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26 juin 2022 7 26 /06 /juin /2022 18:24

Salammbô par Georges-Antoine Rochegrosse

On connaît l’article de Proust sur Flaubert dans La Nouvelle Revue Française, No 76, 1er janvier 1920 (repris dans le recueil Pastiches et mélanges), publié en réponse à un article dans la même revue d’Albert Thibaudet.  En dépit de certaines réticences, il y affirme son admiration pour l’auteur de Madame Bovary. En voici le début : « Je lis seulement à l’instant (ce qui m’empêche d’entreprendre une étude approfondie) l’article du distingué critique de la Nouvelle Revue Française sur « le Style de Flaubert ». J’ai été stupéfait, je l’avoue, de voir traiter de peu doué pour écrire, un homme qui par l’usage entièrement nouveau et personnel qu’il a fait du passé défini, du passé indéfini, du participe présent, de certains pronoms et de certaines prépositions, a renouvelé presque autant notre vision des choses que Kant, avec ses Catégories, les théories de la Connaissance et de la Réalité du monde extérieur. »

Paul Morand par Jacques-Emile Blanche

On sait aussi que la lecture à voix haute par sa mère de François le Champi était l'un des grands plaisirs de Marcel Proust enfant. C’est ainsi que le 27 juin 1917, il lit à Paul Morand une page de Salammbô qui lui inspire un portrait de la duchesse de Guermantes métamorphosée par la vieillesse, dans Le Temps retrouvé (Marcel Proust, L’écriture et les arts, Chronologie). A la suite de cette visite, Paul Morand écrit : « Passé chez Proust. Il me lit une page de Salammbô. Il rit parce que je déteste Salammbô et que je dis : « C'est du Rochegrosse. » Georges-Antoine Rochegrosse, né le 02 août 1859 à Versailles et mort le 11 juillet 1938 à El Biar (Algérie) est un peintre, décorateur, et illustrateur français. Membre influent de la Société des peintres orientaliste français, il exposera non seulement à Paris, mais aussi au Salon des artistes algériens et présidera le jury de l'Union artistique de l'Afrique du Nord dès 1925, ainsi que le Syndicat professionnel des artistes algériens. C’est sans doute son amour de l’Afrique du Nord qui a fait de lui un des illustrateurs du roman de Flaubert. On notera le mépris de Paul Morand dans son jugement sur Salammbô.

Au chapitre I du roman, "Le Festin", on lit le portrait de la fille d'Hamilcar : "Sa chevelure, poudrée d’un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu’aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entr’ouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d’une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d’or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait."

Salammbô, illustré par Georges-Antoine Rochegrosse

Recherchant les passages de La Recherche qui décrivent la duchesse vieillie dans " le bal des têtes", et comparant les textes, j'ai noté l'insistance sur les bijoux et la mention de la couleur rose pour la bouche de Salammbô et pour la curieuse grosseur sur la joue de la duchesse.  Quant à l'évocation des "écailles d'une murène", elle me fait penser au "vieux poisson sacré" qu'est devenue la duchesse de Guermantes dans le portrait qu'en brosse le Narrateur :

« Alors moi qui depuis mon enfance vivais au jour le jour, ayant reçu d'ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m'aperçus pour la première fois, d'après les métamorphoses qui s'étaient produites dans tous ces gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu'il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même, leur vieillesse me désolait en m'avertissant des approches de la mienne. Celles-ci me furent, du reste, proclamées coup sur coup par des paroles qui à quelques minutes d'intervalle vinrent me frapper comme les trompettes du Jugement. La première fut prononcée par la duchesse de Guermantes ; je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, sans se rendre compte des merveilleux artifices de toilette et d'esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s'incarnait le Génie protecteur de la famille de Guermantes. « Ah ! me dit-elle, quelle joie de vous voir, vous mon plus vieil ami. » […]

Peu à peu pourtant, à force de regarder sa figure hésitante [celle de Mme d’Arpajon], incertaine comme une mémoire infidèle qui ne peut plus retenir les formes d'autrefois, j'arrivai à en retrouver quelque chose en me livrant au petit jeu d'éliminer les carrés, les hexagones que l'âge avait ajoutés à ses joues. D'ailleurs, ce qu'il mêlait à celles des femmes n'était pas toujours seulement des figures géométriques. Dans les joues restées si semblables pourtant de la duchesse de Guermantes et pourtant composites maintenant comme un nougat, je distinguai une trace de vert-de-gris, un petit morceau rose de coquillage concassé ; une grosseur difficile à définir, plus petite qu'une boule de gui et moins transparente qu'une perle de verre [...] »

Si les gens des nouvelles générations tenaient la duchesse de Guermantes pour peu de chose parce qu'elle connaissait des actrices, etc., les dames aujourd'hui vieilles de la famille la considéraient toujours comme un personnage extraordinaire, d'une part parce qu'elles savaient exactement sa naissance, sa primauté héraldique, ses intimités avec ce que Mme de Forcheville eût appelé des royalties, mais encore parce qu'elle dédaignait de venir dans la famille, s'y ennuyait et qu'on savait qu'on n'y pouvait jamais compter sur elle. Ses relations théâtrales et politiques, d'ailleurs mal sues, ne faisaient qu'augmenter sa rareté, donc son prestige. De sorte que, tandis que dans le monde politique et artistique on la tenait pour une créature mal définie, une sorte de défroquée du faubourg Saint-Germain qui fréquente les sous-secrétaires d'État et les étoiles, dans ce même faubourg Saint-Germain, si on donnait une belle soirée, on disait : « Est-ce même la peine d'inviter Oriane ? Elle ne viendra pas. Enfin pour la forme, mais il ne faut pas se faire d'illusions. » Et si, vers 10 heures et demie, dans une toilette éclatante, paraissant, de ses yeux, durs pour elles, mépriser toutes ses cousines, entrait Oriane qui s'arrêtait sur le seuil avec une sorte de majestueux dédain, et si elle restait une heure, c'était une plus grande fête pour la vieille grande dame qui donnait la soirée qu'autrefois, pour un directeur de théâtre, que Sarah Bernhardt, qui avait vaguement promis un concours sur lequel on ne comptait pas, fût venue et eût, avec une complaisance et une simplicité infinies, récité au lieu du morceau promis vingt autres. La présence de cette Oriane, à laquelle les chefs de cabinet parlaient de haut en bas et qui n'en continuait pas moins (l'esprit mène le monde) à chercher à en connaître de plus en plus, venait de classer la soirée de la douairière, où il n'y avait pourtant que des femmes excessivement chic, en dehors et au-dessus de toutes les autres soirées de douairières de la même season (comme aurait dit encore Mme de Forcheville), mais pour lesquelles soirées ne s'était pas dérangée Oriane. […] »

J'ignore si les passages relevés sont les bons ; il me semble cependant qu'ils témoignent bien de l'admiration de Proust pour Flaubert.

 

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4 mai 2022 3 04 /05 /mai /2022 18:18

Loïe Fuller, 1902, Frédérick Glasier.

Avril 1894 (pp. 286 et 287, Proust, L’écriture et les arts) :

Proust voit le spectacle de Loïe Fuller avec la Belle Otero aux Folies-Bergère. Il se rend à l’exposition Marie-Antoinette à la galerie Sedelmeyer qui propose également une exposition de peinture anglaise avec des toiles de Turner : Le Banquet de Guildhall et la Vue de l’hôpital de Greenwich.

On admire au Salon l’Intérieur de Notre-Dame de Paris de Paul Helleu. Ce peintre, patronné par John Singer Sargent et Robert de Montesquiou, sera bientôt lié avec Proust.

Loïe Fuller, nom de scène de Mary Louise Fuller, née à Hinsdale le  22 janvier 1862  et morte à Paris le 02 janvier 1928  à Paris, est une danseuse américaine  et l'une des pionnières de la danse moderne ; elle est célèbre pour les voiles qu'elle faisait tournoyer dans ses chorégraphies de danse serpentine et pour ses talents de metteuse en scène. Le soir du 16 octobre 1891, lors de la création de la pièce Quack Medical Doctor à Holyoke, dans le Massachusetts, vêtue de vêtements blancs, elle improvise de grands mouvements pour interpréter une femme sous hypnose. Le public réagira spontanément en s’écriant « Un papillon !... Une orchidée !... » En effet, ses chorégraphies mettent le progrès technologique au service d’une danse qui exalte la nature à travers des lignes courbes et des mouvements évoquant les fleurs, les papillons, les serpents : enveloppée dans de longs voiles qu’elle agite à l’aide de baguettes et baignée d’une lumière aux teintes changeantes, Loïe Fuller rappelle aux spectateurs que l’homme fait partie de la nature. L’originalité de ses danses est l’un des principaux attraits du cabaret des Folies-Bergère, lieu par excellence de la vie parisienne à la Belle Époque, où Loïe Fuller débute et se produit pendant dix ans.

Loïe Fuller influence aussi les arts décoratifs et la photographie : une riche production de statuettes s’inspire de ses voiles dansants, et les photographes essayent de saisir la magie de son art. Elle expérimente inlassablement les possibilités des effets de lumière et de couleur sur des tissus à la matière et à la consistance différentes : ce travail lui vaut de nombreux brevets, mais sa santé en pâtit, à cause des longues répétitions sous des lumières violentes qui abîment ses yeux. À une époque où les droits des femmes et des homosexuels ne sont pas encore reconnus, Loïe Fuller affiche fièrement ses idées féministes, ainsi que son homosexualité. Entièrement vouée à l’art, elle dépense tout pour poursuivre ses recherches jusqu’à la fin de sa vie ; elle meurt d’une pneumonie en 1928, assistée par Gab Sorère, sa fidèle compagne et collaboratrice depuis 1897.

Ses admirateurs furent nombreux : Rodin, Lautrec, Georges Rodenbach, qui lui consacra plusieurs pages élogieuses, l’astronome Camille Flammarion, les frères Lumière, Hector Guimard et les Curie. Elle monta ainsi un spectacle intitulé La danse du radiumElle fut éclipsée en 1902 par Isadora Duncan, sa compatriote, qu’elle contribua à faire connaître en Europe en 1902 avec la création de sa première compagnie de jeunes danseuses. Elle demeure cependant une référence dans l'histoire de la danse, marquant un point d'articulation entre le music-hall, la performance et la danse moderne. Par ses mouvements amples, sinueux et continus, elle contribua à inaugurer une ère nouvelle.

