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A l'heure où l'Europe ne cesse de s'agrandir et où la question des identités régionale et nationale se fait plus aiguë, le dernier ouvrage de l'historienne Mona Ozouf,Composition française, Retour sur une enfance bretonne, vient à point nommé pour nous faire réfléchir sur les tensions entre l'universel et le particulier.
Originaire de Plouha dans le Finistère, fille d'un père mort très jeune, Jean Sohier, qui avait œuvré avec passion pour la réhabilitation de la langue bretonne, en même temps fille d'une institutrice pure et dure de l'école laïque, Mona Ozouf explique comment elle eut du mal à trouver son identité, tiraillée entre deux mondes, celui de sa grand-mère, « Bretonne bretonnante » et celui de sa mère, institutrice dans l'« Ecole de la France ». Entre le breton et le français, où trouver sa place?
Le livre s'ouvre sur « la scène primitive », celle de la perte du père, emporté en quelques jours par une bronchopneumonie. De ce père disparu alors qu'il n'est encore qu'un jeune homme et que sa fille a quatre ans, Mona Ozouf brosse un portrait émouvant. Originaire de Lamballe, d'une famille à demi-bourgeoise « pleinement francophone, avide d'acculturation française, sans aucun souci d'identité bretonne », il va très vite se définir comme « patriote breton » et Jean Sohier devient Yann Sohier. Ce choix demeure un mystère et des légendes gravitent autour de lui. L'une, nationaliste et droitière, fait de lui le chanteur rebelle du Bro goz va Zadou (hymne national breton) au nez et à la barbe de Poincaré. L'autre est véhiculée par Morvan Lebesque et fait de lui un adhérent du Parti communiste. Si elles sont fausses toutes les deux, elles disent cependant l'engagement de Yann Sohier dans le Parti nationaliste breton et son pacifisme.
Sorti de l'Ecole normale en 1921, il y a fait la rencontre capitale de François Vallée, « un bénédictin de la langue bretonne » et, en janvier 1933, paraît le premier numéro d'Ar Falz (La Faucille). Ce modeste bulletin, qui ne paraîtra que deux années, est animé par l'idée capitale puisée chez Ernest Renan que « le génie d'un pays réside dans sa langue ». Yann Sohier croit à « ce miracle culturel, la résurrection d'une langue ».Selon lui, en ces années 1930, le danger qui menace le breton est le succès des écoles maternelles. N'écrit-il pas: « L'école maternelle, avec sa jeune maîtresse, ses jeux, ses chants sa cantine scolaire, son petit théâtre enfantin, sa gaieté, aura vite fait d'accomplir cette chose effroyable […] l'assimilation sournoise, mais plus implacable, plus dangereuse et plus terrible que le port du sabot fendu, le « symbole de nos pères »? Ce disant, c'est le portrait de sa femme qu'il brosse, cette jeune institutrice fervente, acquise aux idées de Célestin Freinet. En accélérant la francisation de la Bretagne, son épouse tendrement aimée ne combattait-elle pas malgré elle ses aspirations personnelles? Et pourtant avec elle, il avait épousé « en bloc, la Basse-Bretagne, la langue, une famille paysanne, indemne de toute contamination par la bourgeoisie française, une belle-mère en coiffe du Léon. Bref, le « côté de Lannilis », en tournant le dos à son propre « côté », celui de Lamballe. » Pour Mona Ozouf, le choix paternel, que sa mort rendra définitif, sera obligatoirement le sien. Pour elle, il n'y aura jamais qu'un « côté », d'autant plus que le peu de temps qu'elle vivra avec son mari, sa mère acceptera « qu'un salaire sur deux soit entièrement consacré à la confection et à la diffusion d'Ar Falz. »
Sa grand-mère maternelle, née dans une fratrie de douze enfants, Marie-Scholastique Bizien, et épouse de Charles, matelot de deuxième classe devenu second-maître, représente pour elle « la Bretagne incarnée ». « Ma grand-mère, son costume, sa coiffe, sa langue, ses savoirs multiples, tout en elle parlait donc de l'identité bretonne. » Elle « enseigne que les livres ne sont pas la seule fenêtre sur la vie. » Savante en recettes culinaires, véritable répertoire de proverbes bretons et de chansons tendres ou gaillardes, peu encline à raconter des légendes bretonnes, elle croit cependant au monde des « Anaon », qui se manifestent à celui des vivants. Grâce à elle, la mort est tout, sauf une disparition. « Et puis il y a la langue. » Du temps de son père, on ne parlait qu'en breton mais après sa mort, la grand-mère s'adressera à sa petite-fille en français. Le breton sera réservé aux échanges avec sa fille, pour évoquer la sexualité notamment. Le français parlé avec sa petite-fille n'en garde pas moins les tournures du parler breton, « cette langue vigoureuse, expressive, anthropomorphique »; une langue imagée, concrète, et dont la grammaire est d'une grande liberté.
