, le geste cynique du séducteur, « le cigare aux dents, raccommod[ant] avec son canif une des deux brides cassées. »

Après avoir visité la maison inhabitée, nous allâmes dans l’ancienne écurie. C’était de beaux communs aux fenêtre cintrées, dont la pierre blanche soulignait l’arrondi, et où traînaient encore des cheveux de paille. Il me sembla y entendre le hennissement des montures des amants, peut-être celui de la pouliche d’Emma, «encore fort belle, un peu couronnée » et obtenue « pour une centaine d’écus », celle-là même que son pauvre Charles de mari avait achetée à M. Alexandre.

L’après-midi allait vers sa fin, le soleil descendait lentement derrière les oies, il nous fallait rentrer. Alors que nous sortions de la propriété, un cheval noir bien membré, à la crinière de Samson, s’approcha de la clôture du champ, de l’autre côté de l’étroit chemin. Je fermai les yeux pour mieux entendre les pensées de Rodolphe, le don Juan de village, à propos de sa nouvelle maîtresse: « Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille mince, le genou plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par le grand air, dans la rougeur du soir. »

Une maison cauchoise à l’écart, un pommier solitaire, des oies cacardant dans l’automne qui vient, une selle dans son immobilité brillante, ce fut la magie de cette heure à Etoutteville.  Elle me rendit  la jeune femme encombrée de rêves, celle dont Rodolphe avait dit en la quittant pour toujours : « N’importe, c’était une jolie maîtresse ! »


                                                                                               Le 26 septembre 2009 

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22 septembre 2009 2 22 /09 /septembre /2009 10:19

Kawabata-copie-1.jpg

Pays de neige
raconte l'histoire de Shimamura, un spécialiste de l'art chorégraphique, qui habite Tokyô et qui vient  par trois fois séjourner dans une région montagneuse. Il y noue une relation avec une geisha du nom de Komako mais il est troublé par une autre jeune femme, Yôko. Entre elles deux existe une relation mystérieuse autour d'un jeune homme malade, Yukio.
La fin de ce roman du premier Nobel japonais a fait couler beaucoup d'encre avec cette phrase magnifique mais énigmatique: "Il [Shimamura] fit un pas pour se reprendre, et, à l'instant qu'il se penchait en arrière, la Voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable, se coula en lui." Cécile Sakai, dans son étude critique, Kawabata, Le Clair-Obscur, nous en donne quelques clés.

Un explicit ouvert.

Des conclusions ouvertes.

* A la différence des incipit, assez peu étudiés, les fins des récits de Kawabata sont souvent cités pour leur inachèvement, soit que ces récits entrent officiellement dans la catégorie des « romans incomplets » (mikan shôsetsu) s’interrompant brusquement, soit que leurs conclusions soient manifestement ouvertes. Précisément, l’ouverture consiste en l’impossibilité d’assigner un destin futur aux personnages, l’intrigue ne se dénouant pas. Kawabata écrit lui-même : « Parmi mes romans et mes essais, on compte énormément de textes interrompus dès le début, ou plus exactement il vaut mieux dire qu’il est exceptionnel que je puisse publier un texte achevé. » C’est le cas de Nuée d’oiseaux blancs, Kyôto, Le Lac, Tristesse et beauté, etc. Pays de neige appartient aux textes à conclusion ouverte ou problématique.

« Une histoire sans fin ».

* Certes, le mode de publication périodique (feuilletons, livraisons mensuelles) explique partiellement ces interruptions et ouvertures. Cependant, la caractéristique apparaît comme plus fondamentalement structurelle chez Kawabata. Il s’en explique ainsi : «  […] les récits inachevés ne sont pas seulement dus à ma manière qui est de suivre le cours de mes associations d’idées, et si bien sûr ils proviennent de ma paresse, il faut dire que lorsque je commence à écrire, je suis au terme d’un renoncement complet. Je veux dire par là que j’abandonne complètement l’idée d’écrire quelque chose de bien. Dans la mesure où l’on publie essentiellement des nouvelles dans les revues mensuelles, tout écrivain est peu ou prou sujet à cette mauvaise habitude. »

* Kawabata joue ici la modestie et le paradoxe. En effet, que signifie « écrire quelque chose de bien » ? « Bien » signifie-t-il le récit achevé, le roman de facture classique ? En fait, le paradoxe chez l’auteur est que les intrigues peuvent être linéaires, obéissant à une progression composée en principe d’une introduction, d’un développement et d’une conclusion, mais que justement cette conclusion n’arrive pas. Les indices qui y mèneraient laissent la place à plusieurs possibilités. Or, si le manque d’une véritable conclusion n’est pas perçu comme un défaut, c’est parce que le pacte de lecture n’est pas celui d’une « histoire » au sens traditionnel, mais celui d’une « histoire sans fin », dont le dénouement est laissé à l’imagination du lecteur.

Au lecteur d’achever l’histoire.

* On sait que Pays de neige a connu plusieurs conclusions, comme si l’auteur ne pouvait se satisfaire des différentes versions ; mais ce sont des conclusions ouvertes qui n’assignent aucun futur aux personnages. Kawabata s’en explique dans la postface de l’édition en 1948, chez Sôgensha : « […] la version de Pays de neige publiée en 1937 était en réalité incomplète. C’est un roman que l’on pourrait couper n’importe où, mais le début et la fin ne s’accordent pas, et j’avais en tête la scène de l’incendie à partir du milieu de la publication, aussi étais-je ennuyé que cela reste inachevé. […] Comme c’est une suite que j’ai donnée dix ans après, il y a un certain nombre d’incohérences. Peut-être aurait-il mieux valu que je n’ajoute rien. […]"  Et la fin, dite définitive, de « l’incendie dans les montagnes », est tout aussi incertaine que les autres. L’étape de la conclusion est essentielle chez Kawabata : elle sert très précisément à finir un texte en laissant au lecteur la latitude d’achever l’histoire. C’est le mode optimal de ce type particulier de conclusion que l’écrivain cherche à élaborer au travers de ses multiples versions.

Une première image problématique : sa victime et/ou son châtiment ; un holocauste ou le poids de son châtiment.

* La première image qui pose problème est celle de la double métaphore réunie par la conjonction disjonctive « ou » (ka). Il y a là une contradiction apparente qui surprend- on ne peut étreindre à la fois l’objet de son action et l’action dont on fait l’objet-, et qui inscrit cette figure parmi les alliances de mots (appelées aussi attelages). La réflexion doit se porter impérativement sur le statut exact du ka employé ici : indicateur d’une alternative exclusive, ou inclusive ? Pour répondre à cette interrogation, il faut faire appel à la logique temporelle : Komako doit être châtiée parce qu’elle a fait une victime, Yôko. Autrement dit, c’est un ka inclusif (ou/et) qui est employé ici, unissant avec audace des termes hétérogènes. L’image, dont l’ambiguïté est clarifiée, est aussi un commentaire du destin de Komako.

Des interprétations contradictoires.

* Plusieurs études s’attachent à décrypter la fin de ce roman mais leurs interprétations sont contradictoires. Ainsi, Kawasaki Toshihiko pose qu’à la toute fin du livre, Komako et Yôko se réunissent en une figure unique, en sorte que les derniers cris (« Elle va devenir folle ! Folle ! Folle ! entendit-il encore, après le cri de Komako », traduction de Fujimori Bunkichi et Armel Guerne) concernent autant Komako que Yôko. Kawasaki critique ainsi la traduction de Seidensticker, qui fait de ces cris des qualificatifs de Yôko. La traduction de Cécile Sakai rejoint celle du traducteur américain. Selon eux, d’un point de vue contextuel, dans la relation de proximité entre ces cris et le mot qui suit immédiatement, c’est bien Komako qui affirme, par ses paroles, la folie de Yôko- ce qui n’interdit pas l’hypothèse psychologique, selon laquelle Komako serait, elle aussi, en proie à la folie.

* Ainsi, il ne faudrait pas faire une disjonction entre le personnage de Komako- caché aux yeux de Shimamura- et sa voix ou ses cris- qu’il interprète comme signes de la folie. « Elle va devenir folle ! Folle ! Folle ! » entendit-il encore, après le cri de Komako. On peut se rappeler ce qu’avait dit Komako à Shimamura : « Si elle pouvait tomber entre les mains de quelqu’un comme vous, peut-être qu’elle ne finirait pas folle. Ce fardeau, vous ne voulez pas m’en soulager les épaules ? » (p. 528). Il semblerait donc que la folie de Yôko était latente, voire prévisible, et que Komako a pressenti que son amour à elle pour Shimamura serait la cause de cette folie. C’est ainsi qu’à un moment, elle a souhaité la remettre entre les mains de son amant. Yôko devient ainsi la victime de Komako et sa folie (ou sa mort peut-être) est le châtiment de celle qui n’a pas su renoncer à Shimamura. La souffrance extrême de Komako est due à ce qu’elle a toujours appréhendé cet épilogue tragique, malgré sa volonté de l’en empêcher. Mais cela se serait fait au détriment de son amour à elle.

* On ne saura donc jamais quelle est l’origine de cette relation intime entre les deux femmes, qui semblent par ailleurs toutes deux s’être disputées Yukio, le fils de la maîtresse de musique. L’explicit- censé expliquer l’intrigue- ne fait que la rendre plus hermétique encore !

Une seconde image problématique : la Voie lactée.

