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18 juillet 2019 4 18 /07 /juillet /2019 16:29

 

 

Le thème de la disparition d’un frère ou d’une sœur est fréquent dans la littérature. De Jérôme Garcin (Olivier) à Daniel Pennac (Mon frère), en passant par Annie Ernaux (L’autre fille) et bien d’autres, la mort d’un membre de la fratrie est toujours vécue comme une amputation, d’autant plus quand elle prend la forme d’un secret de famille. Avec son dernier opus, Une amie de la famille, Jean-Marie Laclavetine s’empare de ce sujet d’une manière particulièrement originale en proposant une réflexion sur les mécanismes complexes de la mémoire.

Dans ce récit émouvant, le romancier part en quête de sa sœur Anne-Marie, dite Annie, emportée à vingt ans par une vague le 1er novembre 1968, dans la Chambre d’Amour de Biarritz. Un traumatisme tel pour la famille endeuillée que celle-ci choisit de ne plus jamais parler de la jeune fille, dont la mort devint un lourd secret, soudant inconsciemment tous les membres de la famille : « Ce  lien intense entre nous tous, il m’est impossible de ne pas l’attribuer à Annie, à l’absence d’Annie, à ce trou noir qui nous aspirait avec une force irrésistible vers son mystère et nous rassemblait. » Ainsi, à des amis qui demandaient à Dominique, le frère du narrateur, qui était la jeune femme de la photo posée sur un meuble, le jeune homme répondit, « après un blanc », « une amie de la famille ». Et il se sentit alors comme saint Pierre au jardin des Oliviers. La famille, « obnubilée par le silence », est enfermée comme « dans une pensée magique » : « Si nous en parlons, cela se reproduira. »

Le narrateur attendra donc cinquante ans, et la mort de ses parents, pour enfin se résoudre à chercher qui était cette sœur aînée à qui l’on avait édifié « un tombeau de silence ». C’est un rêve étrange qui l’incitera à se lancer dans cette entreprise difficile, alors même qu’il se rend compte qu’il n’a « plus de souvenirs d’Annie ou presque », et cela au moment où il prend enfin la résolution de les écrire. Il s’agit « d’un de ces rêves qui s’imposent avec évidence en fin de nuit, dont on se dit qu’on ne les oubliera pas. » Une jeune femme, vêtue d’une robe blanche « toute simple », « une robe de fête », regarde le narrateur. Elle fait signe à un gamin sur le trottoir, dépose quelque chose dans sa main et c’est alors que le « gosse » tend au rêveur un bouquet de fleurs blanches, tandis que la robe blanche s’est évanouie. Longtemps, il croira que cette jeune femme est sa mère et ce n’est que le jour où il découvrira une photo de sa sœur en robe blanche, au mariage de son amie Lydie, qu’il comprendra qu’Annie lui a envoyé un signe : « Ils sont si rares les morts qui pensent à faire signe aux vivants. »

Opérant par cercles concentriques, l’enquête du narrateur va le conduire de ses frères à Gilles,  le fiancé d’Annie, en passant par Lydie, l’amie d’enfance de sa sœur. Il dit désirer « que ce récit suive son cours tel qu’il s’élabore de lui-même, au petit vent des réminiscences, des réflexions, des rencontres, et nous verrons ce qu’il en advient. » Il ajoute : « C’est le moyen que j’ai trouvé pour que ce texte ne ressemble pas à un monument funéraire, pour qu’y circule le vent frais d’aujourd’hui. » On reconnaîtra qu’il y réussit particulièrement bien.

Au fil des conversations avec ses frères, qui ont « beaucoup oublié aussi », lors de la lecture de la correspondance entre Annie et Lydie et des lettres d’Annie à Gilles (les mots sont nombreux autour de cette histoire, on y écrit beaucoup), se dessine le portrait d’une jeune fille des années 60, étouffée par « le couvercle de pudibonderie et de moralisme qui étouffait la société d’avant Mai 1968, en particulier les filles ». Le narrateur se découvre une sœur passionnée par la langue espagnole et Lorca, qui voyagea au Mexique, et était amoureuse de l’amour : « Avant Gilles, un Hervé, un Benoît… », un Jean-Louis, un Emilien, qui la firent souffrir. Dans ses lettres des années 67 et 68, c’est un vocabulaire surprenant qui émaille ses lettres à Lydie. On découvre une fille « connue pour son franc parler […], directe, abrupte, désemparée, furieuse, triste parfois, insatisfaite, en même temps aimante, généreuse, rieuse, affamée de vie et de plaisir. » Une femme aussi, en proie à la « solitude et [à] ce corps qui l’encombre » et qui sombra dans l’anorexie. : « Elle pèse trente-cinq kilos à vue d’œil, son regard est vide, elle fait peur à voir, elle a dix-neuf ans et elle en paraît treize. » Il faudra toute la patience et tout l’amour de Gilles pour la « ramener à la surface », la sortir de sa « prison intérieure », pour qu’elle retrouve confiance en elle et accepte enfin d’être aimée. Un bref temps de sérénité que la lame furieuse du 1er novembre 1968 emportera à jamais.

Le portrait d’Annie est complété par quelques photos en noir et blanc – dont le narrateur sait qu’elles ne la lui rendront pas. Conservées par les uns et les autres, elles ponctuent le récit, et certaines sont très émouvantes : ainsi on voit la jeune fille « en train de danser heureuse dans l’appartement familial, au son du Teppaz sur lequel tourne un 78 tours. Au-dessus d’elle, le tableau de la vague. Elle est là tout près, écumante et furieuse. Annie ne la voit pas. Elle danse. » Une autre photo encore sur laquelle Annie marche en forêt avec ses frères, et dont j’aime beaucoup le commentaire : « Elle a été près de nous. Elle nous a aimés, elle a respiré le même air que nous, elle a arpenté les mêmes chemins forestiers. […] Il va de soi, ce jour-là, que la vie ne nous séparera jamais. »

Au cours de cette recherche, le narrateur découvrira aussi l’amour fusionnel de ses parents qui s’écrivirent sans discontinuer de 1947 à 1962, « amour d’une force, d’une profondeur et d’une longévité exceptionnelles ». Il se rend compte alors que ses parents, qu’ils prenaient pour des catholiques traditionalistes, étaient en fait très progressistes et ouverts à la souffrance des humbles. Leurs lettres décrivent « ce qu’était l’univers mental d’une cellule familiale d’un milieu plutôt populaire dans ces années-là, fortement imprégné de culture catholique, traversée par les espoirs et par les doutes de l’après-guerre ». Il apprendra encore qu’il avait eu un frère aîné, Michel, dont on ne lui avait jamais parlé, toujours à cause de la douleur indicible des parents : « Michel existe donc, bien qu’il ait été consciencieusement enseveli dans le silence après un passage de cinq jours parmi les vivants. Les grandes douleurs sont certes muettes, mais elles ne le sont pas naturellement. C’est un vrai travail de parvenir à les faire taire. »

Ce récit permet aussi au narrateur de décrire deux expériences, capitales pour lui, en lien étroit avec sa sœur disparue. La première est « quasi mystique », quand il demeurait immobile, en train de « fixer le voilage dans la chambre d’Annie ». Il se sentait alors au cœur intime « d’une vérité sans âge » et précise : « Jamais je ne me suis senti aussi vivant, jamais je n’ai approché de si près le mystère de ma présence au monde ». L’autre expérience renvoie à son travail d’écrivain. Un ami lui fait remarquer une similitude frappante entre une page de son dernier roman et une autre de son premier roman, écrit trente-cinq ans plus tôt. Dans celui-ci, une femme s’adressait « à un homme mort allongé près d’elle, avec la certitude que les mots auraient le pouvoir de la faire revivre ». Dans l’œuvre récente, un homme s’adresse à la femme aimée, plongée dans le coma. Le narrateur se remémore alors le souvenir vivace de « Gilles à genoux près du lit où repose sa fiancée morte. Il est penché vers son visage. Il lui parle. » Un souvenir intact, toujours présent mais qui crée chez lui un « malaise puissant ». La preuve, selon lui, que « tout vient de là, de cette vague inépuisable », qui irrigue aussi son écriture.

Très vite, dans le récit, il affirme en effet qu’il est « né à quinze ans », le jour de la mort de sa sœur. Et il le redira plusieurs fois : « C’est le cœur battant de ma vie, le lieu et le moment de ma naissance. » Et ce qui est passionnant dans ce récit, c’est justement tout le travail de mémoire qu’il opère pour remonter à cette origine, lorsqu’il se « penche enfin au bord du puits noir », et qu’au début « aucune vérité n’en sort ». Persuadé que « la mémoire est la plus effrontée des menteuses », le narrateur nous donne à voir les errements, les tâtonnements, les fausses pistes où celle-ci l’entraîne. Nombreuses sont les formules qui soulignent les failles du souvenir : « Je suppose… il est possible… il me semble me souvenir… je crois me souvenir… je ne sais plus… » Et d’ajouter : « Pourquoi ai-je cru me souvenir que l’événement s’était déroulé un matin ? Peu importe. Il y a bien d’autres erreurs dans ce que j’ai écrit, bien d’autres approximations, bien d’autres faux souvenirs. Ces erreurs, je les laisserai dans le texte et me contenterai de les signaler a posteriori, au fur et à mesure de leur découverte. » Une démarche originale qui donne force et véracité au récit. Lorsqu’il rencontre Lydie, l’amie d’Annie, on est un 3 mai, et il a oublié que c’est l’anniversaire de sa sœur : « Tout se voile. J’ai oublié, oui, je me souvenais juste qu’elle était née en 1948 ». Et d’avouer : « J’ai oublié tant de choses essentielles ou superflues, toute ce qui fait le tissu de la vie […] Je vis dans un brouillard indifférencié où se mêlent des sensations d’autrefois et des rêves d’aujourd’hui, des images naufragées, des ombres incertaines. » Oui, la mémoire n’est pas fiable.

