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21 avril 2022 4 21 /04 /avril /2022 16:48

 

Le pianiste, Edouard Risler

Le 21 avril 1897, concert de Reynaldo Hahn à La Bodinière ; récitation des « Portraits de peintres » de Proust par Marguerite Moreno (p. 289, Proust, L’écriture et les arts).

Le 05 avril 1897, Edouard Risler avait joué les Portraits de peintres de Reynaldo Hahn à la salle Pleyel, dans un concert qui comprend des pièces pour piano de Hahn. On rappelle que Joseph-Edouard Risler, né le 23 février 1873 à Baden-Baden (Grand duché de Bade) et mort le 21 juillet 1929  à Paris, est un musicien qui s'imposa très vite comme l'un des grands pianistes de son temps, ouvert à la musique de son époque comme à l'héritage romantique allemand : les 32 sonates de Beethoven,  l'œuvre intégrale de Chopin ou le Clavier bien tempéré de Bach.  Il a entretenu une correspondance étroite avec son ami le compositeur Reynaldo Hahn qui lui dédiera la mélodie Fleur fanée (1894).

Les Portraits de peintres de Reynaldo Hahn datent de 1894 et ont été inspirés au musicien par son ami Marcel Proust. Ces quatre morceaux devaient figurer dans l'édition de la première œuvre publiée par Proust, Les plaisirs et les jours. On sait qu’il s’agit d’un recueil de poèmes en prose et de nouvelles, publié en 1896 chez Calmann-Lévy avec une préface d'Anatole France. Cet ouvrage compte dix parties, « Portraits de peintres et de musiciens » en composant la sixième partie. Ce sont des tableaux que Proust avait vus au Louvre quand il étudiait au lycée Condorcet. Les quatre poèmes évoquent le peintre paysagiste néerlandais Aelbrecht Cuyp (1620-1691), Paulus Potter, célèbre peintre animalier hollandais (1625-1654), le peintre flamand Anton Van Dyck (1599-1641) et le Français Jean-Antoine Watteau (1684-1721). Ces peintres de styles et de thèmes distincts (Cuyp avec ses peintures de la campagne néerlandaise, Potter et ses peintures d’animaux, les peintures de cour de Van Dyck et les scènes galantes colorées de Watteau) ont inspiré le jeune Proust qui a voulu saisir en poésie le souvenir de ces toiles.

Aelbrecht Cuyp.

L'œuvre d'Albert Cuyp est particulièrement réputée pour le traitement de la lumière des paysages de Hollande, à l'aurore ou au crépuscule, mais également pour son sens de la composition. La toile dont il est question est le Départ pour la promenade à cheval, v.1660-1670.

« Cuyp, soleil déclinant dissous dans l'air limpide  
Qu'un vol de ramier gris trouble comme de l'eau,  
Moiteur d'or, nimbe au front d'un bœuf ou d'un bouleau,
Encens bleu des beaux jours fumant sur le coteau,
Ou marais de clarté stagnant dans le ciel vide.  
Des cavaliers sont prêts, plume rose au chapeau,  
Paume au côté ; l'air vif qui fait rose leur peau,
Enfle légèrement leurs fines boucles blondes,
Et, tentés par les champs ardents, les fraîches ondes  
Sans troubler par leur trot les bœufs dont le troupeau
Rêve dans un brouillard d'or pâle et de repos,  
Ils partent respirer ces minutes profondes. »  

Paulus Potter.

Compatriote de Cuyp, Paulus Potter est connu pour ses peintures d’animaux, sur lesquelles les personnages sont souvent en arrière-plan. Proust dénonce le manque de couleur, le sol nu et décrit un laboureur avec un seau, et la jument résignée qui se lève et attend, rêvant. On pense à la toile intitulée Deux chevaux près d’une auge devant une chaumière, 1649.

« Sombre chagrin des ciels coutumièrement gris,  
Plus tristes d'être bleus aux rares éclaircies,  
Et qui laissent alors sur les plaines transies  
Filtrer les tièdes pleurs d'un soleil incompris ;  
Potter, mélancolique humeur des plaines sombres  
Qui s'étendent sans fin, sans joie et sans couleur,  
Les arbres, le hameau ne répandent pas d'ombres,  
Les maigres jardinets ne portent pas de fleurs.  
Un laboureur tirant des seaux rentre, et, chétive,  
Sa jument résignée, inquiète et rêvant,  
Anxieuse, dressant sa cervelle pensive,  
Hume d'un souffle court le souffle fort du vent. »

Anton Van Dyck.