La Belle Otero

En 1894, Proust pouvait admirer Loïe Fuller dansant aux Folies-Bergère avec la Belle Otero. Agustina Otero Iglesias, dite Caroline Otero, ou encore « La Belle Otero », est une chanteuse et danseuse de cabaret et courtisane célèbre de la Belle Epoque, née en Espagne le 04 novembre 1868 et morte à Nice le 10 avril 1965. En août 1898, Caroline Otero devint « la première star de l'histoire du cinéma » lorsque l'opérateur Félix Mesguich la filma dans un numéro de danse à Saint-Pétersbourg. Amie de Colette, elle entretient une rivalité célèbre avec une autre courtisane espagnole, Liane de Pougy. La liste de ses conquêtes est impressionnante : Edouard VII d'Angleterre, Léopold II de Belgique, le duc de Westminster, le grand-duc Nicolas de Russie, des financiers, des écrivains tels que Gabriele d'Annunzio et Aristide Briand, son amant pendant dix ans. Elle fit tourner bien des têtes et serait à l'origine de plusieurs duels et de six suicides, d'où son surnom de la « sirène des suicides ». Elle fut, avec Liliane de Pougy et Emilienne d’Alençon, l’une des « Trois Grâces » de la Belle Epoque.

Si, dans La Recherche, la danse est un art beaucoup moins mentionné que la peinture et la musique, il n’en demeure pas moins que Proust s’intéressa aux Ballets russes, manifestant ainsi son ouverture d’esprit dans les domaines artistiques et théâtraux. C'est en 1910, lors de leur deuxième « saison » à Paris que Marcel Proust fit la connaissance des Ballets russes. Il fut enthousiasmé par cette troupe, menée par Diaghilev, qui renouvelait l'art de la danse. Non seulement il assista aux représentations de la troupe dans Shéhérazade, Carnaval, Le Festin, Le Prince Igor, Les Sylphides et Giselle, mais il soupa avec les artistes à plusieurs reprises, invité par les mécènes des Ballets russes : la comtesse Greffulhe et Misia. Il fit ainsi la connaissance de Tamara Platonovna Karsavina, la partenaire de Nijinski, qu'il raccompagna dans sa voiture jusqu'à son hôtel et avec qui il eut des échanges qu'elle évoquera dans ses Mémoires. Marcel Proust, fut fasciné par la danseuse, véritable symbole de la modernité et de la virtuosité des Ballets russes. Devant L’Oiseau de feu d'Igor Stravinski, il s’exclamera : « Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. » Dans Sodome et Gomorrhe, il évoque « l'efflorescence prodigieuse » de ces ballets « révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benois, du génie de Stravinski. » (RTP, III, 140).

Vaslav Nijinski

Dans une esquisse du Côté de Guermantes, Proust évoque Nijinski au moment de son entrée en scène dans Le Pavillon d'Armide, « un plaisir fugitif qui naît de l’harmonie instantanée d'un costume, d'une lumière, d'un décor, éléments destinés à changer, avec le mouvement ou même la mimique du danseur » : « Des machinistes faisaient reculer les divers messieurs en veston ou en redingote, amis des artistes, habitués du théâtre, journalistes qui se promenaient sur le plateau. Au milieu de ces hommes du monde qui se saluaient, s'arrêtaient à causer un moment comme à la ville, s'élança un jeune homme portant une toque de velours noir, une jupe cerise, et les bras levés au ciel dans des manches de soie bleue. Sa figure était couverte d'une sorte de poudre de pastel rose comme certains dessins de Watteau ou certains papillons. C'était un célèbre et génial danseur d'une troupe étrangère... Je restais ébloui à suivre des yeux dans l'air les arabesques qu'y traçait sa grâce naturelle, ailée, capricieuse et multicolore. » L'écrivain voit dans ce « plaisir d'une seconde », multiplié tout au long du spectacle, le but même du chorégraphe et du danseur. Et quand la raison déserta le danseur qui sautait si haut, Proust écrivit : « Il regagna d’un vaste essor le pays des songes, ce pays d’où il n’est plus revenu ». Par ailleurs, dans un article intitulé « Bidou, Bergotte, la Berma et les Ballets russes, Une enquête génétique », Nathalie Mauriac Dyer établit un parallèle entre le couple Charlus/Morel et le couple Diaghilev/Nijinski. Certains lecteurs contemporains proches du milieu des Ballets russes auraient entrevu en filigrane de l’exécution de Charlus, nymphe tragique et délaissée par son faune, la figure de Serge de Diaghilev, abandonné en 1914 par Nijinsky.

On rappelle que le 18 mai 1922, "un souper fin eut lieu au Majestic pour fêter la première du ballet Le Renard de Stravinski, interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la sœur de Nijinski. La soirée fut donnée par un couple d'Anglais, Violet et Sydney Schiff, […] organisée aussi par Diaghilev, lui-même invité d'honneur. Parmi les invités, des femmes du monde […]et le demi-monde des émigrés russes […] sans oublier Stravinski et Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes, bref le tout-Paris du moment. Misia Sert, la mécène des Ballets russes, surnommée « Madame Verdurinska » par son amie Gabrielle Chanel, devait certainement être présente. Proust se rendit à cette réception, une des dernières de sa vie, vers deux heures trente du matin, élégamment vêtu." 

Dans La Recherche, on trouve aussi quelques allusions au ballet Giselle, dansé par les Ballets russes en 1910. Le Narrateur évoque un fait relatif à Nijinski, exclu du ballet impérial à cause d’un costume de scène indécent.  L’évocation de Giselle marque aussi le goût du héros pour les fantômes, la vanité de son retour à la vie après la mort de sa grand-mère et le caractère ailé d’Albertine. Et les danseurs russes ont peut-être servis de modèles au défilé des jeunes filles sur la digue de Balbec. (« Proust et les Ballets russes : l’empreinte de Giselle », Francine Goujon, Université Paris-Sorbonne, UFR, Littérature française et comparée).

Outre les Ballets russes, Proust, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, évoque le tango à trois reprises. Ainsi Octave est décrit par le Narrateur comme un bon danseur : « Octave obtenait, au casino, des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui ferait faire s’il le voulait un joli mariage dans ce milieu des « bains de mer » où ce n’est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles épousent leur « danseur ».  Il fait aussi un tableau assez péjoratif des Bloch, de sa famille, de ses coreligionnaires, snobés par « la société des Cambremer, le clan du premier président, ou des grands et petits bourgeois, ou même de simples grainetiers de Paris dont les filles, belles, fières, moqueuses et françaises comme les statues de Reims, n’auraient pas voulu se mêler à cette horde de fillasses mal élevées, poussant le souci des modes de « « bains de mer » jusqu’à toujours avoir l’air de revenir de pêcher la crevette ou d’être en train de danser le tango. » Enfin, pour Charlus, le tango fait partie de l’évolution d’une société qui lui devient étrangère : « Oui, dit-il, je n’ai plus vingt-cinq ans et j’ai déjà vu changer bien des choses autour de moi, je ne reconnais plus ni la société où les barrières sont rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, danse le tango jusque dans ma famille, ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien. »

Charles Sedelmeyer, 1879, Mihaly Muncàcsy

En cette fin d’avril, Proust se rend dans la galerie Sedelmeyer pour voir une exposition dédiée à Marie-Antoinette. Charles Sedelmeyer, né le 30 avril 1837 à Vienne, et mort le 09 août 1925 à Paris, est un marchand d'art, critique d'art et éditeur autrichien, l'un des plus grands collectionneurs et galeristes de la fin XIXe et du début XXe. Dans La Peinture anglaise, Ernest Chesneau décrit ainsi Le Banquet de Guildhall de Joseph Mallord William Turner. « La grande salle de l’hôtel de ville de Londres, tendue de rouge de haut en bas, est incendiée de lumière. D’immenses tables l’occupent dans toute sa profondeur, chargées de candélabres et de mets, entourées par la foule agitée des convives. Au fond un trône et la table d’honneur. Sur les parois latérales, d’immenses tribunes encombrées de spectateurs. Rien ne peut donner une idée de la magie des colorations, de l’intensité de l’effet lumineux, de l’animation folle, de la verve, de la vie, de cette petite toile qui n’a pas cinquante centimètres de hauteur. Turner seul dans l’école anglaise a eu cette puissance extraordinaire […] Il veut et il rend la lumière jusqu’au bord de la toile. » 

Vue de Londres de Greenwich, Turner, 1825

L’autre toile admirée par Proust, la Vue de Londres depuis Greenwich, 1825), est décrite ainsi par Le Metropolitan Museum of Art : « Turner offre ici un panorama sur le Grand Londres vu de Greenwich Park, regardant vers le bas vers l’hôpital naval conçu par Sir Christopher Wren, la Tamise et la ville lointaine. Le premier plan est jonché de cartes et de globes, avec une femme tenant deux plans pour un retraité de la marine avec des lunettes et des béquilles à inspecter – une référence au passé de l’Angleterre. Légèrement derrière, un homme vêtu d’un chapeau haut-de-forme à la mode et de gants jaunes lève les mains pour célébrer le cadeau en plein essor. Enfin, une troisième figure, plus bas sur la colline, regarde à travers un télescope des bateaux à vapeur qui passent devant des voiliers sur la rivière – un indice pour l’avenir. L’aquarelle appartient à un groupe que l’artiste a réalisé vers 1825, consacré à la capitale nationale. L’intention était de reproduire la série sous forme d’estampes, mais le projet n’a jamais été réalisé. »

On sait qu’un des modèles d’Elstir, le peintre de La Recherche, a pu être inspiré par Turner. Gabrielle Townsend, dans « Proust's Imaginary Museum : Reproductions and Reproduction in À la recherche du temps perdu », (Peter Lang, 2008, pp. 87-88), le souligne ainsi : « Mais les descriptions des peintures marines d'Elstir, en particulier Le Port de Carquethuit, doivent une dette particulière à Turner, médiatisée par Ruskin, et dérivées principalement de reproductions. Proust n'a pas vu beaucoup d'œuvres de Turner dans la vraie vie ; il déplore que le Louvre contienne si peu de peintures anglaises. Une œuvre qu'il a vue était un paysage avec une rivière et une baie au loin, dans la collection de Camille Groult, dont Edmond de Goncourt a écrit qu'il conduisait à négliger l'originalité réputée de Monet et des autres. La peinture caractérise le flou caractéristique de Turner des frontières entre la terre, l'eau et le ciel que Proust présente comme la vision d'Elstir… »

Intérieur de Notre-Dame de Paris, Helleu

Enfin, en cette fin d’avril 1894, Proust admire aussi l’Intérieur de Notre-Dame de Paris de Paul-César Helleu un peintre et graveur français, né à Vannes le17 décembre 1859, et mort à Paris le 23 mars 1927. Dessinateur virtuose de la société française et anglo-saxonne, cet artiste peignit aussi des huiles, auxquelles appartient ce tableau, et qui sont méconnues. « Il s’agit de marines, de natures mortes, aux touches impressionnistes et aux couleurs particulières comme le souligne Mallarmé dans ces vers :

