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8 octobre 2022 6 08 /10 /octobre /2022 18:03

Marguerite Yourcenar

Préparant une communication sur L’Œuvre au noir, je redécouvre les liens qui existent entre Proust et Marguerite Yourcenar. Ainsi, Patricia Oppici, dans un article intitulé « Marguerite Yourcenar, lectrice de Proust », cite Marthe Peyroux qui indique que « l’auteur d’A la recherche du temps perdu est l'écrivain le plus cité par Yourcenar, soit dans de brèves incises, soit dans des commentaires parfois assez étendus. L’auteur des Mémoires d’Hadrien a indiqué qu’elle avait connu l’œuvre de Proust « à vingt-quatre ou vingt-cinq ans » et qu'elle l'avait relue ensuite « sept ou huit fois ». Pendant ses années d’enseignement (pour des raisons alimentaires) à Sarah Lawrence College, elle a proposé un cours sur Un amour de Swann et en une conférence sur la totalité de l'œuvre proustienne.

Dans Les Yeux ouverts, Entretiens avec Matthieu Galey (1980), elle explique : « Parmi les grands écrivains du début du siècle, je crois que je retiendrai surtout Marcel Proust. J’aime chez lui la grande construction thématique, la perception exquise du passage du temps et du changement qu’il produit dans les personnalités humaines, et une sensibilité qui ne ressemble à aucune autre. » Elle précise que c’est son génie qui l’attire : « Il m’importe peu que ses méthodes et ses choix diffèrent des miens : au contraire, j’y vois une chance de m’enrichir de ce qui m’est étranger. » Et de poursuivre : « Son égotisme ne me gêne pas ; ce serait le mien qui me gênerait. Ce qui me gênerait plutôt chez lui, c’est, mêlée à un réalisme admirable (personne n’a mieux fait entendre les voix que ne l’a fait Proust, don que Balzac n’avait pas, ou qu’il a dédaigné d’utiliser), une tendance au mensonge. J’ai du mal à accepter les jeunes filles en fleur si peu jeunes filles, l’absurde invraisemblance des scènes (qu’il a considérées, si l’on peut dire, comme des scènes pivots),  où le héros se change en voyeur (Marcel devant la maison Vinteuil, Marcel épiant Charlus), les conversations dans lesquelles il fait exprimer à des interlocuteurs, en les blâmant, des vues qui étaient probablement siennes, comme ces réflexions de Charlus sur l’absurdité de la guerre, vers 1917, que Marcel est supposé désapprouver, alors que Proust ne pouvait pas ne pas penser à peu près les mêmes choses. Mais un grand écrivain doit être accepté tout entier. On n’imagine pas A la recherche du temps perdu autrement qu’il est. » Et encore : « Vous dirai-je que je suis de ces amateurs qui, reprenant Proust presque chaque année, rouvrent volontiers l’ouvrage au début Du côté de Guermantes pour lire ensuite d’un trait jusqu’au bout ? A coup sûr, Swann est bien beau, mais d’une beauté encore pénétrée de la langueur d’une époque heureuse, et plus j’avance dans l’œuvre, plus j’ai l’impression de me rapprocher du plus profond Proust, jusqu’à ce que j’arrive enfin dans les dernières pages du Temps Retrouvé à l’éternelle poésie de l’extraordinaire Danse des morts. »

Grace Frick

La sexualité et les relations sentimentales douloureuses, présentes et chez Proust et chez Yourcenar, sont des thèmes qui animent cette dernière en raison de sa propre expérience ; ils reviennent très régulièrement dans ses publications. C’est en 1937 à Paris qu’elle rencontre celle qui allait devenir sa compagne de quarante-deux années, l’universitaire Grace Frick (1903-1979), qui sera aussi sa traductrice. Sur sa tombe, elle fait inscrire « Hospes comesque », c’est-à-dire « Hôte et compagne ». Dans les années 1930, elle aura auparavant aimé la belle Athénienne Lucia Kiriakos, morte en 1941 lors d’un bombardement. Elle lui dédiera une brève épitaphe : « Le ciel de fer s’est abattu/ Sur cette tendre statue. »  Elle éprouvera aussi une grande passion non réciproque pour l’écrivain André Fraigneau, lui-même homosexuel. Cette expérience douloureuse lui inspirera Le Coup de grâce (1939). Il y aura aussi Andreas Embiricos, poète, psychanalyste et armateur, qui lui conseillera de tenir un journal et de noter ses rêves. En naîtront Feux, Les Songes et les sorts et Nouvelles orientales. Ils se sépareront en 1937. Peu avant la mort de Grace Frick, Marguerite Yourcenar rencontre Jerry Wilson, qui sera son nouveau compagnon de voyage. Elle croit avoir trouvé avec lui « l’intelligent amour » qui n’implique plus les sens. Leur relation sera cependant entachée par la jalousie, le jeune homme étant homosexuel. Il mourra du sida en 1986.

