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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 14:58

 
Fusillej_laisne.jpg

                                                                                     Fusillés, Jacqueline Laisné.

Le secrétaire Empire que je venais d'hériter de mon père, disparu l'année de la chute du mur de Berlin, avait trouvé sa place dans mon petit appartement parisien sous les combles. Lors du partage, j'avais abandonné à ma sœur Aude et à mon frère Martin les gros meubles et j'avais, outre le secrétaire, choisi surtout des tableaux et de l'argenterie. J'étais artiste-peintre et mon lieu de séjour tenait plus de l'atelier que de l'habitation.

J'affectionnais inexplicablement ce meuble que j'avais toujours vu dans le salon bleu de la belle maison de famille, toute en brique blanche, de Saint-Winoc-La-Vallée. C'était ma malle à souvenirs : mon secrétaire, en acajou plein, d'un beau rouge flammé, dont chaque montant s'ornait de deux curieux dessins suggérant des grappes de raisin, signature sans doute cryptée de l'ébéniste. L'abattant s'ouvrait en grinçant sur huit petits tiroirs et sur deux niches, où nous déposions les menus objets ramassés au cours de nos promenades enfantines avec notre grand-mère Amélie, qui était veuve de guerre. Le dessus, en marbre gris, était l'autel consacré aux photos des militaires de notre famille.

Petite, j'avais coutume de m'asseoir auprès du feu sur une banquette basse en tapisserie mille fleurs confectionnée par ma grand-mère. J'aimais voir les lueurs du feu finissant jeter des éclairs sur les cadres chantournés vieil or. J'y devinais mon père, François-Marie de Chambrannes (1915-1989), en Saint-Cyrien, promotion « Soldat inconnu », le jour du Triomphe ; et mon grand-père François-Xavier (1875-1917), lieutenant au 43° d'Infanterie, avec sa veste au col et parements d'astrakan et brandebourgs. Le casoar et le sabre éveillaient en moi un sentiment ambigu, mélange de crainte sourde et d'admiration devant cet univers viril, dont l'accès m'était cadenassé.

En effet, dans notre famille, on était soldat ou on n'était pas ! Peu d'hommes en noir mais combien d'hommes en rouge ! Cette tradition militaire remontait au lointain ancêtre, le colonel-comte François-Emile de Chambrannes, émigré sous le dolman vert à parement rouge et tresse jaune des Hussards de Choiseul. Au service de son roi, il avait débarqué sur l'île d'Yeu au secours des Vendéens et avait porté haut l'honneur de ses armoiries, de gueules à l'épée haute d'or en pal, et sa devise : Chambrannes. Devant, par sainte Jeanne !

A ma naissance, en 1953, à la veille de partir pour Dien-Bien-Phu, mon père, en tenue de parachutiste, était venu faire ses adieux à ma mère et connaître son premier-né. En se penchant vers mon petit visage poupin, rouge et fripé, il avait imperceptiblement murmuré un « Hélas ! » qui avait laissé sa femme meurtrie et désemparée d'avoir failli à sa tâche de pourvoyeuse de mâles au service de la Nation. « Je vous autorise quand même à la prénommer France ! » lui avait-il jeté d'un ton cassant dans l'embrasure de la porte, en la quittant. Alors pourquoi cette dilection particulière pour le secrétaire Empire, je n'aurais su le dire...

Mon mari, qui aimait restaurer et bricoler, avait entrepris de rendre son lustre d'antan à mon héritage. Il avait doucement frotté le bois du meuble avec la célèbre popote des antiquaires; il avait ravivé les ornementations de cuivre ciselé, à décor de navire et de renommée, avec du jus de citron. Minutieusement, il avait réparé les colonnettes des niches et fixé les petits boutons d'or des tiroirs. Un soir, alors qu'il était en train de huiler le tiroir central, son doigt accrocha un petit panneau de bois qui se souleva avec un claquement sec, découvrant une cachette.

J'étais en train de peindre lorsqu'il m'appela d'une voix pleine de surprise et d'excitation.

-         France, viens voir ! Il y a un tiroir secret !

J'abandonnai mes pinceaux et ma toile et m'approchai avec hâte et curiosité de la petite cavité qu'il avait mise à jour. Avec empressement j'y glissai la main et j'en retirai un minuscule livret de cuir crevassé, à la tranche dorée, fermé par un cordon élastique d'un rouge terni.

- C'est un carnet de bal ! m'écriai-je en l'ouvrant fiévreusement, tandis que défilaient rapidement sous mes yeux les noms inconnus de jeunes cavaliers pour la danse.

Dans ma fébrilité à feuilleter, un petit papier plié en quatre tomba à nos pieds que je ramassai prestement.

-         Regarde ! Regarde ! C'est une vieille photo.

Devant nos yeux écarquillés, le visage sépia d'un jeune soldat apparut, un peu déformé par la pliure du temps. Et il nous dévisageait par-delà les années de son regard  pâle. Au képi à la visière arrondie, à la capote en drap de coupe croisée aux boutons frappés de la grenade, nous reconnûmes sans hésiter l' « uniforme meurtrier » des fantassins de la Grande Guerre. Au verso de la photo, une main avait inscrit d'une élégante écriture anglaise, mais légèrement tremblée, un prénom : Emilien.

Qui était-il ? Un soupirant de ma grand-mère Amélie? C'était peu plausible, il semblait si jeune... Un ami de mon grand-père François-Xavier, mort au champ d'honneur ? Peut-être. Mais alors pourquoi sa  photo aurait-elle été dissimulée dans cette cache? Nous étions perplexes et nous perdions en conjectures. Fascinés par ce visage qui surgissait des ténèbres, nous nous mîmes à le scruter. Il ressemblait à mon grand-père : même regard transparent, front haut identique, et surtout cette beauté à la grecque, qui faisait la renommée des hommes de la famille et avait fait tourner la tête à bien des femmes. Il était cependant de moindre corpulence et il émanait de sa silhouette une troublante vulnérabilité, en dépit de la posture martiale qu'il s'efforçait de prendre.

