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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 13:45

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« Un art d’écrire. »

Dès le début de Venises, Morand, qui fut un styliste hors pair, nous donne quelques éléments pour comprendre sa manière d’écrire : « Je n’ai jamais appris la grammaire ; pas de quoi se vanter, mais il me semble que si je l’apprenais aujourd’hui, je ne pourrais plus écrire ; l’œil et l’oreille furent mes seuls maîtres, l’œil surtout. Bien écrire, c’est le contraire d’écrire bien [...] Il n’y a pas assez de mots pour exprimer ce que je pensais[...] : c’est qu’au lieu de penser, vous cherchiez des mots ; c’est aux mots à vous chercher, à eux de vous trouver. On doit pouvoir dire de n’importe laquelle de vos phrases : « C’est son père tout craché. » Un écrivain doit avoir sa propre longueur d’onde. » (page 12).

« L’œil surtout ».

Paul Morand est le spectateur fasciné de son siècle et manifeste une curiosité insatiable pour tout ce qui bouge. Jacques Chardonne ne parlait-il pas de son « œil de rapace , qui perçoit de très haut un menu poisson dans la mer. » ? Cette vigilance du regard est le fruit de la convoitise que l’écrivain assouvit par la médiation du langage. Ainsi cette description de la ville à trois heures du matin :  « A cette heure-ci, Venise est un Guardi, sans personnages. Plus de funiculi. N’étaient les antennes de T.V, on se croirait au XVII°siècle. Rien ne ride l’eau, sauf un friselis sulfureux, devant la Douane, surface crêpée par un courant d’air qui n’arrive pas jusqu’à moi […] Les poteaux d’amarre, au passage de la première embarcation rapide, voient leur reflet vertical se changer en colonnes torses, salomoniques. » (page 141). Ou encore cette autre description : « Venise est la dernière ville du pays à badauds ; le spectacle gratuit est héritage des Romains ; tout offre prétexte à s’amuser, une femme sur le seuil qui travaille sa mayonnaise, une Anglaise devant son chevalet, un chanteur solitaire sur quelque banc de gondoliers, un enfant qui shoote son ballon à travers les pigeons picorant… » (page 164).

Un caricaturiste non dénué de tendresse.

Sa plume transcrit l’environnement avec la véracité d’un Daumier, muni de polaroïds. Ecoutons le portrait qu’il fait de Rodin : « Hors de la barbe d’un blanc jaune, son nez priapique me semblait sortir du pubis ; je voyais ses oreilles de faune pointer au-dessus d’un massif de fusains… » (page 22). Misia Sert revit sous sa plume : « « A vingt ans, je la voyais chez son père, le sculpteur Godebsky, disait mon père, une belle panthère, impérieuse, sanguinaire et futile. » (page 113). En août 1969, le portrait qu’il fait des hippies, « bouddhas curieux et indélogeables », est inimitable : « Je vins donner du nez contre un parfum de bouc : j’étais sous le vent de trois garçons au torse nu, rougi par les hauts fourneaux de la vie errante ; la croix d’or au cou, bien sûr.[…] Une Walkyrie contestataire, à la chevelure répandue sur des épaules mangées de sel, semblait les tenir en laisse, faisant penser à quelque matriarcat des dolmens. » (page 195.

La quintessence d’une atmosphère.

Le meilleur de l’œuvre, ce sont les notations brèves, fruit d’une extrême concentration de l’attention (« la contraction de l’huître sous le citron » écrit-il à Maurice Rheims), captant en formules concises la quintessence d’une atmosphère. Ainsi en est-il lorsqu’il décrit l’automne : « Automne ; jusqu’alors à plat, les feuilles mortes se mettent à vivre, debout sur les jantes, roulant vers l’hiver. » (page 172). Ou les palais vénitiens : « Les palais du Grand Canal, avec leurs ceintures d’algues et de coquillages. » (page 133). Ou bien cette impression d’être « enserré dans les rii de Venise comme un signet entre les pages ; certaines rues sont si étroites que Browning se plaignait de n’y pouvoir ouvrir son parapluie. » (page 133). Ou encore ces quelques lignes pour décrire l’abandon des villas palladiennes : «Et leurs salons vert amande ou rose pâle, fendus du haut en bas, pleins de charrues, de herses rouillées, et de carrioles dans lesquelles tombaient du plafond, par grandes plaques pourries d’humidité et de vétusté, les déesses de Véronèse, ou les danseuses de menuet de Tiepolo ? » (page 109).

La mimique des corps.

Quant à la mimique des corps, il sait merveilleusement bien l’immobiliser en pleine action. Il décrit ainsi les homosexuels de la place Saint-Marc : « Bagués et roucoulants comme les pigeons de Saint-Marc passaient les pédéraste. » (page 39). Il évoque Rodin surpris par la mobilisation, qui avait dû passer la nuit sans linge de corps, « enveloppé dans deux chemises de nuit de la comtesse, très « Guermantes », nouées par les manches autour de son buste praxitélien. » (page 23). Et il décrit avec ironie les hippies de la place Saint-Marc : « Leur sac de couchage roulé sous la nuque, ils s’étendirent comme des fusillés le long d’une boutique de changeur[…] Ils semblaient avoir oublié l’usage des sièges, tant ils s’abandonnèrent et s’accroupirent avec souplesse et naturel. Leurs doigts couleur d’iode roulèrent des cigarettes interdites ; dans la bouche du troisième, Américain, le chewing-gum ajoutait le ruminement national à une bestialité naturellement bovine. » (page 195).

Le miroitement d’innombrables images .

