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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 08:00


 Gustav Fjaestad

Soir d'hiver au bord d'une rivière, 1907, Gustav Fjaestad

 

Cette semaine, le thème du Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots, Hiver, me donne l’occasion d’évoquer le prix Nobel de Littérature 2011, le Suédois Tomas Tranströmer. Joseph Brodsky le considère comme un « poète de première importance, d’une incroyable intelligence ». Il reconnaît en lui un des maîtres de la métaphore et le poème que j’ai choisi illustre cette « union  inattendue de la vision élargie et de l’exactitude sensorielle », telle que la définit Kjell Espmark. Ce poème s’intitule : « La paix règne dans l’étrave bouillonnante », titre surprenant pour  un texte consacré à l’hiver.

 

Un matin d’hiver, je sentis combien cette terre

avance en roulant. Un souffle d’air

venu des tréfonds crépitait

aux murs de la maison.

 

Baignée par le mouvement : la tente du silence.

Et le gouvernail secret d’une nuée d’oiseaux migrateurs.

Le trémolo des instruments

cachés montait

 

de l’ombre de l’hiver. Comme lorsque nous voici

sous le grand tilleul de l’été, avec le vrombissement

de dizaine de milliers

d’ailes d’insectes au-dessus de nous.

 

17 poèmes, 17 Dikter, 1954,

in Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004, Poésie/Gallimard

 

A la lecture de ce poème on perçoit le grand écart des saisons dans ce pays nordique qu’est la Suède. On y découvre surtout un poète déchiffreur de la nature et de ses vibrations, un poète à l’écoute de son infinie complexité. On sent l’activité profonde venue des « tréfonds » et la rotondité de la terre qui « roule », l’air devient feu (il « crépite »), la musique de la nature s’élève et « monte », tout est bourdonnement secret avec « le vrombissement » des ailes des insectes estivaux. Ces derniers ont d’ailleurs une place capitale dans l’œuvre du poète suédois. On sait qu’on est au cœur d’un pays maritime avec l’image du gouvernail, des oiseaux migrateurs, de l’étrave, l’emploi de l’adjectif « baignée » pour qualifier la terre. Si tout est mouvement, en même temps tout est « paix » et « silence ». La dernière strophe culmine avec l’antithèse entre « l’ombre de l’hiver » et la verticalité solaire de l’été symbolisé par le tilleul.

Le poète nous communique ainsi sa sensation intérieure et nous contraint à accepter l’envers de la réalité, ces « possibilités inaccessibles », essence même de la poésie pour Georges Bataille. Quant à Renaud Ego, il se demande si ce n’est pas la grande et calme neige suédoise qui a fait accéder Tranströmer  à l’illumination poétique.

 transtörmer

Sources :

Avertissement de Kjell Espmark de l’Académie suédoise,

Postface de Renaud Ego, in Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004, Poésie/ Galliamard

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Fanfan : hiver

 

 

 

 

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 15:07

 An nouveau

A Saint Valéry-sur-Somme, mardi 27 décembre 2011

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Une image de l’an nouveau

Ce fut cette ruelle

Ouverte sur la mer

Comme une bouffée d’air

Entre deux murs

Une petite lumière

Et un bateau

Pour s’en aller

 

Saint-Valéry-sur-Somme, mardi 27 décembre 2011

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Jeanne : l'an nouveau

 

 

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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 21:59

 Martin-Schongauer-Vierge-au-buison-de-roses.jpg

La Vierge au Buisson de roses, Partie centrale du retable sur bois, Martin Schaungauer, 1473,

Eglise des Dominicains, Colmar

 

Il était venu d’Allemagne

Le beau Martin Schongauer

Lui le fils de l’orfèvre

Dont le burin si fin

Traçait les vierges folles

 

Comment se peut-il

Qu’en ses vingt-trois ans

De jeune peinture

Il peignit  si belle

La Vierge parfaite

Au Buisson de Roses

 