-         Cette ressemblance...dit songeusement mon mari. Sans doute un cousin éloigné de ton grand-père.

-         Comment ? Mais tu sais très bien qu'il n'avait pas de cousins !

Mon esprit en proie à une angoisse diffuse se mit à tourbillonner et en un éclair je me remémorai la fratrie de mon grand- père, composée de trois enfants. François-Xavier de Chambrannes  était l'aîné et le héros de la famille. Après être passé d'abord par le 43° d'Infanterie à Lille, il avait été nommé au 6° Bataillon du 1er Etranger au Maroc et en Algérie. A l'occasion de ses trop rares permissions, il rapportait à son épouse esseulée des roses des sables et des bracelets  berbères en argent. Il était mort au champ d'honneur, tué par un obus de 155, le 17 avril 1917, dans l'attaque de la redoute allemande d'Auberive, près de Mourmelon, lors de la bataille du Chemin des Dames. Il avait eu deux sœurs dont la vie n'avait pas voulu. Thérèse, morte de convulsions en bas âge (1881-1882), et Mathilde, née en 1894 et décédée de la grippe espagnole comme Apollinaire, en 1918.

C'est ainsi qu'en quelques années, mes arrière-grands-parents avaient vu disparaître leurs trois enfants. Le père, François-Hector (1848-1930), mutilé lors de la bataille de Sedan, vivait cloîtré dans sa chambre, passant son temps à lire et relire les traités de Clausewitz et les Mémoires de Napoléon et à ruminer les clauses humiliantes du traité de Francfort. Pour lui, la guerre de 1914 avait été l'occasion de la revanche et, lorsqu'on lui avait appris la mort de son fils, sa seule oraison funèbre avait été : «Notre honneur est sauf. La France est vengée ! »

Ma grand-mère Amélie avait ainsi élevé seule mon père, Francois-Marie. Avec elle, il rendait une fois l'an une visite rituelle à ce grand-père taciturne et d'un autre siècle. Ce dernier ne lui posait jamais aucune question mais lui lisait invariablement une page de l'Iliade. Un jour que mon père était en veine de confidence, il s'était laissé aller à évoquer l'atmosphère funèbre de cette maison où les cœurs étaient clos comme les rideaux toujours fermés. Il se souvenait de la silhouette muette et diaphane de mon arrière-grand-mère Eugénie, mater dolorosa aux ordres de son époux, qui servait le thé dans des tasses d'une porcelaine aussi blanche que son visage chlorotique. Quand la visite était terminée, elle raccompagnait à la porte sa belle-fille et son petit-fils. Elle prenait le visage de mon père entre ses mains et le dévisageait avec une intensité douloureuse tandis que les larmes coulaient lentement sur ses joues. Il avait l'impression qu'elle voyait quelqu'un d'autre, son fils François-Xavier sans doute, et l'enfant qu'il était en éprouvait un grand frisson.

Le prénom d'Emilien, inscrit au dos de la photo, et la ressemblance avec mon grand-père me persuadèrent bientôt que ce jeune soldat ne pouvait être étranger à notre famille. Notre aïeul, le Hussard de Choiseul, ne s'appelait-il pas François-Emile ? Etait-il possible que mon grand-père ait eu un autre frère ? Cette idée me semblait démente. Et pourtant...Ce soir-là, je me sentis comme au bord d'un précipice où j'appréhendai de tomber. Dès lors, toutes mes forces furent tendues vers un but unique: découvrir l'identité du jeune fantassin au regard clair.

Possédée par une mystérieuse certitude intérieure, je m'empressai de tenir au courant de ma découverte ma sœur Aude et mon frère Martin, qui en éprouvèrent la même stupéfaction et la même inquiétude.

L'une était pianiste et l'autre, qui avait repris la propriété de famille de Saint-Winoc-La-Vallée, était médecin de campagne. Ma sœur et moi-même avions hérité des dons artistiques de notre arrière-grand-mère qui sculptait remarquablement. La maison de Saint-Winoc regorgeait de ses œuvres, marquées au sceau du deuil et de la souffrance. Groupe de Niobé pleurant ses enfants, statuettes de pietà, bustes de Christ à la couronne d'épines, Saint Sébastien mourant sous les flèches, ses sculptures étaient d'un dolorisme exacerbé mais d'une beauté âpre. Martin, quant à lui, avait fui la carrière des armes au grand dam de notre père qui lui en avait beaucoup voulu. Il avait même rompu avec son fils quand ce dernier avait commencé ses études de médecine. Plus tard, après la guerre d'Algérie où il avait eu, en tant que colonel de parachutistes, une conduite exemplaire en permettant à nombre de harkis d'échapper aux représailles des fellaghas, il avait quitté une Armée française qui avait bafoué ses idéaux. Le père et le fils s'étaient alors retrouvés.