Dans ce poème, Proust évoque les tableaux de Charles I d’Angleterre et de L’Homme au pourpoint (duc de Richmond), vers 1650. Anton Van Dyck, peintre à la mode, devint le principal peintre de cour à la demande de Charles 1er. L’élégance décontractée de ses œuvres se reflète dans le poème de Proust, qui décrit la beauté des poses de ses modèles. Proust y mentionne le portrait de James Stuart (1612-1655), le premier duc de Richmond, tenant la pomme de la discorde (du Jugement de Paris). Il est lui aussi ce « prince des gestes calmes » dont le regard tranquille rayonne comme le saphir à son cou.

« Douce fierté des cœurs, grâce noble des choses  
Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois,  
Beau langage élevé du maintien et des poses  
Héréditaire orgueil des femmes et des rois !
Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes,  
Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir,  
Dans toute belle main qui sait encore s'ouvrir,  
Sans s'en douter - qu'importe ? -  elle te tend les palmes !
Halte de cavaliers, sous les pins, près des flots
Calmes comme eux - comme eux bien proches des sanglots
Enfants royaux déjà magnifiques et graves,  
Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves,  
Et bijoux en qui pleure -  onde à travers les flammes -  
L'amertume des pleurs, dont sont pleines les âmes  
Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux ;  
Et toi par-dessus tous, promeneur précieux,  
En chemise bleu pâle, une main sur la hanche,  
Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche,  
Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux.  
Debout, mais reposé, dans cet obscur asile,  
Duc de Richmond, ô jeune sage ! - ou charmant fou ?  
Je te reviens toujours : un saphir, à ton cou,  
A des feux aussi doux que ton regard tranquille. »

Antoine Watteau

Le dernier poème évoque le peintre français Jean-Antoine Watteau, qui a également inspiré Debussy et Fauré. Watteau, « maître des sérénités douces et des paradis tendres » (Jules et Edmond de Goncourt), peint une fête galante, L’embarquement pour Cythère (1717). Des pèlerins de l’amour en partance pour l’île d’Aphrodite évoquent l’insouciance et la douceur de vivre des années Régence pour les élites aristocratiques et mondaines. L’amour est dans l’air, mais la mélancolie l’est aussi. C’est peut-être aussi le mystérieux tableau de L’Indifférent (1716), avec son costume bleu, qui est suggéré

« Crépuscule grimant les arbres et les faces,  
Avec son manteau bleu, sous son masque incertain ;  
Poussière de baisers autour de bouches lasses...  
Le vague devient tendre, et le tout près, lointain.
La mascarade, autre lointain mélancolique,  
Fait le geste d'aimer plus faux, triste et charmant.  
Caprice de poète - ou prudence d'amant,  
L'amour ayant besoin d'être orné savamment -
Voici barques, goûters, silences et musique."

Ce recueil, dont le titre fait écho à l’œuvre d’Hésiode, Les Travaux et les Jours, s'inspire décadentisme et notamment du travail du dandy Robert de Montesquiou comme Proust l'a indiqué lui-même. Pour le poème sur le tableau de Cuyp, il a écrit que ces vers, pastichés de ceux de Robert de Montesquiou, « furent écrits avant une classe à Condorcet, en sortant du Louvre où je venais de voir les cavaliers qui ont une plume rose au chapeau. »

Il s'agit du premier ouvrage de Proust, qui cherchera à en éviter la réimpression pendant la rédaction d’ A la recherche du temps perdu. Léon Blum a commenté le livre en ces termes : « Nouvelles mondaines, histoires tendres, vers mélodiques, fragments où la précision du trait s'atténue dans la grâce molle de la phrase, M. Proust a réuni tous les genres et tous les charmes. Aussi les belles dames et les jeunes gens liront avec un plaisir ému un si beau livre. » Proust dira ses poèmes devant Colette qui le gronde de les dire si mal : « Je veux vous dire maintenant combien nous avons trouvé fines vos gloses de peintres l’autre soir. Il ne faut pas les abîmer comme vous le faites en les disant mal » (Corr., I, 385).