Sous le chœur voûté d’ogives

De l’église des Dominicains

L’unique rose sans épines

La rêvante au front haut

Tient son visage incliné

Les deux bras de son enfant

Agrippés à son cou

Ses longs cheveux spiralés

Roulent sur sa robe rouge

Comme ses lèvres closes et souriantes

 

Et deux anges aux ailes noires

A la robe aux reflets bleus

Portent la couronne de gloire

Sertie de pierres précieuses

Tu iras toi aussi me cueillir

Pour ton fils ô très sainte Vierge

 

Assise au gazon vert

Marie écoute à l’infini

Les doux anges musiciens

Le moineau pépiant de modestie

Le chant du rouge-gorge

Qui flambe la passion

 

Au-delà du banc de pierre

Eclate la roseraie

A la rose immaculée unique

Blancheur qui répond

Au tissu clair de l’Enfant pur

Et sur la claie de bois

Rougeoient les roses rouges

Rapportées de croisade

Par Thibaut de Champagne

 

Elle respire l’odorance des lys

Disant  le sacrifice

Et le sang des martyrs

Elle sait les tendres giroflées

Fleurs du crucifié

La puissante pivoine

Rose de Pentecôte

Qui soulage et qui soigne

 

Pour son petit enfant

Au crâne rayonnant

Tenu dans ses doigts ivoirins

Elle aimerait cueillir

Aux plis de son manteau

Les humbles fraises du jardin clos

La nourriture des enfants morts

 

Dimanche 1er janvier 2012, jour de la fête de Marie Mère de Dieu

 

-Martin Schongauer profil statue par Bartholdi 1860

 Profil de Martin Schaungauer, Statue de Bartholdi,

devant le musée Unterlinden à Colmar 

 

 


 

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 10:29

 Ligne-muette-Frederic-Lucien-1960-Porcelaine-et-biscuit.JPG

Ligne muette, Frédérique Lucien, 2010, Porcelaine et biscuit,

Coproduction Manufacture Nationale de Sèvres et Galerie Jean Fournier, Paris

Musée des Beaux-Arts de Dunkerque

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

A tous ceux qui me liront

A voix haute ou à voix basse

A tous ceux qui laisseront

Leurs mots à travers l’espace

Que ma voix multipliée

Par l’écho et par les lèvres

Leur murmure Belle année !

En sourires et en fièvre

 

Pour mes lecteurs, samedi 31 décembre 2011

 

 


 

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 09:44

Etretat-Moi-arche-et-aiguille.JPG 

Etretat, la falaise d'Aval : l'Arche et l'Aiguille

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Je suis allée à Etretat un mercredi d’hiver

Il faisait froid il faisait clair le vent vibrait à mes oreilles

Je suis montée sur la falaise d’Amont dite aussi du Blanc-Trait

Que les vagues ont tranchée par caresse et morsure

Etretat moi falaise d'amont

Etretat, la falaise d'Amont

(Photo ex-libris.over-blog.com)

Là où pousse dru la fétuque grasse et verte inclinée sous le souffle

Là où des oiseaux marins tout noirs et palmés sont suspendus

Là où des mouettes dessinent leur danse maritime

Rythmée par leurs vifs criaillements sans fin

Etretat-moi-mouette.JPG

Mouettes nichant sur la falaise d'Amont à Etretat

(Photo ex-libris.over-blog.com)

Là où des vaches placides et blanches ruminent

Entre le clocher pointu de Notre-Dame de la Garde

Et le triangle blanc de Nungesser et Coli

Audacieux oiseaux qui voulaient traverser l’Atlantique

Etretat-moi-vaches.JPG

Etretat, vaches paissant entre L'Oiseau blanc et le clocher de Notre-Dame de la Garde

(Photo ex-libris.over-blog.com)