Il cherche encore à enfermer le spectacle du monde dans le miroitement d’innombrables images. Les plus élaborées accentuent sans le charger le dessin du récit, soulignant le comique de gestes. Portraiturant le peintre Toché, il le décrit « frisant une moustache de reître à la Roybet » (page 45). Il esquisse le tracé d’une silhouette (décrivant son père : « Je revois mon père, mince comme un Valois » ( page 21)), ou une simple ligne d’horizon (décrivant la Salute : « Les romantiques, les impressionnistes n’ont jamais résisté à la courbes de ses volutes déroulées comme des vagues prêtes à crouler. » (page 40)). D’autres plus gratuites, se succédant en cascade, ornementent l’écriture sans s‘y intégrer. Ainsi, il évoque le monocle d’Henri de Régnier : « Le sien était une sorte d’œil-de-bœuf creusé dans le dôme de son crâne poli, pareil à une sixième coupole de Saint Marc. » (page 72). « Des traces de symbolisme, voire de surréalisme, une certaine complaisance de l’auteur pour ses trouvailles, produisent parfois un effet de surcharge justement critiqué par Proust et qui contredit l’esthétique formulée par Morand lui-même ; répondant à un « réflexe foudroyant », toute image de vrai poète doit « comme un crime parfait  s’évanouir dans une écriture simple où l’art n’apparaîtra pas à première vue. » (Lettre à ses parents).

Un collectionneur de moments.

On peut dire de lui qu’il est un « collectionneur de moments ». Il a en effet un sens acéré de l’époque et perçoit le point où les choses tournent. En 1964, il écrit, parlant du monde actuel : « ses habitudes ont cessé d’être les miennes ; le coiffeur me taille les cheveux à la tondeuse ; au restaurant, je dois m’asseoir en face de mon invité, non plus près de lui sur une banquette ; les hôtels refusent mon chien… ; » (page 171). Il possède une perception aiguë des moments, celle des paysages, des gestes, des attitudes. Dans une histoire accélérée, il faut un œil vif pour discerner, au travers de détails d’apparence banale, les progrès d’un glissement insensible. C’est ainsi que ce photographe du temps enregistre sur sa pellicule des images du passé. Ce sens du temps, ou des temps plutôt, lui a donné la clé dont il s’est beaucoup servi. On le trouve particulièrement dans le très beau passage, intitulé Les trois âges de l’homme, où il évoque d’abord les militaires du temps de la Triplice, puis les Chemises noires, la Libération et aujourd’hui. Et il conclut : « J’arrête ce défilé de fantômes de la place Saint-Marc, n’étant pas Carpaccio, ni Saint-Simon qui cependant écrivait : « Ces bagatelles échappent presque toujours aux Mémoires ; elles donnent cependant l’idée juste de tout ce que l’on y recherche. » (page 183).

Parce qu’il vibrait à l’unisson de son siècle, parce que sa recherche mobile suivit un temps mobile, certains ont cru qu’il n’avait su composer que l’œuvre éphémère d’une époque éphémère. Mais s‘il a des chances de durer, c’est qu’il avait une très claire conscience que la durée n’était plus à l’ordre du jour, à l’ordre du siècle. « J’ai été absent trop longtemps ; chez moi se parle une langue étrangère que je n’entends plus ; d’ailleurs, il n’existe pas de dictionnaire. » (page 172). « Je n’ai jamais envisagé comme une catastrophe" écrivait-il aussi dans Papiers d’identité", de sombrer avec mon siècle. »

Des « photographies lyriques ».

Le lyrisme n’est pas absent de son œuvre, et toutes ses visions du réel mériteraient le titre d’un petit recueil de ses poèmes sur les USA : Album de photographies lyriques. Et pourtant, il s’en défend: « J’ai ricoché sur des surfaces dures sans les pénétrer. » Le lyrisme est cependant bien là, comme une invitation à passer les murailles, une invitation seulement. L’intérieur garde ses secrets. Morand n’aimait pas plus parler de Dieu que de lui-même. Cette pudeur a donc son expression, la brièveté. Il n’hésitait pas à dire la sécheresse. Ce n’est pas que le cœur soit court, mais il se retient. « J’aurais plutôt en littérature l’attitude mériméenne, qui consiste à être absent de ses livres. » (page 13). Ceci se vérifie dans Venises, où son intervention directe est extrêmement rare sauf à la fin : « Là [à Trieste], j’irai gésir, après ce long accident que fut ma vie. » (page 215).

Un style « riche comme Crésus et simple comme bonjour ».

Son talent est donc celui d’un style paradoxal, que Cocteau disait « riche comme Crésus et simple comme bonjour. » Ce style qui a enchanté par sa nouveauté, et qui n’est toujours pas démodé, est un alliage à très haute fusion de la sensation et de l’intelligence ; l’alliance d’un pur-sang romantique et d’un cavalier classique, où l’on ne sait ce qui est le plus beau, de la maîtrise ou des écarts. Son art est un miracle d’équilibre : entre le regard, le cœur et l’esprit. Ici encore, c’est la tradition française, celle des moralistes d’observation.

 

Dans cette œuvre inclassable, à la fois portrait de ville et autoportrait de Morand, se révèle une véritable "géopoétique"  de Venise que l’auteur restitue avec un vibrato unique. Avec un art de la formule, du raccourci, de l’image-flash et du rythme, Morand s’y dévoile par touches discrètes, en dandy triste et lucide, qui assiste au naufrage de la civilisation occidentale, à la lente agonie d’une culture européenne raffinée, qu’il sauve de l’oubli par la magie de l’Art.

Les pages renvoient à Venises, Paul Morand, L'Imaginaire, Gallimard, 1971.

                                                                                                                                                                         Mai 2005

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