Au cinquante-cinq avenue

Bugeaud, ce gracieux Helleu

Peint d’une couleur inconnue

Entre le délice et le bleu. » 

Des liens étroits liens unissaient (1859-1927) Helleu à Marcel Proust. C’est en effet grâce au romancier et à Montesquiou que l’artiste intégra la bonne société parisienne. Dans un article, « Paul-César Helleu et Marcel Proust – leur amitié, d’un personnage de roman jusqu’au lit de mort » – Adrien Gouffray »,  Florian Métral écrit  qu’à l’occasion d’une visite impromptue de l’écrivain au peintre durant l’année 1918 ou 1919, Proust  aurait salué son ami en lui disant : « Bonjour Monsieur Elstir ! »  Selon les dires de Paulette Howard- Johnston, la fille de James Whistler (1834-1903), Elstir serait la contraction des deux noms de Helleu et de Whistler. Par ailleurs, dans le portrait de l’artiste de La Recherche, on peut voir des similitudes avec l’aspect physique d’Helleu : « « Un homme de grande taille, très musclé, aux traits réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur restait fixé avec application dans le vide. »

Proust sur son lit de mort, Helleu
On connaît le portrait émouvant que Helleu fit de son ami sur son lit de mort. Céleste Albaret rapporte en ces termes l’événement : « Ce même dimanche, vers deux heures de l’après-midi, à la demande du professeur Robert Proust, le peintre Helleu, que M. Proust aimait beaucoup et qui, à cette époque, avait dû renoncer à la peinture en raison de sa vue, vint faire une pointe sèche. Il me déclara qu’il allait mettre toute son âme à ce portrait. » Dans Journal d’un collectionneur. Marchand de tableaux, René Gimpel évoque une conversation à propos du portrait de Proust avec Paul-César Helleu, qui lui aurait dit : « Oh ! Comme c’est horrible, mais comme il était beau ! Je l’ai fait mort comme un mort. Il n’avait pas mangé depuis cinq mois, sauf du café au lait. Vous ne pouvez-vous imaginer comme ce peut être beau, le cadavre d’un homme qui n’a pas mangé depuis ce temps-là ; tout l’inutile a fondu. Ah ! il était beau, une belle barbe noire, drue. Son front, à l’ordinaire fuyant, s’était bombé. » Tous ces éléments témoignent de la grande proximité amicale entre Proust et Helleu.
Sources :

Commentaire sur “Proust at the Majestic” - Le mot juste en anglais (le-mot-juste-en-anglais.com)

https://books.google.fr/books?id=rQ0lwQVjBGIC&pg=PA97&lpg=PA97&dq=le+banquet+de+guildhall+turner

« Paul-César Helleu et Marcel Proust – leur amitié, d’un personnage de roman jusqu’au lit de mort » – Adrien Gouffray – Investigatio (hypotheses.org)


 

 

 

 

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21 avril 2022 4 21 /04 /avril /2022 16:48

 

Le pianiste, Edouard Risler

Le 21 avril 1897, concert de Reynaldo Hahn à La Bodinière ; récitation des « Portraits de peintres » de Proust par Marguerite Moreno (p. 289, Proust, L’écriture et les arts).

Le 05 avril 1897, Edouard Risler avait joué les Portraits de peintres de Reynaldo Hahn à la salle Pleyel, dans un concert qui comprend des pièces pour piano de Hahn. On rappelle que Joseph-Edouard Risler, né le 23 février 1873 à Baden-Baden (Grand duché de Bade) et mort le 21 juillet 1929  à Paris, est un musicien qui s'imposa très vite comme l'un des grands pianistes de son temps, ouvert à la musique de son époque comme à l'héritage romantique allemand : les 32 sonates de Beethoven,  l'œuvre intégrale de Chopin ou le Clavier bien tempéré de Bach.  Il a entretenu une correspondance étroite avec son ami le compositeur Reynaldo Hahn qui lui dédiera la mélodie Fleur fanée (1894).

Les Portraits de peintres de Reynaldo Hahn datent de 1894 et ont été inspirés au musicien par son ami Marcel Proust. Ces quatre morceaux devaient figurer dans l'édition de la première œuvre publiée par Proust, Les plaisirs et les jours. On sait qu’il s’agit d’un recueil de poèmes en prose et de nouvelles, publié en 1896 chez Calmann-Lévy avec une préface d'Anatole France. Cet ouvrage compte dix parties, « Portraits de peintres et de musiciens » en composant la sixième partie. Ce sont des tableaux que Proust avait vus au Louvre quand il étudiait au lycée Condorcet. Les quatre poèmes évoquent le peintre paysagiste néerlandais Aelbrecht Cuyp (1620-1691), Paulus Potter, célèbre peintre animalier hollandais (1625-1654), le peintre flamand Anton Van Dyck (1599-1641) et le Français Jean-Antoine Watteau (1684-1721). Ces peintres de styles et de thèmes distincts (Cuyp avec ses peintures de la campagne néerlandaise, Potter et ses peintures d’animaux, les peintures de cour de Van Dyck et les scènes galantes colorées de Watteau) ont inspiré le jeune Proust qui a voulu saisir en poésie le souvenir de ces toiles.

Aelbrecht Cuyp.

L'œuvre d'Albert Cuyp est particulièrement réputée pour le traitement de la lumière des paysages de Hollande, à l'aurore ou au crépuscule, mais également pour son sens de la composition. La toile dont il est question est le Départ pour la promenade à cheval, v.1660-1670.

« Cuyp, soleil déclinant dissous dans l'air limpide  
Qu'un vol de ramier gris trouble comme de l'eau,  
Moiteur d'or, nimbe au front d'un bœuf ou d'un bouleau,
Encens bleu des beaux jours fumant sur le coteau,
Ou marais de clarté stagnant dans le ciel vide.  
Des cavaliers sont prêts, plume rose au chapeau,  
Paume au côté ; l'air vif qui fait rose leur peau,
Enfle légèrement leurs fines boucles blondes,
Et, tentés par les champs ardents, les fraîches ondes  
Sans troubler par leur trot les bœufs dont le troupeau
Rêve dans un brouillard d'or pâle et de repos,  
Ils partent respirer ces minutes profondes. »  

Paulus Potter.

Compatriote de Cuyp, Paulus Potter est connu pour ses peintures d’animaux, sur lesquelles les personnages sont souvent en arrière-plan. Proust dénonce le manque de couleur, le sol nu et décrit un laboureur avec un seau, et la jument résignée qui se lève et attend, rêvant. On pense à la toile intitulée Deux chevaux près d’une auge devant une chaumière, 1649.

« Sombre chagrin des ciels coutumièrement gris,  
Plus tristes d'être bleus aux rares éclaircies,  
Et qui laissent alors sur les plaines transies  
Filtrer les tièdes pleurs d'un soleil incompris ;  
Potter, mélancolique humeur des plaines sombres  
Qui s'étendent sans fin, sans joie et sans couleur,  
Les arbres, le hameau ne répandent pas d'ombres,  
Les maigres jardinets ne portent pas de fleurs.  
Un laboureur tirant des seaux rentre, et, chétive,  
Sa jument résignée, inquiète et rêvant,  
Anxieuse, dressant sa cervelle pensive,  
Hume d'un souffle court le souffle fort du vent. »

Anton Van Dyck.

Dans ce poème, Proust évoque les tableaux de Charles I d’Angleterre et de L’Homme au pourpoint (duc de Richmond), vers 1650. Anton Van Dyck, peintre à la mode, devint le principal peintre de cour à la demande de Charles 1er. L’élégance décontractée de ses œuvres se reflète dans le poème de Proust, qui décrit la beauté des poses de ses modèles. Proust y mentionne le portrait de James Stuart (1612-1655), le premier duc de Richmond, tenant la pomme de la discorde (du Jugement de Paris). Il est lui aussi ce « prince des gestes calmes » dont le regard tranquille rayonne comme le saphir à son cou.

« Douce fierté des cœurs, grâce noble des choses  
Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois,  
Beau langage élevé du maintien et des poses  
Héréditaire orgueil des femmes et des rois !
Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes,  
Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir,  
Dans toute belle main qui sait encore s'ouvrir,  
Sans s'en douter - qu'importe ? -  elle te tend les palmes !
Halte de cavaliers, sous les pins, près des flots
Calmes comme eux - comme eux bien proches des sanglots
Enfants royaux déjà magnifiques et graves,  
Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves,  
Et bijoux en qui pleure -  onde à travers les flammes -  
L'amertume des pleurs, dont sont pleines les âmes  
Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux ;  
Et toi par-dessus tous, promeneur précieux,  
En chemise bleu pâle, une main sur la hanche,  
Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche,  
Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux.  
Debout, mais reposé, dans cet obscur asile,  
Duc de Richmond, ô jeune sage ! - ou charmant fou ?  
Je te reviens toujours : un saphir, à ton cou,  
A des feux aussi doux que ton regard tranquille. »

Antoine Watteau

Le dernier poème évoque le peintre français Jean-Antoine Watteau, qui a également inspiré Debussy et Fauré. Watteau, « maître des sérénités douces et des paradis tendres » (Jules et Edmond de Goncourt), peint une fête galante, L’embarquement pour Cythère (1717). Des pèlerins de l’amour en partance pour l’île d’Aphrodite évoquent l’insouciance et la douceur de vivre des années Régence pour les élites aristocratiques et mondaines. L’amour est dans l’air, mais la mélancolie l’est aussi. C’est peut-être aussi le mystérieux tableau de L’Indifférent (1716), avec son costume bleu, qui est suggéré

« Crépuscule grimant les arbres et les faces,  
Avec son manteau bleu, sous son masque incertain ;  
Poussière de baisers autour de bouches lasses...  
Le vague devient tendre, et le tout près, lointain.
La mascarade, autre lointain mélancolique,  
Fait le geste d'aimer plus faux, triste et charmant.  
Caprice de poète - ou prudence d'amant,  
L'amour ayant besoin d'être orné savamment -
Voici barques, goûters, silences et musique."

Ce recueil, dont le titre fait écho à l’œuvre d’Hésiode, Les Travaux et les Jours, s'inspire décadentisme et notamment du travail du dandy Robert de Montesquiou comme Proust l'a indiqué lui-même. Pour le poème sur le tableau de Cuyp, il a écrit que ces vers, pastichés de ceux de Robert de Montesquiou, « furent écrits avant une classe à Condorcet, en sortant du Louvre où je venais de voir les cavaliers qui ont une plume rose au chapeau. »

Il s'agit du premier ouvrage de Proust, qui cherchera à en éviter la réimpression pendant la rédaction d’ A la recherche du temps perdu. Léon Blum a commenté le livre en ces termes : « Nouvelles mondaines, histoires tendres, vers mélodiques, fragments où la précision du trait s'atténue dans la grâce molle de la phrase, M. Proust a réuni tous les genres et tous les charmes. Aussi les belles dames et les jeunes gens liront avec un plaisir ému un si beau livre. » Proust dira ses poèmes devant Colette qui le gronde de les dire si mal : « Je veux vous dire maintenant combien nous avons trouvé fines vos gloses de peintres l’autre soir. Il ne faut pas les abîmer comme vous le faites en les disant mal » (Corr., I, 385).