Par ailleurs, le prix exorbitant de ce livre attira sur le jeune écrivain de nombreuses critiques dont il se défendit en ces termes : « Hélas c'est ce que tout le monde me dit... et pourtant, une préface de M.  France, quatre francs... de la musique de Reynaldo Hahn, quatre francs... des tableaux de Mme Lemaire, quatre francs... de la prose de moi, un franc... quelques vers de moi, cinquante centimes. Total : seize francs cinquante, ce n'est pas exagéré ? » 

Reynaldo Hahn par Lucie Lambert

Proust et Hahn, qui adapta ses textes en musique se rencontrèrent chez  Madeleine Lemaire, la célèbre aquarelliste, dite l’« impératrice des roses », au printemps 1894, peut-être fin mai. C'est chez cette amie commune, que le musicien composa les pièces pour piano sur les « Portraits de peintres ». Ils travaillèrent sans doute très vite ensemble à une double ekphrasis. A l’origine, l’ekphrasis est une description précise et détaillée avant de voir son sens se restreindre à la description des œuvres d'art. C’est en quelque sorte une mise en abyme de l’œuvre d’art. Ce sont les quatre poèmes, « Albert Cuyp », « Paulus Potter », « Antoine van Dyck » et « Antoine Watteau », accompagnés de quatre partitions de Hahn, qui formeront l’ensemble intitulé Portraits de peintres. « Watteau », poème qui clôt le cycle, est daté « Printemps 1894 ». Dans Retour à Marcel Proust, Benoist-Méchin attribue ces propos à Marcel Proust : « La musique a été une des plus grandes passions de ma vie… Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers toute mon œuvre. » Et Philippe Robichaud, dans « Je rêve sans comprendre » : l’ekphrasis des Portraits de peintres de Marcel Proust et Reynaldo Hahn », commente : « Invitant son amant Reynaldo à composer de la musique pour ses vers qui décrivent des toiles, Proust fait des Portraits de peintres une expérience esthétique qui multiplie les « degrés  d’art ». On pense aux « Phares » de Baudelaire puisque les « Portraits de peintres » effacent les peintres eux-mêmes pour donner toute la primauté à leurs toiles ».

La première audition de ces pièces qui devaient servir d'accompagnement à la récitation des vers de Proust (il faut rappeler la grande mode dont jouissait à cette époque ce genre d'œuvre tout à fait oublié aujourd'hui qu'est l'adaptation symphonique d'un poème) eut lieu chez Madeleine Lemaire, leur dédicataire, le 28 mai 1895, lors d'une réception qui fit grand bruit.  C’est Le Bargy qui y récita les poèmes et Risler interpréta au piano les œuvres de Hahn.

En date du 27 mai 1895, à 9 heures du matin, Proust avait écrit à Robert de Montesquiou à propos de cette première audition :

Cher Monsieur,

Pour préciser du thème qui fut leur occasion, de très belles variations de Hahn, on entendra demain quelques-uns de mes plus mauvais vers dans ce même atelier où on entendit de si beaux, et où de bien beaux encore, Madame Lemaire l'espère et le fait espérer, viendront encore émouvoir vos admirateurs !  Si, parmi toutes les belles musiques qu'il y aura demain, vous pouviez prendre quelque plaisir à constater dans les vers des jeunes gens non seulement l'admiration mais l'imitation, des vôtres, si vous pouviez vous plaire à écouter certains ciels "plus tristes d'être bleus " comme un écho fidèle et affaibli d'augustes mains « plus belles d'être nues », je vous demanderais de venir de bonne heure, car Risler, qui vient exprès de Chartres pour jouer ces Portraits de peintres, doit retourner le soir même au régiment et à 11 heures il sera obligé de nous quitter.                

Votre respectueux et affectueux.

Marcel Proust.