Pour élucider le mystère de la photo, notre trio organisa un plan de campagne en se partageant les tâches. L'entreprise s'avérait difficile- il n'y avait quasiment plus de survivants de la Grande Guerre- mais elle s'imposa à nous avec la violence d'un impératif moral qu'aucun d'entre nous ne discuta.  Mon frère entreprit de passer au crible la maison de famille à la recherche du moindre indice. Au cours de ses visites médicales dans la campagne flamande, il questionna tous ses patients les plus âgés qui auraient pu posséder quelque souvenir de notre famille pendant la Grande Guerre. Il ne recueillit que le témoignage de la fille d'une domestique de mes arrière-grands-parents. Sa mère lui avait souvent raconté que, le 11 novembre, jour de la Saint Martin, à chaque commémoration de l'Armistice, mon arrière-grand-mère Eugénie conduisait au monument aux morts son mari impotent dans sa chaise roulante. Quand leur groupe douloureux mais fier apparaissait sur la place, le silence se faisait. La cérémonie achevée, ils repartaient sans un mot, cuirassés dans leur digne chagrin, et tout le village, qui avait de même payé un lourd tribut à la guerre, en avait le cœur serré.

Martin avait encore consacré de nombreux weeks-ends infructueux à la visite des nécropoles nationales, des cimetières et des carrés militaires de la Somme, de l'Aisne, de la Meuse et de la Marne. Il en revenait harassé et désespéré par l'ampleur de la tâche.

Ma sœur et moi-même avions décidé de visiter les services de l'état-civil et les archives de l'Armée qui étaient accessibles. Nous savions qu'après la bataille de Sedan, notre arrière-grand-père, bien qu'il fût devenu infirme, s'était mariée en 1873 avec une jeune infirmière, Eugénie de L'Estoile, qui l'avait soigné à l'Hôpital militaire de Lille. Dans cette ville, l'administration nous confirma la naissance de notre grand-père François-Xavier de Chambrannes, le 6 mai 1875. La mairie de Saint-Winoc-La-Vallée nous rappela aussi la naissance et la mort de nos deux arrière-grands-tantes, Thérèse et Mathilde. Nous fîmes un périple dans les mairies des villes militaires de l'est où le régiment de notre arrière-grand-père avait pu stationner. Nous n'y trouvâmes aucune mention d'un quelconque Emilien de Chambrannes. Notre immense déception se mesurait à l'aune de l'étrange amour que nous sentions grandir pour le soldat perdu. Mais à quoi d'autre pouvions-nous nous attendre ? Comment faire surgir un fantôme qui n'avait jamais existé, dont nous n'avions, jusqu'à cette trouvaille photographique, jamais soupçonné l'existence ?

Avant de poursuivre à l'aveugle nos recherches auprès des services administratifs de l'Armée, ma  sœur eut l'idée de consulter un camarade de promotion de notre père, son ami de longue date, et qui était féru d'Histoire. Ce très vieil homme, encore raide comme une badine de cavalier malgré son grand âge, nous reçut chez lui dans un capharnaüm indescriptible, où la Vie des Hommes illustres et Le Prince voisinaient avec de vieilles cartes d'état-major, traités militaires, essais de stratégie, entassés pêle-mêle. Après avoir pris connaissance de notre projet fou, il contempla en silence avec une attention avide la photo de l'inconnu.  Puis, nous regardant avec toute l'acuité que lui permettait encore sa vue déclinante, il prononça ces quelques mots qui sont demeurés  marqués au stylet dans notre cœur.

-         Il n'est pas en mon pouvoir de vous interdire d'aller au terme de votre entreprise. Je peux seulement vous dire qu'à la capote croisée, aux brodequins et au passepoil clair du pantalon, on reconnaît en ce jeune soldat un « homme de pied » de la classe 17.

S'armant d'une loupe, il s'inclina sur la photo jusqu'à la toucher. « Sur le col de sa capote, vous pouvez lire le chiffre 34, c'est-à-dire qu'il appartient au malheureux 34° Régiment de la 18° Division d'Infanterie. Vous savez ! Celle qui a participé au début de mai 1917 à l'offensive des monts de Champagne et à l'attaque du village de Craonne. »

Ma sœur et moi, nous échangeâmes un long regard. Craonne, c'était l'« offensive brusquée » du général Nivelle, les mutineries et les « fusillés pour l'exemple ». Le début du refrain de la chanson de sinistre mémoire résonna en nous comme un glas. : 

Adieu la vie, adieu l'amour,

Adieu toutes les femmes,

C'est bien fini et pour toujours

De cette guerre infâme. 

Le regard du vieux général s'était brusquement éteint et il allait de ma sœur à moi- même.

-         Je crois que vous pensez à la même chose que moi, murmura-t-il avec peine. Vous venez d'ouvrir la boîte de Pandore. Et il ajouta dans un souffle : « Il faut laisser les morts enterrer les morts ! »

Nous étions pétrifiées car au fond de nous-mêmes une vérité commençait à venir à la lumière, qui nous horrifiait. Nous ne pouvions plus reculer. Devant notre détermination, le vieil ami de notre père nous conseilla de poursuivre nos recherches aux Archives Nationales, au Service Historique de l'Armée de Terre et auprès du Ministère des Anciens Combattants.

Alors, notre quête insensée ne connut plus de cesse. Il nous fallait rendre vie au soldat inconnu. Le nom du vieux militaire devint notre sésame. Nous pûmes ainsi consulter plus aisément les archives militaires et obtenir certaines dérogations. Nous eûmes accès aux dossiers de justice militaire, interdits de consultation avant un délai de cent ans. Pleines d'une infinie compassion, nous découvrîmes l'existence des soldats mutilés, des soldats fusillés, des soldats honnis, des soldats oubliés...parfois des soldats réhabilités. Un soir que nous avions dépouillé avec des gestes las des dizaines de documents pliés dans de vieilles enveloppes de carton beige, j'entendis Aude pousser une sorte de cri étranglé qui me fit relever la tête.

-         France ! France ! Je crois que j'ai trouvé !