Par ailleurs, le prix exorbitant de ce livre attira sur le jeune écrivain de nombreuses critiques dont il se défendit en ces termes : « Hélas c'est ce que tout le monde me dit... et pourtant, une préface de M.  France, quatre francs... de la musique de Reynaldo Hahn, quatre francs... des tableaux de Mme Lemaire, quatre francs... de la prose de moi, un franc... quelques vers de moi, cinquante centimes. Total : seize francs cinquante, ce n'est pas exagéré ? » 

Reynaldo Hahn par Lucie Lambert

Proust et Hahn, qui adapta ses textes en musique se rencontrèrent chez  Madeleine Lemaire, la célèbre aquarelliste, dite l’« impératrice des roses », au printemps 1894, peut-être fin mai. C'est chez cette amie commune, que le musicien composa les pièces pour piano sur les « Portraits de peintres ». Ils travaillèrent sans doute très vite ensemble à une double ekphrasis. A l’origine, l’ekphrasis est une description précise et détaillée avant de voir son sens se restreindre à la description des œuvres d'art. C’est en quelque sorte une mise en abyme de l’œuvre d’art. Ce sont les quatre poèmes, « Albert Cuyp », « Paulus Potter », « Antoine van Dyck » et « Antoine Watteau », accompagnés de quatre partitions de Hahn, qui formeront l’ensemble intitulé Portraits de peintres. « Watteau », poème qui clôt le cycle, est daté « Printemps 1894 ». Dans Retour à Marcel Proust, Benoist-Méchin attribue ces propos à Marcel Proust : « La musique a été une des plus grandes passions de ma vie… Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers toute mon œuvre. » Et Philippe Robichaud, dans « Je rêve sans comprendre » : l’ekphrasis des Portraits de peintres de Marcel Proust et Reynaldo Hahn », commente : « Invitant son amant Reynaldo à composer de la musique pour ses vers qui décrivent des toiles, Proust fait des Portraits de peintres une expérience esthétique qui multiplie les « degrés  d’art ». On pense aux « Phares » de Baudelaire puisque les « Portraits de peintres » effacent les peintres eux-mêmes pour donner toute la primauté à leurs toiles ».

La première audition de ces pièces qui devaient servir d'accompagnement à la récitation des vers de Proust (il faut rappeler la grande mode dont jouissait à cette époque ce genre d'œuvre tout à fait oublié aujourd'hui qu'est l'adaptation symphonique d'un poème) eut lieu chez Madeleine Lemaire, leur dédicataire, le 28 mai 1895, lors d'une réception qui fit grand bruit.  C’est Le Bargy qui y récita les poèmes et Risler interpréta au piano les œuvres de Hahn.

En date du 27 mai 1895, à 9 heures du matin, Proust avait écrit à Robert de Montesquiou à propos de cette première audition :

Cher Monsieur,

Pour préciser du thème qui fut leur occasion, de très belles variations de Hahn, on entendra demain quelques-uns de mes plus mauvais vers dans ce même atelier où on entendit de si beaux, et où de bien beaux encore, Madame Lemaire l'espère et le fait espérer, viendront encore émouvoir vos admirateurs !  Si, parmi toutes les belles musiques qu'il y aura demain, vous pouviez prendre quelque plaisir à constater dans les vers des jeunes gens non seulement l'admiration mais l'imitation, des vôtres, si vous pouviez vous plaire à écouter certains ciels "plus tristes d'être bleus " comme un écho fidèle et affaibli d'augustes mains « plus belles d'être nues », je vous demanderais de venir de bonne heure, car Risler, qui vient exprès de Chartres pour jouer ces Portraits de peintres, doit retourner le soir même au régiment et à 11 heures il sera obligé de nous quitter.                

Votre respectueux et affectueux.

Marcel Proust.

Le compte-rendu de cette soirée, emblématique de la mondanité de cette fin de siècle, parut dans divers journaux dont Le Gaulois : « Hier (28 Mai 1895), chez Mme Madeleine Lemaire après un dîner, réception très sélect : des personnalités du monde artistique, élégant et aristocratique. Soirée musicale des plus brillantes, consacrée aux œuvres du distingué compositeur Reynaldo Hahn. On a entendu et applaudi Mmes Eames-Story [chanteuse], MM. Fugère, et Risler [pianistes], qui surtout ont admirablement fait valoir les belles œuvres que M. Hahn a composées sur des poésies finement ciselées par M. Marcel Proust. Chacun des Portraits de peintres est un petit bijou... Dans l'assistance : Princesse Edmond de Polignac, marquise d’Hervey Saint-Denys, marquise d’Eyragues, née de Montesquiou-Fezensac, Mme Kinen, comtesse du Pont de Gault-Saussine, Mme Louis Stern, comtesse de Saint-Léon, marquise de Saint-Paul, Mme Baignières, Mme Hochon, comtesse de Bois-Landry, comte Robert de Montesquiou, M. de Heredia et ses filles, comte Primoli, M. Anatole France, M. Carolus Duran, Mme Feydeau, M. Marcel Prévost, marquis d’Eyragues, comte Cahen, M. Ephrussi. »

Le 30 mai, Madeleine Lemaire recevra de nouveau pour l’audition des Portraits de peintres de Reynaldo Hahn dont Le Figaro se fera l’écho. Et une nouvelle fois le 02 juin. Le Ménestrel du 02 juin 1895 évoque une « soirée musicale des plus brillantes, consacrée aux œuvres du charmant compositeur Reynaldo Hahn ». Et de citer encore Edmond Clément et « les chœurs qui ont marché avec beaucoup d’ensemble ». Et le 21 juin 1895, on lira encore dans Le Gaulois : « Nous sommes heureux de donner à nos lecteurs la primeur de vers délicats d’un poète charmant, M. Marcel Proust, dont Le Gaulois a déjà publié quelques articles. Ces vers ont été dits l’autre jour chez Madeleine Lemaire, par Melle Bartet sur une très agréable musique de M. Rinaldo Hahn. »

Ce sont donc bien les représentations mondaines et publiques qui seront à l’origine des publications. Ainsi, « Cuyp », « Potter » et « Watteau » seront publiés dans le volume L’année des poètes en 1895 et les quatre poèmes avec les partitions musicales figurent au centre de l’élégant recueil Les Plaisirs et les Jours, publié le 12 juin 1896. Quant à l’édition des Portraits de peintres, elle est de grande qualité. Elle parut en 1896 Au Ménestrel, Heugel & Cie, 1896 en 4 parties dans un volume in-folio. Chacune des quatre pièces de forme Lied est accompagnée d'un portrait du peintre et du poème de Proust. Elles peuvent être jouées seules ou servir d'accompagnement à la récitation des vers. Ces accompagnements musicaux étaient à la mode et appréciés de la société mondaine fin de siècle. Les dédicataires sont nommés : « A Madame Madeleine Lemaire / Reynaldo Hahn / Portraits de peintres / Pièces pour piano / d’après les poésies de Marcel Proust / dédiés à José Maria de Heredia ».

Le 5 avril 1897, Risler joue les Portraits de peintres de Hahn à la salle Pleyel, dans un concert qui comprend des pièces pour piano de Hahn. Le 11 avril 1897, Le Ménestrel évoque les Portraits de peintre de Hahn, « si vrais dans leur recherche de coloris et si modernes de facture ». Et, le 21 avril, dans un concert où sont jouées également des œuvres de Hahn, Melle Marguerite Moreno récitera les « Portraits de peintres » de Proust.

Sources :

Reynaldo Hahn - œuvres musicales - Portraits de peintres (1894) (reynaldo-hahn.net)

Proust - Lettres à Reynaldo Hahn - (reynaldo-hahn.net)

« Portraits de Peintres » de Reynaldo Hahn, inspirés par la poésie de Proust : Interlude

«Je rêve sans comprendre» : l’ekphrasis des Portraits de peintres de Marcel Proust et Reynaldo Hahn in: Sensations proustiennes (brill.com)

Wikipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 avril 2022 5 15 /04 /avril /2022 10:40

 

"L'Enchantement du Vendredi Saint" se trouve à l'acte III du Parsifal de Wagner, si souvent cité dans La Recherche. "Cet air exprime la miséricorde de Dieu et l’éveil de la nature au moment de Pâques". Proust y fait notamment allusion dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs : « Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne, qu’à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de neige […] me rappelassent que l’Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l’on était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d’autres espèces dont j’ignorais les noms et qui m’avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi surchargé d’odeurs authentiques, que le petit raidillon de Tansonville. » 

Dans une lettre à Jacques de Lacretelle, en date du 20 avril 1918, il évoque la sonate de Vinteuil et écrit : "Dans la même soirée, un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu'en parlant de la petite phrase, j'eusse pensé à "l'Enchantement du Vendredi Saint."

Cet épisode de l'opéra wagnérien semble donc jouer un rôle capital dans La Recherche. Le célébrissime passage de la madeleine trempée dans une tasse de tilleul renvoie au héros de Wagner, ainsi que l'écrivain l'explique dans des brouillons du Temps retrouvé.  L’inspiration de cet épisode aurait été ce qu’il appelle "l'illumination à la Parsifal » : « De même que je présenterai comme une illumination à la Parsifal la découverte du Temps retrouvé dans les sensations, cuiller, thé etc." Cette expression semble bien être une allusion au troisième acte de l'opéra, dans lequel le héros « atteint à la compréhension parfaite lors de l'Enchantement du Vendredi Saint". Le critique Jean-Jacques Nattiez y voit une correspondance avec l’illumination "vécue par le Narrateur en écoutant le Septuor», dans Le Temps retrouvé.

Georges de Lauris a raconté un épisode touchant de la vie de Proust : il visitait avec des amis quelque église à Coucy, et ils voulaient voir la plate-forme d’une grande tour. Proust « est monté, malgré ses étouffements et sa fatigue […]. Il montait appuyé au bras de Bertrand de Fénelon qui, pour l’encourager, chantait à mi-voix l’Enchantement du Vendredi Saint. C’était, en effet, un Vendredi Saint, avec les arbres fruitiers en fleurs sous un premier soleil. » (Le monde de Marcel Proust, André Maurois)

Parsifal, 1882

Sources :

 

 

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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 14:17

Le 12 avril 1897, Proust se rend chez le peintre Giovanni Boldini pour admirer le portrait de Montesquiou.