* La seconde et ultime image problématique et superbe est celle de la Voie lactée, dont les occurrences très nombreuses dans cet épilogue, lui confèrent cette atmosphère si particulière.

* C’est d’abord Komako qui évoque la constellation :

« Oh ! la Voie lactée… elle est splendide » s’exclama Komako, courant toujours devant lui, les yeux levés vers le ciel.

La Voie lactée… En la regardant lui aussi, Shimamura eu l’impression d’y nager, tant sa phosphorescence lui parut proche, comme si elle l’eût aspiré jusque-là. Le poète Bashô en voyage, était-ce sous l’impression de cette immensité resplendissante, éblouissante, qu’il l’avait décrite comme une arche de paix sur la mer déchaînée ? Car c’était juste au-dessus de lui qu’elle inclinait sa voûte, enserrant la terre nocturne de son étreinte pure, indéchiffrable, sans émoi. Image pure et proche d’une volupté terrible, sous laquelle Shimamura, un bref instant, se représenta sa propre silhouette découpée en une ombre aussi multiple qu’il y avait d’étoiles, aussi innombrablement multipliées qu’il y avait là-haut de particules d’argent dans la lumière laiteuse et jusque dans le reflet miroitant des nuages, dont chaque gouttelette infime et rayonnante de lumière se confondait avec son infinité, tant le ciel était clair, d’une limpidité et d’une transparence inimaginables. Cette écharpe sans fin, ce voile infiniment subtil, subtilement tissé dans l’infini, Shimamura ne pouvait en détacher son regard. » (p. 546).

Dans ce passage, tous les thèmes du roman sont évoqués : nature, poésie, lumière, déchaînement des passions, mystère, nuit, pureté, volupté, blancheur, tissage, miroir… sous le regard du héros fasciné par la beauté de la constellation.

* Plus loin, est souligné son « rideau lumineux », puis il interroge la jeune femme sur son scintillement :

«  A-t-elle cet éclat chaque nuit ?

- La Voie lactée ? Elle est splendide, n’est-ce pas ? Non, d’ordinaire, elle ne brille pas avec une telle intensité. Toutes les nuits ne sont pas aussi claires.

Cette arche étincelante qui plongeait dans la direction de leur course semblait baigner dans son scintillement la tête de Komako. » (p. 548).

Et plus loin :

« […] Il fallait admettre pourtant que le scintillement fourmillant de la Voie lactée ne mettait aucune ombre sur le sol, et sa lumière fantomatique donnait au visage de Komako l’aspect d’un masque antique, sous lequel transparaît sensiblement un élément de féminité. » (p. 548).

La Voie lactée contribue à conférer à la scène de l’incendie une atmosphère inquiétante et mystérieuse. Elle crée une dramatisation qui met en relief l’aspect tragique de l’événement, le visage de Komako se métamorphosant en masque antique, semblable à celui de l’héroïne tragique qu’elle est en train de devenir. Elle en exalte aussi la féminité.

* « Levant à nouveau son regard, Shimamura, sous la voûte immense de lumière, ressentit à nouveau cette étreinte du ciel étincelant qui se serrait sur la terre.

Telle une aurore infinie, la Voie lactée l’inondait tout entier avant d’aller se perdre aux derniers confins du monde. Et cette froide sérénité courut en lui comme un frisson, comme une onde voluptueuse, qui le laissa tout ensemble étonné et émerveillé. » (p. 548).

Ce passage préfigure l’image finale, dans laquelle Shimamura va être pénétré et envahi par la constellation. On ressent ici cette union du Ciel et de la Terre, dans laquelle Shimamura se sent immergé comme dans le grand Tout. Ce sentiment de calme et de volupté va lui permettre d’affronter la vision finale des deux femmes que leur amour pour lui a détruites.

* Tout au long de la course la Voie lactée est présente :

« […] Shimamura vit la dentelure des sommets déchirer le voile somptueux de la Voie lactée, dont il retrouva le pur scintillement au plus haut de la voûte ne plein ciel, abandonnant les monts à leurs lourdes ténèbres. » (p. 548).

* Au plus fort de l’incendie, Shimamura regarde encore la constellation dont la beauté indifférente contraste avec l’horreur de l’incendie, en même temps qu’elle se confond avec le feu :

« En levées en hauteur, les étincelles et les flammes ramenèrent le regard de Shimamura au sein de la Voie lactée, un moment offusquée par la fumée, qui n’en sembla que plus ruisselante et plus profonde, plus magnifiquement lumineuse et voûtée de l’autre côté où les gouttes illuminées du jet des pompes, quand il manquait l’objectif et se volatilisait dans l’espace, semblaient se confondre avec elle. » (p. 551).

* La dernière phrase du roman est consacrée à la constellation (p. 553). Shimamura veut s’approcher des deux femmes mais il est repoussé par la foule et chancelle. « Il fit un pas pour se reprendre, et, à l’instant qu’il se penchait en arrière, la Voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable, se coula en lui. »

La nature de l’image est assez claire : c’est une magnifique métonymie qui, provoquée par le regard, relie le ciel à l’homme, le dehors au dedans, dans une sorte de cosmologie qui hisse une histoire humaine au niveau des mythes. Il n’en demeure pas moins que cette phrase constitue un décrochage par rapport à la narration, puisque les personnages sont abandonnés, tels quels, dans l’extrême incertitude de leur destinée : la vie ou la mort pour Yôko, la raison ou la folie pour Komako, la rupture ou la poursuite de la liaison pour Shimamura. La force de l’image finale masque ces questions en suspens.

* Dans L’Adolescent, en date du 18 septembre 1918, on peut lire :

« Ah !… je ne pense qu’à m’abandonner au destin qui m’est réservé. (N’est-ce pas le cas de Shimamura ?)

Que la nuit étoilée est belle.

La Voie lactée a envahi le ciel nocturne.

De la fenêtre de ma chambre obscure où j’ai éteint la lumière, j’essaie de reconnaître les étoiles scintillantes.

Le temps passe

Je perçois nettement

Le bruit du temps qui passe.

C’est bien ce bruit-là,

C’est bien ce bruit-là. (Tayama Kataï)

* Il est intéressant de voir que déjà, tout jeune, Kawabata est fasciné par le ciel étoilé et par la Voie lactée, image qu’il réutilise pour le dénouement de Pays de neige. Il y associe, par le biais d’un poème de Tayama Kataï, l’idée du temps qui fuit, dont il entend le bruit. Ici, on est dans la notion de « sensation nouvelle » ou de synesthésie, avec cette correspondance entre la vue (la Voie lactée), l’ouïe et le sentiment de la fuite du temps, grâce au spectacle immense du ciel étoilé. Tous ces éléments associés contribuent à créer un sentiment de profondeur, présent aussi dans la fin du roman.

L’incendie.

* Il n’est que l’un des signes extérieurs de la catastrophe (au sens tragique). Cette scène finale matérialise la détresse des deux femmes qui s’étaient prises au jeu au point de se détruire, l’une moralement, l’autre physiquement, sous le regard de Shimamura ébloui et titubant dans la neige. Chacun y verra la signification symbolique qu'il veut bien lui donner: feu destructeur ou feu purificateur.

* Pour suggérer l’intensité des sentiments dans des situations extrêmes, le cinéma a souvent recours à la musique, tout en projetant une image extérieure, apparemment étrangère au drame. Kawabata utilise ce procédé dans cette scène finale puisque le regard de Shimamura titubant est attiré par les vertes rangées de poireaux, ensevelies sous la neige dans le champ voisin. Tout en courant vers l’incendie, Komako vient de lui dire qu’il doit partir : « Et elle se jeta si fort dans ses bras, qu’il en recula d’un pas ou deux. Sur le bord de la route, derrière lui, en contrebas, il distingua un rang de poireaux au-dessus de la neige. » (p. 547). Ces poireaux ont déjà été évoqués à la page 456, quand ils ne sont pas encore ensevelis sous la neige.

* Enfin, l'on sait que l'auteur avait été très affecté par l'atrocité de la guerre qui s'est terminée par la défaite du Japon et par son cortège de drames humains innombrables. Il dit en substance en 1945: « Je n'écrirai plus que des poèmes voués aux morts (élégies). » On voit dès lors se multiplier le thème de la mort dans ses œuvres. « La mort est si près de nous », dit Fumiko, dans Nuée d'oiseaux blancs. L'incendie final dans Pays de neige est un symbole qui marque cette transformation de l'art de Kawabata: commencée en 1940 et poursuivie jusqu'en 1947, cette scène ultime extériorise sous une forme significative un drame intérieur, au moment précis où ce drame vient d'être vécu dans le sens le plus intime.

Les interprétations mythologiques.

* Peuvent-elles nous éclairer sur cette fin énigmatique ? N’est-il pas intéressant de savoir qu’une légende grecque fait référence à la trace laissée par un incendie qui subsiste dans le Ciel et qui constitue la Voie lactée ? Cet incendie fut provoqué par Phaéton qui, un jour, emprunta le chariot de feu de son père Hélios afin de prouver à tous ses origines divines. Il mit ainsi le feu sur la Terre ainsi qu’à la voûte céleste. Zeus, courroucé, le précipita dans l’Eridan après l’avoir foudroyé. Cycnos, demi-frère de Phaéton, supplia Zeus de lui pardonner. Zeus plaça alors Cycnos dans la Voie lactée comme symbole de l’amitié fidèle. Voie lactée, incendie, châtiment, amitié  ou amour fidèle (des deux femmes ?), autant d’éléments que l’on retrouve dans l’explicit du roman.

