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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 13:49

Depuis plusieurs années, aux abords de l’été, la Bibliothèque de Rou-Marson et la PEB organisent une Balade contée, le nez en l’air. Conduite par Renée Monnier, qui connaît tous les secrets des plantes, cette promenade est ponctuée de textes poétiques choisis autour d’un thème. Cette année 2018, elle a eu lieu le vendredi 29 juin et  a permis à une trentaine de promeneurs de découvrir des jardins à Rou et à Marson.

Cette balade a débuté à Rou dans mon jardin, composé surtout d’essences méditerranéennes : lavande, lavandin, sauges multicolores et médicinales, thym, cyprès. Le jardinier et maître des lieux étant né de l’autre côté de la Méditerranée, on y trouve aussi des palmiers. Quelques rosiers encore qui me furent offerts lors de mon départ à la retraite et qui portent des noms d’écrivains. Le millepertuis s’y plaît bien, tout comme les hortensias roses, les acanthes d’une amie, la passiflore, le laurier rose ou la clématite. Quasiment aucun plant n’a été acheté : un vinaigrier venu de Dampierre-sur-Loire où nous habitions, un rosier ancien repiqué, des plantes trouvées ici ou là, une sauge de Russie donnée par une cousine, des buddleias ou arbres à papillons qui poussent comme du chiendent… Il faut dire que le jardinier, qui fut viticulteur dans une autre vie, a la main verte. Un premier poème m’a permis de décrire l’ensemble du jardin et de la maison.

« […] Cette maison-là

Ici

Et pas une autre

Au blond gravier crissant qui nageait dans la Loire et ses méandres paresseux

Avec ses toits bleu aigu ses cheminées de ciel

Où lentes déambulent et roucoulent les tourterelles grises

Et sa pierre moussue si douce sous les semelles

Quand les lavandins les roses et le thym font des mers parfumées […] »

 

Un autre texte a rappelé une soirée d’été en juin 2012, juste avant que la nuit ne tombe : « Le jardin vibre et bruit sans trouble et sans alarme/ Ni vacarme […] Sur le jardin serein la nuit tendra sa palme/ Si calme »

Et en quittant la maison, sous le porche aux nids d’hirondelle, nous avons dit alternativement ma « Villanelle pour l’hirondelle » :

« […] Que j’aime la belle oiselle

Qui me dit le renouveau

Le ciel rit à tire-d’aile

Quand s’en revient l’hirondelle »

 Les visiteurs ont ensuite repris leur voiture pour se diriger vers le jardin de Michelle, route de l’Etang à Marson. Un grand jardin aux lisières d’un bois où se hasarde parfois un chevreuil ou un sanglier. Quand les propriétaires ont acheté ce terrain il y a une quarantaine d’années, c’était une friche. C’est à présent un agréable creux de verdure avec une balancelle de bois pour rêver à l’ombre des grands arbres où le muguet éclate en grappes serrées au 1er mai, tandis que, doucement au soleil, poussent tomates et salades dans un petit potager rectangulaire entretenu avec soin.

Michelle, la maîtresse des lieux, était particulièrement choisie pour dire « Le jardin et la maison », extrait du Cœur innombrable d’Anna de Noailles, et dont voici la fin :

« […] - Peu à peu la maison entr’ouvre ses fenêtres
Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,

 

Et comme elle, penché sur l’horizon, mon cœur
S’emplit d’ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur… »

 

Marie-Christine et Pierre ont évoqué l’araignée et l’ortie, humbles représentantes de l’Amour universel chanté par Victor Hugo dans Les Contemplations :

 

« […] Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ; 
Tout veut un baiser. 
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie 
De les écraser, 

Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe, 
Tout bas, loin du jour, 
La vilaine bête et la mauvaise herbe 
Murmurent : Amour ! » 

 

Christian, avec « La Coccinelle » du même Hugo, a rappelé cette charmante saynète qui associe la « bête à Bon Dieu » à la femme aimée :

 

« […] Sa bouche fraîche était là:
Je me courbai sur la belle,
Et je pris la coccinelle;
Mais le baiser s’envola.

 

« Fils, apprends comme on me nomme »,
Dit l’insecte du ciel bleu,
« Les bêtes sont au bon Dieu ;
Mais la bêtise est à l’homme. »

 

L’occasion pour un des participants de nous donner l’origine de l’expression « bête à Bon Dieu ». Selon une légende, au Moyen Age,  un homme accusé d'un crime qu'il n'avait pas commis devait être décapité. Mais lorsqu'il posa la tête sur le billot, une coccinelle se posa sur son cou. Le bourreau  tenta de l'éloigner mais elle revint systématiquement à sa place. Le roi Robert II le Pieux y vit une intervention divine et gracia l'homme, d'où la naissance légendaire de l'expression « beste de bon Dieu », considérée comme un porte-bonheur qu'il ne fallait pas écraser. Le vrai meurtrier aurait été finalement retrouvé quelques jours plus tard.
 