Et pourtant, ultime paradoxe, elle apprenait à sa petite-fille « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine » car elle « avait beau « être de Lannilis », elle était, elle se savait française. » L'absence de connaissances n'empêche pas l'existence du sentiment d'appartenance à une patrie.
C'est ce personnage haut en couleurs qui inscrit sa fille, « vrai test de résistance à l'Eglise », à l'école laïque. Elle lui permettra plus tard, alors qu'elle est « empêchée de se présenter à l'Ecole normale de Quimper », de passer le concours dans les Côtes-du-Nord, « autant dire à l'étranger » et de devenir une institutrice modèle des « hussards de la République ». Et c'est cette dernière qui, malgré ses réticences, respecte les dernières recommandations de son mari à propos de leur fille : « Ne l'ennuie pas avec nos idées, avait-il dit; plus tard, elle lira et comprendra. » Les « idées », en effet, ma mère s'en tenait elle-même écartée, comme d'une substance maléfique qui avait coûté la vie à son mari; « L'auteur garde un souvenir ému du « chagrin sauvage » de sa mère, jeune veuve décourageant les amis les plus fidèles, d'autant plus que la règle donnée aux instituteurs de la Laïque était catégorique: « Etre bien avec tout le monde, n'être bien avec personne. » (Cette institutrice, qui faisant un jour visiter avec fierté sa classe à deux bourgeoises, s'entend dire: « Ah, mon dieu, j'aimerais mieux être pute! ») Mais elle tenait à être fidèle à ce qui avait été le cœur de son combat, la défense de la langue bretonne. »
Ainsi, la porte de la bibliothèque paternelle, dont « la Bretagne [...] faisait l'unité » ne fut jamais fermée à la petite fille. La langue orale de sa grand'mère et les livres forgèrent donc son identité bretonne. Cette bibliothèque était d'une grande richesse et pourrait être le vade mecum de celui qui veut découvrir cette terra incognita. Les dictionnaires indispensables de François Vallée et de Roparz Hémon y voisinent avec les histoires de Bretagne d'Aurélien de Courson et d'Arthur de La Borderie, racontant l'humiliation séculaire subie par les Bretons: le lac de boue de Conlie où pourrit l'armée bretonne en 1870, l'année fatidique de 1532 qui signe le glas de l'indépendance bretonne et Du Guesclin, « an Trubard « , le « traître », servant l'armée de Charles V contre Jean IV.
Ces textes exaltent en parallèle les gloires légendaires de Nominoé et d'Erispoé, celle d'Anne de Bretagne, la « petite Brette », la « jolie boiteuse », contrainte d'épouser tour à tour deux rois français, celle encore des anonymes « Bonnets rouges », révoltés contre les impôts royaux sans aucun respect du privilège des provinces.
De célèbres textes y rendent aux Bretons leur mémoire. Ce sont les incontournables: La Légende de la mort d'Anatole Le Braz, Le Foyer breton d'Emile Souvestre, L'Ame bretonne de Charles le Goffic, les Gwerzou de Luzel ou encore Paul Sébillot. Sans oublier le joyau poétique du Barzaz Breiz, admiré par George Sand, tous ces poèmes collectés inlassablement par le vicomte de La Villemarqué.
C'est bien une bibliothèque de militant, celle qui fait sa place à Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne), Stur (Le gouvernail), Kornog (Occident), Seiz Breur et Gwalarn (Vent d'ouest), la grande revue littéraire. Dans ces revues, Mona Ozouf apprend à connaître Tchekhov, Eschyle, Hawthorne, et se rend compte que la langue bretonne excelle à en rendre les subtilités.