* Dans la symbolique du monde chinois, la Voie lactée, appelée Tianhe, est un fleuve céleste. Selon un récit très ancien, les étoiles Aquilae (Altaïr) et Lyrae (Vega) sont parfois représentées comme amants, pour lesquels la rencontre n’est permise qu’une fois l’an le septième jour du septième mois. Ce jour s’appelle Tanabata en japonais. De cette tradition orientale, je retiendrai le thème des deux amants et celui de la rencontre, caractéristiques du roman.
Rappelons aussi que le suicide fait partie de la tradition japonaise. Ainsi, le shinjû ("preuve suprême de fidélité") est un double suicide par amour. Il fut interdit en 1722.

Ce ne sont certes que des connotations légendaires, mais il semble qu’elles peuvent contribuer d’une manière poétique à la compréhension de cet épilogue.

La Voie vers l’Eveil ?

* Quatre principes, à la fois complémentaires et synergiques, forment le fondement de la

tradition bouddhique. Après avoir atteint l’état de parfait éveil, le Bouddha Shakyamuni a commencé son cycle d’enseignement par le sermon donné dans le Parc des Gazelles à Sarnath, près de Bénarès. Ce premier tour de roue du Dharma porte sur les Quatre Nobles vérités : la souffrance, les causes de la souffrance, la cessation de la souffrance, le chemin pour y parvenir.

* Ne peut-on interpréter cette fin comme étant le commencement de l’Eveil pour Shimamura ? Pendant tout le récit, son indifférence, sa froideur ont interpellé le lecteur mais sont peut-être pour lui une étape vers la cessation de la souffrance (comme pour Komako et Yôko) et l'incendie embrase l'entrepôt des cocons, lieu propre à la métamorphose s'il en est! L’immobilité de Yôko ne lui apparaît pas comme celle de la mort mais plutôt comme « un état de métamorphose, un stade de transition, une forme de vie physique » (p. 552). Dogen Zenji, Maître zen du XIIIème siècle écrit : « Apprendre la Voie bouddhique, c’est s’apprendre soi-même. » L’aventure amoureuse vécue par Shimamura n’a-t-elle pas été une initiation vers cette forme de connaissance de soi ? La possibilité de faire cesser la souffrance implique le retour à notre vraie nature, la dissolution de la crispation égocentrique. Cette invasion de la Voie lactée en lui-même ne peut-elle être comprise comme un oubli de soi-même pour une fusion dans le grand Tout? La Voie lactée indiquerait ainsi à Shimamura la Voie de l’Eveil. Elle symboliserait le retour à la solitude de l’individu dans l’immanence de la nature.

                                                                                                                                Juillet 2009

Bibliographie:
Les pages renvoient à l'édition suivante: Kawabata Yasunari, Romans et Nouvelles, La Pochothèque, Albin Michel, 1999.
Kawabata, Le Clair-Obscur, Cécile Sakai, PUF 2001 (un ouvrage de référence pour comprendre le Nobel japonais).

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 18:05

Lycée Fromentin 

 

C’est à une entreprise de ressuscitation d’un amour fracassé par les « événements » d’Algérie que Francine de Martinoir convie ses lecteurs dans son dix-huitième et mélancolique ouvrage. Hospitalisée en 2003, son héroïne, Octavie Delgodère, apprend par la télévision la mort du commandant Tancrède Préfailles, qui fut trop brièvement son mari lors de sa première année d’enseignement au lycée Fromentin d’Alger. Elle avait vingt-trois ans, lui quarante. Elle entreprend alors de retrouver les traces de cet amour  impossible, qui demeure l’amour de sa vie, à travers des souvenirs faillibles et des rêves révélateurs.

La guerre d’Algérie n’a pas souvent été évoquée par des femmes et, d’ailleurs, l’est-elle vraiment dans ce roman ? L’on y rencontre plutôt une femme, en proie à la solitude depuis toujours (son père, un héros de la Résistance corse, se suicida dans une prison d’Ajaccio sans avoir parlé), qui se jette à corps perdu dans sa passion pour un officier, dont les illusions ont été englouties à vingt ans à Buchenwald puis en Indochine, « pays où la distance entre les êtres humains était abolie ». 

Alger à la veille du putsch est le cadre  de ces « événements » auxquels une Octavie, assoiffée d’amour, ne comprend rien. Ecartelée entre ses amis et collègues enseignants (Agnès et Gildas Bazaine, leur cousin Etienne Bazaine et Emmanuel Brézolle), dont les sympathies vont au FLN, elle est pourtant bien de la famille du soldat perdu Tancrède Préfailles, cet homme à l’ « immense indifférence », qui lui dit lors d’une de leurs premières rencontres : « Octavie […], nous sommes tous les deux ce que l’on appelait en 45 des personnes déplacées, vous dans le temps, moi dans l’espace. » Et pourtant, elle le quittera, ne voulant pas être, comme les femmes corses de sa famille, de celles qui attendent toujours l’homme parti à la guerre.

Francine de Martinoir brosse un superbe portrait du commandant Préfailles, un officier cultivé, un homme d’honneur, personnage qui lui fut inspiré par Hélie de Saint-Marc, et qui nous dit avec ferveur que tous les officiers français ne furent pas des tortionnaires. Octavie ne pénétrera jamais le mystère de son mari, ce soldat « prêt à verser son sang pour des gens qu’il n’estime pas » mais pour qui « le champ de bataille, c’est le seul endroit du monde où [il se soit] fait une place ». Et elle s’en voudra toute sa vie d’avoir pu douter de lui, d’avoir envisagé qu’il ait pu prêter la main à la disparition et à l’exécution de son ami Etienne Bazaine, retrouvé près d’une décharge publique entre Alger et Kouba ». Ce n’est qu’après qu’elle comprendra celui qui lui disait : « Tu crois vraiment, Octavie, qu’après avoir été interrogé et torturé par la Gestapo, j’infligerais ce procédé aux autres ? » Cet homme mystérieux lui sera plus pleinement révélé lorsqu’elle retournera dans leur ancien appartement parisien du neuvième arrondissement dominant la  statue de l’Abbé de l’Epée, dans la cour de l’hôpital des Sourds-Muets, et dont elle avait toujours gardé le trousseau de clés. Elle y fera la connaissance de la fille adoptive du commandant Préfailles, Zora, la fille de Mounir, son chauffeur, massacré en juin 62 […] par des gens du FLN qui le connaissaient bien. » Après ses dix années « au secret » (mais ne l’aura-t-il pas toujours été ?) pour avoir participé au putsch des généraux, il avait retrouvé Zora et sa mère et avait adopté la jeune fille. Celle-ci dira à Octavie : « Vous savez, le commandant a toujours attendu votre retour, il restait persuadé qu’un jour vous reviendriez. »

Or, c’est parce qu’elle avait voulu « en avoir le cœur net » sur son amour pour elle et sur ses agissements qu’Octavie avait rompu avec son mari, son « aimé de juillet », l’amant des quelques heures éperdues à la Villa Matarese, l’homme qui lui « avait été prêté » et qui lui avait dit : « Le cœur n’est jamais net Octavie. » La réponse à sa question venait trop tard et elle n’avait plus le pouvoir de lui ramener Tancrède. Car son amour pour lui s’était passé « dans une combustion intérieure se nourrissant d’elle-même » et elle n’était « jamais parvenue à déchiffrer le présent lorsqu’[elle] le vivait. » Elle n’avait jamais su  où elle se situait, « dans un entre-deux sans doute, là où il ne faut pas rester. »

Dans la lumière d’un Alger dont « la vivacité, et la profusion » de la lumière « semblaient annoncer ou promettre une certaine condition amoureuse », et que ceux qui y ont vécu reconnaîtront avec émotion, grâce à une phrase élégante et digressive dans les méandres d’une mémoire en miettes, Francine de Martinoir dresse la géographie d’une ville et d’un amour disparus. Un exemplaire déchiré du dernier ouvrage de Balzac, L’Envers de l’Histoire contemporaine, une fascination pour la Basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, une remontée temporelle dans le labyrinthe souterrain des Bains de Neptune fréquentés par les Algérois, une évocation historique de la vente par les Gênois de la Corse à la France, la description d’un tableau de Hopper, Summertime, la petite musique de la chanson de Paul Anka, You are my destiny, sont autant de jalons d'un parcours amoureux que l’héroïne s’efforce de restituer. Ils permettent à l’auteur d’évoquer cette femme brisée, qui avait écrit dans sa lettre de rupture, cette phrase terrible de Kafka : « On attend le dimanche existentiel et c’est le samedi qui ne finit pas. »

« Et ma cendre sera plus chaude que leur vie », ce vers d’Anna de Noailles, qui trotte dans la tête de la narratrice alors qu’elle descend la rue Michelet, est une des clés de ce très beau roman sur la mémoire. N’est-ce pas cette cendre que Francine de Martinoir parvient à ranimer par l’écriture et qui réchauffera son héroïne le temps qui lui reste à vivre ?

 

                                                                                    Le 21 septembre 2009

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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 15:39


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La dame blanche, 1903, Alfred Kubin.
Et si nous parlions maintenant des fées...  (papierlibre.over-blog.net)

 

C’te soirée-là d’automne frisquet, dans l’ Pays-d’Enhaut, l' faisait cramine. L’ mère Ropraz touillait l’ feu pou l’ soupe. Son galapiat d’ Wilhelm entra dans l' salle basse qui puait l’ lait cru et l’ suie. L’ s’affala tout carré-bossu sur l’ banc en bois d’ fayard, sans li jeter eun oeil.