Avec un extrait des Nouvelles lettres d’un voyageur, Marie-Christine a souligné cet amour sensuel et profond qu’éprouvait George Sand pour la nature :

 

« Il y a des heures où je m'échappe de moi, où je vis dans une plante, où je me sens herbe, oiseau, cime d'arbre, nuage, eau courante, horizon, […] où je brille dans les étoiles et les vers luisants, où je vis enfin dans tout ce qui est le milieu d’un développement  qui est comme une dilatation de mon être. »

 

Et pour clore ce moment bucolique chez Michelle, Christian et Pierre ont ressuscité les essais audacieux et maladroits des inénarrables Bouvard et Pécuchet de Flaubert :

 

« […] « Deux fois par jour, il [Pécuchet] prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes, comme s’il les eût encensées. A mesure qu’elles verdissaient, sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles. Puis, cédant à une ivresse, il arrachait la pomme de l’arrosoir et versait à plein goulot, copieusement. »

 

Reprenant leur voiture, les promeneurs se sont tous retrouvés sur la place du château de Marson et ont pénétré dans le jardin de la Cave aux Fouées chez M. Noyer. Renée Monnier, qui connaît par cœur l’histoire du village, nous a rappelé qu’autrefois il y avait là un jardin appartenant au château de M. Fricotelle. Il comprenait notamment un ensemble de serres chauffées avec une collection d’orchidées. On envoyait des fleurs à Paris deux fois par semaine et les planches à bouquets permettaient aux habitants d’avoir des fleurs gratuitement. On y trouvait aussi un jardin potager. Enfin, le tertre était un verger.

 

Dans cet endroit où subsiste une des serres d’autrefois, Renée a fait revivre le rêve de verger du Papet dans Jean de Florette de Pagnol :

 

« Mon rêve, c’est de refaire le grand verger Soubeyran, sur tout le plateau du Solitaire, comme il était du temps de mon père : […] Mille arbres, sur vingt raies espacées de dix mètres, et, entre les raies, des rangées sur fils de fer de panses muscades : tu marcherais entre des murs de grappes, tu verrais le soleil à travers des raisins… ça, Galinette, ce serait un monument, ce serait beau comme une église, et un vrai paysan n’y entrerait pas sans faire le signe de croix ! »

 

Marie-Do nous a donné à imaginer la splendeur du jardin du Paradou, cet Eden redevenu sauvage, dans La Faute de l’abbé Mouret de Zola :

 

« La grotte disparaissait sous l’assaut des feuillages. En bas, des rangées de roses trémières semblaient barrer l’entrée d’une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans des orties colossales, d’un vert de bronze, suant tranquillement les brûlures de leur poison. […] Chevelure immense de verdure, piquée d’une pluie de fleurs, dont les mèches débordaient de toutes parts, s’échappaient en un échevellement fou, faisaient songer à quelque fille géante, pâmée […]

A quelques mètres de là, c’est le potager d’un habitant de Marson qui nous a accueillis. Après avoir longé les framboisiers, nous nous sommes retrouvés au soleil, à l’abri du coteau de tuffeau. Nous avons écouté les précisions topographiques sur le ruisseau de Marson qui longe les jardins, avant que Marie-Noëlle et Pierre ne donnent vie aux légumes, aux fruits, aux insectes et aux animaux du « Dialogue au jardin » de Jules Renard, extrait de ses Histoires naturelles. Il y élabore des parallèles amusants entre le monde des animaux, des plantes, et celui des hommes. L'intention de l'auteur est d'observer les hommes derrière le masque de ces animaux ou de ces plantes.

« LE POMMIER, au Poirier d’en face

—        C’est ta poire, ta poire, ta poire…c’est ta poire que je voudrais produire. »

 

Michelle et Marie-Do ont ensuite célébré les charmes du « Potager », un poème de Rosemonde Gérard, extrait des Pipeaux. Au matin, entre artichauts, groseilles, salades et melons, se dresse la silhouette du « bonhomme qui fait peur aux oiseaux », inoffensif à cette heure matinale, et que les petits oiseaux « piquent d’une caresse ».

 

Ensuite avec « Le verger » d’Anna de Noailles, extrait du Cœur innombrable, on a plutôt eu l’impression de se promener dans un potager. La poétesse nous y invite avec finesse à interpréter le poème au second degré : qui dit verger, pense fruit, voire pomme, le fruit défendu … C’est en effet une ode à la nature, sensuelle et évocatrice… Anna de Noailles nous y fait ressentir la plénitude qu’elle éprouve à y évoluer :

 

« […] Et ce sera très bon et très juste de croire

Que mes yeux ondoyants sont à ce lin pareils,

Et que mon cœur, ardent et lourd, est cette poire

Qui mûrit doucement sa pelure au soleil… »

 