En 1897, Boldini avait été chargé par l'intermédiaire d'une amie commune, Madame Veil-Picard, de faire le portrait du comte Robert de Montesquiou-Fézensac. Ce peintre, dit mondain (il garda secrète toute une partie de son œuvre plus novatrice), ne pouvait qu'être attiré par la personnalité de cet homme de lettres, emblème de l'esthète contemporain et nouvelle incarnation du dandy baudelairien. Né en 1855, ce « poète et dandy insolent » est issu d’une très ancienne famille originaire de Gascogne et aurait inspiré Huysmans pour son personnage de des Esseintes dans A Rebours et Jean Lorrain pour Monsieur de Phocas. Il passe aussi pour avoir été un des modèles du baron de Charlus dans La Recherche, ce qui ne lui plaisait guère.

Montesquiou par Philip Alexius de Lazlo (1905)

Montesquiou fut un des guides de Proust dans la haute société, jouant ainsi dans sa vie un rôle capital. La complexité du style de Proust, par certains aspects, n’apparaît pas étranger à l’écriture de cet esthète dont l’œuvre, dix-huit volumes de poésie, vingt-deux œuvres critiques, deux romans, deux biographies, trois volumes de souvenirs (imprimés après son décès en 1921), fut souvent décriée. Il entretint avec Proust une importante correspondance, qui témoigne de leurs relations cordiales, voire affectueuses. En 1999, Jean-David Jumeau, restitue à Montesquiou la place qui lui revient dans Professeur de beauté, titre d’un des articles que Proust écrivit sur son ami.

Celui que Forain appelait méchamment Grotesquiou suscita l’amitié fidèle de nombreuses femmes du temps qui tenaient salon, de comédiennes et d’artistes célèbres. Il fit aussi connaître la poétesse romantique Marceline Desbordes-Valmore, dont il fit lire les textes par Sarah Bernhardt et Marguerite Moreno. Encore collectionneur et bibliophile, il portait sur la société qui était la sienne un regard acéré et ses critiques littéraires et artistiques présentent un intérêt certain.

Montesquiou par Henri Lucien Doucet (1879)

Le grand amour de sa vie fut Gabriel Yturri, un jeune Argentin, qui devint son secrétaire. Mort en 1905, il sera rejoint par Montesquiou au cimetière des Gonards à Versailles en 1921. Ils reposent ensemble sous « L’ange du silence », provenant du château de Vitry-sur Seine, propriété de Robert de Montesquiou.

Comme il était un ami de proche de Proust, il n’est pas étonnant que celui-ci se soit déplacé pour aller voir son portrait par Boldini, qui était alors, depuis 1872, l’un des peintres mondains parisiens les plus réputés. C’est l’époque où les happy few en vue veulent tous avoir leur portrait, qu’il soit réalisé par le Français Jacques-Emile Blanche, les Américains Sargent ou Whistler, ou encore le Russe Troubetzkoy. Boldini fut sans doute séduit par la personnalité originale de cet aristocrate écrivain et poète, à qui l’on prêtait bien des fantaisies et dont tout un chacun admirait l’élégance.

« Lorsque l’on s’est fait peindre par un peintre célèbre, il ne reste qu’une ressource : ressembler à son portrait » disait le peintre Kees van Dongen. D’après les photos, il semblerait que ce beau portrait soit bien à l’image de son modèle. Dans un article, justement consacré à Boldini, intitulé « Les peintres de la femme », Boldini, Modes, janvier 1901, Montesquiou écrit que « l'art du portrait ne réside pas dans la vérité photographique mais dans le mélange sur la toile de l'identité du peintre et de celle du modèle. » La modernité de la toile résiderait donc dans la ressemblance avec le modèle en même temps que dans un jugement implicite du peintre. L’insistance picturale sur l’attitude affectée de Montesquiou n’implique-t-elle pas une forme de jugement ironique ?

Dans ce tableau présenté au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts en 1897, qui représente Montesquiou avec le visage de profil, il est clair que le modèle ne nous regarde pas, témoignant ainsi d’une morgue aristocratique certaine. Le peintre a choisi un camaïeu de gris (reflets du col, plis des manches, fond du tableau, chaise Louis XVI) pour le costume souple, d’un grand faiseur, et témoin d’une certaine désinvolture, le gilet recouvrant une chemise blanche à coins cassés. Les gants en chevreau, d’un blanc ivoire, prolongent la chemise, mettant en valeur les mains longilignes. L’ensemble est rehaussé par une lavallière noire négligemment nouée, qui répond au noir aile-de-corbeau de la chevelure, de la moustache finement taillée, dite "en guidon", à la française, et de la petite barbe sur le menton.

Montesquiou par Whistler, 1891

Le regard de Montesquiou est posé sur le pommeau bleuté de sa canne, accessoire obligé du dandy. Selon certains commentateurs, la canne qu’il tient de la main droite avec trois doigts prend l'allure d'un sceptre. « Boldini semble ainsi illustrer le vers introductif de l'un des poèmes des Chauves-souris de Montesquiou : « Je suis le souverain des choses transitoires » ». A la faveur d’un duel entre Henri de Régnier et Montesquiou, qui avait été diffamé, le journaliste Louis Marsolleau, décrivit la canne arborée par le comte en cette circonstance comme « une ombre, un souffle, un rien, un fil de vierge, un fantôme de bâton, un spectre de badine ! Quelque chose de si léger, de si mince, de si atténué […] d'un bois si tendrement anémié et si sveltement flexible qu'une tige de pavot en fût venue à bout au lieu d'en être décapitée ».

De Brummell à Wilde, tous les élégants entre 1830 et 1914 s’approprièrent cet accessoire, destiné à la marche ou à la défense, qui constituait alors l’ordinaire d’une tenue masculine bien comprise. La canne, signe de distinction sociale, permet de marcher élégamment en cambrant le haut du corps et confère ainsi une attitude remarquable. Elle est de tous les moments de la journée : « il y a la canne de jour, pour les visites et les affaires, le plus souvent en bois des îles et pourvue d’une crosse d’ivoire, et la canne du soir, ou canne de théâtre, au fût en bois précieux surmonté d’un pommeau en ivoire ou, nec-plus-ultra : en corne de rhinocéros. Les plus élégants optent pour des modèles si fins qu’ils la portent coincée sous le bras. » Dans la toile de Boldoni, la canne symbolise tout l’orgueil aristocratique du comte, son élégance extrême et l’expression de sa supériorité sociale. Et il ne fait pas de doute que Proust dut apprécier le portrait raffiné de son ami.

Autoportrait de Boldini, 1892

Sources :

La canne : désuète ou décalée ? - Dandy Magazine (dandy-magazine.com)

Le Comte Robert de Montesquiou - Giovanni Boldini | Musée d'Orsay (musee-orsay.fr)

Le comte Robert de Montesquiou | Histoire et analyse d'images et œuvres  (histoire-image.org)

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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 15:39

Les frères Bibesco, Emmanuel et Antoine (Pinterest)

Un compte-rendu du Jaloux, comédie d’Antoine Bibesco paraît dans Le Figaro sous la signature du critique Serge Basset ; l’article est écrit par Marcel Proust et corrigé par Bibesco. La pièce sera jouée à partir du 06 octobre, par la troupe de Lugné-Poe, au théâtre de l’Œuvre et à Marigny. (Marcel Proust, L’écriture et les arts, p. 292). Antoine Bibesco se piquait en effet de littérature et il écrivit d’autres pièces, désormais oubliées, La Lutte et Jacques Abran, montée au théâtre Réjane. Ladies all (1930) connut un certain succès à Broadway. Il traduisit encore en français Week-end de Noël Coward et Le Domaine de John Galsworthy.

Hippolyte Gaëtan Chapoton, dit Serge Basset, né le 22 juin 1865 à Grenoble, et mort sur le front britannique  le 29 juin 1917 près de Lens, est un écrivain et journaliste français. Il dirigea  notamment la critique artistique et théâtrale au Figaro.  C’est ainsi que Proust écrit dans sa rubrique et que c’est Serge Basset qui signe.

Le prince Antoine Bibesco, né à Tours le 20 juillet 1878 et mort à Paris le 02 septembre 1951, est un diplomate roumain élevé en France, qui devint, avec son frère Emmanuel, un ami proche de Marcel Proust  à partir de 1901. Ils se rencontrèrent dans le salon de la princesse Hélène, épouse du prince Alexandre Bibesco, qui y réunissait les artistes de l’époque. Proust appelle Antoine Bibesco « un titan formidable et charmant », dont les paroles « distillent un miel délicieux et ne manquent pas, malgré cela, d'un certain aiguillon ». Ils s'étaient liés par un pacte secret : tout se dire de ce qu'ils entendaient sur l'un et l'autre. « Une seule personne me comprend, Antoine Bibesco ! » écrivait Marcel Proust à Anna de Noailles en 1902. Et à son ami lui-même : « Je t'ai toujours considéré comme le plus intelligent des Français. »

Antoine Bibesco et Marcel Proust furent surtout liés pendant la période de rédaction de Jean Santeuil et les débuts de La Recherche mais leur amitié durera jusqu'à la mort de l’écrivain en 1922. En 1928, dans Au bal avec Marcel Proust, Marthe Bibesco, cousine d’Antoine et Emmanuel Bibesco, nous fait pénétrer dans l’intimité de cette relation : « Cet univers, où Emmanuel et Antoine m'ont introduite d'autorité, et presque malgré moi d'abord, avait Paris pour planète et l'art pour soleil. On y gravitait de compagnie ; on y parlait un langage inventé, ce qui réjouissait ma jeunesse, le complot étant un des éléments essentiels des jeux de récréation que je venais à peine de quitter j'avais dix-sept ans. Les « Ocsebib » c'étaient les Bibesco. « Nonelef » désignait l'arrière-petit-neveu du Cygne de Cambrai ; « Lecram » était l'anagramme de Marcel ; « tombeau » de l'invention d'Antoine dont le vocabulaire primait, cela voulait dire profond secret inviolable ; « faire la hyène » c'était violer un tombeau. Connais-tu pas, tombeau, une femme qui s'appelle Louison ? Pour souligner une vérité, on disait « sic », et, s'il fallait insister « sicissime » (Lettre XXIII à Antoine Bibesco).