- Qu’est-ce t’ as don mon fieu, qu’elle lui cria en versant eune grande louchée de méclette aux orties, t’ es tout mollachu , dirait qu’ t’ as vu l’ diable su son bouc !

L’ Wilhelm, qu’ était en train d’ couper eun crotchon d' pain noir pour saucer, ben i resta tout coi comme si qu'eun tavant l' avait piqué ses fesses:

- T’ crois pas si ben dire, l’ mère ! J’ l’avons vue, Elle !

L’ mère Ropraz posa lourdement l’ louche su l’ table. Son petiot bougnet, le vlà qui recommençait  c’te folie, l’ savait ben que ça d’vait eun jour advenir. C'est pas pou dire mais l’ avait tout fait pou l’ sortir d' son cotzon d’ vieille bique ct’ après-dînée d’octobre, où l’ avait retrouvé la Manon dans l’ puits auprès d' la cave aux fromages, c’te soirée misérable où l’ Wilhelm avait bramé sa tyrolienne qu’avait réveillé tous les échos d’ la montagne. D’puis, l’avait pus été l’ même! L’ mettait pus de campanule à son galurin, l’ courait pus l' gueuse, l’ allait pus gavotter au bal l’ sam'di soir. L’ restait comme eun bota à r’garder l’ feu naître pis mourir, à tirer su sa pipe comme si voulait l’avaler.

-         Mon té ! Qu’est-ce tu débargoules encor' ? T’ as don point fini avec c’te faribole ?

-         J’ vas t’ dire c’que j’avons vu et t’ vas ben m’écouter, l’ mère ! J’étions monté à l’estive pour quérir l’ troupeau et j’ l'avons vue, c’te dame blanche. L’ tourniquait dans l’herbe au milieu d' vilaines digitales, l’ faisait plein d’ ronds avec sa robette blanche comme l’ sel de Bex que j’y voyions pus ren, et pis les vaches, l’ meuglaient, l’ meuglaient, comme si qu'elles z'avaient l’ pis qu'allait péter. J’avions beau m’ frotter mes quinquets,  j’ voyions ben qu’elle m’ faisait signifiance.

-         Signifiance d’ quoi? Pourquoi qu’ tu la reluquais c’te femelle ? T’ as pus ton sens! J’ vas t’ servir eune bonne rincée d’ péteux, ça va ti rapicoter ! Pis t’ iras piquer eune p’tite pioncée.

Qué tristesse! L’ Wilhelm,  il l’écoutait déjà pus sa bedoume d' mère. L’ s’était levé comme un cabri, avait pris son pieu et tout badadia l' avait couru dans l’ nuitée et dans l’ cru comme un dératé. L’ mère Ropraz qui berçait, l’avait point pu l’ suivre. L’ avait eu beau barjaqué après lui pa'ce qu’il avait pas pris son falot, l’ était demeurée seulette su l’ pas du chalet avecque l’ cœur en angoisse.

L’ lend’main, au matin, l' brume, l' voulait point déguiller. Hans, l’ fromager d’Etivaz, l’avait ramené son p’tit grio tout morfondu su l' charroi. L’ avait entendu corner l’ concert des senailles dans l’estive, l’avait grimpé tous les virolets du raidillon comme eun taborniaud. L’ avait trouvé son Wilhelm, tout aplati dans l’ champ aux vaches, avec l’z yeux tout clos, l’ face toute égrafignée, eune digitale entre ses dents.

Dans l’herbe, autou d’ son corps d’ moribond, c’ tait tout piétaillé, comme si qu’eune bougresse l' avait dansé le Hierig toute l’ nuit en sarabande avec son Wilhelm.

                                          Le 14 septembre 2009

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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 08:46

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                                                                                       Le Bibliothécaire, Arcimboldo.

La Grande Librairie a trouvé une place de choix dans le paysage télévisuel culturel, chaque jeudi, sur la 5, et il est bien rare qu'on n' y découvre pas à chaque fois quelque pensée à butiner pour en faire son miel.
Jeudi 10 septembre, François Busnel, dont la perspicacité des questions n’est plus à démontrer, recevait trois « grands noms » de la littérature française. Pascal Quignard, le moine laïque, embarque le lecteur dans La Barque silencieuse, sixième volume de Dernier Royaume, un périple dans la nuit des temps, entamé avec Les Ombres errantes (Goncourt 2002), Sur le jadis, Abîmes, Les Paradisiaques et Sordidissimes (2005). Erik Orsenna, le marin académicien, après La Grammaire est une chanson douce, Les Chevaliers du subjonctif et La Révolte des accents, poursuit son investigation de la syntaxe avec le quatrième volet des aventures grammaticales de Jeanne et Tom. Alain Finkielkraut, le philosophe inquiet, s’aventure quant à lui vers les rivages de la littérature avec un essai intitulé Le Cœur intelligent. Il s’y interroge sur les rapports de l’homme avec le monde à travers neuf livres : La Plaisanterie (Milan Kundera), Tout passe (Vassili Grossman), Histoire d’un Allemand (Sebastian Haffner), Le Premier homme (Camus), La Tache (Philippe Roth), Lord Jim (Joseph Conrad), Les Carnets du sous-sol (Fédor Dostoïevski), Washington Square (Henry James), Le Festin de Babette (Karen Blixen).

Une heure d’entretien avec trois écrivains de haute volée procure au téléspectateur un sentiment jubilatoire. On saisit au vol quelques idées éclairantes, on admire l’esprit d’à-propos de chacun et sa grande connaissance des littératures, on en ressort plus intelligent, avec une unique envie : se plonger dans leurs livres.

Pour Quignard, la lecture est un péril. A la question de savoir qui est le roi dans le trio livre-auteur-lecteur, il affirme que c’est le livre. Lire permet de se libérer et de s’émanciper et, souvent, nous sommes trop dociles pour être totalement libres.

De la même manière que nous avions une vie solitaire avant de naître, dans la lecture nous sommes seuls. Une voix mystérieuse est là au fond de chaque livre, lequel est un relais profond vers la nostalgie de notre solitude originelle. Il précise qu'il écrit "sans début assignable ni fin prévisible dans un état quasi-somnambulique ou de rêve éveillé".

Quignard, "athée radical", revendique son athéisme. Selon lui, de nos jours, la politique s'infléchit vers le  religieux, alors que, du temps de Clemenceau, elle était absente du champ politique. On remarquera que, dans leurs discours, Clinton et Obama ont fait profession de tolérance à l’égard des autres religions et non à l’endroit de l’athéisme. Et pourtant l’athée qu’est Quignard se sent bien dans une église.

Quignard affirme vivre dans un bonheur constant. S’il éprouve le sentiment du vide, ce dernier lui procure en même temps le sentiment du large.

Selon lui, si certains droits fondamentaux de l’homme ne figurent pas dans la Constitution, c’est parce qu’ils empêchent le fonctionnement social. Il en va ainsi pour le droit de chaque homme à se retirer de la vie quand il le désire. Au Japon et à Rome, le suicide était pourtant considéré comme la plus extrême vertu. C’est la « mort volontaire », la « mort impétueuse ». Il faudrait reconnaître au suicide sa dignité, qui n’est pas désertion mais liberté. Le suicide de Bettelheim fut très mal vécu par les Etats-Unis.  Est-ce ainsi que le penseur remerciait le pays qui l’avait accueilli ? Pour l’auteur de La Forteresse vide, cet acte représente « l’expérience limite ». Et il affirmait que dans les camps, il fut sauvé par la phrase d’Horace : « La mort est l’ultime ligne des choses ». Tout homme devrait pouvoir disposer de cette possibilité ; la vie n’en est alors que plus heureuse. Que la vie soit brève ou longue, ce qui est beau, c’est la naissance, c’est l’aube.

Dans un recueil de contes, dont la forme brève lui sied, la lecture des thèmes s’opère par le biais d’images intenses, d’un état sans cesse surgissant et naissant qui est la Vie elle-même. « La vie longue n’est pas la vie. Ce qui est essentiel, c’est « une vie vivante » comme disaient les Romains. L’attitude du Carpe diem (que Quignard traduit par « Coupe le jour », « Castre l’heure ») est très vivable. Tant de bonnes choses à boire, à manger et à lire demeurent…

Quignard se sent joyeux en compagnie de la solitude et de la mort, en fait en compagnie de l’inachèvement. C’est en raison de la proximité des abîmes que surgit quelque chose qui est bien éloigné de la jovialité moderne, mais plutôt une joie grave et profonde.

Ce petit-fils d’un grand grammairien, (qui participa longtemps à l’émission de radio Parlons français), aime écrire de petits contes de trois à quatre pages ("L’enfant qui chante", "Le père de Guillaume le Conquéran"…). Il aime les formes narratives abruptes. Il coupe et crée ainsi de petits instants bondissants.

Quant aux vrais livres, il considère qu’ils sont contraires aux mœurs collectives. Plus un livre est complexe, plus il est meilleur et plus il mange le ciel. Le vrai livre s’oppose aux mœurs de tous.