De nos yeux fatigués par la recherche, de nos yeux qui se remplissaient de larmes, nous lûmes avec difficulté le procès-verbal d'un commis-greffier, en date du 23 mai 1917, à Roucy (Marne). Il rapportait en termes sèchement administratifs « l'exécution de la peine de mort avec dégradation militaire, prononcée par le Conseil de guerre, en réparation du crime de mutilation volontaire en présence de l'ennemi, pendant l'attaque du 5 mai 1917, contre le nommé Chambrannes (de) Emilien-Hector, du 34° Régiment d'Infanterie, né le 11 septembre 1897 à Biarritz (Basses-Pyrénées). »

Le sentiment que nous avons toutes deux éprouvé ce soir-là est indicible. Soulagement d'être parvenues au bout de nos peines, exaltation diffuse d'avoir pressenti la terrible vérité, mais surtout tendresse poignante à l'égard de notre jeune oncle. Il y avait eu un benjamin chez les Chambrannes, notre grand-père avait eu un frère ! Dans la mort, le héros disparu au champ d'honneur rejoignait le fusillé pour l'exemple et il n'étaient que les deux visages en miroir du bouclier de la guerre.

D'ailleurs, s'était-il vraiment mutilé volontairement ? N'avait-il pas malencontreusement laissé glisser sa main en haut de la tranchée ? Ou les gaz  de combat ne l'avaient-ils pas rendu fou et conduit à cet acte ?

Cette découverte qui bouleversa notre trio familial fut la porte ouverte à de multiples questions et nous obligea à repenser tout ce à quoi nous croyions et étions attachés, tout ce que nous savions sur notre histoire familiale.

Il nous fut bien sûr aisé de retrouver mention de la naissance d'Emilien-Hector de Chambrannes à l'état- civil de la mairie de Biarritz. 1897 ! L'année où Alexandre de Serbie devint fou d'amour pour Draga Maschin, dame d'honneur de la reine Nathalie! Nous ignorions que nos arrière-grands-parents avaient fait partie de ces happy few qui avaient contribué au lancement de la station balnéaire et que notre arrière-grand-mère avait choisi cet endroit battu par les vagues pour mettre au monde son dernier enfant.

Nous n'avons pu qu'imaginer l'enfance et la jeunesse stricte de ce jeune garçon, élevé comme son frère aîné dans le culte des armes et l'amour de son pays. Nous comprenions le sentiment d'orgueil qu'avait dû éprouver notre arrière-grand-père quand son fils aîné avait choisi le métier de soldat. Nous savions que cette fierté lui avait permis de supporter la mort au champ d'honneur de son premier-né, à qui on avait remis sur son brancard d'agonisant la cravate rouge de la Légion d'honneur et la Croix de Guerre.

Mais qu'en avait- il été d'Emilien, le « bleuet » de la classe 1917, né en 1897, et qui n'avait jamais eu vingt ans ? A un mois d'intervalle, notre grand-père étant mort le 17 avril, on était venu annoncer à notre aïeul la mort de son dernier-né, le 23 mai, dans des circonstances infamantes. Nous avons cent fois songé à cette scène: notre arrière-grand-père figé dans sa chaise roulante et notre arrière-grand-mère, aux limites de l'évanouissement, agrippée de toutes ses forces au dossier du fauteuil. Nous avons tout lieu de penser qu'en statue du Commandeur, stupéfiée par la douleur et l'opprobre, notre ancêtre ait décidé d'effacer toute trace de son second fils et de le bannir du monde de ceux qui avaient été vivants et du monde des morts.

Et notre arrière-grand-mère ? Comment cette mère, qui avait déjà perdu deux enfants et allait en voir mourir une quatrième en 1918, avait-elle pu accepter qu'on ne prononce plus le nom d'un fils qu'elle avait porté, qu'elle avait chéri et que son mari reniait à tout jamais ? Qui dira le lent martyre de cette femme, soumise à l'implacable loi des hommes, et renfermant à double tour dans son cœur à vif l'image infiniment recommencée de son enfant qui s'effondre sous des balles françaises ? Oh, la douleur tragique et muette de notre aïeule, modelant de ses vieilles mains saint Sébastien affaissé contre sa colonne !

Quant à notre grand-mère Amélie, il ne faisait aucun doute qu'elle avait tout connu et tout celé. Ayant reçu la même éducation rigide que sa belle-mère, elle se sentait à son image détentrice de ce secret familial et elle eût été incapable de le violer. Si nous lui en avions tenu grief un temps, ce sentiment était venu à résilience et nous lui avions pardonné d'avoir gardé le silence.

Nous ne saurons sans doute jamais où repose le corps d'Emilien-Hector de Chambrannes. Mais pour Aude, Martin et moi-même, cela n'a plus guère d'importance. Il nous suffit de savoir qu'il a vécu, que nous lui avons redonné son nom et que nous l'avons ramené parmi nous.


                                                                                                                                                                                                 Mars 2008  

                                                                                                                         

 

 

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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 20:49


C'est une photo fascinante, un peu "mauvais rêve", qui représente le visage d'une petite fille, les yeux fermés, sur un tapis de feuilles mortes. Il me semble que vous pourriez écrire des textes intéressants grâce à elle. (papierlibre.over-blog.net

millais-filles-feuilles-mortes.jpg


Feuilles d'automne
, John Everett Millais.


- Ma mère, savez-vous
Où s'en vont les fées et les dames vertes
Quand l'automne est là, les forêts désertes?
- Ma fille, je ne sais, laissez-moi filer!

- Mon frère, savez-vous
Où pleurent sylphides et hamadryades
Quand le vent secoue les arbres malades?
- Ma soeur, je ne sais, laissez-moi chasser!