Le compte-rendu de cette soirée, emblématique de la mondanité de cette fin de siècle, parut dans divers journaux dont Le Gaulois : « Hier (28 Mai 1895), chez Mme Madeleine Lemaire après un dîner, réception très sélect : des personnalités du monde artistique, élégant et aristocratique. Soirée musicale des plus brillantes, consacrée aux œuvres du distingué compositeur Reynaldo Hahn. On a entendu et applaudi Mmes Eames-Story [chanteuse], MM. Fugère, et Risler [pianistes], qui surtout ont admirablement fait valoir les belles œuvres que M. Hahn a composées sur des poésies finement ciselées par M. Marcel Proust. Chacun des Portraits de peintres est un petit bijou... Dans l'assistance : Princesse Edmond de Polignac, marquise d’Hervey Saint-Denys, marquise d’Eyragues, née de Montesquiou-Fezensac, Mme Kinen, comtesse du Pont de Gault-Saussine, Mme Louis Stern, comtesse de Saint-Léon, marquise de Saint-Paul, Mme Baignières, Mme Hochon, comtesse de Bois-Landry, comte Robert de Montesquiou, M. de Heredia et ses filles, comte Primoli, M. Anatole France, M. Carolus Duran, Mme Feydeau, M. Marcel Prévost, marquis d’Eyragues, comte Cahen, M. Ephrussi. »

Le 30 mai, Madeleine Lemaire recevra de nouveau pour l’audition des Portraits de peintres de Reynaldo Hahn dont Le Figaro se fera l’écho. Et une nouvelle fois le 02 juin. Le Ménestrel du 02 juin 1895 évoque une « soirée musicale des plus brillantes, consacrée aux œuvres du charmant compositeur Reynaldo Hahn ». Et de citer encore Edmond Clément et « les chœurs qui ont marché avec beaucoup d’ensemble ». Et le 21 juin 1895, on lira encore dans Le Gaulois : « Nous sommes heureux de donner à nos lecteurs la primeur de vers délicats d’un poète charmant, M. Marcel Proust, dont Le Gaulois a déjà publié quelques articles. Ces vers ont été dits l’autre jour chez Madeleine Lemaire, par Melle Bartet sur une très agréable musique de M. Rinaldo Hahn. »

Ce sont donc bien les représentations mondaines et publiques qui seront à l’origine des publications. Ainsi, « Cuyp », « Potter » et « Watteau » seront publiés dans le volume L’année des poètes en 1895 et les quatre poèmes avec les partitions musicales figurent au centre de l’élégant recueil Les Plaisirs et les Jours, publié le 12 juin 1896. Quant à l’édition des Portraits de peintres, elle est de grande qualité. Elle parut en 1896 Au Ménestrel, Heugel & Cie, 1896 en 4 parties dans un volume in-folio. Chacune des quatre pièces de forme Lied est accompagnée d'un portrait du peintre et du poème de Proust. Elles peuvent être jouées seules ou servir d'accompagnement à la récitation des vers. Ces accompagnements musicaux étaient à la mode et appréciés de la société mondaine fin de siècle. Les dédicataires sont nommés : « A Madame Madeleine Lemaire / Reynaldo Hahn / Portraits de peintres / Pièces pour piano / d’après les poésies de Marcel Proust / dédiés à José Maria de Heredia ».

Le 5 avril 1897, Risler joue les Portraits de peintres de Hahn à la salle Pleyel, dans un concert qui comprend des pièces pour piano de Hahn. Le 11 avril 1897, Le Ménestrel évoque les Portraits de peintre de Hahn, « si vrais dans leur recherche de coloris et si modernes de facture ». Et, le 21 avril, dans un concert où sont jouées également des œuvres de Hahn, Melle Marguerite Moreno récitera les « Portraits de peintres » de Proust.

Sources :

Reynaldo Hahn - œuvres musicales - Portraits de peintres (1894) (reynaldo-hahn.net)

Proust - Lettres à Reynaldo Hahn - (reynaldo-hahn.net)

« Portraits de Peintres » de Reynaldo Hahn, inspirés par la poésie de Proust : Interlude

«Je rêve sans comprendre» : l’ekphrasis des Portraits de peintres de Marcel Proust et Reynaldo Hahn in: Sensations proustiennes (brill.com)

Wikipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

N
Quel remarquable travail, qui permet de mieux connaître Proust, son extrême sensibilité liée à son extrême intelligence. Et de le différencier du "Narrateur" de la Recherche. Et de découvrir de ses poèmes.
Répondre
C
Sensibilité et intelligence, des qualités essentielles chez Proust, en effet !

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