L’œuvre de Pascal Quignard, « athée militant » est constituée d’une forme hybride qui mêle fiction, histoire, journal intime, mythologie, philosophie, mysticisme, aphorismes, fables anecdotes, philologie, rapprochements surprenants, souvenirs. Elle ne ressemble à nulle autre et « quelque chose y résonne de l’autre monde » selon Patrick Kechichian (La Croix).

Pour Erik Orsenna, ancien professeur d’économie, curieux de tout (les courants marins, la botanique, le droit, le coton…) et lauréat du Goncourt en 1988 pour L’Exposition coloniale, la lecture est un complot contre le vide, l’ennui, la solitude. Il reconnaît avec Quignard que nous sommes entrés dans un monde de plus en plus religieux. Ayant beaucoup voyagé dans des endroits « à forte religion » comme l’Espagne ou le Maghreb, il affirme que, en naviguant sur l’eau, il a trouvé une meilleure respiration, dégagée du poids de Dieu.

S’identifiant à un griot ou à Tintin reporter plus qu’au ministre qu’il fut un temps, il pense qu’on peut rendre des services sans être homme d’Etat et que l’agitation n’est pas l’action. Il sent progressivement grandir en lui ce besoin de solitude que seule la mer peut satisfaire.

Il goûte à l’écriture du conte un plaisir extrême. Pourtant, longtemps, il ne s’est pas autorisé ce genre. Ayant le goût des jardins et en ayant lu la philosophie, c’est par ce biais qu’il a découvert le goût du conte. Il y trouve un détachement en même temps qu’une unité.

Et si on dansait ? est un éloge de la ponctuation. Selon lui, l’absence de ponctuation révèle un manque d’attention et de confiance dans la langue. Quand on écrit une phrase sans la ponctuer, puis qu’on la récrit en la ponctuant, des métamorphoses s’opèrent. Avant, il n’existait pas de ponctuation. La première fut le blanc. La majuscule est aussi un signe de ponctuation.

Le grand regret d’Orsenna est de n’être pas musicien (Quignard a cet avantage). Grâce à la ponctuation, il donne un rythme à ses écrits, fait danser et valser les phrases. Il souhaite montrer aux jeunes les ressources que procure le changement de rythme.

S’il use et abuse de la parenthèse, c’est qu’il aime les archipels dans l’immensité des textes. La parenthèse est bien une île. Elle est plus belle que le tiret, c’est une histoire dans l’histoire, elle relève du principe des poupées russes. Elle permet de finir l’histoire en profondeur ; avec la parenthèse, on creuse. La parenthèse est son signe de ponctuation préféré.

Orsenna déplore que le point-virgule soit une espèce en voie de disparition ; ce faisant, il rend hommage à Senghor qui l’utilisait abondamment. Dans la phrase, ce signe instaure un répit sans rupture. (Quignard ne le pratique guère : sa langue est compacte. Son signe de ponctuation favori est la majuscule.) S’il y avait plus de points-virgules dans le couple, il y aurait moins de divorces ! En même temps, il précise que sa vie dément ses dires ! Mais il faut savoir pratiquer la grammaire car lorsqu’on ne possède pas les mots, on ne peut exprimer l’amour. (Le point-virgule est le signe de ponctuation qu’affectionne Finkielkraut.)

En ce qui concerne l’emploi de mots savants comme "synecdoqu"e et "métonymie", pour Orsenna, ce n’est pas là que cela se joue. L’important, c’est d’avoir une bonne maîtrise de la langue parlée et écrite. (Finkielkraut quant à lui a une tendresse particulière pour la vieille rhétorique, selon lui une affaire de savoir-vivre.) Le philosophe est cependant en parfait accord avec Orsenna quand il cite Robert Anthelme: « L’enfer, c’est quand tout est vomi à égalité comme un dégueulis d’ivrogne. » Le rôle de la ponctuation est donc capital.

Pour Orsenna, les grands livres tissent des liens avec leur lecteur et ont une utilité supérieure. Et il conclut : l’art est éclaircissement.

Avec Un Cœur intelligent, Alain Finkielkraut a découvert ce que représente lire sans contraintes. Le philosophe a trouvé cette expression biblique, retenue pour son titre, en lisant Hannah Arendt. « Le roi Salomon, rappelle Hannah Arendt, adjure l’Eternel de lui accorder « un cœur intelligent », c’est-à-dire un cœur sagace et perspicace. Dieu garde le silence, mais, pour nous doter peut-être (il faut rester modeste) d’un cœur intelligent, nous avons la littérature. En elle, l’affectif et le concept sont perpétuellement enchevêtrés. Comme la philosophie, la littérature nous parle de l’homme, mais c’est aux hommes qu’elle a affaire et non à l’Homme directement. Elle éclaire l’Histoire, la vie, le monde, sans jamais sacrifier les individus sur l’autel de la connaissance. » Ce n’est donc ni vers Dieu ni vers l’Histoire, « avatar laïque de Dieu », qu’il faut se tourner pour comprendre le monde mais vers la littérature, qui seule permet d’accéder à son entendement, en dehors de tout manichéisme, et à la vérité de ses nuances.

Ce titre, Un Cœur intelligent, associe la froideur à l’extrême ferveur. Finkielkraut rappelle que Robespierre utilisait sans retenue le mot de « tendresse » et pourtant la Terreur, ce furent « les larmes du crime ». Un cœur uniquement livré à lui-même fait peur.

Le philosophe  et essayiste travaille depuis longtemps à cet ouvrage (un projet de quinze années) et il l’avait commencé avant sa maladie. Il rappelle qu’il a été sur une « liste noire », ce qui fut pour lui une épreuve très pénible (peut-être même à l’origine de son mal…). Eprouvant la nécessité de prendre du recul, il a fait le détour  par la littérature. Si la philosophie regarde, la littérature hume et touche. Alain ( Emile Chartier), le grand philosophe, n’avait-il pas plus appris de la littérature que de la philosophie ? La fiction est une grande source d’enseignements.

Selon lui, la littérature n’a pas de fonction, c’est sa plus haute valeur et la liberté n’est pas nécessairement la plus haute valeur. Il entretient un rapport respectueux avec les œuvres. Il y entre sur la pointe des pieds et non comme dans un moulin, comme le faisait Sartre. Il considère que Flaubert en sait plus sur lui que lui-même.

Mais comment bien lire? On croule sous les romans d’amour qui ne renvoient qu’à eux-mêmes alors que les grands romans éclairent. Il faut donc préférer Madame de La Fayette à Marc Lévy. Le grand roman nous enseigne quelle est notre place dans le monde, il s’inscrit dans la découverte ; la littérature et la vérité ont bien partie liée.

Evoquant les essais concernant La Plaisanterie et La Tache (Essai qu’il a intitulé justement « La Plaisanterie »), Finkielkraut fait une mise en garde contre ce qu’il appelle le rire barbare. S’il ne pense pas aux humoristes tous les jours, malheureusement, ceux-ci se rappellent à lui quotidiennement ! Et il pourfend ce rire grégaire qui prévaut de nos jours et stigmatise des victimes sacrificielles. A ce rire, il faut préférer de loin celui qui défie les unions sacrées. Il précise qu’il ne rit pas quand il travaille, mais qu’au- delà de l’angoisse, existe bien l’humour, manifeste de la conscience qu’a l’Homme de ses maladresses et de sa finitude.

Certes, il reconnaît qu’il a fait la part belle au XX°siècle dans les neuf essais, parce qu’il est absorbé par son époque. S’il a eu l’intention d’écrire un dixième essai, c’est à l’œuvre du cinéaste Ingmar Bergman, Les meilleures intentions, qu’il l’aurait consacré, mais il déclare avec sincérité qu’il était fatigué ! Les écrivains qu’il a choisis sont ses maîtres, ceux qu’il a lus, ceux auxquels il revient, ceux qu’il ne refermera jamais. Comme l'écrit Assouline, "avec lui plus qu'avec d'autres, citer c'est ressusciter."

Et cette émission, qui fut passionnante de bout en bout, pourrait trouver sa conclusion avec la phrase de Renaud Camus : « La littérature, c’est tout le reste dans les opérations comptables du réel ».


Le 13 septembre 2009 

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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 10:38

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La lecture du dernier livre de Jean Teulé- à interdire aux âmes sensibles- suscite des réticences que l’on peut tenter d’expliquer. Ce bref ouvrage de moins de 140 pages raconte un fait divers véridique qui est l’un des plus horribles de l’histoire des provinces françaises.

Il raconte en vingt chapitres, qui sont autant de stations, le chemin de croix d’Alain de Monèys, gentilhomme campagnard périgourdin de vingt-huit ans, de constitution fragile. Par « une bien belle journée » de l’année 1870 », exactement le mardi 16 août, il se rend à la foire d’Hautefaye, entre Angoulême et Nontron. Jeune homme aimable et éclairé, il est le nouveau premier adjoint de Beaussac, il travaille à un projet d’assainissement de la Nizonne et il a fait lever son exemption pour s’engager sur le front de Lorraine, la France étant en guerre avec la Prusse. Parti de la propriété familiale de Bretanges à treize heures, il mourra deux heures plus tard, ( en dépit de la résistance de quatre amis, Pierre Antony, Bouteaudon le meunier, Philippe Dubois, Mazerat le bûcheron, d’une femme Anna Mondout, vierge martyre, et dans une moindre mesure de celle de l’aubergiste Elie et du père Victor Saint-Pasteur), après avoir été martyrisé par une foule en délire, de l’entrée d’Hautefaye jusqu’à l’autre extrémité du village. Entre-temps, on l’aura cravaché, fouetté, frappé à coups de pierre et de gourdin ; on l’aura ferré comme une bête, on lui aura arraché les orteils, foulé aux pieds, lynché, écartelé comme un régicide, brûlé vif, émasculé et même mangé !

