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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 10:38

Bouc--emissaire.jpg

 

La lecture du dernier livre de Jean Teulé- à interdire aux âmes sensibles- suscite des réticences que l’on peut tenter d’expliquer. Ce bref ouvrage de moins de 140 pages raconte un fait divers véridique qui est l’un des plus horribles de l’histoire des provinces françaises.

Il raconte en vingt chapitres, qui sont autant de stations, le chemin de croix d’Alain de Monèys, gentilhomme campagnard périgourdin de vingt-huit ans, de constitution fragile. Par « une bien belle journée » de l’année 1870 », exactement le mardi 16 août, il se rend à la foire d’Hautefaye, entre Angoulême et Nontron. Jeune homme aimable et éclairé, il est le nouveau premier adjoint de Beaussac, il travaille à un projet d’assainissement de la Nizonne et il a fait lever son exemption pour s’engager sur le front de Lorraine, la France étant en guerre avec la Prusse. Parti de la propriété familiale de Bretanges à treize heures, il mourra deux heures plus tard, ( en dépit de la résistance de quatre amis, Pierre Antony, Bouteaudon le meunier, Philippe Dubois, Mazerat le bûcheron, d’une femme Anna Mondout, vierge martyre, et dans une moindre mesure de celle de l’aubergiste Elie et du père Victor Saint-Pasteur), après avoir été martyrisé par une foule en délire, de l’entrée d’Hautefaye jusqu’à l’autre extrémité du village. Entre-temps, on l’aura cravaché, fouetté, frappé à coups de pierre et de gourdin ; on l’aura ferré comme une bête, on lui aura arraché les orteils, foulé aux pieds, lynché, écartelé comme un régicide, brûlé vif, émasculé et même mangé !

Tortures inimaginables engendrées par un terrible malentendu qui se produit entre Alain de Monèys et un colporteur « à la bêtise au front de taureau », comme le disait Flaubert. Le marchand se méprend à propos d’une phrase prononcée par le jeune homme qui cherche à défendre son cousin, appelé de Maillard (lequel s’enfuira au plus vite avant que les événements ne dégénèrent !). Il ne semble pas inutile de rapporter l’exact dialogue à l’origine du déferlement de haine qui fait d’Alain de Monèys un bouc émissaire. Monèys arrive en claudiquant près d’un groupe de villageois en train de déchiffrer un article de L’Echo de la Dordogne, relatant les défaites de Froeschwiller, Reichshoffen, Worth et Forbach. « L’empereur [Napoléon III] est foutu, il n’a plus de cartouche. »

« - Eh bien, mes amis, que se passe-t-il ?…

-         C’est votre cousin, explique un colporteur. Il a crié : « Vive la Prusse ! »

-         Quoi ? Mais non ! Allons donc, j’étais auprès et ce n’est pas du tout ce que j’ai entendu.   Et puis je connais assez de Maillard pour être bien sûr qu’il est impossible qu’un tel cri sorte de sa bouche : « Vive la Prusse »… Pourquoi pas « A bas la France ! » ?

-         Qu’est-ce que vous venez de dire, vous ?

-         Quoi ?

-         Vous avez dit « A bas la France »…

-         Mais non, j’ai pas dit ça ! J’ai…

Le colporteur demande aux gens près du muret :

-         Que ceux qui l’ont entendu crier « A bas la France » lèvent la main !

Un bras se tend vers le ciel :

-         Ah, moi je l’ai entendu dire « A bas la France »…

D’autres pognes se lèvent, cinq, dix… »

Le processus fatal est enclenché et, par cette journée de canicule, dans cette atmosphère de défaite nationale qui s’annonce,  rien ne pourra plus l’arrêter.

On ne déniera pas à l’auteur un souci de véracité historique qui lui fait reconstituer avec une minutie extrême le chemin vers son Golgotha d’Alain de Monèys. Chaque chapitre débute par le plan du village qui indique la marche progressive vers la mort annoncée de la victime expiatoire, en une véritable géographie de l’horreur.

Le ton adopté se veut objectif, si l’on excepte les quelques passages, assez peu nombreux, où le lecteur pénètre dans l’esprit éperdu d’incompréhension et d’épouvante du jeune gentilhomme, lequel est par ailleurs souvent présenté comme une victime un peu bêlante voire stupide ! Le style de Jean Teulé- qui excelle à rapporter la langue drue et ordurière des bourreaux- se teinte cependant d’une ironie que l’on peut considérer comme de l’humour noir, mais qui met le lecteur extrêmement mal à l’aise. On en donnera deux exemples. Alors que son sang commence à couler à cause de ses blessures, voilà ce que dit Alain de Monèys :

« Zut, mon habit est taché. Je ne vais pas pouvoir rentrer ainsi à Bétanges. Que dirais-je à ma mère ? »

Ou encore, au moment où on le ferre comme un cheval :

« Triste corps, combien faible et combien puni, il a des fourmis plein les talons- ça fait un fracas de cinq cents tonnerres. Sa chair vire obscène. Son âme flue en rêves flous parmi ces gens cafards à vous dégoûter d’être au monde. En venant à la foire, son rêve était au bal, je vous demande un peu. » Si l’empathie du narrateur existe, elle est amplement dépassée par l’ironie tragique !