- Grand-père, savez-vous
Quel est le festin des sept Hespérides
Quand les pommes d'or ont leur peau de rides?
- Fillette, je ne sais, laissez-moi vieller!

- Mon père, savez-vous
Où dansent les nymphes à la nuit tombée
Quand le froid descend dessus les saulaies?
- Enfant, je ne sais, laissez-moi jouter!

- Ma soeur, savez-vous
Où dorment les nixes et puis les napées
Quand la pluie inonde les branches penchées?
- Soeurette, je ne sais, laissez-moi broder!

-Grand-mère, savez-vous
Où vont Titania, Mélusine, Ondine,
Quand le bois devient dur comme une épine?
- Fillote, je le sais, mais c'est un secret!

En habits de deuil,
Elles sont endormies
Dans leur lit de feuilles.

Le 1er avril 2009

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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 16:05

Voici le premier vers d'un poème de Kabir, un des plus grands mystiques et poètes de l'Inde du XVème siècle: "En toi est le jardin des fleurs..." Je vous propose d'écrire à propos de cette phrase inspirée qui permet beauxcoup d'interprétations. (papierlibre.over-blog.net)

Ophelia.jpg


                                                                                 Ophélia, John Everett Millais

« Ton cœur est un jardin de fleurs… » m’aviez-vous si amoureusement murmuré le soir de notre première promenade dans le jardin de mes parents, après que vous eussiez demandé ma main à mon père. J’avais dix-sept ans et je sortais du couvent ; vous en aviez trente et vous étiez un homme fait.
Ce temps de fiançailles fut pour moi ravissement et extase. J’étais la Sulamite dont vous étiez le Roi. Chaque soir, dans mon demi-sommeil, je me répétais inlassablement les vers que vous ne cessiez de me réciter en me tenant la main. Ils faisaient naître en moi une vibration inconnue :
« Tes yeux sont les portes du Ciel,
Ta peau a les reflets de la blanche opale,
Tes lèvres sont la baie rouge où je bois les baisers de ta bouche.
Elu serai-je quand ma Bien-Aimée
Passera le seuil de ma maison ;
Bienheureux deviendrai-je
Quand sa caresse me mènera au nadir
De sa beauté parfumée de nard et de cinnamome. »
Vous m’aviez envoûtée, Octave ! Mais le charme fut rompu quand vous allâtes seul au bal de la marquise de M.. Madame de C. y dansa avec tant de grâce que le philtre d’amour se répandit dans vos veines à tous deux.
Je n’existai plus.
Nos fiançailles furent rompues aussi vite qu’elles avaient été conclues. Comme la mer se retire à la vitesse d’un cheval au galop, l’amour s’en fut de votre âme.
Ce soir, j’irai marcher dans l’étang.
Le jour après-demain matin, en lisant votre journal tout en dégustant votre thé, vous direz :
« Son corps est plein de nénuphars… »

A Dieu, Vicomte, je vous ai bien aimé.

Malthilde des S.

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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 15:56

J'ai trouvé ce tableau de Münch sur la danse très intéressant, non pas seulement pour le couple central mais surtout pour les autres personnages. Je suis sûre qu'il vous suggèrera d'intéressantes réflexions (papierlibre.over-blog.net).

La danse de la vie, Münch

Sous l’i rose de la lune
Et le mauve de la brume
Sur les champs désormais
verts
Le bal est enfin ouvert

Robes blanches et habits
noirs
Couples tanguant dans le soir
On sourit et l’on s’enlace
On tremble et puis l’on s’embrasse

En ruban et
plumetis
La rosière fait tapisserie
Quand lui tiendra-t-on la main
Sera ce bientôt demain

Comme
une fleur d’incendie
Une amoureuse irradie
Corps aimanté à l’amant
Ils valsent infiniment

Et la femme abandonnée
A vu pourrir ses années
Corsetée de velours
noir
Elle enclôt son désespoir

Les musiques se sont tues
Que sont danseurs devenus

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1 janvier 1970 4 01 /01 /janvier /1970 01:00

 

 

Cécile de France étant nominée pour le César 2019 de la meilleure actrice, je saisis cette occasion pour évoquer Mademoiselle de Joncquières, film dans lequel elle joue le rôle de Madame de La Pommeraye. J’avais vu ce film, tourné en Sarthe, dans le beau château de Sourches,  lors de sa sortie en septembre 2018 et l’avais beaucoup aimé. Je me souviens aussi qu'au cours d'un stage de théâtre, j'avais joué le rôle de Madame de La Pommeraye. Le temps étant menaçant, nous avions joué dans les écuries du château de Gizeux. Le personnage m'était demeuré précisément en mémoire.

 

Après Les Dames du bois de Boulogne (1945) de Robert Bresson, où brillait le diamant noir qu’est Maria Casarès, il fallait, me semble-t-il, une certaine audace à Emmanuel Mouret pour adapter de nouveau au cinéma le récit enchâssé (et souvent interrompu par des digressions et des parenthèses), d’une quarantaine de pages, de l’œuvre de Diderot, Jacques le Fataliste et son Maître (1796). On se rappelle que c’est lors d’une étape à l’auberge du Grand-Cerf que l’Hôtesse conte à Jacques et à son Maître l’histoire de la vengeance de Madame de La Pommeraye. C’est une sorte de conte moral, l’histoire d’une jeune veuve (Cécile de France) qui cède à la cour du marquis des Arcis (Edouard Baer), « homme de plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu des femmes ». Après quelques années de passion réciproque, la jeune femme assiste à son éloignement. Elle se vengera par l’intermédiaire de Mademoiselle d’Aisnon (Alice Isaaz), fille d’une femme répudiée (Natalia Dontcheva) et contrainte à la prostitution. Ange déjà déchu que Mme de La Pommeraye va transformer en dévote, pour qu’elle humilie le marquis. Ne dit-elle pas de lui qu’il « ne résiste pas à ce qui lui résiste » ? En libertin invétéré, le marquis fera tout pour obtenir la jeune fille.

