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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 14:17

Le 12 avril 1897, Proust se rend chez le peintre Giovanni Boldini pour admirer le portrait de Montesquiou.

En 1897, Boldini avait été chargé par l'intermédiaire d'une amie commune, Madame Veil-Picard, de faire le portrait du comte Robert de Montesquiou-Fézensac. Ce peintre, dit mondain (il garda secrète toute une partie de son œuvre plus novatrice), ne pouvait qu'être attiré par la personnalité de cet homme de lettres, emblème de l'esthète contemporain et nouvelle incarnation du dandy baudelairien. Né en 1855, ce « poète et dandy insolent » est issu d’une très ancienne famille originaire de Gascogne et aurait inspiré Huysmans pour son personnage de des Esseintes dans A Rebours et Jean Lorrain pour Monsieur de Phocas. Il passe aussi pour avoir été un des modèles du baron de Charlus dans La Recherche, ce qui ne lui plaisait guère.

Montesquiou par Philip Alexius de Lazlo (1905)

Montesquiou fut un des guides de Proust dans la haute société, jouant ainsi dans sa vie un rôle capital. La complexité du style de Proust, par certains aspects, n’apparaît pas étranger à l’écriture de cet esthète dont l’œuvre, dix-huit volumes de poésie, vingt-deux œuvres critiques, deux romans, deux biographies, trois volumes de souvenirs (imprimés après son décès en 1921), fut souvent décriée. Il entretint avec Proust une importante correspondance, qui témoigne de leurs relations cordiales, voire affectueuses. En 1999, Jean-David Jumeau, restitue à Montesquiou la place qui lui revient dans Professeur de beauté, titre d’un des articles que Proust écrivit sur son ami.

Celui que Forain appelait méchamment Grotesquiou suscita l’amitié fidèle de nombreuses femmes du temps qui tenaient salon, de comédiennes et d’artistes célèbres. Il fit aussi connaître la poétesse romantique Marceline Desbordes-Valmore, dont il fit lire les textes par Sarah Bernhardt et Marguerite Moreno. Encore collectionneur et bibliophile, il portait sur la société qui était la sienne un regard acéré et ses critiques littéraires et artistiques présentent un intérêt certain.

Montesquiou par Henri Lucien Doucet (1879)

Le grand amour de sa vie fut Gabriel Yturri, un jeune Argentin, qui devint son secrétaire. Mort en 1905, il sera rejoint par Montesquiou au cimetière des Gonards à Versailles en 1921. Ils reposent ensemble sous « L’ange du silence », provenant du château de Vitry-sur Seine, propriété de Robert de Montesquiou.

Comme il était un ami de proche de Proust, il n’est pas étonnant que celui-ci se soit déplacé pour aller voir son portrait par Boldini, qui était alors, depuis 1872, l’un des peintres mondains parisiens les plus réputés. C’est l’époque où les happy few en vue veulent tous avoir leur portrait, qu’il soit réalisé par le Français Jacques-Emile Blanche, les Américains Sargent ou Whistler, ou encore le Russe Troubetzkoy. Boldini fut sans doute séduit par la personnalité originale de cet aristocrate écrivain et poète, à qui l’on prêtait bien des fantaisies et dont tout un chacun admirait l’élégance.

« Lorsque l’on s’est fait peindre par un peintre célèbre, il ne reste qu’une ressource : ressembler à son portrait » disait le peintre Kees van Dongen. D’après les photos, il semblerait que ce beau portrait soit bien à l’image de son modèle. Dans un article, justement consacré à Boldini, intitulé « Les peintres de la femme », Boldini, Modes, janvier 1901, Montesquiou écrit que « l'art du portrait ne réside pas dans la vérité photographique mais dans le mélange sur la toile de l'identité du peintre et de celle du modèle. » La modernité de la toile résiderait donc dans la ressemblance avec le modèle en même temps que dans un jugement implicite du peintre. L’insistance picturale sur l’attitude affectée de Montesquiou n’implique-t-elle pas une forme de jugement ironique ?

Dans ce tableau présenté au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts en 1897, qui représente Montesquiou avec le visage de profil, il est clair que le modèle ne nous regarde pas, témoignant ainsi d’une morgue aristocratique certaine. Le peintre a choisi un camaïeu de gris (reflets du col, plis des manches, fond du tableau, chaise Louis XVI) pour le costume souple, d’un grand faiseur, et témoin d’une certaine désinvolture, le gilet recouvrant une chemise blanche à coins cassés. Les gants en chevreau, d’un blanc ivoire, prolongent la chemise, mettant en valeur les mains longilignes. L’ensemble est rehaussé par une lavallière noire négligemment nouée, qui répond au noir aile-de-corbeau de la chevelure, de la moustache finement taillée, dite "en guidon", à la française, et de la petite barbe sur le menton.

Montesquiou par Whistler, 1891

Le regard de Montesquiou est posé sur le pommeau bleuté de sa canne, accessoire obligé du dandy. Selon certains commentateurs, la canne qu’il tient de la main droite avec trois doigts prend l'allure d'un sceptre. « Boldini semble ainsi illustrer le vers introductif de l'un des poèmes des Chauves-souris de Montesquiou : « Je suis le souverain des choses transitoires » ». A la faveur d’un duel entre Henri de Régnier et Montesquiou, qui avait été diffamé, le journaliste Louis Marsolleau, décrivit la canne arborée par le comte en cette circonstance comme « une ombre, un souffle, un rien, un fil de vierge, un fantôme de bâton, un spectre de badine ! Quelque chose de si léger, de si mince, de si atténué […] d'un bois si tendrement anémié et si sveltement flexible qu'une tige de pavot en fût venue à bout au lieu d'en être décapitée ».

De Brummell à Wilde, tous les élégants entre 1830 et 1914 s’approprièrent cet accessoire, destiné à la marche ou à la défense, qui constituait alors l’ordinaire d’une tenue masculine bien comprise. La canne, signe de distinction sociale, permet de marcher élégamment en cambrant le haut du corps et confère ainsi une attitude remarquable. Elle est de tous les moments de la journée : « il y a la canne de jour, pour les visites et les affaires, le plus souvent en bois des îles et pourvue d’une crosse d’ivoire, et la canne du soir, ou canne de théâtre, au fût en bois précieux surmonté d’un pommeau en ivoire ou, nec-plus-ultra : en corne de rhinocéros. Les plus élégants optent pour des modèles si fins qu’ils la portent coincée sous le bras. » Dans la toile de Boldoni, la canne symbolise tout l’orgueil aristocratique du comte, son élégance extrême et l’expression de sa supériorité sociale. Et il ne fait pas de doute que Proust dut apprécier le portrait raffiné de son ami.

Autoportrait de Boldini, 1892

Sources :

La canne : désuète ou décalée ? - Dandy Magazine (dandy-magazine.com)

Le Comte Robert de Montesquiou - Giovanni Boldini | Musée d'Orsay (musee-orsay.fr)

Le comte Robert de Montesquiou | Histoire et analyse d'images et œuvres  (histoire-image.org)

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commentaires

E
Oui voilà un beau portrait de ce dandy trés élégant ! . Nous irons chez James pour la journée . Bonnes fêtes de Pâques à vous deux . Je vous embrasse , Chris ,
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C
Oui, un beau portrait de Montesquiou. Merci pour des souhaits de Pâques. A bientôt.
N
Merci
Répondre
C
Noune, merci de votre visite.

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