Dans l’alternance du récit supposé des événements et de la recherche de la personnalité d’Annie, les interrogations se bousculent dans sa tête : la chaîne des Pyrénées était-elle visible ce jour-là ? Marraine, la grand-mère cordon bleu avait-elle préparé du poisson ? Le chat était-il tigré comme il le croyait ?  Avaient-ils voyagé dans « l’antique 4L bleu pâle à trois vitesses, ou déjà la flamboyante R16 ? A moins que ce ne fût dans la voiture de Gilles ? A quoi ressemblait la voix d’Annie ? Comment sonnait son rire ? Au moment de l’accident, le narrateur se demande s’il a pu « discerner dans le chaos et le vacarme leurs têtes (celle d’Annie et de Gilles) émergeant de l’écume ». Et il avoue avec humilité qu’il ne sert à rien de « vouloir à tout prix reconstituer ce qui est définitivement brisé, confronter la mémoire à son impuissance ».

Le récit de Jean-Marie Laclavetine pose aussi avec pertinence la question du rôle de la littérature. Sa réponse personnelle est qu’il ne croit absolument pas à « la vertu réparatrice de l’écriture » et j’aime beaucoup la fonction qu’il lui assigne : « La littérature ne répare pas – souligne-t-il – elle rend possible une autre vie, elle permet aux flux vitaux confinés dans l’obscurité de recommencer à circuler, de passer d’un corps à l’autre, d’un cœur à l’autre. » La « parole mémorielle » est même pour lui « une autre forme d’ensevelissement, de déformation, de destruction progressive. Les mots pas plus que le silence – assène-t-il – ne peuvent rien contre la mort. » S’interrogeant de nouveau à la fin de l’œuvre sur l’utilité d’avoir effectué ce travail de mémoire, il affirme que le manque de sa sœur est encore plus aigu maintenant qu’il la connaît mieux et d’affirmer de nouveau : « Les mots ne réparent rien […] J’ai simplement voulu mettre un peu d’ordre dans ce chaos. » Une forme de lucidité réaliste qui résonne en moi.

Le récit s’achève sur le pèlerinage des frères et de Gilles, le 1er novembre 2018 à la Chambre d’Amour de Biarritz, cinquante ans après la tragédie, jour pour jour. Non dans l’idée d’accomplir un « pèlerinage funèbre » mais bien plutôt de tourner la page » et de « sentir sous [leurs] mains l’endroit où tout a commencé ». A la fin de cette démarche de « mémoire volontaire », le lecteur ne peut qu’admirer le narrateur qui a su briser l’omerta familiale et recréer « un nouvel ordre du monde » où sa sœur Annie retrouve sa place pleine et entière. La dernière photo est celle de la montre d’Annie, conservée par Gilles. Demeurée bloquée à 15h 45, elle est « l’heure de la fin de tout et de notre naissance » conclut le petit frère d’Annie.

 

 

 

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15 juin 2019 6 15 /06 /juin /2019 18:32

Il y a bien longtemps, j’avais vu le film Le Jardin des Finzi-Contini (titre original italien : Il giardino dei Finzi-Contini), un film italien, réalisé en 1970 par Vittorio de Sica. Librement adapté du roman éponyme de Giorgio Bassani paru en 1962, le film m’avait laissé un souvenir vif, notamment grâce à Dominique Sanda, dans le rôle mystérieux de Micòl Finzi-Contini.

Je viens de lire ce roman qui fut un grand succès lors de sa publication et c’est peu de dire que j’ai été passionnée par cette histoire, dont la plus grande partie se passe dans le jardin de la grande famille juive ferraraise des Finzi-Contini. Dans le contexte de la montée du fascisme en Italie, entre 1938 et 1943, le narrateur, qui appartient à la bourgeoisie juive de Ferrare, fait la chronique rétrospective et mélancolique d’un amour emporté dans les horreurs de la Shoah.

Encadré par un prologue et un épilogue, le roman se structure en quatre parties, le prologue créant d’emblée une atmosphère mortifère. C’est en effet la visite de la nécropole étrusque de Cerveteri, le long de l’Aurelia, « un dimanche d’avril 1957 », qui fait rejaillir chez le narrateur son désir ancien d’ « écrire sur les Finzi-Contini ». Se reportant aux premières années de sa jeunesse à Ferrare, il revoit alors « la tombe monumentale » de cette famille où seul le fils Alberto, né en 1915 et mort en 1942 d’une lymphogranulomatose, sera inhumé. « Alors que Micòl, la fille cadette, née en 1916, et son père le professor Ermanno, et sa mère la signora Olga, et la signora Regina, la mère paralytique et très âgée de la signora Olga, tous déportés en Allemagne au cours de l’automne 43, qui pourrait dire s’ils ont trouvé une sépulture quelconque ? » Oui, c’est bien la mort qui plane sur toute l’œuvre et lui confère cette aura si particulière.

Alors, pour échapper à cette menace diffuse, et dans ce contexte où germe l’antisémitisme, la famille Finzi-Contini se tient à part dans la synagogue, sort peu dans les rues de Ferrare, se nourrit des nombreux livres de sa majestueuse bibliothèque et vit en recluse dans son merveilleux jardin. Le père de Giorgio le narrateur critique son « affectation », son « orgueil héréditaire », « l’absurde isolement dans lequel ils vivaient ou, même, […] leur antisémitisme sous-jacent et persistant d’aristocrates ». Et comme le dira son père au narrateur vers la fin de la quatrième partie, c’est sans doute parce que Micòl était tellement autre que Giorgio en était tombé amoureux : « Ce sont des gens différents… ils n’ont même pas l’air de judim… Eh oui, je le sais : si elle, Micòl, te plaisait tellement, c’était peut-être pour cela… parce qu’elle nous était supérieure… socialement. » Et il lui dit aussi : « Dans la vie, si l’on veut comprendre, comprendre vraiment ce que sont les choses de ce monde, il faut mourir au moins une fois. »

 

En parallèle avec la montée du fascisme et les mesures antisémites prises contre les juifs ferrarais (exclusion du club de tennis, de la bibliothèque municipale…), le narrateur nous conte ainsi avec émotion son amour fou pour Micòl Finzi-Contini. Un amour né alors qu’ils étaient adolescents, qu’ils se jetaient des regards enfiévrés et furtifs sous le talèd de leur père respectif à la synagogue, ou encore que Micòl prenait place à la sortie des cours dans la voiture à cheval conduite par le vieux Perotti.

Dans la mémoire du narrateur, inoublié, demeure ce jour où ils se rencontrèrent de part et d’autre du mur du Barchetto del Duca et de la magna domus. Conseillé par l’adolescente, le garçon était descendu dans une angoissante chambre souterraine pour y cacher sa bicyclette et, quand il était remonté à l’air libre, Micòl avait dû abandonner son échelle, hélée par le cocher Perotti ou par son père. Il lui faudra attendre dix années avant de pénétrer dans le jardin enchanté des Finzi-Contini. Le narrateur évoque ici superbement le souvenir : « Combien d'années s'est-il écoulé depuis ce lointain après-midi de juin ? Plus de trente. Pourtant, si je ferme les yeux, Micòl Finzi-Contini est toujours là, accoudée au mur d'enceinte de son jardin, me regardant et me parlant. En 1929, elle n'était guère plus qu'une enfant, une fillette de treize ans maigre et blonde avec de grands yeux clairs, magnétiques. Et moi, j'étais un jeune garçon en culotte courte, très bourgeois et très vaniteux, qu'un petit ennui scolaire suffisait à jeter dans le désespoir le plus puéril. Nous nous regardions fixement l'un l'autre. Au-dessus d'elle, le ciel était bleu et compact, un ciel chaud et déjà estival, sans le moindre nuage. Rien ne pourrait le changer, ce ciel, et rien, effectivement, ne l'a changé, du moins dans le souvenir. » Si le narrateur devra attendre longtemps avant de pénétrer dans le jardin enchanté des Finzi-Contini,  un lien ténu mais vivace se sera créé alors entre les deux adolescents, qui constituera la trame du récit.

En 1938,les lois antisémites ayant exclu les jeunes bourgeois juifs du club de tennis de la ville, Micòl et son frère Alberto vont les recevoir dans leur parc et sur leur court de tennis. Au cours des longues promenades dans le jardin où Micòl apprend à Giorgio le nom des arbres, au fil des visites que le jeune étudiant fait à Alberto et à sa sœur, se tisse une relation étrange et ambiguë où l’amitié se confond avec l’amour. Quand Giorgio prend conscience de la profondeur de son amour pour Micòl, celle-ci, de plus en plus inaccessible, se dérobe à lui et le rejette. La désillusion du jeune homme est immense.

 

Je me suis interrogée sur cette valse-hésitation que Micòl impose à Giorgio. Comment l’expliquer à un moment où la menace fasciste se fait plus présente ? Il me semble que, peut-être, l’attitude parfois incompréhensible de la jeune fille soit due à un besoin viscéral de se protéger de toute atteinte du monde extérieur. Nombreuses sont les fois où elle se plaint de devoir aller à Venise pour terminer sa maîtrise et on ne la voit jamais dans les rues de Ferrare. Tout comme Emily Dickinson, la poétesse américaine, sujet d’étude de Micòl, qui vécut recluse dans la maison familiale d’Amherts, elle demeure à part dans le grand jardin familial, avec son court de tennis, sa ferme et son arboretum. Dans la magna domus, la grande bibliothèque, la chambre d’Alberto, sa collection d’opalines lui servent de repères. Partout, l’accompagne Ior, le grand danois. C’est ainsi que Micòl est souvent représentée rêvant à sa fenêtre, métaphore de son refus de regarder la sombre réalité en face.