Tortures inimaginables engendrées par un terrible malentendu qui se produit entre Alain de Monèys et un colporteur « à la bêtise au front de taureau », comme le disait Flaubert. Le marchand se méprend à propos d’une phrase prononcée par le jeune homme qui cherche à défendre son cousin, appelé de Maillard (lequel s’enfuira au plus vite avant que les événements ne dégénèrent !). Il ne semble pas inutile de rapporter l’exact dialogue à l’origine du déferlement de haine qui fait d’Alain de Monèys un bouc émissaire. Monèys arrive en claudiquant près d’un groupe de villageois en train de déchiffrer un article de L’Echo de la Dordogne, relatant les défaites de Froeschwiller, Reichshoffen, Worth et Forbach. « L’empereur [Napoléon III] est foutu, il n’a plus de cartouche. »

« - Eh bien, mes amis, que se passe-t-il ?…

-         C’est votre cousin, explique un colporteur. Il a crié : « Vive la Prusse ! »

-         Quoi ? Mais non ! Allons donc, j’étais auprès et ce n’est pas du tout ce que j’ai entendu.   Et puis je connais assez de Maillard pour être bien sûr qu’il est impossible qu’un tel cri sorte de sa bouche : « Vive la Prusse »… Pourquoi pas « A bas la France ! » ?

-         Qu’est-ce que vous venez de dire, vous ?

-         Quoi ?

-         Vous avez dit « A bas la France »…

-         Mais non, j’ai pas dit ça ! J’ai…

Le colporteur demande aux gens près du muret :

-         Que ceux qui l’ont entendu crier « A bas la France » lèvent la main !

Un bras se tend vers le ciel :

-         Ah, moi je l’ai entendu dire « A bas la France »…

D’autres pognes se lèvent, cinq, dix… »

Le processus fatal est enclenché et, par cette journée de canicule, dans cette atmosphère de défaite nationale qui s’annonce,  rien ne pourra plus l’arrêter.

On ne déniera pas à l’auteur un souci de véracité historique qui lui fait reconstituer avec une minutie extrême le chemin vers son Golgotha d’Alain de Monèys. Chaque chapitre débute par le plan du village qui indique la marche progressive vers la mort annoncée de la victime expiatoire, en une véritable géographie de l’horreur.

Le ton adopté se veut objectif, si l’on excepte les quelques passages, assez peu nombreux, où le lecteur pénètre dans l’esprit éperdu d’incompréhension et d’épouvante du jeune gentilhomme, lequel est par ailleurs souvent présenté comme une victime un peu bêlante voire stupide ! Le style de Jean Teulé- qui excelle à rapporter la langue drue et ordurière des bourreaux- se teinte cependant d’une ironie que l’on peut considérer comme de l’humour noir, mais qui met le lecteur extrêmement mal à l’aise. On en donnera deux exemples. Alors que son sang commence à couler à cause de ses blessures, voilà ce que dit Alain de Monèys :

« Zut, mon habit est taché. Je ne vais pas pouvoir rentrer ainsi à Bétanges. Que dirais-je à ma mère ? »

Ou encore, au moment où on le ferre comme un cheval :

« Triste corps, combien faible et combien puni, il a des fourmis plein les talons- ça fait un fracas de cinq cents tonnerres. Sa chair vire obscène. Son âme flue en rêves flous parmi ces gens cafards à vous dégoûter d’être au monde. En venant à la foire, son rêve était au bal, je vous demande un peu. » Si l’empathie du narrateur existe, elle est amplement dépassée par l’ironie tragique !

En outre, n’y-a-t-il pas une complaisance certaine à détailler par le menu le martyre du jeune homme ou les outrages subis par la jeune Anna Mondout, qui cherche à retarder son supplice en s’offrant à un garçon de ferme? La lecture de cette scène est quasiment insoutenable. La vraisemblance paraît aussi être mise à mal. Comment croire que ce jeune homme de vingt-huit ans, qui est décrit comme ayant une faible constitution, puisse parvenir encore vivant sur le lieu du bûcher après avoir subi autant de sévices?

Jean Teulé, pour être  complet, nous apprend que, sur une foule d’environ six cents personnes qui participèrent à cette infâme tuerie, seuls vingt-et-une furent jugées. Quatre furent exécutées, neuf furent condamnées aux travaux forcés et huit à des peines diverses en fonction du délit reproché et de leur âge. N’y avait-il pas un garçon de cinq ans ? Mais peut-on condamner tout un village?

L’épilogue nous dit aussi qu’un des bagnards, libéré en Nouvelle-Calédonie après trente années de bagne, eut des enfants d’une Canaque, qu’il déclara sous le nom de Monèys. Ultime geste de réparation pour redonner vie à sa victime ? Et le 16 août 1970, les descendants de la famille de la victime et de celles des bourreaux assistèrent côte à côte à une messe anniversaire dans l’église d’Hautefaye, village que l’Administration, en raison de l’inhumanité du crime, avait voulu un temps rayer de la carte.

Jean Teulé prend le parti de la narration en focalisation externe, de l’impartialité. On aurait souhaité plus d’empathie avouée pour le bouc émissaire ou, à tout le moins, une tentative d’explication. Le narrateur constate mais jamais il ne décrypte. D’aucuns diront que c’est ce choix de l’impassibilité qui donne sa force de dénonciation à l’horreur. Pas si sûr !

En ces temps où nous avons récemment vu à l’œuvre ceux qu’on a appelés « le gang des barbares », ne dénions pourtant pas à ce récit le mérite de nous inciter à réfléchir sur la « bête immonde » qui sommeille en tout un chacun. Déjà, dans un article intitulé « Les Foules », paru dans Le Gaulois du 23 mars 1882, Guy de Maupassant s’interrogeait sur ce que Gustave Le Bon appellera quelques années plus tard la « psychologie des foules ». Faisant le constat que « la foule ne raisonne pas », il s’interroge sur les raisons qui la « poussent à accomplir des actes qu’aucun des individus qui la composent n’accomplirait » s’il était seul. Que sont cette frénésie, cet élan, cette pensée commune qui la font se précipiter sur un homme et le massacrer « sans raison, presque sans prétexte » ? Et la réponse qu’il propose préfigure les travaux novateurs de Gustave le Bon : « C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule […], sa personnalité avait disparu devant une infime parcelle d’une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. »

C’est en effet le médecin et sociologue Gustave Le Bon (1841-1931) qui vulgarisera les notions de psychologie collective, notamment avec son ouvrage Psychologie des foules. Selon lui, pour provoquer un mouvement de foule, quatre éléments sont nécessaires : un choc émotif important (dans une atmosphère de défaite, les villageois se persuadent qu’Alain de Monèys est un traître à la patrie) ; un mot d’ordre (celui de Madame Lachaud : « Pendez le Prussien ! ») ; des leaders d’opinion (François Chambort, Pierre Buisson, François Léonard dit Piarrouty, François Mazière) à l’encontre d’un présumé coupable (l’innocent Alain de Monèys). Ce que Le Bon appelle « la foule psychologique », c’est l’individu en foule qui « n’est plus lui-même mais un automate que sa volonté devenue impuissante à guider […] Isolé, c’est peut-être un individu cultivé, en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. » En effet, pour Le Bon, « la foule est aussi aisément héroïque que criminelle ».

Au juge qui demandera aux accusés pourquoi « cette pulsion dionysiaque », il sera répondu : « Nous avons viré fous […] De Monèys, bien sûr que c’était un brave garçon. "

Alors un récit salutaire ? Peut-être… Mais pour aller plus avant dans la compréhension de cet acte qui fait honte au nom d’homme, il vaut mieux relire Le Bouc émissaire de René Girard, lui qui écrivait : « Ce sont les mêmes stéréotypes persécuteurs partout mais personne ne s’en aperçoit. » Nous sommes ainsi tous invités au devoir de vigilance !


                                                                                                                                                                   Le 11 septembre 2009
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 18:45

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A l'heure où l'Europe ne cesse de s'agrandir et où la question des identités régionale et nationale se fait plus aiguë, le dernier ouvrage de l'historienne Mona Ozouf,Composition française, Retour sur une enfance bretonne, vient à point nommé pour nous faire réfléchir sur les tensions entre l'universel et le particulier.

Originaire de Plouha dans le Finistère, fille d'un père mort très jeune, Jean Sohier, qui avait œuvré avec passion pour la réhabilitation de la langue bretonne, en même temps fille d'une institutrice pure et dure de l'école laïque, Mona Ozouf explique comment elle eut du mal à trouver son identité, tiraillée entre deux mondes, celui de sa grand-mère, « Bretonne bretonnante » et celui de sa mère, institutrice dans l'« Ecole de la France ». Entre le breton et le français, où trouver sa place?

