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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 14:38

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Proposée par le musée d'Art et d'Histoire du judaïsme, dans le 3° arrondissement de Paris, l'exposition intitulée Joseph Roth, 1933-1939, donne l'occasion de relire l'auteur de La  Marche de Radetzky (1932), oeuvre magistrale qui décrit la fin de l'empire austro-hongrois à travers la saga de quatre générations de la famille von Trotta. Ce sont  le maréchal des logis-chef dans la gendarmerie, qui finit ses jours invalide à Laxenburg; son fils, Joseph Trotta, le héros de Solferino (1859), sauveur de l'Empereur et anobli, qui devient le capitaine Trotta von Sipolje; François von trotta et Sipolje, son fils, qui sera préfet à W. en Moravie; enfin, le petit-fils, Charles-Joseph von Trotta, qui est le héros principal du roman.
Le conservatisme et l’immobilisme apparaissent à l’échelle historique responsables de l’effondrement de la Double-Monarchie austro-hongroise. On notera particulièrement l’incapacité à régler la question des nationalités, le repli sur deux univers clos (Armée et administration), la méconnaissance de l’émergence de nouvelles composantes de la société, comme la bourgeoisie d’affaires et le prolétariat. Roth fait encore un autre constat fondamental : en accordant un rôle prépondérant à Vienne sa capitale, au détriment des territoires périphériques qui constituaient son essence, l’empire des Habsbourg s’est coupé de l’inestimable vitalité du monde slave comme de la richesse religieuse du judaïsme d’Europe orientale où il aurait pu puiser l’énergie qui lui faisait défaut. On évoquera donc la manière dont Roth présente dans son roman l’essentiel de ce qui constituait cet empire.

Un empereur : François-Joseph Ier (Schönbrunn, 18 août 1830- Vienne, automne 1916).

* Il est très présent dans le roman et, comme celui du héros de Solferino, son portrait est souvent évoqué. Il est ainsi accroché au mur du mess des officiers. «  François-Joseph portait un uniforme de général d’un blanc éblouissant, une large écharpe rouge sang en travers de la poitrine, le cordon de la toison d’Or au cou, la grande coiffe noire de maréchal, avec son riche panache en plumes de héron, était posée à côté de l’Empereur sur une petite table d’aspect branlant. » Alors qu’au début le jeune sous-lieutenant Charles-Joseph von Trotta a l’impression que « l’Empereur pouvait à tout instant sortir de son cadre noir », il avait pris peu à peu «  ce même visage habituel, indifférent et banalisé, qui passait inaperçu sur ses timbres et ses monnaies. » (p. 90-91). Chez tante Rési, dans le bordel (p. 98), au buffet de la gare de la garnison-frontière le portrait est omniprésent : c'est « le portrait connu, partout présent, du chef suprême de l’armée, en tunique blanche de feldmarschall, avec son écharpe rouge sang ». Mais ce portrait, toujours le même, est figé et l’Empereur y est  « enfermé dans sa sénilité glacée, éternelle et effrayante, comme dans une cuirasse de cristal qui imposait le respect. » (p. 91).

* Le chapitre XV de la Deuxième partie est entièrement consacré à cet Empereur (p. 261-275), monté sur le trône à dix-huit ans, et ce portrait nostalgique et lucide le décrit comme le plus vieil empereur du monde. Il permet aussi une réflexion sur le temps. Le narrateur s’attarde sur le crâne chauve, les favoris blancs, le visage ridé, le corps maigre et le dos légèrement fléchi avec un regard vague des prunelles claires qui restent braquées « sur cette ligne délicate et fine qui marque la limite entre la vie et la mort. » (p. 261). Il cache son intelligence sous les dehors de la simplicité. « Quand on le croyait bienveillant, il était indifférent et quand on le disait froid, il souffrait en son cœur. » Il avait donc pris le parti de se taire (p. 262). « Il n’aimait pas les guerres (il savait qu’on les perd), mais il aimait l’armée, le jeu de la guerre, l’uniforme, le maniement des armes, la parade, le défilé et les exercices des compagnies. » (p. 263). Il était blessé de n’être pas un simple officier et nourrissait de la rancœur contre les officiers d’état-major. (p. 263).