De prime abord, quand on pense à ce récit, c’est surtout la vengeance de Madame de la Pommeraye qui vient à l’esprit. En 1785, Schiller avait d’ailleurs traduit cette nouvelle de Diderot sous le titre Exemple singulier de la vengeance d’une femme. Le réalisateur a donc eu l’intelligence de déplacer l’intérêt vers le personnage de la d’Aisnon (ou encore Mademoiselle Duquênoi chez Diderot), devenue ici Mademoiselle de Joncquières, que l’écrivain ne fait apparaître que vers la fin de son récit. Emmanuel Mouret explique ainsi son propos : « C’est pourquoi je me suis non seulement attardé sur les prémisses de l’histoire, mais aussi sur sa fin et son épilogue. Par ailleurs, je souhaitais rester fidèle à Diderot concernant le traitement narratif de Mademoiselle de Joncquières, dont est épris le marquis. Bresson la met très tôt en avant alors que Diderot le fait vers la toute fin : elle est longtemps un personnage en arrière-plan, une silhouette, qui prend subitement une consistance et une profondeur qui éclaire tout le récit. Je voulais essayer de conserver cette  « surprise dramatique » à la fois originale et forte en émotion. » C’est un des intérêts du film.

Cette « surprise dramatique » est confortée par le fait que c’est ce personnage féminin, apparemment secondaire, qui donne son titre au film, le récit lui-même n’en comportant pas. Soucieux de donner une place nouvelle à la jeune fille, le réalisateur précise : « C’est une façon de préparer la fin, sans la révéler. Le personnage est dessiné en creux, suffisamment mystérieux pour alimenter nos projections, comme celles du marquis. Je crois que, plus cette jeune femme reste insondable à ses yeux, plus on comprend son attirance irraisonnée, et, plus le retournement final peut être poignant et troublant. » La jeune actrice, Alice Isaaz, exprime à merveille le mystère de ce personnage, silencieux, modeste, réduit à la prostitution par un sort contraire, mais profondément sincère. Mme d’Aisnon, sa mère, la décrit ainsi : « Ce n’est pas qu’elle ne soit belle comme un ange, qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce ; mais aucun esprit de libertinage […]. » La jeune fille, que le réalisateur compare à un tableau de Fragonard, est la première comédienne à avoir été retenue. Emmanuel Mouret explique ainsi son choix : « Je l’avais remarquée dans La Crème de la crème et ce que j’aime beaucoup chez elle, alors que j’ai vu d’autres jeunes comédiennes, c’est qu’elle n’est pas que jolie et innocente, elle a du caractère. Je trouvais que donner beaucoup de caractère à son personnage était intéressant pour la fin, car elle a une vision forte, elle réfléchit et a du tempérament. » C’est en effet un très beau personnage féminin qui, par sa bonté et sa générosité innées, réduit à néant la vengeance  de Madame de La Pommeraye. Elle est à l’origine d’un retournement psychologique, assez surprenant pour cette époque, et qui fait de cette histoire un véritable « conte moral ». Emmanuel Mouret le confirme : « C’est de loin le personnage le plus vertueux et qui, dans les faits, pourrait être jugée pour celle qui l’est le moins. Cela souligne à la fois la pertinence et la profondeur de la pensée de Diderot : il ne faut jamais juger trop vite quelqu’un, de quelque chose ou de n’importe quelle situation morale. »

 

Quand le producteur Frédéric Niedermayer a proposé à Emmanuel Mouret l’idée d’un film en costumes, le réalisateur a tout de suite pensé à ce récit de Diderot. Il l’avait souvent relu et avait été ému par son épilogue. Il avait été frappé par la modernité de cette histoire, la liberté et la profondeur de ce récit dont les idées, les sentiments, les conflits lui avaient semblé très contemporains. Il précise à ce sujet : « Les questions morales que se pose le XVIIIe siècle sont toujours à l’œuvre de nos jours. »

 

C’est aussi, bien sûr, le langage si particulier de cette époque qui l’a encore incité à faire le choix de cette intrigue. Il explique qu’il a essayé de garder le plus de dialogues du récit, en conservant, pense-t-il, « peut-être un quart ou un tiers ». Mais il a dû « broder » autour de nombreuses scènes esquissées, tout en en créant d’autres. Travail difficile qui a reçu l’aval d’une spécialiste de la littérature du XVIIIe. Et de souligner : « La véracité nous importe peu au final, c’est plus la véracité sentimentale qui compte. Je crois que le plus important c’est cette notion de saveur. »

 

On reconnaîtra qu’Emmanuel Mouret a parfaitement réussi ce pari, en restituant avec brio l’élégance de la langue de Diderot. Son film nous apparaît comme une « mise en scène des mots » et du discours amoureux. Il le souligne : « Car ce qui est intéressant quand la parole est abondante, c’est qu’elle est porteuse de complexité, de contradiction. » Le metteur en scène précise encore à ce propos qu’il s’agit de réunir la distribution la plus à même de porter ce texte avec le maximum de naturel. On n’oublie pas certaines répliques de Madame de La Pommeraye, le personnage qui a la partition la plus ample : « Vos jamais ne durent jamais plus longtemps que vos toujours. Je suis bien placée pour l’avoir observé. » Ou encore : « Vous avez, Marquis, mis mon cœur en lambeaux. Acceptez qu’en retour j’emprisonne le vôtre dans un jeu d’intrigue au risque de nous perdre. »