 

Pourtant les points communs ne manquent pas entre les deux jeunes gens, eux qui aiment tous deux la littérature italienne et Carducci, et qui possèdent une sensibilité à fleur de peau. Mais peut-être que Micòl considère Giorgio comme un vieil ami d’enfance : n’avait-elle pas elle-même souhaité placer une place commémorative sur le mur d’enceinte de leur rencontre, dédiée au « vert paradis des amours enfantines » ? N’est-elle pas encore guidée par un réflexe de classe envers un jeune homme d’une condition légèrement inférieure à la sienne ? Elle lui reproche surtout de ne pas savoir se dominer et lui assène avec dureté qu’ « étant donné les rapports qu’il y avait toujours eu entre [eux], [sa] manie de l’embrasser, de [se] frotter contre elle n’était probablement la preuve que d’une seule chose : celle de [sa] profonde sécheresse de cœur, de [son] incapacité constitutionnelle d’aimer vraiment ». Enfin, il se peut qu’elle ne supporte pas sa jalousie maladive, puisqu’il est persuadé qu’entre elle et lui il y a quelqu’un d’autre. Si, à la toute fin de la Quatrième partie, le narrateur laisse entendre que cet autre amoureux pourrait être leur ami commun, l’ingénieur communiste Giampi Malnate, rien dans le texte ne vient le confirmer. Giorgio, s’approchant de la Hütte, le vestiaire du tennis, où il croit trouver les deux amants, n’y entendra que le silence. Dans le film, Vittorio de Sica est allé plus loin en montrant Micòl et Malnate nus sous le regard de Giorgio. Je préfère de beaucoup le doute que laisse planer le roman qui ajoute encore au mystère de Micòl.

 

C’est dans le chapitre III de la Quatrième partie que Micòl s’expliquera sur son désamour pour Giorgio. Elle reconnaît qu’ils sont « stupidement honnêtes l’un et l’autre, semblables en tout et pour tout comme deux gouttes d’eau ». Comment auraient-ils pu « désirer sérieusement [se] déchirer ? » Puis elle envisagera avec une ironie cruelle la scène de leurs fiançailles à la synagogue : « Nous fiancer, peut-être avec accompagnement d’échange de bagues, de visites des parents, etc. ? « Quelle histoire édifiante […] Pouah ! » Sans doute est-elle guidée par une forme d'idéalisme qui lui fait craindre la banalité déceptive de la vie, lui interdisant tout engagement. Pressent-elle avec son âme de pythie que son destin sera tragique et que l'amour ne pourra la sauver ? Surtout, elle avouera à Giorgio, qu’à la différence des gens « normaux », leur manière commune de concevoir la vie est toute tournée vers le passé : « Elle le sentait très bien : pour moi, non moins que pour elle, ce qui comptait c’était, plus que la possession des choses, le souvenir qu’on avait d’elles, le souvenir en face duquel toute possession ne peut, en soi, apparaître que décevante, banale, insuffisante. Comme elle me comprenait ! Mon désir que le présent devînt tout de suite du passé, pour pouvoir l’aimer et le contempler à mon aise, était aussi le sien, exactement pareil. C’était là notre vice : d’avancer avec, toujours, la tête tournée en arrière. N’en était-il pas ainsi ? »

 

Passage capital, qui ne peut manquer de faire songer à Proust, et qui explique la conception littéraire de Bassani. Sophie Nezri-Dufour explique très bien cette obsession pour le passé, signe d’une « volonté névrotique de possession de l’existence ». Le texte est placé dans une « atemporalité », un passé mythifié et figé. Ce faisant « en éliminant la temporalité, Bassani élimine la menace qu’elle représente et l’empêche de voir la réalité telle qu’elle est ». Et ce temps suspendu, arrêté, ne permet pas non plus l’évolution des personnages. Micòl demeure inchangée dans le passé. C’est peut-être cela qui a fait dire que le roman est une critique de l’aveuglement des bourgeois juifs de Ferrare devant la montée des périls. Seul, Giorgio dans le roman évolue, tant et si bien que l’œuvre peut se lire comme un roman d’apprentissage.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman et notamment sur la thématique du jardin qui est au cœur de l’œuvre et lui donne son titre. C’est à ce lieu emblématique qu’est confiée la dimension consolatrice du passé : beau et immuable, le jardin échappe à la tyrannie du temps, précise Sophie Nezri-Dufour. De nombreux détails font de cet endroit un lieu de légende. Le jardin et la magna domus sont des lieux inaccessibles, Micòl habite la pièce la plus haute de la demeure, elle est toujours accompagnée de son gardin, le danois Ior, Tel un être à part, elle possède un langage particulier, le « finzicontinico » et  prépare un breuvage céleste, le « Skiwasser ». Quant au sifflet d’Alberto qui appelle sa sœur dans le jardin, il est comparé à un « olifant ». Nouvelle Béatrice, Micòl est celle qui initie Giorgio aux arbres du jardin, comme Eve initiait Adam au Paradis. Puis elle le guidera à travers des cercles concentriques de la bibliothèque de son père à sa chambre haute, en passant par la chambre de son frère Alberto. Une ascension symbolique, prémonitoire de la chute. Car après le renvoi de Giorgio par Micòl, le jardin devient un enfer, préfiguration de l’enfer à venir.

 

Roman d’une grande richesse littéraire (nombreuses allusions à la littérature italienne et française), mythologique (connotations mythiques attachées aux lieux et aux personnages), historique (montée du fascisme, explications politiques), sociologique (description de la communauté juive de Ferrare avec ses coutumes et ses rituels), le roman de Bassani ne laissera aucun lecteur indifférent. Mais pour moi, au cœur du Jardin des Finzi-Contini, ce qui demeure, c’est le souvenir de Micòl, avec ses cheveux blonds, « de ce blond particulier et strié de mèches nordiques, de ce blond de fille aux cheveux de lin, qui était seulement à elle », l’amour perdu de Giorgio Bassani à qui il a dédié son roman.

 

Dominique Sanda dans le rôle de Micol Finzi-Contini

https://journals.openedition.org/italies/1090 : La symbolique du jardin dans Le jardin des Finzi-Contini, Sophie Nezri-Dufour

 

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 10:53

 

Qui n’est pas en quête du bonheur ? Qui n’a pas hâte de vivre « le jour avant le bonheur » ? C’est cette recherche d’un jeune garçon sans parents, le narrateur de l’œuvre, connu sous le surnom de ‘a scigna, le singe (ou encore de Personne comme Ulysse), que nous découvrons dans le roman éponyme de Erri De Luca, paru en 2010 chez Gallimard (pour la traduction française de Il giorno prima della felicità).

Confié à une mère adoptive qui le laisse exister en toute liberté et lui permet d’aller à l’école, le jeune orphelin se lie d’amitié avec don Gaetano, un concierge, qui voyagea en Argentine, et qui joue auprès de lui le rôle de mentor. Dans une Naples, plus espagnole qu’italienne, il grandira entre les viriles parties de football et les vers de Salvatore Di Giacomo que lui prête le libraire don Raimondo, entre les parties hasardeuses et agaçantes de scopa avec son protecteur et la découverte des souterrains de la ville, entre les repas tièdes de « pâtespatates » et de surprenantes réparations de tuyaux.

Il fera surtout l’apprentissage merveilleux et douloureux de l’amour auprès d’une certaine Anna (peut-être folle), aimée en silence depuis l’enfance et retrouvée dix ans plus tard. Mais, comme le lui avait prédit don Gaetano, qui a l’art de lire dans les pensées, elle ne sera pas pour lui. Après une révélation inattendue sur ses origines et une bagarre initiatique avec un couteau à usage unique, le jeune homme expérimentera alors une autre forme de liberté.

Par petites touches en patchwork, Erri de Luca, propose ici l’émouvant portrait d’un adolescent pauvre, non pas révolté sur son sort, mais raisonnable et guidé par le désir d’apprendre. A travers son regard aigu et poétique, Naples se donne à voir, pouilleuse et généreuse, violente et lyrique, surplombée par un Vésuve dans le cratère duquel un soldat américain peut tomber car il ne l’a pas vu ! Par la voix de don Gaetano, en effet, c’est encore la libération de Naples par les Alliés qui nous est contée, avec l’insurrection de ses habitants et la folle effervescence qui s’ensuivit. Une présence américaine qui jouera, indirectement un rôle dans le destin du jeune héros.

J’ai aimé ce livre, sans doute nourri des souvenirs d’un Erri De Luca, napolitain de souche, où le parler local vient égayer l’italien. L’envie forcenée de vivre y transparaît partout, dans le désir de connaître du personnage, qui dit superbement sa joie d’apprendre : « Merveilleux aussi d’avoir une salle faite pour apprendre. Merveilleux l’oxygène qui s’unissait au sang et emportait au fond du corps le sang et les mots. Merveilleux les noms des lunes qui entouraient Jupiter, le cri de « Mer, mer, des Grecs à la fin de leur retraite […] » Joies d’une école qui aura fait de lui un écrivain, comme semblent le préciser les dernières lignes du roman : « Maintenant, j’écris sur les feuilles d’un cahier tandis que le bateau pointe vers l’autre bout du monde. »

Il règne dans ce livre une sorte d’optimisme exprimée dans la bonté foncière d’un don Gaetano, qui s’efface quand sa mission est terminée : « T’aggia ‘mpara’ e t’aggia perdere. Je dois t’apprendre et je dois te perdre ». On le retrouve encore dans la solidarité du petit peuple napolitain, qui chante et plaisante en dépit des aléas de la vie. L’humour y contribue avec le personnage de La Capa, le locataire qui confond les mots et avec qui le dialogue est difficile : « Don Gaetano, vous êtes vraiment fort pour ne pas rire devant La Capa, vous êtes un héros » admire le narrateur. Quant à Dieu, n’y est-il pas surnommé le Nôtre ? Il en va de même pour la description méliorative d’une nature somptueuse que don Gaetano révèle à son protégé lors d’une montée au Vésuve, notamment : « Nous sommes arrivés au bord du cratère, un trou large comme un lac, où disparaissait la pluie fine du nuage avant de toucher terre. Le nuage de l’été nous trempait, mouillés de sueur et de sa pluie. Tout n’était que paix dans ce sac de brume légère, une paix tendue qui concentrait le sang. »

Ce roman (mais en est-ce vraiment un ?) est aussi empreint d’une grande poésie, notamment dans les dialogues amoureux : « Je ne suis pas à côté de toi, Anna, je suis ton côté. – Tu es la partie manquante qui revient de loin et qui s’ajuste. » Ou bien : « Toi, tu es le pollen. Tu m’obéis à moi qui suis le vent. » Après une seconde rencontre sexuelle, exaltante mais éprouvante avec Anna, aux limites de la mort, le narrateur, au terme de son apprentissage, pourra enfin avouer : « Il était arrivé, le jour du bonheur, le plus terrible de ma courte vie. »

Et pourtant, à la fin de la lecture, je me suis dit que « le jour avant le bonheur » n’est sans doute jamais celui qu’on croit.