La princesse Marthe Bibesco, Boldini

On sait aussi qu’Antoine Bibesco rendait souvent visite le soir à Proust, qui vivait reclus dans son appartement, pour lui raconter avec esprit les derniers faits des gens du monde. Marthe Bibesco le confirme : « J'appris d'abord par les lettres la géographie de leur amitié c'était celle d'un petit pays. Dans ce temps-là, Marcel Proust habitait avec ses parents le 45 de la rue de Courcelles, les Bibesco le 69 ; quelques maisons seulement les séparaient ; on n'avait pas même la peine de traverser la rue, de dire Si vous passez devant ma porte. Tous les soirs en revenant du bal, du théâtre, ou d'un dîner en ville, on était sûr de trouver Marcel Proust au logis ; il n'y avait qu'à monter l'escalier, on sonnait deux coups et la féerie commençait. C'était le feu d'artifice dans la mine d'émeraudes ; il savait tout, dira Antoine, et son esprit illuminait ses trésors. »

Antoine Bibesco

En 1912, Proust confia le manuscrit de La Recherche à son ami, qui tenta de le faire publier par André Gide à la Nouvelle Revue Française, mais sans succès comme on le sait. La lettre que lui adresse alors Proust est déjà un manifeste esthétique : « Le style n'est nullement un enjolivement, comme croient certaines personnes, ce n'est même pas une question de technique, c'est comme la couleur chez les peintres, une qualité de vision, une révélation de l'univers particulier que chacun de nous voit et que ne voient pas les autres. »

En 1949, Antoine Bibesco publie ses souvenirs avec Proust sous le titre : Correspondance et conversations. « Mon petit Antoine », Marcel Proust/Antoine Bibesco. Une œuvre publiée à 5300 exemplaires et rééditée tout récemment chez Arfuyen. Dans les lettres de Proust, on perçoit la force de cette amitié : « Si le peu que je sais peut t'intéresser il est à ta disposition mon petit Antoine, dans la même mesure que mon cœur, mes forces, ma vie et le peu d'utilité que je pourrais occasionnellement avoir dans la vie, c'est-à-dire tout entier. J'ai naturellement en t'écrivant la légère émotion qui accompagne inévitablement des assertions si véhémentes et je te serre affectueusement la main. » (Lettre XXIV)

C’est avec Emmanuel Bibesco (1877-1917), l’aîné d’Antoine, que Proust avait voyagé pour visiter les cathédrales gothiques, ce qui témoigne de leur proximité. L’auteur de La Recherche écrivit une lettre à son ami Antoine lors du suicide de son frère, survenu le 22 août 1917 en Angleterre près de Windsor. Les obsèques eurent lieu le 25 août à Londres. La reproduction de la lettre montre que les pages de recto sont écrites dans le sens de la largeur, les pages de verso dans le sens de la longueur, selon la méthode habituelle de Proust. Chaque page manuscrite est numérotée de sa main. (« Une lettre de condoléances de Marcel Proust à Antoine Bibesco », Caroline Szylowicz, Une lettre de condoléances de Marcel Proust à Antoine Bibesco on JSTOR) Proust demeurait ainsi présent auprès de ses amis, même dans le chagrin.

Sources :

Au bal avec Marcel Proust, Princesse Marthe Bibesco

Marcel Proust, L'écriture et les arts

Lettres de Marcel Proust à Antoine Bibesco

Wikipédia

 

 

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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 13:53

Alphonse Darlu vers 1882

Le 27 mars 1895, Marcel Proust est reçu à la licence ès lettres, en philosophie. Il a pris des leçons avec son ancien maître, Alphonse Darlu (1849-1921), dont Robert Dreyfus, Fernand Gregh et Robert Proust parlent en termes élogieux. Le premier, dans ses Souvenirs sur Marcel Proust, écrit qu'il fut un "admirable formateur et animateur de jeunes esprits". Selon le frère de Proust, il avait dans les cours consacrés à la réalité du monde extérieur et à sa subordination à notre pensée créatrice "une forme personnelle et intuitive, une manière d'exposé presque poétique qui plaisait infiniment à Marcel". ("Marcel Proust et son maître de philosophie Alphonse Darlu", article d'Henri Bonnet).

Il fut son professeur au lycée Condorcet en 1888-1889 et exerça une grande influence sur le jeune homme. En effet, il lui fit découvrir Emerson et Carlyle et lire L'imitation de Jésus-Christ, où l'écrivain trouvera des épigraphes pour Les Plaisirs et les Jours. Proust l'en remerciera en écrivant : « Sa parole inspirée, plus sûre de durer qu'un écrit, a, en moi comme en tant d'autres, engendré la pensée. » Alphonse Darlu inspirera le personnage de Monsieur Beulier dans Jean Santeuil. Jean, son élève, dira : « À la place où son maître avait semé un seul mot, Jean, qui le cultivait avec amour, trouvait au bout de quelque temps une idée florissante ! » Dans le célèbre Questionnaire de Proust, l'écrivain donne le nom de son professeur à la question : "Mes héros dans la vie réelle ?" Un bel hommage !

Sources : Marcel Proust, L'écriture et les arts)

Wikipédia

 

 

 

 

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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 13:30

1903, Artiste Réal. Folies Bergère. Walery. Paris.

Le 02 avril 1902, Marcel Proust a assisté à une revue des Folies-Bergère, qu'il a jugée "ineptissime" (Marcel Proust, L'écriture et les arts, p. 291).

Liane de Pougy s'y produisit et serait le modèle d’Odette de Crécy, (Selon Jean Chalon, in Liane de Pougy, Courtisane, princesse et sainte). Quant à Rachel, la maîtresse de Saint-Loup, elle initie sa carrière dans une maison de passe, avant d'y débuter sur les planches.

Un bar aux Folies-Bergère (1881-1882), Edouard Manet

Dans À l'ombre des jeunes filles en fleur, Mme Bontemps parle avec Odette : "Vous, ignorante, s’écriait Mme Bontemps ! Hé bien alors qu’est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces femmes d’Excellences, qui ne savent parler que de chiffons !... Tenez, madame, pas plus tard qu’il y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse de l’Instruction publique. Elle me répond : « Lohengrin ? Ah ! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c’est tordant. » Hé bien ! madame, qu’est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J’avais envie de la gifler."

 

Répétition aux  Folies-Bergère sous la direction d'Edouard Marchand (1893), Henri-Gabriel Ibels

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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 13:11

Suzette Lemaire par Jacques-Emile Blanche

Les 05 et 06 avril 1895, Proust séjourne au château de Segrez, à Saint-Sulpice-de- Favières (Seine-et-Oise), chez Pierre Lavallée avec qui il se rendra au Louvre en mai. Il parle de peinture et de musique avec Suzette Lemaire, fille de Madeleine Lemaire. Reynaldo Hahn était aussi présent. (Marcel Proust, L’écriture et les arts).
Ami proche de Proust entre 1893 et 1900, Pierre Lavallée avait rencontré l’écrivain au lycée Condorcet et s’était lié un peu plus tard avec lui au moment de leurs études communes de droit. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre après le mariage de Pierre Lavallée en 1900. Cependant, ils entretinrent une correspondance entre 1893 et 1912.

Une lettre de Proust à Pierre Lavallée

Suzanne Lemaire, dite Suzette, est la fille de Madeleine Lemaire et elle fut peintre comme sa mère. Il existe un important fonds de lettres de Reynaldo Hahn à la mère et à la fille. On trouve dans les lettres de celle-ci de nombreuses mentions de Proust, surtout dans la période où les deux jeunes gens vivent une relation amoureuse, de 1894 à 1896. Ce sont « deux fils et deux frères » qui écrivent à Madeleine et à Suzette. Leur « nouvelle et indulgente maman » les reçoit à Réveillon et à Dieppe et ils expriment à sa fille leurs « plus fraternels sentiments ». En octobre 1895, le musicien espère que cette « singulière famille », composée de « nous quatre » pourra se réunir à nouveau l’été suivant. Un vœu pieux puisque l’amour de Marcel pour Reynaldo se muera en amitié. (Société des amis de Marcel Proust).

Reynaldo Hahn au piano par Lucie Lambert

Jeanne Magdeleine Coll (devenue Madeleine Lemaire par son mariage avec Casimir Louis Philippe Lemaire) est née en 1845 aux Arcs-sur-Argens. En 1857 elle s’installe à Paris et devient à douze ans l’élève du peintre Chaplain qui lui donne des cours pendant cinq ans. À quinze ans, elle expose pour la première fois au Salon un portrait de sa grand-mère, qui obtient un beau succès. Réfugiée à Dieppe lors de la guerre de 1870, elle se met à peindre des roses, thème qui lui assurera sa notoriété sous le nom d’« impératrice des roses ». Mais André Germain, qui fut l’invité de son salon, n’était pas de cet avis et l'appelait « la massacreuse de roses », tout en la trouvant « laide, disgracieuse et autoritaire. » Il décrit ses réceptions de ces mots : « On étouffait chez elle, dans des soirées pénibles, avec de longs intermèdes musicaux. » Elle est notamment l’inspiratrice de Madame Verdurin. En 1894 et 1895, cette mondaine invita deux fois Marcel Proust dans son château de Réveillon, qui fut le cadre des amours de l’écrivain et de Reynaldo Hahn. Ce séjour inspirera des pages dans Les Plaisirs et les Jours et Jean Santeuil.

Madeleine Lemaire par Nadar

Le château de Segrez

Le château de Réveillon par Suzette Lemaire

Une toile de Madeleine Lemaire

 

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1 janvier 2022 6 01 /01 /janvier /2022 16:08

J’ai achevé en beauté mon année littéraire avec la lecture de Chevreuse de Patrick Modiano, « un roman policier proustien » selon certains critiques. Lors de la remise du Nobel de Littérature en 2014, on se souvient de ce qu’avait dit le secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise, Peter Englund, à la télévision publique suédoise SVT : « Modiano est le Marcel Proust de notre tempsIl s'inscrit dans la tradition de Marcel Proust, mais il le fait vraiment à sa manière. Ce n'est pas quelqu'un qui croque dans une madeleine et tout revient à sa mémoire. » L’auteur de 69 ans avait été choisi pour « cet art de la mémoire avec lequel il a fait surgir les destinées les plus insaisissables et découvrir le monde vécu sous l'Occupation de la France par l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale ». C’est en ces termes que l'Académie suédoise justifiait son choix dans un communiqué en français. 