Le livre s'ouvre sur « la scène primitive », celle de la perte du père, emporté en quelques jours par une bronchopneumonie. De ce père disparu alors qu'il n'est encore qu'un jeune homme et que sa fille a quatre ans, Mona Ozouf brosse un portrait émouvant. Originaire de Lamballe, d'une famille à demi-bourgeoise « pleinement francophone, avide d'acculturation française, sans aucun souci d'identité bretonne », il va très vite se définir comme « patriote breton » et Jean Sohier devient Yann Sohier. Ce choix demeure un mystère et des légendes gravitent autour de lui. L'une, nationaliste et droitière, fait de lui le chanteur rebelle du Bro goz va Zadou (hymne national breton) au nez et à la barbe de Poincaré. L'autre est véhiculée par Morvan Lebesque et fait de lui un adhérent du Parti communiste. Si elles sont fausses toutes les deux, elles disent cependant l'engagement de Yann Sohier dans le Parti nationaliste breton et son pacifisme.

Sorti de l'Ecole normale en 1921, il y a fait la rencontre capitale de François Vallée, « un bénédictin de la langue bretonne » et, en janvier 1933, paraît le premier numéro d'Ar Falz (La Faucille). Ce modeste bulletin, qui ne paraîtra que deux années, est animé par l'idée capitale puisée chez Ernest Renan que « le génie d'un pays réside dans sa langue ». Yann Sohier croit à « ce miracle culturel, la résurrection d'une langue ».Selon lui, en ces années 1930, le danger qui menace le breton est le succès des écoles maternelles. N'écrit-il pas: « L'école maternelle, avec sa jeune maîtresse, ses jeux, ses chants sa cantine scolaire, son petit théâtre enfantin, sa gaieté, aura vite fait d'accomplir cette chose effroyable […] l'assimilation sournoise, mais plus implacable, plus dangereuse et plus terrible que le port du sabot fendu, le « symbole de nos pères »? Ce disant, c'est le portrait de sa femme qu'il brosse, cette jeune institutrice fervente, acquise aux idées de Célestin Freinet. En accélérant la francisation de la Bretagne, son épouse tendrement aimée ne combattait-elle pas malgré elle ses aspirations personnelles? Et pourtant avec elle, il avait épousé « en bloc, la Basse-Bretagne, la langue, une famille paysanne, indemne de toute contamination par la bourgeoisie française, une belle-mère en coiffe du Léon. Bref, le « côté de Lannilis », en tournant le dos à son propre « côté », celui de Lamballe. » Pour Mona Ozouf, le choix paternel, que sa mort rendra définitif, sera obligatoirement le sien. Pour elle, il n'y aura jamais qu'un « côté », d'autant plus que le peu de temps qu'elle vivra avec son mari, sa mère acceptera « qu'un salaire sur deux soit entièrement consacré à la confection et à la diffusion d'Ar Falz. »

Sa grand-mère maternelle, née dans une fratrie de douze enfants, Marie-Scholastique Bizien, et épouse de Charles, matelot de deuxième classe devenu second-maître, représente pour elle « la Bretagne incarnée ». «  Ma grand-mère, son costume, sa coiffe, sa langue, ses savoirs multiples, tout en elle parlait donc de l'identité bretonne. » Elle « enseigne que les livres ne sont pas la seule fenêtre sur la vie. » Savante en recettes culinaires, véritable répertoire de proverbes bretons et de chansons tendres ou gaillardes, peu encline à raconter des légendes bretonnes, elle croit cependant au monde des « Anaon », qui se manifestent à celui des vivants. Grâce à elle, la mort est tout, sauf une disparition. « Et puis il y a la langue. » Du temps de son père, on ne parlait qu'en breton mais après sa mort, la grand-mère s'adressera à sa petite-fille en français. Le breton sera réservé aux échanges avec sa fille, pour évoquer la sexualité notamment. Le français parlé avec sa petite-fille n'en garde pas moins les tournures du parler breton, « cette langue vigoureuse, expressive, anthropomorphique »; une langue imagée, concrète, et dont la grammaire est d'une grande liberté.

Et pourtant, ultime paradoxe, elle apprenait à sa petite-fille « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine » car elle « avait beau « être de Lannilis », elle était, elle se savait française. » L'absence de connaissances n'empêche pas l'existence du sentiment d'appartenance à une patrie.

C'est ce personnage haut en couleurs qui inscrit sa fille, « vrai test de résistance à l'Eglise », à l'école laïque. Elle lui permettra plus tard, alors qu'elle est « empêchée de se présenter à l'Ecole normale de Quimper », de passer le concours dans les Côtes-du-Nord, « autant dire à l'étranger » et de devenir une institutrice modèle des « hussards de la République ». Et c'est cette dernière qui, malgré ses réticences, respecte les dernières recommandations de son mari à propos de leur fille : « Ne l'ennuie pas avec nos idées, avait-il dit; plus tard, elle lira et comprendra. » Les « idées », en effet, ma mère s'en tenait elle-même écartée, comme d'une substance maléfique qui avait coûté la vie à son mari; «  L'auteur garde un souvenir ému du « chagrin sauvage » de sa mère, jeune veuve décourageant les amis les plus fidèles, d'autant plus que la règle donnée aux instituteurs de la Laïque était catégorique: « Etre bien avec tout le monde, n'être bien avec personne. » (Cette institutrice, qui faisant un jour visiter avec fierté sa classe à deux bourgeoises, s'entend dire: « Ah, mon dieu, j'aimerais mieux être pute! ») Mais elle tenait à être fidèle à ce qui avait été le cœur de son combat, la défense de la langue bretonne. »

Ainsi, la porte de la bibliothèque paternelle, dont « la Bretagne [...] faisait l'unité » ne fut jamais fermée à la petite fille. La langue orale de sa grand'mère et les livres forgèrent donc son identité bretonne. Cette bibliothèque était d'une grande richesse et pourrait être le vade mecum de celui qui veut découvrir cette terra incognita. Les dictionnaires indispensables de François Vallée et de Roparz Hémon y voisinent avec les histoires de Bretagne d'Aurélien de Courson et d'Arthur de La Borderie, racontant l'humiliation séculaire subie par les Bretons: le lac de boue de Conlie où pourrit l'armée bretonne en 1870, l'année fatidique de 1532 qui signe le glas de l'indépendance bretonne et Du Guesclin, « an Trubard « , le « traître », servant l'armée de Charles V contre Jean IV.

Ces textes exaltent en parallèle les gloires légendaires de Nominoé et d'Erispoé, celle d'Anne de Bretagne, la « petite Brette », la « jolie boiteuse », contrainte d'épouser tour à tour deux rois français, celle encore des anonymes « Bonnets rouges », révoltés contre les impôts royaux sans aucun respect du privilège des provinces.

De célèbres textes y rendent aux Bretons leur mémoire. Ce sont les incontournables: La Légende de la mort d'Anatole Le Braz, Le Foyer breton d'Emile Souvestre, L'Ame bretonne de Charles le Goffic, les Gwerzou de Luzel ou encore Paul Sébillot. Sans oublier le joyau poétique du Barzaz Breiz, admiré par George Sand, tous ces poèmes collectés inlassablement par le vicomte de La Villemarqué.

C'est bien une bibliothèque de militant, celle qui fait sa place à Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne), Stur (Le gouvernail), Kornog (Occident), Seiz Breur et Gwalarn (Vent d'ouest), la grande revue littéraire. Dans ces revues, Mona Ozouf apprend à connaître Tchekhov, Eschyle, Hawthorne, et se rend compte que la langue bretonne excelle à en rendre les subtilités.

Mais la Bretagne c'est aussi un ailleurs proche, celui des Celtes, de l'Ecosse, du Pays de Galles, de la Cornouaille, de l'Irlande. Viennent à la rescousse les Mabinogion, « véritable expression du génie celte », selon Renan, et le Kalewala, oeuvre finnoise auquel le Barzaz n'a rien à envier. L'adolescente découvre la lutte clandestine irlandaise avec Le Dénonciateur de Liam O' Flaherty et l'hostilité viscérale aux Anglais dans Le Baladin de Synge dont les Iles Aran sont l'oeuvre culte. Deux livres marqueront pour toujours la jeune lectrice. D'abord les Contes et récits d'Outre-Manche avec ses personnages inoubliables, l'enfant Taliesin, Luned, Olwen, et bien sûr les héros de La Table ronde, dominés par Merlin et Arthur. Le second ouvrage, de James Stephens, s'intitule Le Pot d'or et raconte la quête d'enfants disparus que recherchent les « Side », des créatures invisibles. Si plus tard Louis Guilloux entreprendra de remettre à leur plus juste place cette « celtitude idéale et amplement fantasmée », il n'empêchera pas la lectrice de rendre hommage aux « grands Bretons, en dépit de leur appartenance indiscutable à la littérature française », les Lamennais, Chateaubriand, Renan, dont la lecture précoce lui laisse « des images plus que des idées ».