 

 

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7 avril 2019 7 07 /04 /avril /2019 17:11

 

Le narrateur du Carrousel des Ombres, premier roman de Paul Serey, entraîne le lecteur dans un étrange voyage aux confins de la Russie et de la Mongolie, mais aussi et surtout aux confins de lui-même. Placés sous les auspices d’Armand Robin, un écrivain, poète et libertaire, les quatre vers en exergue nous introduisent d’emblée dans un univers où les repères semblent brouillés :

« En de très vieux temps, où je parus exister,

On prétendit m’avoir rencontré.

Me faufilant à rebours dans les âges,

J’ai empoigné, secoué les années où je fus dit en vie. »

Parenté donc entre celui dont Jacques Chessex disait : « J’avais quelquefois l’impression que Robin sortait avec son propre fantôme » et les ombres que le narrateur fera surgir au fil de sa plume. Parenté aussi entre ce voyageur breton qui découvrit les horreurs de la Révolution russe et le narrateur, lui-même fasciné et horrifié par le personnage du Baron noir, Roman von Ungern-Sternberg qui combattit dans les armées blanches et tient une place capitale dans le livre.

Dans cet ouvrage dont le genre échappe à toute définition – est-ce un journal, une autobiographie, un récit de voyage, une thérapie – le narrateur s’adresse, se raconte, se confesse, se confie à un ami, qu’il appelle son « frère », et qui sera son interlocuteur privilégié tout au long des pages. Une sorte de confident de la « tragédie » qu’il vit et à qui il annonce la couleur, dès la page 13 : « Je te dis tout ça comme je le pense. Je n’en fais pas un système. Je me contredirai, tu verras. Incohérent, je le suis exprès. » On pense à ce qu’écrivait Léon Bloy à propos des Chants de Maldoror : « Quant à la forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant. »

Peu à peu, le lecteur va se trouver immergé dans les pensées torturées et contradictoires de celui qui n’est « plus au monde », et qui s’est « exilé » tout au fond de lui-même. De la « petite piaule » de l’asile où le narrateur se morfond aux frimas de l’Extrême-Orient russe qu’il parcourt sur les traces sanglantes d’Ungern, en passant par la promenade amoureuse et ensoleillée du Bout du Monde ou la moiteur des Philippines, le lecteur, sidéré, bousculé dans ses habitude, accompagne les errances hallucinées de cet Œdipe moderne qui cherche à déchiffrer sa propre énigme.

Des pages épiques sur l’aventure du Baron noir alterneront ainsi avec des allusions littéraires à Moby Dick ou des méditations sur la musique du silence, chère à Thelonious Monk, au nom prédestiné. Des récits de bagarre et d’ivresse voisineront avec les expériences angoissantes de la solitude à l’hôpital, des réflexions désabusées sur le monde comme il va cohabiteront avec l’expression d’une intense aspiration spirituelle, tandis que la Femme sera parfois honnie et parfois sublimée. Dans ce livre inclassable, on rencontrera de beaux personnages, magnifiés par un art certain du portrait : ce gars et cette fille, veilleurs rencontrés dans une yourte, « tristes fiancés sur leur paillasse », avec qui le narrateur éprouvera puissamment ce qu’est la solidarité humaine ; Sacha, l’ouvrier sur le pipeline, qui s’émerveille devant l’apparition soudaine d’un ours et qui répète : « Prekrasna… Prekrasna… » (Magnifique) ; Kolia, le Sibérien orgueilleux à la main coupée ou encore Sigrid, « la petite bergère », « hyaline et nébuleuse, unique et dissemblable, énigmatique et indicible ».

C’est en effet une des grandes qualités de Paul Serey de donner une vie puissante à ce qu’il raconte. Et ce que j’ai préféré dans le livre, c’est la geste du baron Ungern, qu’il décrit avec un véritable souffle épique. Une épopée mythique, que le narrateur enrichit par ailleurs grâce à la trouvaille d’un manuscrit arraché de haute lutte à un Bouriate « mystérieux », « à longue natte », lors d’un second voyage en Mongolie. Car ce qui est au cœur de l’œuvre, c’est la fascination du narrateur pour Ungern et c’est aussi l’histoire de l’écriture d’un livre qu’il ne mènera pas à son terme. Vertigineuse mise en abyme d’une histoire impossible à narrer : « Alors que j’essaie de te raconter mon voyage, Ungern s’infiltre et pénètre partout. […] Il s’insinue dans mes souvenirs et je l’aperçois, marchant près de moi sur les routes lointaines où j’ai tant souffert. » Il comprend que « raconter son âme est chose  impossible ». Et pourtant il l’affirme : «  Et moins j’y arrive, plus il m’obsède. Je m’entête et ça me ravage. Il est dans ma tête et c’est un carnage. J’ai beau le chercher, je ne trouve que moi. J’ai beau me chercher, toujours il est là. » A travers le récit impossible de l’entreprise folle d’Ungern, n’est-ce pas sa propre entreprise d’élucidation de soi-même qu’opère le narrateur ? Beau portrait en miroir d’un écrivain et de son double dont il n’est pas sûr - quoi qu’il en dise – qu’il ne soit pas parvenu à en écrire l’histoire…

D’aucuns seront désarçonnés par ce roman qui brasse les sentiments, les angoisses, les affres d’un narrateur qui se sent hors du monde et n’y trouve pas sa place. « L’exil, c’est tout ce qui me reste » dit-il.  Passant d’un extrême à l’autre, de la tentation du suicide, de  l’acédie la plus vive, de la plus terrible souffrance à la plénitude amoureuse, de l’orgueil à l’humilité, du rejet du monde à son désir d’y appartenir, le narrateur entraîne le lecteur dans un maelström d’émotions qui ne laisse pas indemne. Pour ma part, je reconnais n’avoir guère été réceptive aux interrogations sur l’Antéchrist, Satan ou la morale. Je n’adhère pas non plus à cette vision pleine de déréliction d’un monde qui serait « un building rectiligne et vide dans un désert radioactif » et je n’ai sans doute pas envie d’entendre que « le pire est à venir, il est à craindre, il est inéluctable ».

Mais quand le narrateur m’entraîne là « où sont les vents drus les sols gelés, les plaines pelées et les pierres fendues par le froid », quand il évoque cette  « garce » de Daouria, « où dans le chaos de la guerre civile, régna d’une main de fer Roman von Ungern-Sternberg, aristocrate balte de lignée teutonique, officier russe blanc marié à une princesse chinoise ; seigneur bouddhiste, souverain chamaniste, ascète sanguinaire […] moine soldat qui rêvait d’un empire mongol […] gueux famélique traqué par les bolchéviks », quand il me raconte une extraordinaire chasse à l'ours, je l’accompagne sans hésiter sur ces terres russes qu’il a apprivoisées, parmi ces moujiks dévastés par l’alcool mais tellement humains et où, en dépit de tout, il se sent chez lui. Tout comme pour Armand Robin, pour qui « par sympathie pour ces millions et millions de victimes [de la Révolution russe], la langue russe devint [s]a langue natale », pour le narrateur la Russie semble bien être devenue ce pays d’élection, où il pourrait devenir lui-même. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris Sigrid, « la petite bergère des gigantesques pierriers, des mélézins des Hautes-Alpes », rencontrée en Mongolie, et dont le narrateur rapporte les paroles du journal qu'elle tient. Evoquant Ungern, et s’adressant à son ami, elle écrit : « Partout ils fuyaient à l’approche de son nom »… Mais toi, tu cherchais ailleurs… Tu cherchais à l’intérieur d’une angoisse… à la surface d’un feu que ta rencontre avec Ungern avait touchée. Un point où tout se consume. Un point manquant à l’histoire : Baron noir ou bile noire ? Fou ou malade ? Tu avançais vers la source de son mystère, et peut-être vers celle de ton mystère. » Avec son intuition féminine et son amour, mieux que tous les psys, elle avait su le déchiffrer.

Une quête du mystère existentiel, à travers un personnage que le narrateur élit comme double, voilà donc bien ce qu’est Le Carrousel des Ombres. Dans cette parade où l’on croise Don Quichotte, le chevalier à la triste figure, et Corto Maltese, l’aventurier moderne, dans ce manège tournoyant où Benoît-Joseph Labre le saint cède la place à Thelonious Monk le musicien, dans cette sarabande infernale où le Baron noir mène la danse sous l’égide du masque de Makahala, le narrateur cherche son identité, sur la voie de « l’ultime citadelle ». Et, "au cœur des ténèbres", en dépit de tous les errements, de toutes les déchirures, de toutes les douleurs, ne demeure-t-il pas convaincu que cette citadelle est « solide, parce qu’elle est invisible pour les yeux ; [qu’] elle est cette étincelle de divinité que chacun porte en soi » ?

 

 

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7 avril 2019 7 07 /04 /avril /2019 16:20

 

Pour ce Noël 2018, ma fille m’a offert un livre magnifique : il s’agit de La Princesse de Clèves (1678), le roman de Madame de Lafayette, illustré par le couturier Christian Lacroix. En découvrant cet ouvrage, publié dans la collection Blanche de chez Gallimard, dans un format impressionnant de 32 x 25 cm, ce sont les souvenirs de mon adolescence qui ont ressurgi. J’ai revu le visage parfait de Marina Vlady, l’élégance hiératique de Jean Marais, la beauté juvénile de Jean-François Poron, dans le film éponyme de Jean Delannoy (1961). J’ai pensé aussi au roman de Raymond Radiguet, Le Bal du comte d’Orgel (1924), qui se trouvait dans la bibliothèque de mes parents, et dont le titre me fascinait. Un roman « aussi scabreux que le roman le moins chaste », tel le définissait son auteur. Et c’est en le lisant que j’y avais découvert la parenté avec La Princesse de Clèves, le jeune François de Séryeuse tombant en effet amoureux de Mahaut d’Orgel, l’épouse de son ami Anne d’Orgel. Un triangle amoureux classique, que Madame de Lafayette orchestre avec maestria dans le « premier roman psychologique français » qu’est La Princesse de Clèves, et que Christian Lacroix a illustré.