A mes pieds vacillants la falaise d’Aval cachant le Trou de l’Homme

L’arcade de silex éléphant et sa trompe aimés de Maupassant

Et l’aiguille élancée obélisque océane

Et les galets anciens roulant sous la chaussure

Etretat-moi-pin.JPG

Etretat, la falaise d'Aval, vue de la falaise d'Amont

Sur la mer et le ciel la craie était vivante

Matière minérale liquide transparente

Que Monet sut saisir plus de cinquante fois

Avec son regard sa main et ses pinceaux

Et surtout son désir

Sur la falaise d'Amont, à Etretat, Mercredi 28 décembre 2011


etretat Monet Plage et falaise d'aval

Plage et falaise d'Aval à Etretat, Claude Monet


 Etretat monet

Voiles à Etretat, Claude Monet

Etretat l'arche monet

L'Arche de la falaise d'Aval à Etretat, Claude Monet

 

 



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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 18:16

Oubli Phare

      Le port de Dunkerque et le phare, vus du Casino

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

La plage est toute grisaille

Mon cœur va la passacaille

Sur la digue longue et grise

Mes souvenirs se déguisent

Je vois les hautes maisons

Aux étages aux pignons

Qui dominent les terrasses

Sur la mer où tout s’efface

J’y cherche sans plus d’espoir

Les lieudits de mon histoire

Oubli façades

Du 96 au 104, Digue de mer

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Je ne reconnais plus rien

Les murs ont été repeints

Les Pingouins Les Caravelles

Etaient-elles aussi belles

Que répondre à Quo Vadis

Tout passé est précipice

Les Algues où je suis née

A été débaptisée

C’était au soixante-deux

Chiffre d’un âge hasardeux

Marie-Jeanne du cent quatre

A perdu son nom de plâtre

De belles ombres y passent

Les miennes déjà s’effacent

oubli plage

La plage de Malo-les-Bains en décembre

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Retrouverais-je un jour

Le goût du Cornet d’Amour

De ses glaces spiralées

A mon enfance en allée

En habit Petit Bateau

Rentrerais-je encore au

Bazar de la Providence

Le magasin d’abondance

Où les filets à crevettes

Voisinaient avec gaufrettes

Souvenirs en coquillage

Carambars de mon jeune âge

oubli-bel-horizon.JPG

Villa Bel Horizon

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

La mer a chassé le sable

Va-et-vient inéluctable

L’on ne pourra plus glisser

Dessus la pente inclinée

Jusqu’au sable qui picote

Les jambes et les menottes 

Les mouettes planent et pleurent

Le phare blanc est trompeur

Loin là-bas là-bas

Dans ses vagues de frimas

Eperdu vers la Belgique

L’oubli siffle sa musique

Digue de mer à Malo-les-Bains, vendredi 23 décembre 2011

 

Oubli fin

La plage de Malo-les-Bains ; au loin, Bray-Dunes et la Belgique

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

 


 

 

 

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 22:25

 MAURICE-Denis-1870-1943-La-nativite-Musee-des-augustins-To.jpg

La Nativité, Maurice Denis (Musée des Augustins, Toulouse)

 

Mon Dieu qui dormez faible entre mes bras,

Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,

J’adore en mes mains et berce étonnée,

La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

 

De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.

Vierge que je suis, en cet humble état,

Quelle joie en fleur de moi serait née ?

Mais Vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

 

Que rendrais-je à vous, moi sur qui tomba

Votre grâce ? Ô Dieu, je souris tout bas

Car j’avais aussi, petite et bornée,

J’avais une grâce et Vous l’ai donnée.

 

De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…

Ta bouche de lait vers mon sein tournée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

 

De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…

Ta main, bouton clos, rose encor gênée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

 

De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour rompre avec eux le pain du repas…

Ta chair au printemps de moi façonnée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

 

De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour sauver le monde… Ô douleur ! là-bas,

Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée,

Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

 

Marie Noël, Le Rosaire des joies 

 

J’aime ce poème de Marie Noël, qui fait parler la Vierge Marie avec la simplicité d’une mère. Celle-ci avoue l’émerveillement devant la naissance et la gratitude d’avoir été choisie pour être la mère de Dieu. Elle donne tout son prix à l’Incarnation en évoquant la bouche consolatrice, la main guérisseuse, la chair qui deviendra Eucharistie, qu’elle-même a façonnées. Enfin, elle dit dans les larmes le mystère de la Rédemption qui doit passer par la mort de son fils. En quelques strophes, tout est accompli.