Dans La raison gourmande, dans une perspective hédoniste, le philosophe Michel Onfray pose la question : y-a-t-il une philosophie du goût ? Un bel essai sur les nourritures terrestres dont Renée nous a dit un extrait. Une longue énumération tout en saveurs et en couleurs :

 

« Pommes de terre aux peaux rêches, carottes aux saveurs sucrées, salades de couleurs vives, qui pleuraient le lait à la racine, haricots verts aux arabesques baroques, cornichons hérissés de piquants comme un monstre préhistorique à la gueule patibulaire, céleris-raves à extraire de leur langue terreuse pour de puissantes senteurs, choux verts aux zébrures labyrinthiques, […] »

 

La dernière étape de notre promenade nous a conduits dans le charmant jardin de Renée Monnier, avec une petite serre, des bosquets de fleurs de ci-delà et des endroits ombragés pour rêver. Les promeneurs s’y sont assis en rond pour écouter d’abord le lyrisme satirique de Raymond Queneau dans « Le jardin précieux ». Après une description idyllique de fleurs, la chute est rude : « […] Une gente fillette avec un sécateur/ en fit tout un bouquet – la fin de ce bonheur ». Dans « Solitude, ô mon éléphant », Louise de Vilmorin nous a rappelé le passage inéluctable du temps grâce à une gracieuse évocation des saisons :

 

« […] Mais s'il [le temps] peut te changer, me changer et me prendre 
Ma jeunesse d'hier et notre heure aujourd'hui, 
Il n'empêchera pas les saisons de nous rendre 
L'iris et l'anémone et le mille-pertuis, […] »

 

Au cours de cette balade dans les jardins, comment ne pas évoquer la rose du Petit Prince, « unique », parce que c’est lui qui l'a choisie. Et lui de dire aux autres roses :

 

« Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose. »

 

Puis, c’était au tour des petits animaux de nos jardins d’être présents à travers la voix de Maurice Carême. Sa grande simplicité de ton, qui s’apparente à celle des enfants, nous fait imaginer sans peine le hérisson qui « pique et repique » alors qu’il est « si pacifique » et les trois escargots « qui s’en allaient cartable au dos ». Avec « Instant félin », on a évoqué aussi le chat que j’avais aperçu dans l’embrasure de la fenêtre de mon voisin, « somnolent, bienheureux/ Gardien à sa fenêtre d’un noir mystérieux » qui «  Se tient au bord du temps tel un sphinx rustique ». 

« La mante et la mouche », une de mes fables, extraite de mon recueil Clair Bestiaire, a invité les auditeurs à se méfier de ceux qui font de beaux discours :

 

[…] La mante allait ravir la mouche téméraire

Mais celle-ci, évitant  les pattes sanguinaires,

S’envola prestement loin de la religieuse,

Qui resta sur le tas, affamée et boudeuse. […]

 

Enfin, après la distribution de proverbes jardiniers et autres sentences potagères, chacun a pu dire à voix haute ces dictons ou paroles d’écrivains qui célèbrent la nature et l’homme-jardinier et dont je citerai celle de Fontenelle : « De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier. »

 

Un apéritif convivial, composé d’une délicieuse salade de fruits du jardin, d’une succulente galette au beurre de Doué, d’un gâteau au sureau et autres délicatesses, a clôturé cette balade bucolique et nous a fait entrer en douceur  et en gourmandise dans l’été.

 

Crédit Photos : Dominique Lenfantin

 

 


 

 

 

 

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commentaires

M
Miam! A tout point de vue. que ce soit pour les poèmes,le compte-rendu,les photos de jardins merveilleuses et cette table de gourmandises en conclusion.<br /> Merci pour ce régal. une balade qui m'aurait enchantée .<br /> :)
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C
C'est une balade que nous organisons depuis quelques années et qui séduit de plus en plus. Merci, Martine, de vos commentaires que je suis heureuse de retrouver.
E
Re bonjour Cathy , oui une balade bien agréable dans ton si beau jardin . Un grand merci pour tes nombreuses visites sur mon Blog . Je te téléphonerai dès que j'irai mieux car un virus grippal s' acharne sur moi donc repos obligé ! . Profites bien de ce beau temps automnal et je vous embrasse bien ,
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E
Voilà une balade bucolique bien agréable et votre jardin est toujours aussi beau ! . Bon début de Septembre à vous deux ..
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C
Très beau en effet en juin. Mais après deux mois d'absence et la chaleur estivale, le maître des lieux a fort à faire.
M
J'imagine volontiers que ces visites candides vous ont permis de lire de beaux écrits en compagnie d'amateurs des lettres
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C
Lettres et nature : une association qui plaît aux promeneurs.
A
De jardins en jardins poétiques, Rou-Marson nous est contée savamment à travers toutes ces différentes voix.<br /> Merci pour ce récit alerte et vivant de la promenade.
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C
Alice, j'espère qu'un jour tu nous accompagneras pour cette balade poétique.

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