* Dieu avait attribué à François-Joseph une part de cette terre : la monarchie austro-hongroise, et pourtant il était quand même devenu un maigre vieillard. Toute sa vie il s’était levé avant le soleil « comme un soldat se lève plus tôt que son supérieur. » (p. 267). « Il ne savait pas exactement quel âge il avait, mais quand les autres l’entouraient, il sentait qu’il devait être bien vieux. » (p. 272).

* Au cours de la revue qu’il effectue, il voit son armée « déjà mise en pièces, dispersée, morcelée entre les multiples nations de son vaste empire. Il voi[t] le grand soleil des Habsbourg descendre , fracassé, dans l’infini où s’élaborent les mondes, se dissocier en plusieurs petits globes solaires qui avaient à éclairer, en tant qu’astres indépendants, des nations indépendantes… » (p. 273). Quand il meurt, il dit à haute voix : « La guerre est un péché aussi. » (p. 395).

* Tout au long du roman, sa faveur ne se dément pas pour les Trotta mais elle pèse sur eux comme une malédiction. « Sa faveur même, qui reposait sur la famille Trotta, était un fardeau de glace tranchante. » (p. 91).

Une armée.

* A travers le personnage de Charles-Joseph, l’armée est omniprésente dans le roman mais elle est présentée d’une manière péjorative et distille un ennui mortel. « Les officiers du régiment de Uhlans attendaient on ne sait quel événement extraordinaire qui viendrait rompre la monotonie de leurs journées. » (p. 114).

* En dehors des manœuvres, deux fois par semaine, (p. 78), les soldats jouent aux dominos, aux cartes, perdent au jeu et boivent du « quatre-vingt-dix degrés ». « La paix durait depuis trop longtemps […] Un jour, il deviendrait colonel, puis il mourrait. En attendant, on veillait tous les soirs au mess, on regardait le portrait de l’Empereur. » (p. 91). Pour tromper l’ennui, ils vont aussi au bordel chez tante Rési pour des « manœuvres d’amour » (p. 95), se battent et meurent en duel comme Tattenbach et Demant. Certains se suicident pour dettes de jeu comme le capitaine Wagner et d’autres sombrent dans les prisons militaires de la vieille monarchie, les « plombs » de l’Autriche, comme le capitaine Jedlicek. (p. 342).

* Le père de Mme Demant, après la mort de son gendre, dit en vouloir à « cette stupide armée et à ses stupides institutions. » Il remet en cause l’existence de l’armée et des « jeunes propres à rien comme les lieutenants [qui] ne sauraient être autorisés, au vingtième siècle, à prendre ces airs arrogants. Les nations revendiquaient leurs droits, un citoyen en valait un autre, pas de privilège pour la noblesse ! La social-démocratie était évidemment un danger, mais aussi un contrepoids. On parle toujours de la guerre, mais elle n’aura pas lieu, c’est sûr. Qu’ils y viennent ! Notre époque est éclairée. » (p. 151).

* Seuls, quelques-uns, comme le comte Chojnicki ou le fils du chef de musique Nechwal, pressentent la fin. Ce dernier déclare en effet au préfet, qui en est choqué, qu’on ne se bat pas du tout mais que si on en vient à se battre un jour, « Nous perdrons sûrement la guerre. » (p. 284).

* Deux militaires font exception dans ce tableau très négatif de l’armée. Il s’agit d’abord du major Max Demant, médecin militaire d’origine juive, qui est entré dans l’armée pour lutter contre la misère : « On se jetait littéralement dans les bras de l’armée. » (p. 102). Il avait eu une « carrière à anicroches » selon le capitaine Taittinger et aurait préféré être chirurgien à Vienne ou professeur d’université. Quand il accepte le duel avec Tattenbach, il confie à Charles–Joseph von Trotta son ami sa lassitude et sa lucidité. «  Demain, je mourrai comme un héros, comme un prétendu héros, d’une mort en complète opposition avec ma manière d’être, en complète opposition avec la manière d’être de mes pères et de ma race et contre la volonté de mon grand-père. […] Quand je retire mes lunettes, je n’y vois rien du tout, rien du tout. Et je tirerai sans y voir ! Ce sera plus naturel, plus honnête et tout à fait convenable. » (p. 129). Seul ami de Charles-Joseph, il lui lègue son sabre et sa montre.