 

 

 

 

 

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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 18:13

 Noël

Dans la cour de l'immeuble, onze jours avant l'hiver

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Dans l’angle de la cour

Aux profondeurs de puits

Troué par les fenêtres

Père Noël tout rouge

Bonhomme de neige blanc

Sentinelles en plastique

Pour annoncer l’hiver

 

Paris, dimanche 11 décembre 2011

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème : Noël 

 


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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 17:08

 miss harriet 2

Le peintre Léon Chenal (Jérémie Rénier) et Miss Harriet (Laure Killing),

dans l'adaptation de Jacques Rouffio et Philippe Claudel

(Photo Jean Pimentel)

 

Lundi 12 décembre 2011, sur la 5, j’ai revu pour la deuxième fois l’adaptation télévisée de la nouvelle de Maupassant, Miss Harriet, diffusée déjà en 2007, dans la série Chez Maupassant.  Il s’agit de « vingt-quatre récits réalistes, normands et parisiens, destinés à un large public », ainsi que le précise Noëlle Benhamou. Le scénariste en est l’écrivain Philippe Claudel (réalisateur des films Les Ames grises, Il y a longtemps que je t’aime, Tous les soleils) et le metteur en scène Jacques Rouffio (Sept morts sur ordonnance, L’Orchestre rouge, La passante du Sans-Souci…). Il me semble que cette adaptation est une des meilleures de la série, tant par la manière dont elle est filmée que par sa fidélité aux intentions de l’auteur.

Cette nouvelle, qui donne son titre à un des très nombreux recueils des trois cents nouvelles de Maupassant, fut publiée pour la première fois dans Le Gaulois du 9 juillet 1883, sous une forme complètement différente, reprise par Louis Forestier dans l’édition de La Pléiade. Maupassant hésita longtemps sur le titre entre Miss Butler, Miss Hastings et Miss Harriet. C’est ce dernier titre qui fut retenu pour la parution en 1884 chez Victor Havard, à Paris, de douze récits, parus auparavant dans des revues et des journaux,  entre mai 1883 et avril 1884.

Miss Harriet inspirera une opérette parodique de Maxime Boucheron et Edmond Aubran, à qui Maupassant demandera de changer le titre pour Miss Heylett. Une preuve sans doute que l’écrivain ne souhaitait pas que l’on sourie de cette histoire.

On fera remarquer que, dans cette nouvelle, une grande attention est portée à la description de la nature, chose assez rare dans le roman français pour être signalée. On songe parfois à Tourgueniev. Quant à la dédicataire de l’œuvre (« A Madame…), elle demeure inconnue.

Comme souvent dans les récits du « taureau triste », il s’agit d’un récit enchâssé, placé dans un récit-cadre qui situe l’action dans un break. C’est un procédé très classique que ce récit de voyage, cette anecdote contée pour faire passer le temps. Parti d’Etretat pour aller visiter les ruines de Tancarville, Léon Chenal, un peintre de renom, raconte à ses six compagnons de voyage « le plus lamentable amour de sa vie », à l’origine de son évolution artistique. L’adaptation a transformé le récit encadrant, en le situant dans un salon. Dans la nouvelle, c’est sur les instances de « la petite baronne de Sérennes » qu’il raconte cet amour « grotesque et passionné ». Ici, il le fait sur la demande de la comtesse d’Etrailles, qui l’interroge sur un grand dessin encadré représentant une femme dont le parapluie se retourne dans la tempête. C’est ainsi que le peintre vieillissant (Jean-Claude Dauphin) raconte cette improbable histoire d’amour à ses hôtes.

miss-harriet-réalisme

Chez la mère Lecacheur  (Charlotte Maury-Sentier, à gauche), Léon Chenal (Jérémie Rénier),

Louise (Audrey Beaulieu) debout et Sapeur (Pascal Elso)

(Photo Jean Pimentel)

