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Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.

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Une selle pour Emma Bovary.

Bovary.jpg

 

C’était par une belle après-midi d’été finissant et nous étions en promenade dans le Pays cauchois. L’air était doux et les doubles rangées de grands hêtres des clos-masures se détachaient sur la plaine normande parsemée de meules de foin, enroulées comme autant de petits soleils à la Van Gogh.

Nous étions arrivés à Etoutteville, devant la grille d’une demeure dont le portail s’ouvrit lentement pour nous donner à admirer une petite gentilhommière de pierre blanche et de brique rouge, aux nombreuses fenêtres hautes et étroites, sous un toit gris ardoisé de losanges à la mine de plomb. Jaillie d’auprès du puits sous le délicat rosier rouge, une jeune chatte aux reflets de châtaigne pâle se coula entre nos jambes pour nous accompagner dans la maison.

Nous avions cueilli les pommes du pommier, celles qui se détachent aisément de la branche par un mouvement tournant du poignet, tandis qu’en contrebas, dans l’herbe haute d’un vert vivant, dix oies, altières et courantes, allaient et venaient dans un mouvement ample et recommencé.

Nous entrâmes dans la salle à manger, toute blondie par le soleil du dehors, auquel répondit la chaleur de la brique rouge et brune et de l’ocre des joints de la vaste cheminée au foyer rectangulaire. Et soudain, sous les deux bouquets d’hortensias que l’on avait mis à sécher la tête en bas, mon regard accrocha la selle au cuir de chocolat bien ciré, posée sur son arçon.

En un instant, je basculai dans le temps heureux d’Emma Bovary, celui où elle avait rencontré Rodolphe Boulanger, dit « de la Huchette », « un monsieur vêtu d’une redingote de velours vert », la première fois qu’elle le vit, et qui « vivait en garçon ». Cette selle luisante me remémora leur amoureuse promenade à cheval « aux premiers jours d’octobre », quand « du bout de leurs fers, en marchant, les chevaux poussaient devant eux des pommes de pin tombées ». Je repensai à la question répétée par Emma « balbutiante » tandis que Rodolphe lui parle d’amour et la presse : « Où sont les chevaux ? Où sont les chevaux ? » Et je revis avec clarté, après son abandon, le geste cynique du séducteur, « le cigare aux dents, raccommod[ant] avec son canif une des deux brides cassées. »

Après avoir visité la maison inhabitée, nous allâmes dans l’ancienne écurie. C’était de beaux communs aux fenêtre cintrées, dont la pierre blanche soulignait l’arrondi, et où traînaient encore des cheveux de paille. Il me sembla y entendre le hennissement des montures des amants, peut-être celui de la pouliche d’Emma, «encore fort belle, un peu couronnée » et obtenue « pour une centaine d’écus », celle-là même que son pauvre Charles de mari avait achetée à M. Alexandre.

L’après-midi allait vers sa fin, le soleil descendait lentement derrière les oies, il nous fallait rentrer. Alors que nous sortions de la propriété, un cheval noir bien membré, à la crinière de Samson, s’approcha de la clôture du champ, de l’autre côté de l’étroit chemin. Je fermai les yeux pour mieux entendre les pensées de Rodolphe, le don Juan de village, à propos de sa nouvelle maîtresse: « Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille mince, le genou plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par le grand air, dans la rougeur du soir. »

Une maison cauchoise à l’écart, un pommier solitaire, des oies cacardant dans l’automne qui vient, une selle dans son immobilité brillante, ce fut la magie de cette heure à Etoutteville.  Elle me rendit  la jeune femme encombrée de rêves, celle dont Rodolphe avait dit en la quittant pour toujours : « N’importe, c’était une jolie maîtresse ! »


                                                                                               Le 26 septembre 2009 

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C
Un beau récit très fin qui nous restitue non seulement Emma, mais aussi Rodolphe, et aussi ces si fascinantes "chevauchées" du roman (je pense aussi à la calèche et au fiacre), symboles du vertige<br /> de la tentation, et aussi de l'avancée irrésistible du destin.
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C
<br /> <br /> Merci, Carole, d'être venue me lire. Votre commentaire résume admirablement le destin d'Emma.<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> Tres bien Madame Thevenet, j ai bien aime! Le fils.<br /> <br /> <br />
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