En outre, n’y-a-t-il pas une complaisance certaine à détailler par le menu le martyre du jeune homme ou les outrages subis par la jeune Anna Mondout, qui cherche à retarder son supplice en s’offrant à un garçon de ferme? La lecture de cette scène est quasiment insoutenable. La vraisemblance paraît aussi être mise à mal. Comment croire que ce jeune homme de vingt-huit ans, qui est décrit comme ayant une faible constitution, puisse parvenir encore vivant sur le lieu du bûcher après avoir subi autant de sévices?

Jean Teulé, pour être  complet, nous apprend que, sur une foule d’environ six cents personnes qui participèrent à cette infâme tuerie, seuls vingt-et-une furent jugées. Quatre furent exécutées, neuf furent condamnées aux travaux forcés et huit à des peines diverses en fonction du délit reproché et de leur âge. N’y avait-il pas un garçon de cinq ans ? Mais peut-on condamner tout un village?

L’épilogue nous dit aussi qu’un des bagnards, libéré en Nouvelle-Calédonie après trente années de bagne, eut des enfants d’une Canaque, qu’il déclara sous le nom de Monèys. Ultime geste de réparation pour redonner vie à sa victime ? Et le 16 août 1970, les descendants de la famille de la victime et de celles des bourreaux assistèrent côte à côte à une messe anniversaire dans l’église d’Hautefaye, village que l’Administration, en raison de l’inhumanité du crime, avait voulu un temps rayer de la carte.

Jean Teulé prend le parti de la narration en focalisation externe, de l’impartialité. On aurait souhaité plus d’empathie avouée pour le bouc émissaire ou, à tout le moins, une tentative d’explication. Le narrateur constate mais jamais il ne décrypte. D’aucuns diront que c’est ce choix de l’impassibilité qui donne sa force de dénonciation à l’horreur. Pas si sûr !

En ces temps où nous avons récemment vu à l’œuvre ceux qu’on a appelés « le gang des barbares », ne dénions pourtant pas à ce récit le mérite de nous inciter à réfléchir sur la « bête immonde » qui sommeille en tout un chacun. Déjà, dans un article intitulé « Les Foules », paru dans Le Gaulois du 23 mars 1882, Guy de Maupassant s’interrogeait sur ce que Gustave Le Bon appellera quelques années plus tard la « psychologie des foules ». Faisant le constat que « la foule ne raisonne pas », il s’interroge sur les raisons qui la « poussent à accomplir des actes qu’aucun des individus qui la composent n’accomplirait » s’il était seul. Que sont cette frénésie, cet élan, cette pensée commune qui la font se précipiter sur un homme et le massacrer « sans raison, presque sans prétexte » ? Et la réponse qu’il propose préfigure les travaux novateurs de Gustave le Bon : « C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule […], sa personnalité avait disparu devant une infime parcelle d’une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. »

C’est en effet le médecin et sociologue Gustave Le Bon (1841-1931) qui vulgarisera les notions de psychologie collective, notamment avec son ouvrage Psychologie des foules. Selon lui, pour provoquer un mouvement de foule, quatre éléments sont nécessaires : un choc émotif important (dans une atmosphère de défaite, les villageois se persuadent qu’Alain de Monèys est un traître à la patrie) ; un mot d’ordre (celui de Madame Lachaud : « Pendez le Prussien ! ») ; des leaders d’opinion (François Chambort, Pierre Buisson, François Léonard dit Piarrouty, François Mazière) à l’encontre d’un présumé coupable (l’innocent Alain de Monèys). Ce que Le Bon appelle « la foule psychologique », c’est l’individu en foule qui « n’est plus lui-même mais un automate que sa volonté devenue impuissante à guider […] Isolé, c’est peut-être un individu cultivé, en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. » En effet, pour Le Bon, « la foule est aussi aisément héroïque que criminelle ».

Au juge qui demandera aux accusés pourquoi « cette pulsion dionysiaque », il sera répondu : « Nous avons viré fous […] De Monèys, bien sûr que c’était un brave garçon. "

Alors un récit salutaire ? Peut-être… Mais pour aller plus avant dans la compréhension de cet acte qui fait honte au nom d’homme, il vaut mieux relire Le Bouc émissaire de René Girard, lui qui écrivait : « Ce sont les mêmes stéréotypes persécuteurs partout mais personne ne s’en aperçoit. » Nous sommes ainsi tous invités au devoir de vigilance !


                                                                                                                                                                   Le 11 septembre 2009

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