André Fraigneau

On sait que Marguerite Yourcenar détestait l'emploi du mot même d'« homosexualité », un « terme que je trouve fâcheux » dit-elle. Elle ne l'utilise spontanément qu'à de rares reprises, par exemple dans la préface qu'elle consacre à sa traduction des poèmes de Constantin Cavafy. Il serait sans doute plus juste de parler pour elle de bisexualité. Elle est en effet toujours restée très secrète sur sa sexualité, tout comme ses biographes. Elle affirme qu’« en matière de vie personnelle il faut ou bien dire tout fermement et sans équivoque possible ou au contraire ne rien dire du tout », et que d'ailleurs, elle a cherché, tentative bien paradoxale de s'exclure de ses propres œuvres : « J'ai tâché d'encombrer le moins possible mes ouvrages de mon propre personnage. On ne le comprend guère. Les interprétations biographiques sont, bien entendu fausses et surtout naïves. »

Andrea Embiricos

Dans Alexis ou le traité du vain combat, le personnage est « un jeune homme marié depuis deux ans, qui écrit à sa femme au moment de la quitter les raisons pour lesquelles il s’en va ». Avec Alexis, tenté par l’homosexualité, elle choisit un « sujet frappé d’interdit » pour faire son entrée en littérature et précise que cela lui « était bien égal ». Dans cette longue lettre, le mot « homosexualité » n’apparaît à aucun moment ; l’auteur le considérait comme froidement médical et clinique. Dans les œuvres qui suivent, ses personnages sont souvent bisexuels. Dans Les yeux ouverts, Entretiens avec Matthieu Galey, elle l’affirme clairement : « Ces personnages sont d’ailleurs bisexuels plutôt qu’homosexuels. » Dans Le Coup de grâce (1939), le héros, Erich von Lhomond, semble plus attaché à son ami intime, Conrad de Reval, qu’à sa sœur Sophie, amoureuse de lui. Les Mémoires d’Hadrien (1951) relatent l’amour passionné de cet empereur romain pour Antinoüs mais il a aussi « une amitié amoureuse avec Plotine. Zénon Ligre, le héros de L’Œuvre au noir (1968), connaît une grande passion pour son compagnon, Alei, qui lui apprendra la souffrance, mais il ne s’interdit pas les amours féminines. « Zénon n’est pas ce qu’on appelle aujourd’hui un homosexuel, c’est un homme qui a des aventures masculines de temps en temps », dit Marguerite Yourcenar. Enfin dans Mishima ou la Vision du vide (1981), l’auteur analyse la vie et l’œuvre de cet écrivain japonais, ouvertement homosexuel. En matière de lesbianisme, il n’y aurait que Marguerite d’Autriches dans L’Œuvre au noir, parce que, dit-elle, « Brantôme indique le fait ».

Jerry Wilson

Pour en revenir à Proust, Marguerite Yourcenar, qui vit son homosexualité de manière naturelle,  est plutôt de l’avis de Gide qui la revendiquait. Elle semble choquée par la peinture de l'inversion sexuelle présentée dans Sodome et Gomorrhe (qualifiée de "grotesque et abjecte" dans le Journal gidien). Elle reproche à Proust de ne montrer que les aspects les plus négatifs de l’homosexualité : « Même de l'inversion sexuelle, dont il avait une expérience directe, Proust avait une conception grotesque et équivoque. L'inverti est pour lui un homme-femme, une atroce plaisanterie de la nature. Il me semble qu'il fait fausse route. »

On sera étonné de son jugement ambigu sur le personnage du baron de Charlus, homosexuel notoire, qu’elle développe dans ses Carnets de notes de L’Œuvre au noir, et dont elle trouve que Proust s’en sert ad nauseam. Si elle a bien compris que comme le disait Proust lui-même, « c’est le noyau de [s]on affaire », elle écrit : « A la vérité, M. de Charlus change au cours de l’immense Temps perdu, mais ce changement se produit le long d’une courbe très précise que semble d’avance avoir déterminé l’auteur (elle n’en est pas moins juste pour cela) ; en fait, et mis à part ce développement essentiel, les innombrables entrées et sorties de M. de Charlus sont prévues comme celles d’un clown favori et monotones comme elles : Charlus finit par être à la fois la cible dans laquelle l’auteur décoche des traits destinés en réalité à soi-même, et le compère qui prend la parole pour lui. Ce Charlus inépuisable fait l’effet d’une de ces vieilles plaisanteries de famille dont on ne se lasse pas à l’intérieur d’un milieu ou d’une clique donnée, et dont Proust lui-même a si admirablement montré le mécanisme. Mais ces procédés, qui exaspéreraient chez un moindre écrivain, ont simplement pour résultat chez Proust de nous sur-saturer du Charlus, comme nous sommes sur-saturés de telle personne que nous rencontrons sans cesse. Il existe jusqu’à nous excéder. » Elle trouvait sans doute trop caricatural ce personnage d’homosexuel et il est vrai que ses propres personnages ne le sont jamais.

Dans Les yeux ouverts, Marguerite Yourcenar place le problème de l’homosexualité sur le plan de la liberté. Pour elle, l’homosexualité est un faux problème : « Immensément faux, dit-elle, Il devrait se résoudre un jour – bientôt peut-être – par plus de liberté si les choses allaient bien, mais voyez la régression en toute matière dans certains pays islamiques, le Pakistan ou l’Iran, qui ont aussi rétabli le Code pénal du Moyen Age, et même plus dur qu’au Moyen Age, en Iran. En matière de mœurs, on peut toujours s’attendre à ce que la déraison renaisse sur tous les points. » Et la seule attitude à adopter est de « lutter contre elle ».

Et je terminerai ce billet par cette devise de Marguerite Yourcenar, tout empreinte à la fois de morale aristocratique et d’humilité : « Je ne vis pas comme ils vivent, je n'aime pas comme ils aiment, je mourrai comme ils meurent. »

 

 

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commentaires

N
Merci pour cet éclairage sur Marguerite Yourcenar. Autre éloge de la nuance.
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C
Oui, Noune, quel écrivain que Marguerite Yourcenar ! Indépendante, originale, atypique ! Avec un style classique inimitable, c'est cependant une rebelle.
S
Quelle belle et nourrissante publication !
Répondre
C
Merci, Suzâme. Ce sont deux écrivains que j'admire.

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