Pour mettre en scène ce badinage cruel, le réalisateur use beaucoup du plan-séquence : on y a  « ce plaisir du jeu, on est quasiment en direct de la réplique et de la relation qui se noue, d’où cette idée de circulation dans l’espace, de hors champs, de près, de loin, de dos. » Tout ne doit pas être donné au spectateur et il faut qu’il ait à démasquer, à deviner le personnage derrière ses paroles. On pense notamment à la très belle scène où Madame de La Pommeraye annonce à son amie et confidente (Laure Calamy) le complot ourdi contre son amant infidèle. Au milieu des tapisseries, des bouquets, des vases de porcelaine démultipliés, se déploie un marivaudage subtil que reflète la glace de la cheminée. Nous y voyons la Némésis vengeresse, de dos, se regardant dans la glace, alors que l’abandon a fait qu’elle n’est plus que le reflet d’elle-même. Elle avoue : « Mon entreprise est au-delà de ma douleur et au-delà du coup que le marquis m’a porté. » Une autre scène m’apparaît exemplaire à cet égard, celle où Madame de La Pommeraye reçoit à dîner Mademoiselle de Joncquières et sa mère. Placée au milieu de la table entre les deux femmes, elle distribue la parole à chacune, et ensuite au marquis, qui fait son entrée à l’improviste. Quel plaisir secret pour Madame de La Pommeraye de voir son libertin d’amant infidèle contraint de parler dévotion et quiétisme ! « C’était un amusement secret bien plaisant pour ces trois femmes, que le scrupule du marquis à ne rien dire, à ne rien se permettre qui pût les effaroucher » écrit Diderot. 

Edouard Baer et Cécile de France se sont emparés avec jubilation de cette langue du XVIIIe, tout en finesse et en sous-entendus. Les deux comédiens ont trouvé un accord parfait pour jouer ce marivaudage amoureux. Edouard Baer est entré aisément dans la peau du libertin qu’il joue avec un grand naturel. (Je regrette cependant qu'il ait trop souvent la main dans la poche, attitude moderne et pas du tout XVIIIe !) C’est en voyant le comédien jouer dans Un Pedigree de Modiano qu’Emmanuel Mouret a pensé à lui pour le rôle. Il explique que son choix est dû à deux raisons : « Cette façon un peu recherchée de s’exprimer, avec cette élocution qui lui est absolument naturelle, et le personnage. Car après avoir lu le scénario, il m’a dit : « C’est moi ! » » Le réalisateur a laissé peu de place à l’improvisation des deux comédiens, « sauf pour la façon de lancer la parole et dans les mouvements ». Cependant, c’est dans la scène du dîner, dont j’ai déjà parlé, qu’il lui a laissé toute latitude pour faire apparaître l’Edouard Baer, facétieux et amusant, que le public connaît.

Quant à Cécile de France, qui s’est beaucoup préparée pour le rôle, elle surprend par la qualité de son jeu fin et subtil. Disons aussi qu’avec son beau port de tête, la grâce avec laquelle elle porte les merveilleuses robes pastel conçues par Pierre-Jean Larroque, elle est une Madame de La Pommeraye très convaincante. Même Emmanuel Mouret, au départ, ne l’imaginait pas dans ce rôle de maîtresse délaissée et machiavélique. Pour finir, ce côté solaire et sympathique qu’elle affiche au début, lors du temps heureux avec le marquis, contraste avec cette détermination infaillible dans la réalisation de sa vengeance. Derrière un sourire de façade, c’est une femme blessée à mort qui utilise deux femmes dans la misère pour terrasser l’amant infidèle. Ne leur dit-elle pas : « Mais surtout soumission, soumission absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour le présent, et ne m’engage à rien pour l’avenir. » J’ai particulièrement aimé la scène où elle fait avouer au marquis son infidélité en lui faisant croire qu’elle-même ne l’aime plus : « La marquise de La Pommeraye, moi, moi, inconstante ! Légère !... » Et quand le marquis lui répond : « Il ne nous reste qu’à nous féliciter  réciproquement d’avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait », elle en éprouve un « dépit mortel », à l’origine de sa vengeance. Le jeu de la comédienne le traduit avec nuances. Cécile de France a aimé interpréter ce personnage d’une femme qui s’oppose au joug masculin et refuse d’être victime dans une société patriarcale. Selon elle, Mme de La Pommeraye est « une femme libre ». Comme en Madame de Merteuil aussi, « on peut retrouver cette même volonté de se libérer de cette société machiste et de ses contraintes », dit-elle.

 

Dans ce film, tous les comédiens sont justes et je ne voudrais pas omettre Laure Calamy, qui interprète le rôle de l’amie de Madame de La Pommeraye. Cet autre beau personnage féminin est une invention judicieuse d’Emmanuel Mouret. Devant la démesure des sentiments de son amie, la confidente « incarne une idée du raisonnable ».  Elle permet par ailleurs de recueillir les sentiments et les pensées secrètes de Madame de La Pommeraye. Vive, intelligente, elle essaie de ramener son amie sur le terrain de la modération. Voici ce qu’en dit le réalisateur : « C’est en outre un personnage auquel je me suis beaucoup attaché. Son amitié pour la marquise est vraie, attentionnée, délicate... et petit à petit elle voit son amie s’éloigner comme un bateau sur la mer. J’ai dit à Laure Calamy que ce personnage aurait pu être l’auteur ou le narrateur de ce récit. J’ai beaucoup apprécié l’élégance et l’inventivité de son interprétation. » Subtilité et vivacité dont deux atouts certains du jeu de cette comédienne.