Mais la Bretagne c'est aussi un ailleurs proche, celui des Celtes, de l'Ecosse, du Pays de Galles, de la Cornouaille, de l'Irlande. Viennent à la rescousse les Mabinogion, « véritable expression du génie celte », selon Renan, et le Kalewala, oeuvre finnoise auquel le Barzaz n'a rien à envier. L'adolescente découvre la lutte clandestine irlandaise avec Le Dénonciateur de Liam O' Flaherty et l'hostilité viscérale aux Anglais dans Le Baladin de Synge dont les Iles Aran sont l'oeuvre culte. Deux livres marqueront pour toujours la jeune lectrice. D'abord les Contes et récits d'Outre-Manche avec ses personnages inoubliables, l'enfant Taliesin, Luned, Olwen, et bien sûr les héros de La Table ronde, dominés par Merlin et Arthur. Le second ouvrage, de James Stephens, s'intitule Le Pot d'or et raconte la quête d'enfants disparus que recherchent les « Side », des créatures invisibles. Si plus tard Louis Guilloux entreprendra de remettre à leur plus juste place cette « celtitude idéale et amplement fantasmée », il n'empêchera pas la lectrice de rendre hommage aux « grands Bretons, en dépit de leur appartenance indiscutable à la littérature française », les Lamennais, Chateaubriand, Renan, dont la lecture précoce lui laisse « des images plus que des idées ».
Tous ces ouvrages sont des manifestes éclatants contre les « Parisiens » qui ridiculisent la Bretagne, ce Mérimée qui raille une langue qu'on ne peut « parler qu'avec un bâillon dans la bouche » et cette méprisante Mme de Sévigné qui eut le front de dire: « Mea culpa, c'est le seul mot de français qu'ils [les Bretons] sachent. »
C'est contre le stéréotype du « Breton honteux », contre Bécassine chez Mme de Grand Air que s'élèvent les piles d'ouvrages de la bibliothèque paternelle. Mais cette identité bretonne revendiquée « était un projet encore plus qu'un constat, un avenir davantage qu'un passé. » Complexité d'une attitude que Renan résume ainsi dans ses Souvenirs: « J'aime le passé mais je porte envie à l'avenir. »
Dans ce qu'on peut appeler à bon droit des mémoires, d'autres pages sont passionnnantes et notamment celles qui décrivent les deux écoles, l'école de la France et celle de l'Eglise.
Quand Mona Sohier entre à "la grande école", elle découvre la fin de la solitude et la "merveille" qu'elle représente: "nous rendre pareils". C'est une école "ni urbaine ni vraiment campagnarde, un espace neutre, qui neutralise tout ce que nos vies ont de couleurs particulières". Elle aimera tout de l'école et notamment les maîtresses, même si elle sait déjà lire quand elle entre au cours préparatoire; elle lui procurera "un sentiment de profonde sécurité affective", qui vient sans doute de son "credo central, celui de l'égalité des êtres". Certes, elle éprouvera "une inquiétude fugitive" devant le silence de cette école sur le monde breton de la maison mais à cette abstention des institutrices de Plouha, elle ne veut pas prêter des "raisons lourdement idéologiques". Elle préfère mettre cette attitude sur le compte de leur "indolence", d'une "imperméabilité aux consignes pédagogiques" et d'un "enseignement sans invention". A cette époque, il était évident "qu'à l'école, c'était la France qu'il fallait apprendre". Elle en aimera la grande carte géographique de Vidal-Lablache, les images des châteaux de la Loire, "les deux Jeanne, celle de Rouen et celle de Beauvais". Avec la vision d'une France "présentée comme une personne [...] et comme un pays qui avait cessé d'être un royaume pour devenir une patrie", elle n'eut jamais le sentiment qu'on lui enseignait une Histoire falsifiée, "c'était seulement une autre histoire, et ni là ni ici je ne demandais d'explications, dans la certitude que rien ne devait relier les deux mondes." Un seul accord pourtant entre les deux, la "Grande Guerre" même si "la maison voit la guerre comme une calamité, un détestable dernier recours, et soupçonne la France , quand une guerre survient, d'y expédier en priorité les paysans bretons".