Marina Vlady, Jean Marais, Jean-François Poron, dans La Princesse de Clèves de Jean Delannoy

C’est Antoine Gallimard, éditeur et aussi collectionneur d’œuvres d’art, et plus particulièrement de tableaux, qui a eu l’heureuse idée d’inviter l’ancien couturier Christian Lacroix à revisiter ce roman novateur. N’en déplaise à un certain Nicolas Sarkozy qui, en 2006, avait bien malencontreusement dénigré ce chef d’œuvre de notre littérature. Le 23 février de cette année-là, à Lyon, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur et candidat à l'élection présidentielle, promettait devant une assemblée de fonctionnaires d' « en finir avec la pression des concours et des examens ». N’avait-il pas affirmé : « L'autre jour, je m'amusais - on s'amuse comme on peut - à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Outre la balourdise de cette remarque et le mépris pour les guichetières et pour les femmes (!), tout lecteur un peu averti ne pouvait qu’être choqué par l’inculture du futur président. Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l'Etat s’en prenait de nouveau à la malheureuse Princesse de Clèves. A l'occasion d'un déplacement dans un centre de vacances en Loire-Atlantique, il faisait l'apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs : « Car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. J'ai rien contre, mais... bon, j'avais beaucoup souffert sur elle », souriait-il.

Un collectif d'enseignants chercheurs et d'étudiants de Paris III n’en a pas souri et a proposé l'idée d'une lecture publique en diffusant un appel au titre assez héroïque: « Il faut sauver La Princesse de Clèves ». Leurs raisons en étaient les suivantes : « Parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d'art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu'ils exercent. Parce que nous sommes persuadés que la lecture d'un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel. Parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture, la démocratie est morte, [...] » C’est ainsi que, devant le Panthéon, eut lieu le lundi 15 février 2009 une lecture marathon du roman de Madame de Lafayette. Un engouement qui ne s’est pas démenti depuis, relayé encore par  Elisabeth Badinter, Régis Debray, Régis Jauffret et tutti quanti.

Christian Lacroix au travail

Dans la droite ligne de cette redécouverte de l’œuvre, jusqu’au 24 novembre 2018, la Galerie Gallimard a en effet proposé l’exposition des peintures, aquarelles, collages et dessins du couturier, repris par la suite dans l’illustration de La Princesse de Clèves, dans une édition Gallimard. L’exposition a été inaugurée le 16 octobre 2018, en présence de l’artiste. Celui qui est devenu costumier pour la Comédie-Française explique que c’est « la modernité du texte qui [l’]a touché. « Dès que l’on passe le cap des premières pages – dit-il – que l’on trouve le rythme de ce français, l’on devient addict, comme avec les alexandrins ». Et de préciser que la Princesse de Clèves est « un personnage dont tout le monde a été amoureux » et qu’ « il fait partie des mythes de la littérature ».

En Arles où il habitait, Chris­tian Lacroix,  amoureux des livres depuis toujours, dor­mait près de la biblio­thèque fami­liale. C’est en sou­ve­nir de ses pre­miers livres de poche que le couturier avait, il y a quelques années, des­siné, pour cha­cun des titres, les illus­tra­tions de cou­ver­ture et de jaquette, ainsi que les pages de garde et les rabats. Parmi eux, déjà, La Princesse de Clèves, qu’il aima lire dans la collection Blanche. Et c’est ce même format agrandi, cette même police, le Garamond, que l’on retrouve dans cette magnifique édition. Si, pour lui, illustrer le texte de dessins originaux est une manière picturale de s’approprier l’œuvre, c’est bien sûr aussi une incitation pour tout un chacun de se replonger dans le roman. Ce que confirme Antoine Gallimard : c’est une manière, précise-t-il, « d’embellir et de magnifier le livre, dans sa dimension d’objet pour donner aux gens le goût d’aller découvrir des livres ».

Pour ma part, ce que j’ai aimé dans cet ouvrage, c’est la grande diversité des illustrations, dont les couleurs explosent, comme elles le faisaient dans les collections du couturier. Ah ! le rouge tourbillonnant du cardinal de Lorraine ! (pp. 23 et 156) Page 193, l’on admirera ce visage féminin, de profil, qui emplit toute la page, associant somptueusement oiseau, fleurs, bijoux et motifs ornementaux. Et on ne peut s’empêcher de penser à Arcimboldo. Sur la page d’en face, plus sobrement, une fine silhouette masculine à l’encre noire, celle du duc de Nemours, sous le texte en gros caractères : « Quoi, madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? » Comment pourrait-il comprendre la princesse, celle qui pense : « Si je m’abandonnais à vous, je prendrais le chemin de la souffrance. »

Les scènes de bataille, les tournois de la Deuxième partie, sont illustrés avec une grande puissance. Aux pages 81 et 82, notamment, dans un maelström de gouache verte, bleue, parme et violette, deux cavaliers chargent avec fougue. Et page 84, une fine silhouette noire, à cheval et brandissant sa lance sur un fond rouge, évoque le Don Quichotte de Picasso. Page 87, c’est un chevalier qui surgit bleu d’un océan sur un fond vert. Page 148, le tournoi où Henri II fut blessé à mort par Montgomery est illustré sobrement à l’encre noire : « […] le Roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit, qu’il se mît sur la lice. » Quand on évoque le picaresque à propos de ces dessins, Christian Lacroix commente : « Oui, il y a bien quelques chevaux qui se promènent. Comme une sorte d’erratisme. » La corrida alors ? « Oh, ça, je suis né dedans, je l’ai dans les gènes, dans les veines. Je lui dois beaucoup, dans la manière dont j’ai abordé théâtralement le travail des costumes et même pour la mode, consciemment ou non. »

Par le moyen de collages, l’artiste rappelle des tableaux célèbres, et peut-être plus particulièrement Velasquez. Ainsi, à la page  71, en dépit de la mèche tombant sur le front, l’on croit voir un portrait de femme de la Renaissance, la main gauche baguée posée sur une plume, la droite sur les touches d’un instrument de musique. L’ensemble se détache sur un fond de pourpre et de cathédrale vieil or. Il en va de même à la page 183, avec cette femme qui fait songer au modèle d’un  tableau florentin, ici bariolé de traits de pinceaux colorés. On retrouve le procédé à la page 134, qui illustre le mariage du duc d’Albe et de Madame. Sur un patchwork de tissus flamboyants, le Duc se détache sur son cheval caparaçonné et décoré de bijoux.

Quant à la représentation de l’héroïne, elle est multiple. Elle est dessinée en couleurs vives et éclatantes au début du roman, à la page 20 notamment ou encore 56. Puis au fur et à mesure que la tragédie amoureuse se noue, les teintes s’atténuent (pp. 98, 143) : page 170, lors de la scène de la rencontre nocturne à Coulommiers, la princesse est représentée les cheveux dénoués dans une long déshabillé rose pâle. « Qu’elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l’envie de me jeter à ses pieds ? » se dit le duc de Nemours. Parfois encore, Christian Lacroix suggère l’héroïne sous la forme d’une fine silhouette sombre (pp. 63, 74, 92),  ou la dessine toute vêtue de noir, comme à la dernière page, dessin reproduit sur le marque-page du livre, tant il est vrai que pour madame de Lafayette, l’amour est une passion mortifère, « qui conduit à la folie, qui est meurtrière, qui fait mourir le Prince de Clèves, et qui laisse les êtres calcinés. » (Philippe Sellier)

Avec ce travail inventif et libre, on voit que le couturier a pu laisser libre cours à son amour du théâtre, de la peinture et de la mise en scène. On admire la graphie appuyée, chantournée mais élégante au pinceau, les nombreux profils masculins empreints de caractère, l’association des lavis, des encres, des gouaches, des acryliques, des tissus, et des collages, les quelques dessins abstraits, et les motifs monochromes qui parsèment les pages comme autant de respirations. On reconnaît le trait précis d’un grand couturier, habile à faire naître une silhouette en un trait de crayon. Et Antoine Gallimard de souligner : « Christian Lacroix, c’est l’inventivité des couleurs, des dessins qui semblent vivants, prêts à sortir du cadre et nous parler. Avec beaucoup d’audace et de diversité : il en faut, pour donner une dimension picaresque à La Princesse ». On est enfin sensible à une mise en page choisie et significative du texte de La Pléiade, à un ouvrage dont le grain du papier, Tintoretto Neve, est superbe au toucher.

Pour les lecteurs qui voudraient redécouvrir la « belle personne », une superbe occasion leur en est offerte avec ce livre qui trouvera une place de choix dans leur bibliothèque.

 

Crédit Photos : Gallimard

Site Gallimard

 

 

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 13:00

Gabriel Tallent (Photo Alex Adams)

Il est des romans dont la violence vous emporte comme un torrent, tant ils vous horrifient en même temps qu’ils vous fascinent. Ce sentiment ambivalent, je l’avais éprouvé à la lecture des Bienveillantes de Jonathan Littell ou encore du Rapport de Brodeck de Philippe Claudel. Et c’est cela que j’ai ressenti de nouveau en lisant (comme en apnée) My absolute darling, du trentenaire américain Gabriel Tallent, roman dont la gestation lui a demandé huit années. On ne sort pas indemne en effet de ce gros livre de plus de 450 pages, une histoire d’amour absolu et destructeur, dont le décor est un océan Pacifique violent et une nature sauvage, tout à la fois angoissante et apaisante pour l’héroïne. Selon Stephen King, ce livre-phénomène est un chef-d’œuvre qu’il va jusqu’à comparer à La nuit du chasseur de David Grubb.

