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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 00:07

  Proust allo ciné

  A l'ombre des jeunes filles en fleur  : à Balbec (Photo Allo-Ciné),  

 

En adaptant A la Recherche du temps perdu, Nina Companeez explique qu’elle a voulu être une « passeuse » et donner l’envie de lire Proust. « Mon but premier est de montrer aux téléspectateurs que Proust n’est pas hermétique, pas intello, pas emmerdant, mais aussi qu’il est un grand auteur comique », explique-t-elle dans le préambule de l’interview qu’elle a accordée à Télérama, n°3185. Au vu des deux épisodes  de son adaptation, il n’est pas certain qu’elle y ait réussi.

Ses choix peuvent en effet surprendre. Ne fait-elle pas l’impasse sur Du côté de chez Swann, livre dont on sait qu’il fut écrit en même temps que Le Temps retrouvé et qu’il permet ainsi de comprendre la cohérence interne de l’œuvre ? De plus, elle élimine quasiment Charles et Odette Swann, couple-clé, et double de celui que formeront le Narrateur et Albertine. Supprimer le premier livre, n’est-ce pas encore supprimer le regard de l’enfant, les flash-back ne suffisant guère à en montrer la portéee, capitale pour la compréhension du projet de Proust ?

La réalisatrice concentre sa focale sur Albertine Simonet et son adaptation devient essentiellement l’histoire d’une jalousie. Mais alors, pourquoi ne pas avoir changé le titre, car ici l’adaptation ne nous propose que des morceaux choisis de La Recherche. Ce faisant, elle s’appesantit beaucoup sur l’homosexualité des personnages, réduisant ainsi l’œuvre à un récit d’homosexualité, ce qui est nécessairement réducteur pour un roman qui cherche à décrypter le réel dans sa totalité. Les cris poussés par Charlus et Jupien  après « le vol du bourdon » sont caricaturaux, de même que la scène de flagellation du baron et les ébats dénudés des jeunes filles en fleur. Si le voyeurisme est bien une composante de l’ouvrage, l'image, elle, frise là parfois le mauvais goût.

On regrettera sans doute aussi la discrétion avec laquelle Nina Companeez évoque les artistes de l’œuvre. Celle-ci étant au premier chef une réflexion sur l’art, on aurait souhaité que Elstir, Bergotte et Vinteuil soient plus présents, eux qui président à l’initiation du Narrateur. Ce sont bien eux en effet qui offrent au Narrateur des points de repère, des techniques à utiliser, des formes à reprendre dans la gestation de son métier d'écrivain. Quant au personnage de Françoise, vivant réceptacle de la vie de la  langue, il apparaît bien édulcoré avec une comédienne qui s’essaie à prendre un accent (normand ?), mais ne nous en restitue guère la puissance et la fantaisie.

Le "Bal des têtes" de la dernière partie et son ambiance funèbre, passage-clé s’il en est, déçoit aussi à cause d’un vieillissement inégal des personnages. Enfin, le mécanisme de la mémoire involontaire, déclenché par la serviette de toilette ou par la madeleine, est-il perceptible pour un téléspectateur non-initié ?

Le principal reproche, pourtant, concerne le Narrateur. Outre l’erreur commune de lui donner une apparence qui voudrait le faire ressembler à l’auteur, Marcel Proust, Nina Companeez en fait une sorte de grand dégingandé (« Micha me fait penser à Jacques Tati avec sa grande carcasse », dit Nina Companeez !), dont l’allure et la voix efféminées ne servent guère le propos de Proust. Certes, la voix off permet d’instaurer la différence entre héros et le Narrateur : celui-ci vit de croyances ; celui-là détient un pouvoir absolu. Mais il ne suffit pas de le revêtir d’un manteau à col de fourrure, semblable à celui que portait Proust, pour nous le rendre crédible. Comme l’écrit Jean-Yves Tadié, le jeu de Mischa Lescot, qui semble avoir des vapeurs à tout moment, ne rend absolument pas compte de ce porte-parole d’un « héros viril de la pensée ».