Alors qu’il était un jeune rupin, âgé de vingt-cinq ans, le narrateur (Jérémie Rénier) avait séjourné dans la ferme-auberge de la mère Lecacheur (Charlotte Maury-Sentier), à Bénouville, entre Yvetot et Etretat. Il y avait rencontré Miss Harriet (Laure Killing), une Anglaise extravagante et exaltée, vivant dans l’admiration et la contemplation de la nature et de son créateur. Ils avaient noué une relation amicale étrange, fondée sur l’amour de la peinture et de la nature. Elle s’était tragiquement terminée par le suicide de la vieille fille dans le puits de la ferme-auberge, au lendemain de l’annonce de son départ par le peintre.

Jacques Rouffio a admirablement rendu les paysages normands du Pays de Caux. Il a su traduire les « impressions » ressenties par le jeune peintre à Etretat. Dans la nouvelle, une des seules où Maupassant traite de la peinture, il est clair que l’écrivain s’identifie au peintre, Léon Chenal, avatar de Corot, Courbet ou encore de Monet, que Maupassant avait vu peindre à Etretat. Maupassant n’était nullement indifférent à la peinture de son temps. En 1869, il avait vu Courbet peindre La Vague, aussi à Etretat. Il racontera vingt ans après ce souvenir : « Dans une grande pièce nue, un gros homme graisseux et sale collait avec un couteau de cuisine des plaques de couleur blanche sur une grande toile nue. » Le téléfilm montre bien comment Léon Chenal arpente la campagne cauchoise, fuyant « toute vision « convenue » de la nature », en quête de sa « palpitation » intime.

courbet la vague

La Vague de Courbet

Il y a dans cette adaptation une parfaite adéquation entre le fond et la forme, car on a bien souvent l’impression de regarder un tableau. Et lorsque Miss Harriet contemple Chenal, en train de peindre en extérieur, d’un regard surplombant, on songe à cette toile de Monet représentant une femme avec une ombrelle blanche. Il en va de même pour la vision des falaises d’Etretat, si souvent peintes par l’artiste impressionniste. Dans « La vie d’un paysagiste », Maupassant ne fait-il pas dire à un  peintre fictif, son porte-parole, qu’il faut « donner aux mots la vie mystérieuse de l’art » ?

Cette démarche picturale est aussi celle d’Agnès Nègre, la créatrice des costumes. Elle explique ainsi son travail : « Pour le costume de Jérémie Rénier, nous sommes partis d’une peinture, Bonjour Monsieur Courbet, représentative de l’allure d’un peintre de la fin du XIX° siècle. Pour Miss Harriet, nous avons choisi une robe en indienne, très anglaise, mettant en lumière les origines et les caractéristiques puritaines du personnage. »

Courbet-Gustave-Bonjour-Monsieur-Courbet.jpg

Bonjour Monsieur Courbet, Gustave Courbet, 1854,

Musée Fabre, Montpellier

Mais en dépit de cette robe sévère qui la ligote, la Miss Harriet de Jacques Rouffio est plus attrayante que la « figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris roulés », dépeinte par le narrateur. Laure Killing promène sur les falaises herbeuses sa silhouette longiligne et élégante. Son jeu traduit bien la valse-hésitation amoureuse de cette « vestale pétrifiée », consumée par l’amour. Elle interprète avec finesse cette sauvagerie foncière, exprimée ainsi par le narrateur : « Elle avait des brusqueries, des impatiences, des nerfs. » Le regard de son beau visage aux traits bien dessinés trahit peu à peu ce « désir exaspéré et impuissant de l’irréalisé et de l’irréalisable ». Evolution particulièrement sensible dans la scène où elle surprend Chenal en train d’embrasser Louise la servante (Audrey Beaulieu) devant le poulailler. L’idylle amoureuse entre la jeune fille et le peintre est d’ailleurs beaucoup plus détaillée dans l’adaptation. Maupassant, quant à lui, est plus économe de moyens et n’évoque que la scène du baiser d’adieu. Dans la nouvelle, Louise s’appelle Céleste.

