Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
Le Bibliothécaire, Arcimboldo.
La Grande Librairie a trouvé une place de choix dans le paysage télévisuel culturel, chaque jeudi, sur la 5, et il est bien rare qu'on n' y découvre pas à chaque fois quelque pensée à butiner pour en faire son miel.
Jeudi 10 septembre, François Busnel, dont la perspicacité des questions n’est plus à démontrer, recevait trois « grands noms » de la littérature française. Pascal Quignard, le moine laïque, embarque le lecteur dans La Barque silencieuse, sixième volume de Dernier Royaume, un périple dans la nuit des temps, entamé avec Les Ombres errantes (Goncourt 2002), Sur le jadis, Abîmes, Les Paradisiaques et Sordidissimes (2005). Erik Orsenna, le marin académicien, après La Grammaire est une chanson douce, Les Chevaliers du subjonctif et La Révolte des accents, poursuit son investigation de la syntaxe avec le quatrième volet des aventures grammaticales de Jeanne et Tom. Alain Finkielkraut, le philosophe inquiet, s’aventure quant à lui vers les rivages de la littérature avec un essai intitulé Le Cœur intelligent. Il s’y interroge sur les rapports de l’homme avec le monde à travers neuf livres : La Plaisanterie (Milan Kundera), Tout passe (Vassili Grossman), Histoire d’un Allemand (Sebastian Haffner), Le Premier homme (Camus), La Tache (Philippe Roth), Lord Jim (Joseph Conrad), Les Carnets du sous-sol (Fédor Dostoïevski), Washington Square (Henry James), Le Festin de Babette (Karen Blixen).
Une heure d’entretien avec trois écrivains de haute volée procure au téléspectateur un sentiment jubilatoire. On saisit au vol quelques idées éclairantes, on admire l’esprit d’à-propos de chacun et sa grande connaissance des littératures, on en ressort plus intelligent, avec une unique envie : se plonger dans leurs livres.
Pour Quignard, la lecture est un péril. A la question de savoir qui est le roi dans le trio livre-auteur-lecteur, il affirme que c’est le livre. Lire permet de se libérer et de s’émanciper et, souvent, nous sommes trop dociles pour être totalement libres.
De la même manière que nous avions une vie solitaire avant de naître, dans la lecture nous sommes seuls. Une voix mystérieuse est là au fond de chaque livre, lequel est un relais profond vers la nostalgie de notre solitude originelle. Il précise qu'il écrit "sans début assignable ni fin prévisible dans un état quasi-somnambulique ou de rêve éveillé".
Quignard, "athée radical", revendique son athéisme. Selon lui, de nos jours, la politique s'infléchit vers le religieux, alors que, du temps de Clemenceau, elle était absente du champ politique. On remarquera que, dans leurs discours, Clinton et Obama ont fait profession de tolérance à l’égard des autres religions et non à l’endroit de l’athéisme. Et pourtant l’athée qu’est Quignard se sent bien dans une église.
Quignard affirme vivre dans un bonheur constant. S’il éprouve le sentiment du vide, ce dernier lui procure en même temps le sentiment du large.
Selon lui, si certains droits fondamentaux de l’homme ne figurent pas dans la Constitution, c’est parce qu’ils empêchent le fonctionnement social. Il en va ainsi pour le droit de chaque homme à se retirer de la vie quand il le désire. Au Japon et à Rome, le suicide était pourtant considéré comme la plus extrême vertu. C’est la « mort volontaire », la « mort impétueuse ». Il faudrait reconnaître au suicide sa dignité, qui n’est pas désertion mais liberté. Le suicide de Bettelheim fut très mal vécu par les Etats-Unis. Est-ce ainsi que le penseur remerciait le pays qui l’avait accueilli ? Pour l’auteur de La Forteresse vide, cet acte représente « l’expérience limite ». Et il affirmait que dans les camps, il fut sauvé par la phrase d’Horace : « La mort est l’ultime ligne des choses ». Tout homme devrait pouvoir disposer de cette possibilité ; la vie n’en est alors que plus heureuse. Que la vie soit brève ou longue, ce qui est beau, c’est la naissance, c’est l’aube.
Dans un recueil de contes, dont la forme brève lui sied, la lecture des thèmes s’opère par le biais d’images intenses, d’un état sans cesse surgissant et naissant qui est la Vie elle-même. « La vie longue n’est pas la vie. Ce qui est essentiel, c’est « une vie vivante » comme disaient les Romains. L’attitude du Carpe diem (que Quignard traduit par « Coupe le jour », « Castre l’heure ») est très vivable. Tant de bonnes choses à boire, à manger et à lire demeurent…
Quignard se sent joyeux en compagnie de la solitude et de la mort, en fait en compagnie de l’inachèvement. C’est en raison de la proximité des abîmes que surgit quelque chose qui est bien éloigné de la jovialité moderne, mais plutôt une joie grave et profonde.