Mais je voudrais atténuer la sévérité de ce  jugement, pour une réalisatrice qui connaît à fond ce "roman-monde". La mise en scène de Nina Companeez signifie clairement que le Narrateur est bien celui qui voit. Et l’on comprend que toute recréation provient de son expérience et de sa sensation. L’emploi de la voix off paraît ici pertinent et révèle à propos ce que Benvéniste nomme « sa subjectivité dans le langage ».  L’ensemble, sans être exhaustif, rend bien compte des thèmes de cette œuvre gigantesque : angoisse amoureuse, jalousie, rupture, deuil, homosexualité, mondanité, snobisme, voyages…

Le casting apparaît judicieux et les comédiens se sont emparés de leurs personnages avec une belle ardeur. Didier Sandre incarne un Charlus convaincant, voire émouvant, qui m’a fait penser parfois à Dirk Bogarde dans Mort à Venise. Et si je m’imaginais Oriane de Guermantes, interprétée par Valentine Varela, un peu moins en chair et plus aristocratique, je reconnais que Dominique Blanc, à la diction impeccable, campe une Patronne des plus crédibles. Quant à Caroline Tillet, qui joue Albertine, elle séduit par son côté insaisissable, tout fait de candeur et de rouerie. J’ai beaucoup aimé encore Catherine Samie qui prête son fin visage et ses gestes pleins de douceur à la grand-mère du Narrateur.

Nina Companeez a par ailleurs un don certain pour créer des atmosphères et celle des soirées mondaines particulièrement. J’ai aimé la réception chez Madame Verdurin, quand Morel est au violon et Charlus au piano (Les morceaux musicaux sont excellemment choisis). Les costumes somptueux, les décors superbes, notamment ceux de l’hôtel de Béhague, un des plus beaux hôtels particuliers de Paris, le raffinement des détails, confèrent à ce téléfilm le charme désuet de la Belle Epoque.

Pour conclure, on pourrait dire que Nina Companeez n’a pas démérité. On regrettera qu’elle n’ait pas bénéficié d’un financement plus important qui lui aurait permis d’adapter les sept volumes de La Recherche. Mais on ne peut qu’être d’accord avec Vincent Ferré qui écrit que « désarticuler cette œuvre au sein de scènes très structurées fait courir le risque d’altérer radicalement leur sens ». Ceux qui connaissent Proust resteront sur leur faim ; quant à ceux qui ne l’ont pas lu, même s’ils ne se sont pas ennuyés, je doute qu’ils se soient retrouvés dans les méandres des relations entre tous les personnages.

Ils sont sans doute bien plus heureux ceux qui ont pu écouter Jean-Laurent Cochet dire La Recherche à la salle Gaveau, pendant une vingtaine d’heures, l’avant-dernier week-end de janvier. Car une succession d'image choisies ne pourra jamais rendre le déroulé, le mouvement et le mystère de la phrase de Proust, où se dit magiquement la métamorphose du monde par l’Art. « Au cinéma », dit encore Vincent Ferré, « le temps est introuvable ».

 

Sources :

« Proust est un auteur comique », Interview de Nina Companeez, Télérama, n°3185.

Le Magazine littéraire, n°496, « Au cinéma, un temps introuvable », Vincent Ferré.

Article « Proust », Dictionnaire des Littératures de Langue française, Beaumarchais, Couty, Rey.

 

 

 

 

 

 

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commentaires

N
je partage entièrement votre avis sur la difficulté d'une telle entreprise, résumer "la recherche" est un défi qu'il ne me semble guère possible à relever
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C


Merci de votre passage. Un défi auquel on ne cessera pourtant de s'attaquer !



H

Je n'ai pour ma part vu que le premier épisode de cette adaptation, qui je dois dire m'a un peu déçue par rapport aux autres films de Companeez. Si j'y retrouve la lumière qui baigne tous ses
précédents films, on "entre" nettement moins dans l'oeuvre, et en effet le côté sexe est un peu trop poussé, et réducteur. J'ai malgré tout suivi de bout en bout sans m'ennuyer une "peinture
d'époque" très réussie. Un petit peu dans le même monde, j'avais aimé et sans doute préféré cette "fantaisie" autour des tableaux de Renoir et de Toulouse Lautrec
Amitiés


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C


C'est vrai que Les Dames de la côte demeurent aussi dans mon souvenir comme une grande réussite de Nina Companeez. J'ai par ailleurs en mémoire le téléfilm sur son aïeule russe, et dans
lequel Anouk Grimberg campait une femme à la personnalité très moderne. Merci, Hauteclaire, de votre commentaire.