miss harriet louise

Chenal et Louise (Photo Jean Pimentel)

Dans ce court récit comme dans bien d’autres, Maupassant se montre un analyste incomparable du cœur féminin. C’est avec mille nuances qu’il décrit comment l’amour naît dans un cœur verrouillé par les principes. Ainsi, Chenal, en qui on peut voir son porte-parole, devine au cours d’une promenade que Miss Harriet est tombée amoureuse de  lui : « Tout son pauvre être avait tremblé, vibré, défailli. Je le savais ». Jérémie Rénier incarne avec sensibilité cet « homme épris de sentiments purs » et en même temps « débordé souvent par sa sensualité », ainsi que l’était Maupassant lui-même.

Peut-être que Chenal et Miss Harriet se ressemblent. En effet, alors que les habitants de la ferme-auberge se moquent de Miss Harriet, la traitent d’hérétique et de démoniaque, alors que la mère Lecacheur sourit devant les toiles du jeune artiste, celui-ci  est le seul à voir en la vieille fille une âme singulière sensible à l’art. A cet égard, on peut se demander si le personnage ostracisé de Miss Harriet n’est pas le double féminin de l’artiste, incompris et mal aimé.

Tous deux, d’une certaine manière, sont en dehors des « règles académiques ». Sapeur, l’ancien chasseur d’Afrique (Pascal Elso), ne voit dans le désert qu’une terre aride là où Chenal rêve sur la blondeur des dunes. L’instituteur admire le néo-classicisme d’Ingres alors que Miss Harriet devine en l’art une expansion de l’infini. Chenal et Miss Harriet sont les porte-parole, l’un de l’impressionnisme, l’autre d’un certain romantisme, mouvement qui naquirent en opposition  aux règles conservatrices. Les deux personnages considèrent que le but de l’art est de poursuivre « la vérité inaperçue ». Dans l’incipit de « La vie d’un paysagiste », cette idée est clairement exprimée : « Il faut ouvrir les yeux sur tous ceux qui tentent du nouveau, sur tous ceux qui cherchent à découvrir l’Inaperçu de la Nature […]. »

miss harriett peinture

Miss Harriet et Chenal, en train de peindre

Dans cette adaptation tenue de bout en bout et qui ne tombe jamais dans le pathos ni le grotesque, les éléments réalistes ne sont bien évidemment pas absents : mœurs et mentalités cauchoises,  luttes entre l’Eglise et l’Etat sous la III° République, guerres coloniales. Mais l’écrivain transcende ce réalisme en infléchissant la nouvelle vers l’analyse psychologique d’un amour « grotesque et passionné » qui marquera à jamais le narrateur.

Et s’il ne fallait retenir qu’une image de ce téléfilm sensible, ce serait celle du chaste baiser que le peintre donne à la morte, « sur ces lèvres qui n’en avaient jamais reçu », et alors qu’il vient  de disposer autour de son corps ces fleurs des champs qu’elle avait tant aimées.

Comme dans la nouvelle, l’adaptation de l’histoire de Miss Harriet aurait pu se clore là. Philippe Claudel a rajouté la scène de l’enterrement, un peu trop insistante à mon humble avis, sur le pathétique des faits. Toujours est-il qu’auprès de Miss Harriet, pour la porter en terre, il n’y a que le fossoyeur, le prêtre et Chenal. Avec elle disparaît « le secret d’un amour inavoué, celui d’une « muette et touchante Ophélie égarée sous la figure d’un hareng saur », ainsi que l’a décrite l’écrivain Dominique Fernandez.

 Claude_Monet_-_La_Promenade.jpg

La Promenade, Claude Monet

 

Sources :

Miss Harriet, Maupassant, Préface de Dominique Fernandez, Folio, 1036.

La Magazine littéraire, Octobre 2011, Dossier : Le Mystère Maupassant : Article : « Saisir l’Inaperçu » par Kelly Benoudis Basilio.