Ce petit-fils d’un grand grammairien, (qui participa longtemps à l’émission de radio Parlons français), aime écrire de petits contes de trois à quatre pages ("L’enfant qui chante", "Le père de Guillaume le Conquéran"…). Il aime les formes narratives abruptes. Il coupe et crée ainsi de petits instants bondissants.
Quant aux vrais livres, il considère qu’ils sont contraires aux mœurs collectives. Plus un livre est complexe, plus il est meilleur et plus il mange le ciel. Le vrai livre s’oppose aux mœurs de tous.
L’œuvre de Pascal Quignard, « athée militant » est constituée d’une forme hybride qui mêle fiction, histoire, journal intime, mythologie, philosophie, mysticisme, aphorismes, fables anecdotes, philologie, rapprochements surprenants, souvenirs. Elle ne ressemble à nulle autre et « quelque chose y résonne de l’autre monde » selon Patrick Kechichian (La Croix).
Pour Erik Orsenna, ancien professeur d’économie, curieux de tout (les courants marins, la botanique, le droit, le coton…) et lauréat du Goncourt en 1988 pour L’Exposition coloniale, la lecture est un complot contre le vide, l’ennui, la solitude. Il reconnaît avec Quignard que nous sommes entrés dans un monde de plus en plus religieux. Ayant beaucoup voyagé dans des endroits « à forte religion » comme l’Espagne ou le Maghreb, il affirme que, en naviguant sur l’eau, il a trouvé une meilleure respiration, dégagée du poids de Dieu.
S’identifiant à un griot ou à Tintin reporter plus qu’au ministre qu’il fut un temps, il pense qu’on peut rendre des services sans être homme d’Etat et que l’agitation n’est pas l’action. Il sent progressivement grandir en lui ce besoin de solitude que seule la mer peut satisfaire.
Il goûte à l’écriture du conte un plaisir extrême. Pourtant, longtemps, il ne s’est pas autorisé ce genre. Ayant le goût des jardins et en ayant lu la philosophie, c’est par ce biais qu’il a découvert le goût du conte. Il y trouve un détachement en même temps qu’une unité.
Et si on dansait ? est un éloge de la ponctuation. Selon lui, l’absence de ponctuation révèle un manque d’attention et de confiance dans la langue. Quand on écrit une phrase sans la ponctuer, puis qu’on la récrit en la ponctuant, des métamorphoses s’opèrent. Avant, il n’existait pas de ponctuation. La première fut le blanc. La majuscule est aussi un signe de ponctuation.
Le grand regret d’Orsenna est de n’être pas musicien (Quignard a cet avantage). Grâce à la ponctuation, il donne un rythme à ses écrits, fait danser et valser les phrases. Il souhaite montrer aux jeunes les ressources que procure le changement de rythme.
S’il use et abuse de la parenthèse, c’est qu’il aime les archipels dans l’immensité des textes. La parenthèse est bien une île. Elle est plus belle que le tiret, c’est une histoire dans l’histoire, elle relève du principe des poupées russes. Elle permet de finir l’histoire en profondeur ; avec la parenthèse, on creuse. La parenthèse est son signe de ponctuation préféré.
Orsenna déplore que le point-virgule soit une espèce en voie de disparition ; ce faisant, il rend hommage à Senghor qui l’utilisait abondamment. Dans la phrase, ce signe instaure un répit sans rupture. (Quignard ne le pratique guère : sa langue est compacte. Son signe de ponctuation favori est la majuscule.) S’il y avait plus de points-virgules dans le couple, il y aurait moins de divorces ! En même temps, il précise que sa vie dément ses dires ! Mais il faut savoir pratiquer la grammaire car lorsqu’on ne possède pas les mots, on ne peut exprimer l’amour. (Le point-virgule est le signe de ponctuation qu’affectionne Finkielkraut.)
En ce qui concerne l’emploi de mots savants comme "synecdoqu"e et "métonymie", pour Orsenna, ce n’est pas là que cela se joue. L’important, c’est d’avoir une bonne maîtrise de la langue parlée et écrite. (Finkielkraut quant à lui a une tendresse particulière pour la vieille rhétorique, selon lui une affaire de savoir-vivre.) Le philosophe est cependant en parfait accord avec Orsenna quand il cite Robert Anthelme: « L’enfer, c’est quand tout est vomi à égalité comme un dégueulis d’ivrogne. » Le rôle de la ponctuation est donc capital.