L

Je suis d'accord avec toutes tes remarques (sauf le fait que le Temps Retrrouvé a été écrit en même temps que Du côté de chez Swann, ce qui est un peu rapide!). Je ne comprends absolument pas
l'impasse sur le 1er opus et je pense aussi qu'il aurait été intéressant de consacrer un épisode de 90 mn par tome. Par ailleurs, le côté sexe est effectivement un peu excessif (mais il faut bien
attirer le chaland!) et que certains épisodes clés sont traités "à la va-vite". Il est vrai que tout cela n'est pas aisé et que par bien des aspects cette expérience d'adaptation est plutôt
réussi.
Merci en tous cas pour cet article


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C


Merci  de votre commentaire, Lecteur-sur-le-net. En ce qui concerne la genèse de La Recherche, quand Proust la commence en 1907, il a déjà le plan de ce qu'il conçoit "comme une
cathédrale". Le dernier chapitre du Temps retrouvé sera écrit après le premier chapitre du premier volume. Le thème de la mémoire involontaire  est présent avec tous ses échos dans
les deux tomes. Mon raccourci était trop peu nuancé !



A

On peut regretter que chaque livre n'ait pas fait l'objet d'un film. Ne connaissant pas cette oeuvre, je suis contente d'en avoir eu un aperçu. Cela donne envie de la lire. Les réalisations de Nina
Campaneez montrent suffisamment la société dans laquelle évolue le narrateur pour saisir approximativement, il est vrai, ce qu'a voulu décrire Proust.Je préfère que ces films existent plutôt que
non.Merci pour cette étude minutieuse.


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C


Tant mieux, Alice, si pour toi ce film est une incitation à lire Proust. Je pense cependant que la lecture doit toujours être première et que l'image est réductrice. On ne peut cependant nier le
fait que Nina Companeez, qui a lu Proust à dix-sept ans, ait vraiment voulu lui rendre hommage avec son téléfilm. On y sent l'amour du réalisateur pour ses personnages. Il paraît
que les comédiens ont travaillé la diction avec un spécialiste de Proust extrêmement exigeant. Cela se sent !



N

Je ne sais si le film de Nina Companeez donnera envie de lire Proust, mais elle me donne envie de le relire. J'ai lu "La recherche" il y a bien longtemps, y suis revenue en partie plus tard,
ensorcelée par le texte et en même temps sans bien le comprendre. Maintenant pas mal de choses se sont éclairées, grâce au film, aussi avec l'émission "Les nouveaux chemins de la connaissance" sur
F.Culture, consacrée à Proust.
J'ai beaucoup aimé les comédiens , décors et costumes.


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C


Merci, Nounedeb, de votre commentaire qui nous dit votre amour de Proust. Pour ma part, j'ai lu La Recherche à quinze ans, dans un vieux fauteuil de cuir, et dans une édition de
bibliophile que possédait mon père. Elle était superbement illustrée et ce sont ces images-là, celles de l'adolescence, que j'ai gardées en mémoire.



D

C'est certainement la meilleur des adaptations pour un livre inadaptable ! je partage plusieurs de vos points de vue avec quelques variantes
Proust en film c'est impossible un "livre-monde" un livre-temps" ne peut se réduire à des images mais ...
peut être créer l'envie de lire au spectateur ?
J'ai aimé aussi certains des personnages : marcel c'est un parti pris qui ne m'a pas franchement gêné, j'ai aimé D Blanc et la Duchesse de Guermantes, et aussi Saint Loup, Swann trop peu présent.
¨
Quand aux scènes évoquées elles vont pour moi du ridicule pour sodome par exemple, à quelques éclairs superbes comme la scène finale du jardin de Combray, du soir d'été où retenti la la clochette
du jardin et où maman ne viendra pas

j'ai eu un plaisir infini à écouter "du côté de chez Swann" lu par André Dussolier , je vous le recommande !


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C


Merci, Dominique, de votre opinion qui n'est guère éloignée de la mienne. Si vous aimez Dussolier, j'ai quant à moi un faible pour le spectacle, Du côté de Chez Proust, dans lequel
Jacques Seyrès (Molière 2006) est mis en scène par Jean-Luc Tardieu.



L

J'espérais que cela me donnerait envie de lire Proust... j'avoue que j'ai renoncé rapidement à regarder le film à cause de la voix du narrateur, qui m'est apparu comme un personnage exaspérant.
Peut-être faudra-t-il que j'ouvre enfin le livre pour me faire une meilleure idée...


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C


Je suis d'accord avec vous, Lili-Norlane. Il est vraiment dommage que l'adaptation vous détourne de la lecture de l'oeuvre. Ouvrez La Recherche, vous ne pourrez plus la
refermer !



C

Bonne journée Catherine , vraiment un beau film ! , merçi pour ton article ..


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C


Je comprends que tu l'as aimé avec moins de réticences que moi !



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