Tous ces ouvrages sont des manifestes éclatants contre les « Parisiens » qui ridiculisent la Bretagne, ce Mérimée qui raille une langue qu'on ne peut « parler qu'avec un bâillon dans la bouche » et cette méprisante Mme de Sévigné qui eut le front de dire: « Mea culpa, c'est le seul mot de français qu'ils [les Bretons] sachent. »

C'est contre le stéréotype du « Breton honteux », contre Bécassine chez Mme de Grand Air que s'élèvent les piles d'ouvrages de la bibliothèque paternelle. Mais cette identité bretonne revendiquée  « était un projet encore plus qu'un constat, un avenir davantage qu'un passé. » Complexité d'une attitude que Renan résume ainsi dans ses Souvenirs: « J'aime le passé mais je porte envie à l'avenir. »

Dans ce qu'on peut appeler à bon droit des mémoires, d'autres pages sont passionnnantes et notamment celles qui décrivent les deux écoles, l'école de la France et celle de l'Eglise.
Quand Mona Sohier entre à "la grande école", elle découvre la fin de la solitude et la "merveille" qu'elle représente: "nous rendre pareils". C'est une école "ni urbaine ni vraiment campagnarde, un espace neutre, qui neutralise tout ce que nos vies ont de couleurs particulières". Elle aimera tout de l'école et notamment les maîtresses, même si elle sait déjà lire quand elle entre au cours préparatoire; elle lui procurera "un sentiment de profonde sécurité affective", qui vient sans doute de son "credo central, celui de l'égalité des êtres". Certes, elle éprouvera "une inquiétude fugitive" devant le silence de cette école sur le monde breton de la maison mais à cette abstention des institutrices de Plouha, elle ne veut pas prêter des "raisons lourdement idéologiques". Elle préfère mettre cette attitude sur le compte de leur "indolence", d'une "imperméabilité aux consignes pédagogiques" et d'un "enseignement sans invention". A cette époque, il était évident "qu'à l'école, c'était la France qu'il fallait apprendre". Elle en aimera la grande carte géographique de Vidal-Lablache, les images des châteaux de la Loire, "les deux Jeanne, celle de Rouen et celle de Beauvais". Avec la vision d'une France  "présentée comme une personne [...] et comme un pays qui avait cessé d'être un royaume pour devenir une patrie", elle n'eut jamais le sentiment qu'on lui enseignait une Histoire falsifiée, "c'était seulement une autre histoire, et ni là ni ici je ne demandais d'explications, dans la certitude que rien ne devait relier les deux mondes." Un seul accord pourtant entre les deux, la "Grande Guerre" même si "la maison voit la guerre comme une calamité, un détestable dernier recours, et soupçonne la France , quand une guerre survient, d'y expédier en priorité les paysans bretons".
Sa grand'mère (toujours elle!) se fera la « majestueuse messagère entre l'école du diable et la maison du Bon Dieu ». Alors que l'école publique, c'est « l'égalité sur les bancs », l'église pour la petite fille de la Laïque représente « le lieu de l'inégalité »; dans l'église de Plouha, les « filles des Soeurs » n'occupent-elles pas les bancs de devant tandis que les filles de l'école publique occupent les bancs du fond? Et il en va de même pour les garçons! Quant à l'apprentissage du catéchisme, il est marqué par la récitation « par coeur » et par l'incompréhension totale devant les questions « que le petit livre blanc égrène ». Formalisme d'une « religion froide »qui trouve son point d'orgue dans les séances de confession consistant en une longue « liste acceptable de péchés ». Sous la houlette du père Dagorn qui martelle « avec un fort accent breton: « Celui qui vient au catéchisme sans son catéchisme est comme le chasseur sans son chien», l'approche de la foi se résume à un « enseignement mécanique »dans un lieu « sans douceur ».

Ainsi, entre l'école, l'église et la maison, « les croyances sont désaccordées »: à l'école, on célèbre les gloires que la maison méprise, on fait flotter le drapeau tricolore mais on cache surtout le noir et le blanc; à l'église, on doit prier pour un ciel qui demeure vide; à la maison, il ne faut pas nécessairement applaudir à tout ce qui est niaiseries bretonnantes ou « bretonneries ». Et Mona de se demander: « Où donc était le beau, le bien, le vrai? » Et si « le dernier mot rev[ient] presque toujours à la maison », ce n'est pas sans malaise. Comment s'y retrouver quand l'école, « au nom de l'universel », ignore et humilie le particulier et que la maison, « au nom des richesses du particulier », conteste l'universel mensonger de l'école? Dilemme, paradoxe résolus par un « Et pourtant ». Le dernier mot revient une fois encore à la grand'mère: « La Bretagne vivait à la maison en la personne de ma grand'mère, et pourtant c'était elle qui m'entretenait de la France. »

L'avant-dernier chapitre du livre est consacré à « l'éloignement ». Evocation de la guerre qui demeure un peu lointaine à Plouha, installation à Saint-Brieuc marquée par l'inquiétude de la dispersion familiale, découverte de l'étoile jaune, exécution en 1943 de jeunes lycéens qui ont abattu en gare de Plérin un soldat allemand, souvenir élogieux des professeurs enthousiastes du collège Ernest-Renan, rencontre féconde avec Renée Guilloux, professeur de Mona en troisième, et femme de Louis Guilloux, qui devient pour elle un « indicateur de lectures », éloignement progressif de la « matière de Bretagne ». Puis ce seront l'hypokhâgne de Rennes, la khâgne à Paris, L'Ecole normale supérieure, la tentation du Parti communiste, tout un apprentissage intellectuel et humain qui se conclut, semble-t-il, par la conviction de la « similitude universelle des êtres humains ». Il apparaît alors à l'auteur que « la foi de l'école » l'a « emporté décisivement sur celle de la maison, l'idéologie française sur les attaches bretonnes. »

Dans le dernier chapitre, qui a donné son titre à l'ouvrage, Mona Ozouf élargit son propos et redevient la grande historienne que l'on connaît en brossant un tableau saisissant des affrontements révolutionnaires, le triomphe du jacobinisme à l'origine de « la défaite des particularités ». Elle montre par ailleurs comment plus tard existera chez Jules Ferry « un sentiment aigu de la France profonde » et elle écrit: « [...] le localisme contredit le régionalisme. Plus on multiplie sur le territoire français les différences menues, et moins on peut craindre de les voir s'agréger en groupes menaçants, animés d'une volonté de séparation. L'unité française ne risque pas de s'y dissoudre, mais elle y multiplie et y affermit ses ancrages. » Elle considère que progressivement s'est « poursuivi l'assouplissement du modèle jacobin » imposé de force par la Révolution et que « la République s'est enracinée en prenant appui sur les particularités locales. »

Au terme d'une réflexion particulièrement limpide et pertinente, elle renvoie dos à dos universalistes et communautaristes, en accordant la primauté à la voix de l'individu qui devient « le narrateur de sa vie ». La narration libératrice « fait de la voix « presque mienne » d'une tradition reçue la voix vraiment mienne d'une tradition choisie ». C'est ce choix salutaire et porteur d'espoir qu'adopte l'historienne Mona Ozouf, contrevenant ainsi à la consigne impérative d'objectivité de l'historien, et créant magistralement peut-être un nouveau genre, celui de « l'ego-histoire », comme l'a si justement appelé Alain Finkielkraut.

                                                                                                             Le 08septembre 2009                              

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7 septembre 2009 1 07 /09 /septembre /2009 13:36

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Second Texte inspiré par la photo d'un banc et de trois fauteuils (papierlibre.over-blog.net)

 

Quand OSS 117, avec sa gueule de vieux  beau sur le retour, se pointa au rancart fixé par son mouchard foireux, à l’heure où les rupins ronflent déjà dans leur pieu, il eut les foies. L’espèce de digue ringarde aux carreaux de mosaïque tout foutus était déserte comme un boui-boui sans meufs ; le sable de la plage avait tout l’air des cendres de ceux qu’il avait trucidés, et la flotte avait des couleurs de coke mal blanchie. Au loin, il esgourdait les flons-flons d’une zizique manouche à deux balles.

Louchant vers la Mer morte bien glauque, deux fauteuils déglingués montraient leur verso à un autre tout aussi malade qui se la jouait solo et à un vieux banc tout dégueulasse.

Ca pue l’embrouille, qu’il se dit dans sa caboche d’indic à la petite semaine. Encore un bled pourri ! Ah, quand il reluquait les traîtresses sur la Promenade des Anglais, ça vous avait une autre gueule ! Il avait foutu le camp le temps où des nanas gaulées comme Ursula Andress sortait de la baille avec un mini cache-sexe et un surin à la ceinture ! On pouvait même plus asphyxier les Mata-Hari sous une liquette d’or fin ! Quant à sa caisse d’aristo, ces salauds, ils l' avaient taxée! C’est la crise qu’ils avaient dit…

Ras le bol, qu’il se turlupina tout à trac, en posant son cul sur le banc des lovers. Demain, je raccroche mon pétard et je me carapate dans le Sussex regarder pousser mon green. Le blues s’affala  sur lui comme la Camorra sur le cul-terreux napolitain. Il piqua un petit roupillon.

Le froid macchabée d’un flingue sur sa tronche rasée au coupe-choux le tira des bras de Morphée sans crier gare. Une voix au sale accent de Ruskov postillonna dans un english de cuisine : « Mister Bond, I presume ! »

Le temps d’ouvrir ses mirettes assassines et de guigner sur la balafre de son Sanson, il avait déjà valdingué le grand saut de l’ange dans l’enfer des seconds couteaux.

 

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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 08:05

 


hokusai-rond.jpg


C’était notre « lune de miel » comme on dit

C’était l’amour à Khao Lak

C’était à l’hôtel Theptharo

 

Je suis debout sur la terrasse de notre chambre

Au premier étage

 

Toi assis sur le banc

Sur le carrelage de la piscine

Toi tu me souris dans le soleil

 

Je prends des photos de toi en rafales

De toi mon amour

 

C’est la dernière

 

Tu viens de quitter le banc

Tu viens de me quitter

 

C’est juste avant la vague

 

Je n’aimerai plus jamais

 

La mer

 

Le  04 septembre 2009
Sur la photo d'un banc et de deux chaises devant la mer (papierlibre.over-blog.net)

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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