L’héroïne est une adolescente de 14 ans, Julia Alveston, surnommée Croquette ou bien Turtle par son père. Surnom mérité pour cette jeune fille contrainte de « faire le dos rond » en face d’un homme exclusif, manipulateur et pervers. S’il la traite le plus quotidiennement de « connasse, petite moule, putain, pute », elle est en même temps pour lui son « absolute darling ». « Tu me sauves la vie chaque matin », dit-il à sa fille et à Caroline, une ancienne amie de sa femme : « Elle est tout pour moi, Caroline. Regarde-la. Quelle beauté, non ? » Ou encore avec fierté : « C’est ma fille, c’est pour elle que j’existe. »

Tous deux vivent sur la côte nord de la Californie, à six kilomètres au nord de Mondecino, dans une maison isolée, envahie par les champignons, les rats, les araignées et autres insectes. Dans un « entremêlement de roses et de sumac vénéneux », Martin Alveston, le père, élève sa fille dans un grand isolement social, l’autorisant seulement à aller au collège et l’accompagnant régulièrement jusqu’à l’arrêt du bus. Il l’aide à réviser ses listes de vocabulaire, tout en lui disant que « cette école, c’est rien, mais [qu’elle] doi[t] quand même jouer le jeu ». Adepte du survivalisme, il fait une tirade d’anthologie devant le proviseur Green. « Nous traversons une époque à la fois palpitante et terrible. Le monde est en guerre dans le Moyen-Orient. Le carbone dans l’atmosphère approche des quatre cents ppm. Nous sommes témoins de la sixième grande extinction des espèces. Au cours de la prochaine décennie, nous connaîtrons le pic de Hubbert. On l’a peut-être même déjà franchi. Nous semblons poursuivre l’utilisation de la fracturation hydraulique, ce qui représente un risque, certes différent, mais bien présent quant à nos ressources en eau potable. Et malgré tous vos efforts, nos enfants pensent toujours que l’eau arrive par magie dans leurs robinets. Ils ignorent qu’il existe une nappe phréatique sous leur ville, ni même que son niveau est sérieusement en baisse, ni que nous n’avons aucun projet afin d’alimenter la ville en eau après qu’elle se serait définitivement tarie. La plupart d’entre eux ignorent que cinq des six dernières années ont été les plus chaudes de l’histoire. J’imagine que vos élèves pourraient s’intéresser à tout ça. J’imagine qu’ils pourraient s’intéresser à leur avenir. Mais au lieu de ça, ma fille passe des contrôles de vocabulaire. En classe de quatrième. Et vous vous étonnez qu’elle ait la tête ailleurs ? »

Quant à la mère de Croquette, elle s’est suicidée par noyade, sans doute après avoir compris la relation incestueuse liant son mari à sa fille. « Turtle pense, Je ne sais pas si la mort de ma mère m’a fait souffrir. Elle pense, Si c’est le cas, je ne le sens pas, et je ne sens pas sa perte. Elle ne me manque pas, et je ne veux pas qu’elle revienne, et je n’éprouve rien de particulier, rien du tout, et si je souffre, c’est parce que Martin me fait souffrir, mais je pourrais presque croire que c’est à cause du drame et pas de sa cruauté. »

Martin, écologiste et philosophe (il lit les philosophes présocratiques, Marc-Aurèle et Hume), a élevé sa fille de manière à ce qu’elle sache toujours se débrouiller dans la nature : on la verra attraper des anguilles à main nue, faire du feu avec du bois mouillé, construire une cabane dans un arbre creux pour se protéger de la pluie, analyser avec précision le rythme des marées, nager sous l’eau au sein d’un océan déchaîné, manger des scorpions vivants et (mais c’est peut-être un fantasme) échapper à un puma. Dormant sur une planche en contreplaqué dans un sac de couchage militaire avec une couverture de laine, elle se nourrit de morceaux de varech séché, d’oursins et de bigorneaux et boit du thé aux orties. Elle est encore capable de se soigner elle-même et de se concocter d’efficaces cocktails d’antibiotiques, lorsqu’elle est blessée.

Quand elle a eu six ans, Martin lui a aussi enseigné le maniement des armes et elle s’y exerce quotidiennement. Elle ne se déplace jamais sans son Sig Sauer qu’elle monte et démonte avec soin chaque jour, emportant avec elle le vieux couteau Bowie, offert par Papy, le père de Martin, avec qui elle aime faire des parties de cribbage. Aux deux adolescents, Brett et Jacob, dont elle fait la connaissance, celle qui lit Lysistrata apparaît comme un être extraordinaire, une « ninja », disent-ils, qui possède « une intelligence étrange et poétique dans les associations d’idées ». Et la mère de Brett de dire : « Tu sembles quand même à demi-sauvage. » Quant à Croquette elle-même, elle se définit comme « récalcitrante ».

Mais au quotidien, Turtle doit endurer les changements d’humeur de son père, qui est son unique référence, ses excès d’amour et ses assauts de violence. Elle éprouve à son endroit des sentiments ambivalents, semblables à ceux d’un disciple pour le gourou d’une secte. Martin n’emploie-t-il pas les mêmes instruments de sujétion : humiliations, manipulation, violence, isolement ? Lorsqu’il entre dans sa chambre certains soirs, elle se dit que « dans cette attente, elle le veut parfois, et parfois ne le veut pas. » Gabriel Tallent analyse avec une grande finesse les sentiments de son héroïne. Dans ses monologues intérieurs, elle s’interroge sur son hésitation foncière, « ce doute envers [elle-même] qui [la] paralyse. « Elle pense, Tu es vouée à commettre des erreurs, et si tu n’es pas prête à en commettre, tu seras à jamais retenue en otage au commencement des choses, il faut que tu arrêtes d’avoir peur, Turtle. »

Cette relation étrange est ponctuée de scènes d’une violence inouïe. Ainsi, quand le grand-père offre son couteau à sa petite-fille, Martin, jaloux, oblige celle-ci à faire des tractions sur une poutre sous la menace de l’arme blanche. Quand elle tombe et se blesse légèrement, il lui décoche seulement : « Mais la prochaine fois, ne lâche pas prise ! » De même, lorsqu’il découvre le T-shirt de Jacob dans une malle et qu’il le brûle dans un accès de colère furieuse : « Si tu crois que je n’ai pas remarqué à quel point tu es différente. Si tu crois que je n’ai pas remarqué à quel point tu t’éloignes. » « Tu es à moi », ne cesse-t-il de lui répéter. Sa mainmise sur sa fille est terrible.

Dans une interview, Gabriel Tallent explique que la fiction est une tentative de voir les autres clairement. Selon lui, Martin (mal aimé par son père et torturé par la mort de sa femme), est un homme qui souffre mais qui essaie de dépasser ses blessures. Quand on est en proie à une immense douleur, on ne parvient pas à penser aux autres, explique l’écrivain. Il y a des moments où il parvient à aimer sa fille et d’autres où il ne pense qu’à lui. Quand on est l’enfant de quelqu’un comme ça, ajoute l’auteur, on s’accroche à l’espoir. Turtle accorde à son père la compréhension qui va avec l’amour qu’elle éprouve pour lui mais tout le monde ne gagne pas cette bataille et n’arrive pas forcément à surpasser ses propres blessures. Gabriel Tallent ajoute qu’il préfère ne pas employer le mot « ambigu » à propos de Martin ; ce mot, selon lui, implique qu’il n’existe rien qui soit nécessairement vrai. L’adjectif « ambivalent », signifiant « divisé intérieurement », lui semble préférable. Ce que fait le père de Turtle, c’est mal et cela n’a rien d’ambigu ! Ce n’est pas parce qu’on a souffert qu’il faut faire souffrir les autres.

C’est à la faveur de la rencontre avec Brett et Jacob que l’adolescente commence à comprendre que son existence n’est pas normale et qu’une autre vie est possible. Le roman est donc le récit d’une douloureuse et tragique émancipation, favorisée par quelques personnages bienveillants. Il y a d’abord Anna, la prof du collège, qui a deviné les causes du manque de concentration de son élève : « Il faut qu’on parle à ton père », dira-t-elle très vite dans le roman.  Caroline, une ancienne amie de sa mère, qui s’étonnera aussi : « Julia ma puce, je me demande juste comment ça va à la maison pour toi. » Puis ce sera Papy qui, après avoir vu les contusions et les bleus sur le corps de Turtle, affrontera Martin dans ce qui sera pour lui une ultime rencontre avec son fils : « C’est pas des façons d’élever une enfant ! » lui assènera-t-il avant de succomber à une crise cardiaque. Et comment Turtle pourrait-elle résister à ce père qui la culpabilise en permanence : « J’ai renoncé à tout pour toi, dit-il. Je te donnerais n’importe quoi, Croquette. Mais est-ce que c’est ça que tu veux, qu’ils me traquent ? Parce qu’ils le feront. Si cette prof finit par piger, si ce gros connard de proviseur découvre la vérité, si les gens se mettent à poser des questions, si quelqu’un comprend un jour. C’est ça que tu veux ? » Sous influence, Turtle vit en permanence dans un déchirement intérieur qu’elle ne parvient pas à résoudre.

Ce long chemin vers la libération ne pourra se réaliser que lorsque Turtle sortira enfin d’elle-même et se prendra, malgré elle, d’amitié pour Cayenne, une fillette de dix ans, venue de Yakima, une ville de l’Etat de Washington, que son père a ramenée un jour chez eux. Afin de lui éviter ce qu’elle-même a subi, elle sera contrainte de prendre le parti de cet être vulnérable et d’affronter son bourreau. Ce qui donnera lieu à une scène paroxystique, dont la lecture est troublante et difficile.