Sa grand'mère (toujours elle!) se fera la « majestueuse messagère entre l'école du diable et la maison du Bon Dieu ». Alors que l'école publique, c'est « l'égalité sur les bancs », l'église pour la petite fille de la Laïque représente « le lieu de l'inégalité »; dans l'église de Plouha, les « filles des Soeurs » n'occupent-elles pas les bancs de devant tandis que les filles de l'école publique occupent les bancs du fond? Et il en va de même pour les garçons! Quant à l'apprentissage du catéchisme, il est marqué par la récitation « par coeur » et par l'incompréhension totale devant les questions « que le petit livre blanc égrène ». Formalisme d'une « religion froide »qui trouve son point d'orgue dans les séances de confession consistant en une longue « liste acceptable de péchés ». Sous la houlette du père Dagorn qui martelle « avec un fort accent breton: « Celui qui vient au catéchisme sans son catéchisme est comme le chasseur sans son chien», l'approche de la foi se résume à un « enseignement mécanique »dans un lieu « sans douceur ».
Ainsi, entre l'école, l'église et la maison, « les croyances sont désaccordées »: à l'école, on célèbre les gloires que la maison méprise, on fait flotter le drapeau tricolore mais on cache surtout le noir et le blanc; à l'église, on doit prier pour un ciel qui demeure vide; à la maison, il ne faut pas nécessairement applaudir à tout ce qui est niaiseries bretonnantes ou « bretonneries ». Et Mona de se demander: « Où donc était le beau, le bien, le vrai? » Et si « le dernier mot rev[ient] presque toujours à la maison », ce n'est pas sans malaise. Comment s'y retrouver quand l'école, « au nom de l'universel », ignore et humilie le particulier et que la maison, « au nom des richesses du particulier », conteste l'universel mensonger de l'école? Dilemme, paradoxe résolus par un « Et pourtant ». Le dernier mot revient une fois encore à la grand'mère: « La Bretagne vivait à la maison en la personne de ma grand'mère, et pourtant c'était elle qui m'entretenait de la France. »
L'avant-dernier chapitre du livre est consacré à « l'éloignement ». Evocation de la guerre qui demeure un peu lointaine à Plouha, installation à Saint-Brieuc marquée par l'inquiétude de la dispersion familiale, découverte de l'étoile jaune, exécution en 1943 de jeunes lycéens qui ont abattu en gare de Plérin un soldat allemand, souvenir élogieux des professeurs enthousiastes du collège Ernest-Renan, rencontre féconde avec Renée Guilloux, professeur de Mona en troisième, et femme de Louis Guilloux, qui devient pour elle un « indicateur de lectures », éloignement progressif de la « matière de Bretagne ». Puis ce seront l'hypokhâgne de Rennes, la khâgne à Paris, L'Ecole normale supérieure, la tentation du Parti communiste, tout un apprentissage intellectuel et humain qui se conclut, semble-t-il, par la conviction de la « similitude universelle des êtres humains ». Il apparaît alors à l'auteur que « la foi de l'école » l'a « emporté décisivement sur celle de la maison, l'idéologie française sur les attaches bretonnes. »
Dans le dernier chapitre, qui a donné son titre à l'ouvrage, Mona Ozouf élargit son propos et redevient la grande historienne que l'on connaît en brossant un tableau saisissant des affrontements révolutionnaires, le triomphe du jacobinisme à l'origine de « la défaite des particularités ». Elle montre par ailleurs comment plus tard existera chez Jules Ferry « un sentiment aigu de la France profonde » et elle écrit: « [...] le localisme contredit le régionalisme. Plus on multiplie sur le territoire français les différences menues, et moins on peut craindre de les voir s'agréger en groupes menaçants, animés d'une volonté de séparation. L'unité française ne risque pas de s'y dissoudre, mais elle y multiplie et y affermit ses ancrages. » Elle considère que progressivement s'est « poursuivi l'assouplissement du modèle jacobin » imposé de force par la Révolution et que « la République s'est enracinée en prenant appui sur les particularités locales. »
Au terme d'une réflexion particulièrement limpide et pertinente, elle renvoie dos à dos universalistes et communautaristes, en accordant la primauté à la voix de l'individu qui devient « le narrateur de sa vie ». La narration libératrice « fait de la voix « presque mienne » d'une tradition reçue la voix vraiment mienne d'une tradition choisie ». C'est ce choix salutaire et porteur d'espoir qu'adopte l'historienne Mona Ozouf, contrevenant ainsi à la consigne impérative d'objectivité de l'historien, et créant magistralement peut-être un nouveau genre, celui de « l'ego-histoire », comme l'a si justement appelé Alain Finkielkraut.
Le 08septembre 2009