* L’autre militaire est Onufrig Koholin, l’ordonnance de Charles-Joseph qui, pour l’aider à apurer ses dettes de jeu, lui remettra cent couronnes, empruntées sur la possession d’un champ de quatre arpents et demi de terre, et vingt ducats d’or de dix couronnes qu’il a cachés dans un champ de son village natal. Trotta songe alors « aux récits militaires édifiants qu’il avait lus dans les petits volumes à reliure verte de l’hôpital. Ces histoires fourmillaient de touchantes ordonnances d’officiers, paysans mal dégrossis au cœur d’or. » (p. 321). Emprisonné dans les convenances, Charles-Joseph sera incapable de le remercier de sa générosité (p. 321).

* La mort de l’armée impériale pourrait être symbolisée par la scène où le lieutenant Trotta se dévêt de ses habits militaires et les empaquette dans une valise :  « La valise était encore béante. La personnalité militaire de Charles-Joseph y gisait, cadavre réglementairement pliée. » (p. 370).

Les Juifs.

* C’est à travers l’histoire familiale du major Demant que l’on découvre les Juifs. Le médecin-militaire garde un souvenir ému de son grand-père, « pieux cabaretier juif », qui « se tenait debout devant son auberge comme un vieux roi parmi les cabaretiers » et qui lui avait appris : «  Celui qui lève la main contre son semblable est un assassin. » (p. 129). « S’il avait su que son petit-fils se promènerait un jour de par le monde, en uniforme d’officier, avec des armes meurtrières, il aurait maudit sa vieillesse et le fruit de ses entrailles. Déjà, son fils lui-même, le fonctionnaire des postes, n’était plus pour le vieillard qu’une abomination tolérée par tendresse. » (p. 100).

* Etre officier ou fonctionnaire était, dans cet empire, le moyen de se faire une place au soleil. Simon Demant, le père de Max Demant, était en effet sous-officier et employé des postes. « Dans la fidèle mémoire de sa femme, le disparu laissa le souvenir d’un époux modèle, mort au service de l’Empereur et des Postes impériales et royales. » (p. 102).

* Le narrateur fait par ailleurs une très belle description des activités multiples des marchands juifs qui commercent dans la ville de la garnison-frontière. « Aucune des merveilleuses denrées, aucune des denrées à bon marché dont le monde est si riche, ne restait étrangère aux marchands, aux courtiers de la contrée. » (p.160). Et il note une de leurs particularités physiques : « Un caprice de la nature, la loi mystérieuse d’une filiation inconnue avec le peuple légendaire des Khazares peut-être, faisait que beaucoup de ces juifs de la frontière étaient roux. » (p. 161).

* Mais l’antisémitisme est cependant présent dans cette armée impériale. Ainsi, après avoir fait naître les soupçons sur Trotta et sur la femme de Demant, le capitaine Tattenbach « se met à brailler comme un fou [huit fois de suite] : « Youpin ! Youpin ! Youpin ! » (p.119). De même, quand Trotta explique aux militaires qu’il a failli tuer Kapturak : « Cette espèce de sangsue, ce youpin ! s’exclama quelqu’un, et tous se figèrent, ils se rappelaient que le père de Lippowitz était juif. » (p. 315). Même l’Empereur ne semble pas dénué d’une pointe d’antisémitisme. En effet, lorsque François-Joseph est contraint par ses devoirs de rencontrer les juifs qui l’attendent au village pour le saluer, le narrateur écrit : « Ah, encore ces Juifs ! pensa l’Empereur, ennuyé. Soit ! Qu’ils viennent » (p. 269).

* Ce passage est pourtant suivi d’une belle description de la communauté juive, révélatrice de l’écriture de Roth, qui associe lyrisme et ironie. En effet, l’Empereur peut distinguer « les longues barbes flottantes, d’argent, de jais ou de feu, agitées par la brise d’automne et les longs nez osseux qui avaient l’air de chercher quelque chose par terre. » (p. 269). Et de prédire à François-Joseph : « Tu es béni […] Tu n’assisteras pas au naufrage du monde. « Je le sais » songea François-Joseph. » (p. 270).