Pour Orsenna, les grands livres tissent des liens avec leur lecteur et ont une utilité supérieure. Et il conclut : l’art est éclaircissement.
Avec Un Cœur intelligent, Alain Finkielkraut a découvert ce que représente lire sans contraintes. Le philosophe a trouvé cette expression biblique, retenue pour son titre, en lisant Hannah Arendt. « Le roi Salomon, rappelle Hannah Arendt, adjure l’Eternel de lui accorder « un cœur intelligent », c’est-à-dire un cœur sagace et perspicace. Dieu garde le silence, mais, pour nous doter peut-être (il faut rester modeste) d’un cœur intelligent, nous avons la littérature. En elle, l’affectif et le concept sont perpétuellement enchevêtrés. Comme la philosophie, la littérature nous parle de l’homme, mais c’est aux hommes qu’elle a affaire et non à l’Homme directement. Elle éclaire l’Histoire, la vie, le monde, sans jamais sacrifier les individus sur l’autel de la connaissance. » Ce n’est donc ni vers Dieu ni vers l’Histoire, « avatar laïque de Dieu », qu’il faut se tourner pour comprendre le monde mais vers la littérature, qui seule permet d’accéder à son entendement, en dehors de tout manichéisme, et à la vérité de ses nuances.
Ce titre, Un Cœur intelligent, associe la froideur à l’extrême ferveur. Finkielkraut rappelle que Robespierre utilisait sans retenue le mot de « tendresse » et pourtant la Terreur, ce furent « les larmes du crime ». Un cœur uniquement livré à lui-même fait peur.
Le philosophe et essayiste travaille depuis longtemps à cet ouvrage (un projet de quinze années) et il l’avait commencé avant sa maladie. Il rappelle qu’il a été sur une « liste noire », ce qui fut pour lui une épreuve très pénible (peut-être même à l’origine de son mal…). Eprouvant la nécessité de prendre du recul, il a fait le détour par la littérature. Si la philosophie regarde, la littérature hume et touche. Alain ( Emile Chartier), le grand philosophe, n’avait-il pas plus appris de la littérature que de la philosophie ? La fiction est une grande source d’enseignements.
Selon lui, la littérature n’a pas de fonction, c’est sa plus haute valeur et la liberté n’est pas nécessairement la plus haute valeur. Il entretient un rapport respectueux avec les œuvres. Il y entre sur la pointe des pieds et non comme dans un moulin, comme le faisait Sartre. Il considère que Flaubert en sait plus sur lui que lui-même.
Mais comment bien lire? On croule sous les romans d’amour qui ne renvoient qu’à eux-mêmes alors que les grands romans éclairent. Il faut donc préférer Madame de La Fayette à Marc Lévy. Le grand roman nous enseigne quelle est notre place dans le monde, il s’inscrit dans la découverte ; la littérature et la vérité ont bien partie liée.
Evoquant les essais concernant La Plaisanterie et La Tache (Essai qu’il a intitulé justement « La Plaisanterie »), Finkielkraut fait une mise en garde contre ce qu’il appelle le rire barbare. S’il ne pense pas aux humoristes tous les jours, malheureusement, ceux-ci se rappellent à lui quotidiennement ! Et il pourfend ce rire grégaire qui prévaut de nos jours et stigmatise des victimes sacrificielles. A ce rire, il faut préférer de loin celui qui défie les unions sacrées. Il précise qu’il ne rit pas quand il travaille, mais qu’au- delà de l’angoisse, existe bien l’humour, manifeste de la conscience qu’a l’Homme de ses maladresses et de sa finitude.
Certes, il reconnaît qu’il a fait la part belle au XX°siècle dans les neuf essais, parce qu’il est absorbé par son époque. S’il a eu l’intention d’écrire un dixième essai, c’est à l’œuvre du cinéaste Ingmar Bergman, Les meilleures intentions, qu’il l’aurait consacré, mais il déclare avec sincérité qu’il était fatigué ! Les écrivains qu’il a choisis sont ses maîtres, ceux qu’il a lus, ceux auxquels il revient, ceux qu’il ne refermera jamais. Comme l'écrit Assouline, "avec lui plus qu'avec d'autres, citer c'est ressusciter."
Et cette émission, qui fut passionnante de bout en bout, pourrait trouver sa conclusion avec la phrase de Renaud Camus : « La littérature, c’est tout le reste dans les opérations comptables du réel ».
Le 13 septembre 2009
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