 

Avec le récit de Diderot, dans le film d’Emmanuel Mouret, on est proche de l’atmosphère de libertinage des Liaisons dangereuses (1782). Celle du roman certes mais aussi du film éponyme de Stephen Frears (1988). La robe jaune de Cécile de France ne fait-elle pas penser à celle de Glenn Close dans le film anglais ? La scène d’exposition chez le philosophe français, dans laquelle le marquis offre à Madame de La Pommeraye un pacte mondain d’amitié et de complicité, ne peut que nous ramener à celui que le vicomte de Valmont proposera à la marquise de Merteuil au début des Liaisons dangereuses. Et Mademoiselle de Joncquières et Madame de Tourvel ne sont-elles pas toutes deux des dévotes, seules femmes dont l’innocence soit capable de raviver les sens d’un libertin blasé ?

 

Madame de La Pommeraye est encore la jumelle de Madame de La Carlière, une autre héroïne de Diderot, présente dans la nouvelle du même nom (1772). Après avoir longtemps refusé les avances de l’inconstant chevalier Desroches, elle accepte de l’épouser à condition qu’il ne lui soit pas infidèle. Il ne tiendra pas ses promesses et elle lui infligera une humiliation publique. Chez ces deux personnages féminins, tout comme chez Madame de Merteuil, la vengeance s’enracine dans l’amour-propre blessé et dans l’orgueil social. Elles incarnent d’une manière exacerbée – et j’oserais dire dévoyée - le sens de l’honneur aristocratique. Emmanuel Mouret explique en quoi ce thème de la vengeance l’a intéressé : « Ce qui m’intéresse dans les récits de vengeance, c’est non seulement l’énergie que La Pommeraye déploie et l’imagination, l’esprit et une certaine forme d’intelligence dont elle fait preuve. Mais pour nous, spectateurs, c’est la façon de se projeter dans ce qu’on ose bien rarement ou même jamais faire. Le film est un peu un spectacle de ce qu’on ne se permettrait pas de faire. » Et d’ajouter : « Je suis évidemment attaché à Madame de la Pommeraye parce qu’elle est à la fois diabolique, fascinante et très touchante. Elle a cette blessure amoureuse dans laquelle on peut tous se reconnaître. »

 

Cependant, Madame de Merteuil, qui veut se venger de Valmont à travers Madame de Tourvel, semble beaucoup plus cynique que Madame de La Pommeraye. Celle-ci a vécu dans la durée une véritable histoire d’amour avec le marquis des Arcis. Dans le film, cette période fait l’objet d’une ellipse, symbolisée par la présence des deux fauteuils cabriolets cannés devant un étang et par la croissance d’un arbre. Alors que chez Madame de Merteuil, l’entreprise semble calculée, c’est une terrible douleur amoureuse qui est à l’origine de la vengeance de Madame de La Pommeraye. De même, si l’on compare Valmont et le marquis des Arcis, ce dernier n’est ni calculateur ni menteur comme le héros de Laclos. Il fait montre d’une véritable sincérité dans sa démarche et, dit Edouard Baer, « il séduit parce qu’il est séduit ». Quant à son geste final, qui accorde le pardon à Mademoiselle de Joncquières, il ne ternit pas son nom mais, bien plutôt, « lave » son épouse de son existence de prostituée en lui offrant un nom honorable : « Levez-vous, je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi ; madame la marquise, levez-vous, vous n’êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous… »

 

Certains critiques émettent l’idée qu’Emmanuel Mouret a réalisé un film féministe. A quoi le réalisateur rétorque : « C’est un film qui aime ses personnages féminins, qui n’est ni sexiste ni anti sexiste. Je laisse chacun juger car le mot féministe est tellement large. » Cécile de France pour sa part aime la complexité de son personnage. Celui d’une veuve, une femme libre, qui s’affranchit du jugement de la société en vivant avec un libertin, puis en décidant de se venger de lui. Comme Madame de Merteuil, elle fait montre d’une volonté sans faille dans la réalisation de sa vengeance, allant jusqu’à venger son sexe au détriment d’autres femmes. Emmanuel Mouret souligne la force de ces deux personnages : « Diderot comme Laclos font des portraits de femmes dont l’intelligence surpasse celle des hommes et ce n’est pas un trait courant dans la littérature d’antan. En outre elles sont toutes les deux des femmes indépendantes car nobles et veuves. Il ne faut pas oublier que les veuves nobles et les riches courtisanes sont les premières femmes qui ne dépendent pas de l’autorité d’un mari. »

 

Dans le roman de Diderot, l’antinomie du déterminisme et de la liberté est un des  thèmes essentiels. Et ce qui est intéressant dans le récit et le film, c’est que les personnages vont au-delà du déterminisme social. En effet, si le film ne juge aucunement ses personnages, il est clair pourtant que Diderot finit par choisir son camp, celui de Mademoiselle de Joncquières. L’on assiste en effet à une sorte de conversion, de rédemption du libertin. Et si, à la fin, Madame de La Pommeraye ne voit son affront qu’à moitié réparé, le libertin apparaît, quant à lui, bel et bien « corrigé ».

 

 

Sources :

Diderot, Jacques le Fataliste et son Maître, p. 137 à 184, GF Flammarion

Allo-Ciné, Mademoiselle de Joncquières, Secrets de tournage

La Grande Table Culture, Les Liaisons amoureuses d'Emmanuel Mouret

Interview d'Emmanuel Mouret par Sylvie-Noëlle

https://gallica.bnf.fr/essentiels/diderot/jacques-fataliste/mme-pommeraye-marquis-arcis 

https://www.espace-1789.com/sites/default/files/film_files/zdcmademoiselledejoncquieres.pdf

 

 

 

 

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