* A travers ce roman, on voit bien comment l’administration et l’armée furent les facteurs essentiels d’intégration pour les Juifs de l’Empire austro- hongrois.
Le comte Chojnicki.

* Il est le seul personnage lucide du roman et apparaît sympathique d’emblée à tous. (p. 167). Dans la ville frontière, il possède deux maisons, le « Vieux Château » et le « Château Neuf » où il accueille des amis singuliers. Il organise de « petites soirées » deux fois par semaine et une fois par mois « la fête ». Dans son pavillon de chasse, il fait des expériences d’alchimie.

* Ce député au Reichsrat, d’origine polonaise, «  sceptique, moqueur, sans crainte et sans scrupules, affirmait communément que l’Empereur était un vieillard étourdi, le gouvernement une bande de crétins, le Reichsrat une assemblée d’imbéciles naïfs et pathétiques, il disait l’administration vénale, lâche et paresseuse. Les Autrichiens de souche germanique dansaient la valse et chantaient dans les guinguettes, les Hongrois puaient, les Tchèques étaient nés cireurs de bottes, les Ruthènes étaient des Russes travestis et des traîtres, les Croates et les Slovènes des fabricants de brosses et des marchands de marrons et les Polonais, dont il était, des jolis cœurs, des coiffeurs et des photographes de mode. » (p. 169).

* Il prédit : « Cet empire sombrera fatalement. Dès que notre Empereur fermera les yeux, nous nous disloquerons en cent morceaux. Les Balkans seront plus puissants que nous. Toutes les nations organiseront leurs sales petits Etats et les Juifs eux-mêmes proclameront un roi en Palestine. » (p. 169).

* Personne ne le croit et on le prend pour un farceur. Seul Trotta ressent parfois « le poids ténébreux de la prophétie. » (p. 170). Le comte devient l’ami de Charles-Joseph et, conscient qu’ « il se perd », fera tout pour le sauver. Il sait que « le corps vivant de l’armée se désagrège » et que Dieu a abandonné l’Empereur. (p 198).

*Devenu fou au front et enfermé dans un asile, il annonce au préfet la mort imminente de François-Joseph.

* Le comte Chojnicki avec sa lucidité extrême et ses discours tragiquement prophétiques peut, d’une certaine manière, être considéré comme un des porte-parole de Joseph Roth.

Les serviteurs.

* Ils sont marqués au sceau de la fidélité et la belle figure de Jacques demeure au service de trois générations de Trotta. On ignore son âge, sans doute entre soixante-dix et quatre-vingts ans. C’est à lui que Charles-Joseph demande de lui parler de son grand-père et il lui raconte avec sobriété la mort du héros de Solferino. (p. 48).

* Plusieurs très belles pages racontent sa fin et révèlent l’attachement mutuel et indéfectible du serviteur et du maître, le préfet von Trotta. Quand il tombe malade, son maître s’inquiète : « Si Jacques meurt, le héros de Solferino mourra, dans une seconde mesure, une seconde fois et peut-être aussi […] celui que le héros a sauvé de la mort. Oh ! Ce n’était pas seulement Jacques qui était tombé malade aujourd’hui ! » (p. 176).

* Le préfet découvre alors que son vrai nom est François-Xavier-Joseph Kromichl et qu’il a quatre-vingt-deux ans. C’est le héros de Solferino qui a ordonné qu’il s’appellerait Jacques !

* A l’occasion de la maladie de son serviteur, le préfet se rend compte que c’était la première fois, depuis qu’il était au service de Sa Majesté, qu’il restait complètement inactif un jour de semaine. » (p. 183). Quand Jacques meurt, il déclare au maréchal des logis-chef : « C’est ainsi que je voudrais mourir, mon cher Slama… » (p. 187). Après la mort de son serviteur, il trouve sa maison « changée, vide et sans aucune intimité. » (p. 188)

* Au-delà de la relation de subordination qui existe entre le préfet et Jacques, existe un sentiment très profond de respect mutuel et d’affection, mais dans ce monde masculin et ritualisé à l’extrême, il demeure du domaine du non-dit.

Les femmes.