Point de happy end cependant et l’auteur le dit lui-même : « Elle recherche son indépendance mais elle reste une victime. » A la fin du roman, Turtle est recueillie par Anna qui tente de la ré-apprivoiser à la vie. La jeune fille n’a alors qu’un but : créer un potager « dans une parcelle ensoleillée, sans clôture près de la maison et elle aimerait y planter des pois, des courges, des haricots verts, de l’ail, des oignons, des pommes de terre, des laitues et des artichauts. » Mais même cela est difficile et les éléments se rebellent contre elle. Et le constat est amer. Elle a beau se dire : « Martin est mort et tu es vivante », le chemin est encore long vers la résilience : « Elle n’a pas envie de mener un combat perdu d’avance contre tous les éléments contre tout, et elle se déteste, elle déteste cette personne pleurnicharde  et incapable qu’elle est devenue, elle déteste se voir ainsi blessée, profondément et terriblement blessée, et comme la route sera longue avant de pouvoir rentrer chez elle. »

Gabriel Tallent explique ainsi son propos : « Je voulais écrire une histoire de résistance autour d’un personnage qui se bat pour devenir bon, son combat pour sauver son âme. Tout le reste était secondaire. » On ne peut qu’admirer la manière dont ce jeune auteur est entré dans la tête de cette adolescente, la faisant parler avec une véracité et un réalisme époustouflants. L’écrivain précise d’ailleurs que « quand on écrit un roman, on franchit toutes les barrières sociales et la frontière entre les hommes et les femmes.  Et [qu’]on en perd parfois ses repères. » « J’ai voulu donner mon point de vue, renchérit-il ; même si j’étais du sexe opposé, j’ai vu des choses importantes, j’ai découvert des vérités. Je voulais écrire ces chose-là, je les avais vues. » Et l’on ne peut que reconnaître qu’il a su admirablement les transcrire.

Et à ceux qui s’offusqueraient de la brutalité du sujet, de la cruauté et de la violence des personnages, on rétorquera que Gabriel Tallent parvient cependant à éviter les écueils du mauvais goût, du voyeurisme et de la complaisance dans l’horreur. Pratiquant l’art du dialogue avec un art certain, témoignant d'impressionnantes connaissances en botanique, proposant de magistrales descriptions de la nature sauvage, il brosse avec Julia Alveston le portrait psychologique émouvant d’une jeune fille courageuse soumise à la manipulation mentale. Avec un grand sens du détail, il nous permet encore d’approcher les mécanismes mentaux d’une Amérique profonde, qui porte l’empreinte d'un naturalisme à la Thoreau, tout en vivant sous la menace permanente de la libre circulation des armes à feu. A la fin du roman, la silhouette résiliente d’une Turtle, à la fois fragile et forte, nous accompagnera longtemps.

 

Sources :

Interview de Gabriel Tallent sur Babelio

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23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 17:01

 

 

Je viens de lire Les Nids de Van Gogh d’Evelyne Larcher, alias Mansfield, dont je suis le blog (Le blog de Mansfield) depuis longtemps. J’apprécie beaucoup les billets qu’elle écrit, bien souvent des instantanés pris sur le vif : « Instants de grâce, parcours chahutés, affirmation de soi. J'aime saisir ces moments dans la vie qui font vibrer et se sentir vivant », ainsi définit-elle le propos de son blog qui évoquera aussi bien des pas dans la neige que Paris sous la pluie. Comme l’artiste néo-zélandaise, Katherine Mansfield, dont elle a pris le pseudonyme, Evelyne Larcher puise son inspiration dans l’observation minutieuse de son quotidien. Et comme la nouvelliste, née à Wellington, et qui vécut loin de son pays d’origine en Italie et en France, la Guadeloupéenne Evelyne Larcher vit loin  des  Antilles et de sa terre natale Casablanca.

Aussi étais-je curieuse de lire son premier roman publié en 2017 chez Librinova, qui lui a décerné en février 2018 le second prix ex-aequo de son « Prix des étoiles ». Intitulé Les Nids de Van Gogh (un titre très intrigant), le livre raconte l’histoire d’Autumn, une jeune femme de trente ans qui prend des vacances hors-saison, en automne, à L., « entre Saint-Malo et Cancale », pour se remettre d’une rupture amoureuse avec son amant Clovis. Dans l’hôtel de Mme Dubreuil, qui semble porter un lourd secret, elle rencontre Hervé dont elle s’éprend. La relation entre eux a du mal à s’établir car la voyageuse est « désorientée dans la liberté » et le garçon fuyant. Ce dernier a ses quartiers dans l’hôtel et il vit sous le regard et sous la coupe de la patronne des lieux. Après bien, des mystères (comment est morte Gaëlle, la fille de Mme Dubreuil ?), des manipulations (pourquoi Clovis, l’ancien compagnon d’Autumn se retrouve-t-il à l’hôtel ?), des révélations (une photo de groupe), l’héroïne parviendra au but de son parcours vers « la lumière », troisième partie du roman.

L’originalité de l’œuvre est qu’elle est placée sous les auspices de Van Gogh et notamment de son œuvre picturale, Les Nids, huiles et encre, datant de 1885-1887, qui donne son titre au roman. On sait que les parents du peintre avaient un grand amour de la nature qu'ils avaient transmis à leurs enfants. Selon sa sœur, Vincent aimait à regarder les oiseaux et connaissait l'emplacement de leurs nids. Cette passion venue de l'enfance l'a sans doute inspiré quand il a peint Les Nids. Une reproduction d’un de ces tableaux sous la forme d’une affiche est présente dans le bar de l’hôtel de Jeannie Dubreuil et fascine Autumn : « Je levai la tête et découvris le poster d’une exposition datant de deux ans déjà. Les Nids d’Oiseaux, de Vincent Van Gogh. C’était prodigieux. Je ne parvenais pas à m’en détacher. Certains, vides, avaient la noirceur de l’abîme, d’autres comblés pour la couvaison, la chaleur d’un foyer. » Tout le roman sera irrigué par cette présence picturale.

Dans une interview, Evelyne Larcher explique la genèse de son roman. Après avoir eu l’idée d’une « romance » dans laquelle les personnages ne peuvent avancer faute d’oublier un lourd passé, elle a pensé à Van Gogh : « Je cherchais ce qui représentait le mieux la famille et pouvait intervenir au moyen d’affiches dans l’hôtel, de manière récurrente. Van Gogh avec ses Nids s’est imposé. » C’est ainsi qu’au fil du déroulement de l’intrigue qui voit Autumn s’installer dans le cocon de l’hôtel et y faire sa place, les deux premières parties s’appellent « Les Nids », puis « Les Œufs ». Pages 131 et 132, il est bien question des « membres de la famille, du nid que constituait l’hôtel ». La narratrice explique la passion de Mme Dubreuil pour Les Nids en ces termes  « Nidation, couvée, famille, un sujet sensible… Au moins là, et si par malheur elle avait perdu sa fille, je percutais ! »

En quête de la résolution du mystère de la mort de Gaëlle Dubreuil qu’elle cherche à percer, préoccupée par le chiffre trois qui permet différentes combinaisons des personnages, la narratrice songe : « Hervé, Gaëlle, Jeannie Dubreuil, ou Hervé, Gaëlle, Camille, ou encore Hervé, Gaëlle, Alice. C’étaient trois prénoms juxtaposés comme trois œufs confortablement disposés dans l’un des Nids de Vincent, mon préféré sur l’affiche derrière le bar. J’avais en tête l’huile sur toile visible au musée d’Otterlo. Au cœur d’un tableau aux tons inégaux, froids au premier regard, trônaient trois œufs fantastiques, irréels, touchés par la grâce. »

Découvrant une carte postale sur un guéridon et consacrée au musée d’Amsterdam, elle précise : « Sais-tu que Van Gogh collectionnait des nids sur des étagères ? » La pensée de la narratrice est donc envahie par l’œuvre du peintre : « Je pensais à des champs de blé dans l’éclat absolu du plein été. Le peintre n’était pas loin qui emplissait ma tête de hachures, de brins douillettement entremêlés, symboles de paix et d’harmonie. Ce à quoi nous aspirions tous à l’hôtel. » En outre, les discussions des protagonistes portent souvent sur l’art du peintre.

Si l’œuvre de ce dernier est bien au cœur du roman et l’éclaire, elle donne aussi l’occasion à l’auteur d’analyser ses toiles avec finesse : « Vois-tu la correspondance entre le bleu des œufs et les verts dans le fond ? L’artiste a créé un bel éclairage tout autour, de l’orange, du rouge, quelques touches cuivrées. Ca reste intimiste, ça n’éblouit pas. » Un dialogue entre Camille et Autumn s’attarde encore sur l’art du peintre : « Chez [lui] les bateaux ont des coques de toutes les couleurs, rouge, bleu, vert, jaune. Elles rappellent des fleurs. Il usait de pointillés, d’obliques, de cercles, de parallèles. Il exprimait beaucoup de choses : l’absence de vent, la chaleur, la vitesse. Il reproduisait le mouvement, le vivant. Ses tableaux sont un spectacle. » J’ai beaucoup aimé cette intimité entre le peintre et l’écrivain.

L’auteur précise encore que le peintre « s’est invité dans l’histoire avec ses Lettres à Théo, en tant qu’interlocuteur privilégié. » De nombreuses citations de la correspondance de Vincent à son frère Théo ponctuent en effet l’histoire d’Autumn : une manière originale pour Evelyne Larcher d’allier l’écriture à sa passion pour Van Gogh. Ces renvois au peintre hollandais lui donnent l’occasion de parfaire le portrait des personnages. Brossant celui d’Hervé, elle écrit : « J’avais essayé de reconstituer son parcours avec la patience des voleurs de feuilles et de brindilles, des bâtisseurs d’abris. » Décrivant Alice qui travaille dans une librairie et « volait au jour sa lumière », la narratrice fait appel à Van Gogh : « Elle a trente ans, se trouve au seuil de la période où elle se sent en pleine force, plein[e] de jeunesse de courage, mais elle a derrière elle une portion de sa vie. Elle est triste, ceci ne viendra jamais plus. » De plus, les citations lui permettent de commenter certaines actions. Ainsi, au moment où Hervé et l’héroïne sont sur le point de s’avouer leur amour, Autumn déclare : « Tu acceptes d’idée d’un rapprochement. Tu tires un trait sur ton passé, « Il s’agit de croire et d’aimer ». […] Bravo l’artiste, même ses écrits traversent le temps ! » Un va-et-vient fréquent entre les personnages et le peintre qui donnent un rythme particulier au roman.