Dès les premiers textes de Modiano, on décèle en effet l’influence de Marcel Proust, notamment dans La Place de l'Etoile. Dans son article (paru dans la revue bilingue « Marcel Proust aujourd'hui » n°3, 2005, pp 11-32), « Pastiches de Proust : La Place de l’étoile de Patrick Modiano », Annelies Schulte Nordholt écrit : « Par le pastiche, Modiano paie son tribut au grand maître mais en même temps, il tente de l’exorciser. Par le biais de son protagoniste Shlemilovitch, Modiano s’assimile à Proust comme le Juif snob d’abord, comme le Juif de la diaspora ensuite, pour découvrir que les deux positions sont devenues intenables aujourd’hui. Ainsi, il ouvre la voie vers un rapport plus harmonieux avec Proust. Dans les nombreux romans qui suivront, on ne retrouvera ni le style ni la position de Proust, mais la thématique proustienne du temps, de la mémoire et de l’oubli persistera à occuper une place prépondérante. » Et François Busnel de préciser à propos de Chevreuse : « Peut-être Modiano n’a-t-il jamais été aussi proche de Proust : non pour le phrasé, mais dans cette façon si particulière de raconter – de retrouver – son temps perdu. »

Dans toute l’œuvre de Patrice Modiano, on suit un auteur en quête d’un passé flou, et particulièrement de son enfance et de son adolescence, qui n’a de cesse de se raccrocher à des bribes de souvenirs. Tels Proust et Virginia Woolf qui ont montré comment l’inconscient « ignore le temps », l’auteur superpose différents moments ou époques, « comme s’il y avait dans le temps des séries différentes et parallèles ». Cette approche se retrouve dans Chevreuse où le personnage principal, Jean Bosmans (déjà présent dans L’Horizon), se remémore trois périodes de sa vie : « Mais si quinze ans lui semblaient à l’époque une période trop longue pour que les souvenirs d’enfance ne soient pas définitivement brouillés, que pouvait-il dire aujourd’hui ? Près de cinquante ans s’étaient écoulés depuis ce trajet en voiture avec Camille et Martine Hayward à travers la vallée de Chevreuse jusqu’à la maison de la rue du Docteur-Kurzenne. Oui, près de cinquante ans depuis le premier après-midi qu’il avait passé avec Kim dans le salon de l’appartement d’Auteuil, et où il avait croisé le docteur Rouveix – c’était bien lui -, cet après-midi d’un printemps précoce dont il aurait bien voulu savoir l’année exacte. Printemps de soixante-quatre ou de soixante-cinq ? (p. 53). Comme dans La Recherche, trois périodes de vie s’entremêlent (enfance, adolescence, âge adulte) et Bosmans cherche avec peine à s’y retrouver. On lit ailleurs : « Il était impossible à Bosmans, après plus de cinquante ans, d’établir la chronologie précise de ces deux événements du passé : la traversée de la vallée de Chevreuse qu’il avait faite en voiture avec Camille et Martine Hayward et qui s’était achevée devant la maison de la rue du Docteur-Kurzenne, et la visite de l’hôtel Chatham où Camille et lui s’étaient retrouvés dans le bureau de Guy Vincent. » (p.73).

Dans un article « Modiano, émule de Proust », Anne-Marie Baron, appelle ce palimpseste du temps « le mille-feuilles du temps vécu » et précise : « Là où Proust guette les sensations fugitives qui lui restitueront les délices du bonheur familial perdu, Modiano cherche à combler le vide d’un passé sans affection par une recherche des moindres traces de l’amour perdu ou plutôt jamais connu. Il est en quête perpétuelle de souvenirs profondément enfouis et à peine perceptibles, comme « un rai de lumière que l’on distingue à peine sous une porte close et qui vous signale la présence de quelqu’un. » Ce passé intime, cette « vie privée », Modiano tente désespérément de la revivre par une écriture blanche et répétitive, simple et raffinée, qui n’a pas son pareil pour explorer comme à tâtons les couches différentes du passé, selon les temps des verbes, les coïncidences de dates, le fouillis des souvenirs retrouvés par hasard. » Bosmans se souvient de ses leçons de philosophie : « Son professeur de philosophie lui avait confié jadis que les différentes périodes d’une vie – enfance, adolescence, âge mûr, vieillesse – correspondent aussi à plusieurs morts successives. De même pour les éclats de souvenirs qu’il tâchait de noter le plus vite possible : quelques images d’une période de sa vie qu’il voyait défiler en accéléré avant qu’elles ne disparaissent définitivement dans l’oubli. (p. 14). Car ce qui obsède Modiano, c’est cette mer de l’oubli qui recouvre tout.

« Bosmans s’était souvenu qu’un mot, Chevreuse, revenait dans la conversation », tel est l’incipit de ce roman « climatique » (François Busnel) aux multiples connotations. Ainsi, dans la vallée de Chevreuse, est situé le château de Breteuil (1600), de style Louis XIII, en brique et en pierre. Les Breteuil ont leur avenue à Paris, et certains ancêtres ont été ministre, secrétaire d’État ou grand commis sous l’Ancien Régime. On sait que Henri, le grand-père de l’actuel propriétaire, servit de modèle à Marcel Proust pour le marquis Hannibal de Bréauté-Consalvi, surnommé  « Babal » dans La Recherche. Par ailleurs, Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, qui avait épousé en premières noces M. de Luynes, apparaît deux fois dans Du côté de Guermantes et une fois dans Sodome et Gomorrhe. On lit encore : « Il y avait bien la duchesse de Chevreuse, qui figurait dans les Mémoires du cardinal de Retz, longtemps l’un de ses livres de chevet. » (P. 15). Proust (qui préférait les Mémoires de Saint-Simon quant à lui) n’est donc pas absent de ce paysage rêvé par Modiano. Rêvé et réaliste en même temps puisque l’auteur y vécut réellement dans son enfance solitaire. On sait encore qu’Auteuil, lieu de prédilection dans l’œuvre de Modiano, fut avant 1900 un endroit privilégié pour la famille Proust au 96, rue de la Fontaine d’Auteuil. Le titre, bref et euphonique, est particulièrement bien choisi et possède un grand pouvoir de séduction.

Chez Proust, la mémoire involontaire se révèle à la faveur d’événements anodins : la dégustation d’une madeleine trempée dans du tilleul, la sensation d’une serviette rêche contre la joue du Narrateur, le choc d’une petite cuiller contre un verre, le heurt du pied contre un pavé mal équarri. Chez Modiano, ce sont souvent de menus objets qui déclenchent le souvenir : un vieil exemplaire à jaquette blanche de la Pléiade des Mémoires du cardinal de Retz, un briquet parfumé en argent à longue flamme, un agenda de cuir vert, des pilules roses, une boussole, une montre à multiples cadrans. Les deux derniers objets apparaissent particulièrement symboliques : Bosmans a besoin d’une boussole pour retrouver les traces de son passé et la montre à multiples cadrans témoigne de la superposition des temps. Il y a chez Modiano une épaisseur du temps où la mémoire est enfouie : « J’ai toujours pensé que le passé, ou le temps qui s’écoule, est une masse d’oubli où ressurgissent quelques petites bribes. Ce qui occupe la mémoire, c’est un nuage d’oubli. Evidemment, il y a de temps en temps des petites bribes, des éclats qui remontent à la surface mais la principale matière, c’est quand même l’oubli. » Ces éclats de souvenirs peuvent être des objets, la sonorité d’un nom ou des lieux précis. Même s’il se tient à la lisière de la réalité et du rêve, même s’il est une sorte de « somnambule », son exigence de précision n’en est pas moins grande : « Les lieux que j’évoque, je les ai connus. La vallée de Chevreuse, un village pas très loin de Paris, un appartement vers la porte d’Auteuil mais avec la distance des années, cela devient comme une espèce de pays complètement onirique.

Dans les similitudes avec La Recherche, on notera encore la grande importance accordée aux femmes. Si l’on n’oublie pas Gilberte, Oriane ou Albertine, il en va de même de certains personnages féminins de Modiano qui réapparaissent au fil des livres, ainsi en est-il, si je ne fais pas erreur, de Martine Hayward. Celle-ci conduit la voiture vers l’auberge du Moulin-Vert-de-Cœur et ce sont bien les femmes qui conduisent l’intrigue. Camille Lucas prévient Bosmans du danger qui le menace, Martine Hayward et Rose-Marie Krawell reviennent régulièrement à travers les différentes époques.

J’ai beaucoup aimé la pudeur avec laquelle des possibilités amoureuses sont évoquées. Ainsi en va-t-il de la relation avec la jeune Kim, qui se passe toujours dans une atmosphère sereine et éclairée par la lumière printanière du dehors ; quand Bosmans quitte la jeune fille, il a envie de les attendre, elle et l’enfant qu’elle va chercher au jardin d’enfants : « C’était l’heure bleue » écrit-il. Avec Camille Lucas, Bosmans et elle se comprennent sans parler :  ils possèdent tous deux « une grande aptitude au silence ».  Et il pensera : « Décidément, elle pratiquait l’art de se taire presque aussi bien que lui. Mais cela ne les empêchait pas de se comprendre à demi-mot. » (p. 101). Dans une interview, Modiano fait l’éloge du silence : « J’ai toujours été attiré par le fait de supprimer beaucoup de choses dans ce que j’écrivais, pour faire des espèces de trous de silence. Certains écrivains ont un style baroque Moi, ma pente naturelle est de supprimer beaucoup de choses, de faire des ellipses. En littérature, il faut qu’il y ait des trouées de silence. Quand il y a trop de choses, le lecteur risque d’être étouffé. Il faut lui laisser un espace. C’est lui-même qui achève le livre en fait. »

Modiano possède donc au plus haut degré l’art de l’ellipse amoureuse, notamment lors de la visite de l’hôtel désaffecté du Moulin-de-Vert-de-Cœur par Bosmans et Martine Hayward. Quel beau passage mélancolique que celui-là : « Elle s’était rapprochée de lui et elle posa la tête sur son épaule. Elle lui chuchota à l’oreille : « Si vous saviez toute la tristesse de ma vie… ». Puis elle l’entraîna sur le divan, un divan large et bas comme ceux du salon de l’appartement d’Auteuil. » (p. 109). Comment ne pas penser Proust et à son « faire cattleya » euphémisé ?