 

 

 


 

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 15:13

franchise-postale anne-gayan

Franchise postale (Photo Anne Gayan)

 

Après Détournement de Mémoire, c’est avec Franchise Postale, joué vendredi 09 décembre à la salle Beaurepaire à Saumur, que le Pierrot lunaire qu’est Pierre Richard continue à égrener ses souvenirs. Dans ce one-man show, sous le prétexte de répondre à quelques lettres d’admirateurs un peu fêlés, il nous livre sa philosophie de la vie, toute en humour et en décalage.

Le décor est simplissime : quelques praticables, sur lesquels sont posés des paquets de lettres ficelés et un petit transistor, se détachent sur un fond de ciel bleu, parsemé de légers nuages – qui se transformera en fond sous-marin à l’occasion. Des lettres froissées, à jardin, jonchent le sol. L’ensemble est éclairé à cour par un rideau rouge.

Pendant plus d’une heure, la silhouette élastique et légère du comédien vêtu de gris, sur un tee-shirt décoré de taches de couleurs, déambulera sur la scène. Une agilité physique qui n’a d’égal que l’adresse avec laquelle il joue avec les mots. Son fidèle scénariste et metteur en scène, Christophr Duthuron, lui a en effet concocté un texte qui lui permet d’exercer sa verve burlesque.

Qu’il nous conte ses mésaventures de soixante-huitard attardé (il avait trente-trois ans), rue Soufflot, qu’il nous relate sa rencontre dans un restaurant italien avec un Aznavour dont il teintera l’élégante écharpe de sauce bolognaise, qu’il nous rappelle la malencontreuse coupe de champagne renversée sur la grande Madeleine Renaud au cours d’une de ces soirées mondaines qu’il abhorre,  il demeure inénarrable.

Les souvenirs de sa longue carrière de comédien lui procurent aussi l’occasion de moquer les méthodes psychologisantes des professeurs de théâtre, tentant de lui enseigner comment bien dire La Cigale et la Fourmi. La mise en scène au TNP, par un certain Hermantier, de Jules César est la porte ouverte au désopilant tableau d’un spectacle raté, avec acteurs qui font défaut, comédien expert en chuintements, cercueil qui s’ouvre révélant son sable, parchemin impossible à ouvrir…

Le rideau rouge est encore prétexte à rappeler avec mélancolie les grands anciens, tel Georges Brassens qui proposa à Pierre Richard de faire la première partie de son spectacle. Par la suite, ce dernier et Victor Lanoux allèrent souvent dans les coulisses supporter Georges du regard. Quant au mime Marceau, qui ne fut pas épargné par les maux de dents, il est le héros d’une rencontre ratée entre les deux artistes.

Qu’à cela ne tienne, la mélancolie n’est pas le fort de Pierre Richard et il sait la tenir à distance. Il n’aura de cesse durant tout le spectacle d’empêcher son saxophoniste  (Olivier Defays) de lui jouer des airs jazzy, pleins de spleen. Il ira jusqu’à emboucher une longue corne de montagne pour éviter de l’entendre.

A soixante-seize printemps, le comédien demeure ce grand enfant, toujours à côté de la plaque, toujours enthousiasmé par le moindre bon mot, toujours poète. Baudelaire n’est pas loin : l’albatros, plusieurs fois invoqué, n’est-ce pas un peu Pierre Richard, empêtré dans ses ailes de géant ? Mais rien n’entame sa bonne humeur foncière, sa manière de pratiquer l’humour à propos de tout. Au lieu de respecter une « minute de silence » quand les gens disparaissent, il prône quant à lui la « minute de bordel ». Et de nous faire sourire avec cette pauvre dame, victime d’un accident d’auto… tamponneuse.

Si le texte de Christophe Duthuron se laisse parfois aller à la facilité, si parfois les bons mots sont ceux de l’Almanach Vermot, on ne pourra que remercier Pierre Richard de sa « franchise » décalée et salvatrice. Et qu’applaudir aussi à sa symphonie en – do – mmagée, qu’il joue avec un mirliton d’enfant.

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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