* Dans ce roman qui raconte le destin de trois générations d’hommes, les femmes n’ont guère de place. Si elles sont de condition modeste, soit, elles ont un rôle subalterne comme la gouvernante du préfet, Melle Hirschwitz, présentée « comme armée et cuirassée » (p. 38) et parlant « hochdeutsch » parce qu’elle avait vécu de nombreuses années en Allemagne (p. 40); soit elles sont prostituées comme les femmes du bordel de tante Rési, décrites comme « une troupe affairée de poules blanches. » (p. 97).

* Les mères de François et de Charles-Joseph von Trotta n’ont pas de présence dans le roman car elles meurent toutes deux alors qu’ils sont enfants et ils n’en n’ont guère de souvenir. Si le préfet, lors du voyage à Vienne avec son fils, fait une brève allusion à une certaine Mizzi Schinagl (mais de son temps, « on n’était pas sentimental » (p. 56)), Charles-Joseph connaît lui deux intrigues amoureuses qui le marquent profondément.

* C’est d’abord l’amour qu’il éprouve à quinze ans pour Catherine-Louise Slama et qui se termine tragiquement (la jeune femme meurt en couches), et la relation amoureuse qu’il entretient avec Mme von Taussig, très marquée de la part de cette dernière par une forme d’amour maternel, car elle a quarante-deux ans. Dans leurs amours clandestines, ils nourrissent l’espoir de partir ensemble et quand Charles-Joseph la quitte, il « est saturé de toutes les douceurs du monde et de l’amour. » (p. 303). Mais cet amour ne parviendra pas à le sauver de lui-même et de ses démons. Dans l’épilogue, elle dira doucement et pudiquement au préfet : « Nous nous sommes aimés, Charles-Joseph et moi. » 

* Dans l’ensemble, pourtant, la vision de la femme qui est donnée dans le roman est plutôt péjorative, à l’image d’Eve Demant, légère et insatisfaite, qui sera à l’origine de la mort de son mari. Elle est l’archétype de ces  « jolies petites femmes dangereuses, tueuses d’hommes […] de la race de ces frêles meurtrières » (p. 148), dont l’homme doit se méfier.


Le roman de Roth montre ainsi de manière exemplaire comment cet empire était une construction politique trop fragile pour résister à l’Histoire. Néanmoins, il aura tout de même été une grande idée et c’est cette ambivalence que reflète l’attitude du narrateur. L’auteur a toujours admiré le caractère supranational et même cosmopolite de la monarchie des Habsbourg, de même que sa pluralité culturelle dans laquelle il voulait voir concrétisé l’idéal d’une coexistence harmonieuse du judaïsme et du catholicisme, du monde slave et du monde germanique.

La progression de la barbarie hitlérienne a amené Roth à idéaliser outre mesure l’Autriche-Hongrie. Mais dans ce roman, il est parvenu avec un talent incomparable à dresser, loin de toute glorification comme de toute accusation, l’inventaire mélancolique et nuancé d’un univers à jamais englouti, celui des mystérieux confins de l’Empire, des provinces de la Couronne et de la Vienne impériale. « Un cruel destin de l’Histoire a détruit mon ancienne patrie, la monarchie austro-hongroise. Je l’ai aimée, cette patrie, qui me permettait d’être tout à la fois un patriote et un citoyen du monde, un Autrichien et un Allemand au milieu de tous les peuples autrichiens. J’ai aimé les vertus et les qualités de cette patrie, et aujourd’hui encore, alors qu’elle est morte et disparue, je continue d’aimer ses défauts et ses faiblesses. Elle en avait beaucoup. Elle les a expiés par sa mort. »

Livre-testament de l’auteur, ce roman vaut aussi tous les livres d’histoire, non par une érudition ennuyeuse mais par des scènes vivantes et colorées, où le réalisme s’allie à la poésie. De nos jours, il faut le lire, en ayant à l’esprit la phrase de Valéry: « Les civilisations savent désormais qu’elles sont mortelles. » Et ce roman est sans doute plus d’actualité qu’il n’y paraît !

 
Les pages renvoient à La marche de Radetzky, Joseph Roth, Points, Le Seuil, 1982.

                                                                                                                                                                  Juin 2005

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