C’est à la faveur du souvenir d’une chanson de Serge Latour, « Douce dame », et de la perte dans un train de son exemplaire favori des Mémoires du cardinal de Retz (Pour Proust, ce sont les Mémoires de Saint-Simon) que Bosmans va se remémorer le temps où il avait été confié par ses parents à des femmes inconnues dans une maison de la rue du Docteur-Kurzenne, au 38, fréquentée par un monde interlope, des gens « peu recommandables ». A l’occasion d’un voyage en voiture dans la vallée de Chevreuse avec deux femmes, Camille, dite « Tête de mort » et Martine Hayward, Bosmans va tirer un fil qui le conduira dans un mystérieux appartement à Auteuil et dans l’hôtel Chatham, louche ou pas, qui le sait ? Un fil qui le fera remonter à un souvenir d’enfance, peut-être le point nodal de toute son œuvre et qu’il a sans doute cherché à mettre au jour à travers tous ses livres. « Il paraît que tu aurais été le témoin de quelque chose, il y a quinze ans, dans cette maison de la rue du Docteur-Kurzenne ».  (p. 115). « Il revoyait un autre mur, lisse et blanc, celui de la chambre à la lucarne. « Qu’est-ce que tu fais là, mon garçon ? » lui avait dit le policier. Et lui, il savait à quel endroit précis on avait creusé le grand trou et entrepris les travaux de maçonnerie, mais on ne pensait pas à écouter le témoignage des enfants, en ce temps-là. » (P.121). Voici ce qu’écrit Nelly Kapriélan dans Les Inrockuptibles : « « Avec Chevreuse, Patrick Modiano a peut-être dévoilé le plus directement au cœur d’un roman les secrets qui l’ont poussé à écrire à 25 ans, la matrice de son écriture, ouvrant la porte à  la naissance de l’œuvre à venir. »

Car l’enfance, comme pour Proust, est au cœur du travail d’écriture de celui qui, avec son frère Rudy, fut délaissé par ses parents et confié pendant deux ans à une amie de leur mère à Jouy-en-Josas, à des inconnus ou à des pensionnats de 1956 à 1960. Les deux frères y rencontrèrent des gens bizarres qui représentaient comme une menace latente. Modiano a aussi évoqué un appartement à Auteuil ou un hôtel interlope de Pigalle. Dans le roman, Jean Bosmans, son double, tente de les retrouver. C’est « une spirale sans fin qui retourne à son point d’attache, l’enfance, qui a servi de matrice à son œuvre ». A l’instar de l’auteur de La Recherche, toujours dans l’attente du baiser de maman, Modiano souffre du syndrome de l’abandon et il est en quête du moindre signe d’amour. A cet égard, dans l’appartement d’Auteuil, ce petit garçon qu’on ne voit jamais, confié à la jeune Kim, et dont le père est toujours absent, ne serait-il pas un avatar de l’auteur en proie à l’abandon ? La vallée de Chevreuse, c’est bien celle de son enfance et de son adolescence bouleversée.

L’ironie, très présente chez Proust, n’est pas non plus absente du dernier opus de Modiano. Ainsi, Jean Bosmans, guidé dans on enquête sur son passé, propose à lui-même (et au lecteur) un schéma avec des flèches « pour se guider dans un labyrinthe » :

Camille Lucas dite                                                     Michel de Gama

« Tête de mort »                                                         - Guy Vincent –

                                                                                    hôtel Chatham

 

Martine Hayward                                                        Maison de la rue du

Auberge du Moulin-                                                    Docteur-Kurzenne

De-Vert-de-Cœur                                                                                                                

(près de Chevreuse)                                                                                                                                                                                                                                                          

René-Marco Hériford                                                                                                          

(Appartement d’Auteuil)                                                                              Rose-Marie Krawell

AUTEUIL 15.28                                                                                                     

(« le réseau » )                                                                                                                                               

J’ai déjà évoqué la boussole, donnée par un des hommes « peu recommandables » à Bosmans. Elle ne pourra le guider dans son errance rétrospective puisqu’il la perdra.   

Bien évidemment, la parenté avec Proust s’opère encore avec la magie des noms. Comme le Narrateur va du côté de chez Swann au côté de Guermantes, Jean Bosmans ne cesse de circuler à pied d’Auteuil à l’hôtel Chatham, en train ou en voiture de la maison du Docteur-Kurzenne à la vallée de Chevreuse. Il traverse des zones interlopes, entre Saint-Lazare et les pentes de Montmartre et de menus jalons, recomposant une époque, qui font surgir une atmosphère : un 45-tours de Polydor, le restaurant Wimpy des Champs-Élysées, les bières sans faux col, l’ascenseur grillagé avec sa banquette de velours rouge d’un immeuble du XVIe arrondissement. Toutes allées et venues qui le ramènent dans sa mémoire.  Jean Bosmans le confirme : « Et puis, la topographie vous aide aussi à réveiller les souvenirs lointains. »

Quelques comparaisons, en lien avec la mémoire, jalonnent le texte, qui ont pu me faire penser à Proust : « Un détail en ramenait parfois d’autres dans sa mémoire, agglutinés au premier,  comme le courant ramène des paquets d’algues en décomposition. » Et surtout cette image qui nous ramène immanquablement aux « petits morceaux de papier » japonais de Proust, qui deviennent fleurs, maisons, personnages, dépliant dans l’eau pour faire surgir le passé : « Mais un autre souvenir de cette époque remontait au grand jour, comme les fleurs étranges qui apparaissent à la surface des eaux dormantes. » (p. 118).

Un autre passage m’a fait aussi songer au « bal des têtes » dans Le Temps retrouvé, quand le Narrateur découvre que le temps a passé et qu’il ne reconnaît pas ceux qu’il a côtoyés autrefois. « […] certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli. A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui. » Tout comme le Narrateur, ayant perdu toutes ses illusions et dont les yeux de dessillent devant le passage du temps, Jean Bosmans se retrouve face à une réalité nue. Serait-ce la caractéristique de la vieillesse ?

Je voudrais quand même dire quelques mots sur cette œuvre, qualifiée par certains de « roman policier proustien ». Ce n’est certes pas un motif proustien quoique certains passages de La Recherche présentent un personnage en épiant un autre : que l’on songe à Swann surveillant Odette, ou encore au Narrateur observant de loin Melle Vinteuil et son amie, ou scrutant à travers un œil-de-bœuf les ébats masochistes du baron de Charlus. Ici, on comprend que Bosmans enfant a surpris des allées et venues mystérieuses dans la maison de la rue du Docteur-Kurzenne où il était hébergé et qu’il est dépositaire d’un secret qu’un quatuor malveillant (Michel de Gama, Guy Vincent, René-Marco Hériford, Philippe Hayward) voudrait lui arracher. Bien que Martine Hayward lui ait dit : « Ce sont des naïfs et des imbéciles. Ils croient que tu vas leur indiquer où se trouve l’île au trésor », tout au long du livre, Bosmans sent planer sur lui une menace diffuse. Il n’y échappera qu’au prix d’une course poursuite dans Paris au cours de laquelle il sème Michel de Gama. Ensuite, il quitte Paris pour le Midi où il se sent à l’abri.

De nombreux éléments concourent à créer une atmosphère étrange. Il y a par exemple ce numéro de téléphone qui n’a plus cours, AUTEUIL 15.28, dont Camille Lucas lui avait indiqué qu’il était l’ancien numéro de l’appartement d’Auteuil.  C’est en fait le numéro d’un mystérieux « réseau » qui fonctionna sans doute à la fin de l’Occupation. Quand Bosmans l’appelle, on entend des voix d’hommes et de femmes qui se répondent les unes aux autres : « Cavalier bleu appelle Alcibiade. 133, avenue de Wagram, 3ème étage. Paul retrouvera Henri ce soir chez Louis du Fiacre, Jacqueline et Sylvie vous attendent aux Marronniers, 27, rue de Chazelles… Des voix lointaines, souvent étouffées par des grésillements et qui lui semblaient des voix d’outre-tombe. » (P. 34). Ce téléphone, qui fait parler des voix disparues, m’a fait penser, d’une certaine manière, au théâtrophone, si cher à Proust.

Il y a bien sûr aussi tout ce monde interlope et cosmopolite qui se retrouve rue du Docteur-Kurzenne et dans l’appartement d’Auteuil, ce monde que Modiano n’a cessé de traquer tout au long de ses livres, ce monde qui fut celui de son père absent. Ces silhouettes fantomatiques, dont on ne sait si elles ont vraiment existé, contribuent à créer cette atmosphère inquiétante et onirique. Bosmans l’insomniaque l’avoue : « […] il avait pris l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire. A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie. » (p. 49). Cette frange indécidable entre rêve et réalité se lit encore dans le personnage du docteur Rouveix qui vient dans l’appartement d’Auteuil faire des piqûres à un enfant qu’on ne voit jamais. Serait-ce le même médecin que Bosmans rencontre sur la plage de Pampelonne ? S’il se nomme désormais Robbes, il semble avoir bien connu Camille Lucas autrefois : « Non, il n’était pas très prudent de se baigner à Pampelonne et de revoir le docteur Robbes. Ni Camille d’ailleurs. » (p. 135).

Pour conforter encore s’il en était besoin cette atmosphère de roman policier, Bosmans, qui creuse dans son passé en archéologue inquiet, imagine des « titres de romans qui traduisaient son état d’esprit ». Titres de « polars » auxquels Modiano a peut-être pensé pour Chevreuse : « - Le Retour des fantômesLes Mystères de l’hôtel Chatham La Maison hantée de la rue du Docteur-KurzenneAuteuil 15.28Les Rendez-vous de Saint-Lazare Le Bureau de Guy Vincent La Vie secrète de René-Marco Heriford » (Pp. 75-76). Mais Chevreuse est tellement plus évocateur et poétique !

La dernière parenté entre Chevreuse et Proust, c’est que ce livre, tout comme La Recherche, est le récit de la naissance d’un écrivain. Fuyant Paris et ses menaces latentes pour le Midi, Bosmans a emporté « dans son sac de voyage un bloc de papier à lettres. Au début d’un après-midi de grande chaleur, il était assis à l’une des tables du café, sur la petite place, à l’ombre, et il écrivit une première phrase qui serait peut-être celle d’un roman. » (p. 130). Ce sera en effet le seul moyen pour le personnage de ne plus avoir peur de ses poursuivants : « Au fil des pages, il les faisait glisser dans un monde parallèle où il n’avait plus rien à craindre d’eux. Il n’avait été qu’un spectateur nocturne qui finissait par écrire tout ce qu’il avait vu, deviné ou imaginé autour de lui. » (p. 136). Modiano le précise lui-même : « Je voulais traduire ce qui se passe chez quelqu’un qui écrit et qui s’inspire de personnages qu’il a peut-être côtoyés dans le passé. Tous ces gens qui l’inquiétaient ou qui lui faisaient peur dans son enfance, un écrivain les neutralise en se servant d’eux pour les mettre dans un roman. » Bosmans envisagera d’appeler son livre Le Noir de l’été, la luminosité du Midi ayant pour but de faire fuir la noirceur de son existence parisienne.

Dans ce roman, la dette de Patrick Modiano à l’égard de Proust est clairement revendiquée. Quand Bosmans se définit comme « un amnésique qui retrouve un peu de mémoire », ne lit-on pas à la page 130 : « Mais ces personnes qui ont besoin de votre témoignage n’ont pas les mêmes raisons que vous de partir à la recherche du temps perdu. » Dans ce roman fluide et sobre, sans aucun effet, qui baigne dans une atmosphère parfois inquiétante, parfois lumineuse et tremblée, Modiano, plus que jamais maître de son écriture, renoue avec un passé douloureux et démontre comment la littérature peut l’exorciser et le magnifier. Du grand art ! Et je souscris absolument à ce que dit Nelly Kapriélan : « Après, Patrick Modiano, c’est comme Proust. Quand on aime son univers, on aime ses livres. »

 

 

 

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