Ecrit en focalisation interne, Les Nids de Van Gogh m’a de surcroît intéressée car il me semble que l’auteur y a mis beaucoup d’elle-même. D’ailleurs l’héroïne n’est-elle pas pharmacienne comme elle ? Mais j’ignore si ce que celle-ci dit de son métier (« J’avais choisi la pharmacie pour ne pas « faire psychologie »), l’auteur le revendique aussi. Découvrant sur « la toile » un portrait d’Evelyne Larcher, je me dis qu’Autumn doit lui ressembler : cette dernière ne possède-t-elle pas un « teint cannelle [et des] cheveux en distribil ? » Plus loin, la narratrice parle d’elle-même, « métisse, au crin roux et moussu ». Elle dit plus loin : « J’étais une gourmandise, un piment doux des îles, un chutney. »

La narratrice évoque au début du livre « des pays chauds, des mers turquoise saluées par des palmiers », nostalgie peut-être des Antilles des origines, d’où Mansfield (la blogueuse) nous envoie des photos de ses vacances. J’ai noté un beau passage qui décrit Camille se promenant avec Autumn sur la promenade de Dinard, balade qui projette l’héroïne vers d’autres lieux aimés : « Nous déambulions au plus fort de l’automne au bord d’une plage désertée par les touristes. Silence, sel, iode et lueurs nocturnes, diffuses. Je n’avais pas eu à fermer les yeux pour me projeter à Sainte-Rose en Guadeloupe, pour m’y réfugier. Un rivage en rappelle toujours un autre. Je retrouvai des odeurs, des sensations. Je visualisai un coin de littoral caribéen peu fréquenté dès septembre, offert aux pélicans et aux bateaux de pêche. Concession au climat, températures mises à part, le vent marin. Il répandait une haleine poivrée, piquante, à Dinard, tiède et sucrée sous les tropiques. » La nostalgie est ici évidente !

Outre de belles descriptions de la nature bretonne, comme celle du rocher aux oiseaux près de Fort-La-Latte, Evelyne Larcher nous propose encore une analyse aiguë des sentiments. Je pense notamment à la manière dont la narratrice perçoit sa douleur amoureuse : « J’avais décidé de garder la douleur comme un fœtus qu’on ne veut pas sacrifier. Elle grandirait, prendrait le temps qu’il faudrait. Elle glapirait la tête en bas, dégoulinante et gluante, le jour de la rupture du cordon qui nous attachait ensemble. On ne peut pas se défaire de ce qui vient de soi, qu’on enfante et qui pointe, distend le ventre et se voit. » Dans une interview, l’écrivain confie qu’elle « taquine le clavier de [son] ordinateur comme une thérapie. « Tous les récits qui racontent les combats de l’être humain, ses défaites, ses victoires et sa résilience me passionnent » poursuit-elle. Il me semble que le personnage d’Autumn, avec ses doutes, ses hésitations, ses renoncements, sa quête de vérité, en est la parfaite illustration.

Alors, si l’intrigue complexe - pour ne pas dire compliquée - de ce roman m’a tenue à distance de l’histoire dans laquelle je ne suis pas entrée, si je me suis un peu perdue parmi les personnages (d’autant plus qu’Hervé a un jumeau !), j’ai aimé la relation passionnée de la narratrice avec Van Gogh. Et, avec l’auteur, je souscris sans réserve à la phrase du peintre hollandais : « Avant le tableau, il y a l’humain. »

 

 

 

 

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24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 16:29

Fanny Tonnelier (Photo Courrier de l'Ouest)

En 2009, Fanny Tonnelier, une de mes amies, avait publié Raoul Tonnelier, Une vie d’artiste. Avec cet ouvrage, elle était partie en quête de la vie de son beau-père, un artiste-peintre de la première partie du XXème siècle, que son mari avait peu connu mais dont il possédait de nombreuses toiles.

A l’occasion des recherches pour cette biographie richement documentée, elle avait découvert dans les Archives du ministère des Affaires étrangères de Nantes des demandes de laissez-passer pour la Russie du début du siècle, émanant de jeunes Françaises. Ayant évoqué dans son premier livre « l’épouvantable voyage en Russie » que son beau-père avait entrepris en juillet 1917, Fanny Tonnelier a eu l’idée d’écrire un roman racontant l’histoire d’Amélie Servoz, une jeune modiste d’origine savoyarde, qui, à l’invitation d’une de ses compatriotes, Clémence, va reprendre sa boutique de chapeaux à Saint-Pétersbourg. Après sept années, la jeune femme sera contrainte de quitter la ville de Pierre le Grand, en pleine tourmente bolchévik. Le trajet du voyage de retour du beau-père de l’auteur sera celui de son héroïne. Cette trame romanesque permet à Fanny Tonnelier de nous faire découvrir un pan méconnu de l’histoire russe à travers le regard d’un personnage féminin, énergique et curieux.

L’histoire commence in medias res au moment où les signes précurseurs de la Révolution russe se font de plus en plus menaçants. Très vite, en effet, dans les premières pages, Amélie Servoz découvre que son magasin, auquel elle a consacré tous ses efforts depuis sept ans, a été vandalisé. La prise de conscience progressive qu’il lui est désormais impossible de rester en Russie va l’amener à envisager un voyage périlleux en train puis en bateau, de Torneå à la frontière russo-finlandaise à Paris, en passant par la Suède, Stockholm, Aberdeen, Newcastle et Folkestone.

C’est au cours de ce périple, par le biais d’analepses, de constants allers et retours entre Saint-Pétersbourg, Paris, la Suède, Stockholm, l’Ecosse, l’Angleterre, que le personnage d’Amélie se remémore son histoire et les rencontres qu’elle a faites. L’occasion pour l’auteur de brosser le portrait de nombreux personnages secondaires, chacun avec son histoire particulière, ce qui leur confère chair et vraisemblance.

Il y a d’abord ces jeunes femmes au sort méconnu, qui ont quitté la France pour la Russie au début du siècle. On découvre ainsi Clémence Tairraz, originaire d’Albertville, partie à Saint-Pétersbourg sur les instances d’un amant russe Paul Alexandrovitch Svinine, qui l’aidera financièrement à créer son magasin de mode. C’est elle qui proposera à Amélie de prendre sa suite. Joséphine Darbois, la Jurassienne, compagne de voyage d’Amélie, arrivée sans travail en Russie, est vite devenue institutrice dans la famille bourgeoise d’Ivan et Alexandrovna Velten. On sait qu’à cette époque on parlait le français en Russie (et l’allemand aussi, langue de la tsarine). Ayant eux-mêmes quitté Saint-Pétersbourg pour leurs propriétés de Crimée, ses patrons ont enjoint la jeune femme à faire de même. Au cours de leur voyage en train, Amélie et Joséphine prendront en charge Louise, « cuisinière depuis trente ans » dans la maison de M. et Mme Pel. Grâce à elle, ses maîtres faisaient venir des vins de Mercurey, des jambons et de la moutarde de Dijon. Ils l’appréciaient beaucoup et lui avaient même donné un petit pécule pour qu’elle puisse s’acheter une maison de retour en France. A travers ces personnages, Fanny Tonnelier fait revivre ces Françaises audacieuses qui quittèrent la France, sans savoir aucunement ce qui les attendait en Russie.

On suit encore le parcours de quelques personnages masculins bien campés. C’est Nicolas Vitali, « son beau lieutenant », le premier amant russe d’Amélie, envoyé très vite sur le front de Prusse orientale, dès la déclaration de guerre du 1er août 1914. Il y sera blessé grièvement et mourra avec Amélie à ses côtés. C’est Alfred Kohler le Suisse, précepteur de la famille Velten, qui s’entremet pour aider au départ d’Amélie et de Joséphine. Un de ses cousins, Pierre Gilliard, devenu le précepteur du tsarévitch, l’avait incité à quitter son Fribourg natal pour Saint-Pétersbourg. Il n’avait eu que l’embarras du choix pour trouver une famille désireuse de bénéficier de l’enseignement d’un précepteur français à l’excellente réputation. Il partira ensuite pour l’Indochine. Lors du voyage de l’héroïne en train, on fait aussi la connaissance du Suédois, Friedrich Kaspel, qui sera son grand amour. Négociant en bois, il évolue entre la Russie et Stockholm où il a repris l’affaire de son père. Après bien des vicissitudes, les deux amoureux se retrouveront. Je n’aurais garde d’oublier ces autres personnages masculins qui animent la vie d’Amélie à Saint-Pétersbourg : Cyril Alexandrovitch le professeur de russe, David Brodsky le bijoutier, Daniel le fourreur, Boris le marchand de chaussures, Piotr Alexandrovitch le bolchévik ou encore Dimitri le cocher qui joue le rôle de son ange gardien. En face de tous ces hommes, Amélie existe, s’affirme et se refuse à n’être qu’une « petite chose fragile ».

J’ai aimé la manière dont Fanny Tonnelier fait de son beau-père, un être réel, un personnage romanesque. En effet, au cours de leur périple de retour, Amélie et Joséphine rencontrent un homme « à la belle moustache », « à l’accoutrement curieux » qui leur fait « penser à un artiste ». Celui qui dit s’appeler Jean-Marie (un autre prénom du beau-père de Fanny Tonnelier !) fera leur portrait qu’il leur offrira mais refusera de répondre à la question d’Amélie : « Mais alors qu’est-ce qu’un artiste peintre peut venir faire en Russie en ce moment ? » Il dira seulement : « J’ai reçu une mission confidentielle dont je ne peux pas révéler la teneur. » Alors espion ou « plutôt observateur » ainsi que le dit le personnage, c’est bien cette question que l’auteur s’est posée à propos du mystérieux voyage de Raoul Tonnelier en juillet 1917. Lui aussi était toujours demeuré muet à ce propos quand on l’interrogeait, se contentant de répéter : « C’était épouvantable, c’était épouvantable. » Le personnage du peintre voyageur est un joli petit clin d’œil romanesque de l’auteur à son beau-père, l’inspirateur de son roman !

Passionnée de mode, Fanny Tonnelier donne à son lecteur l’occasion de découvrir un monde méconnu, celui de la plumasserie, un métier disparu qui consiste à transformer la plume et dont elle fait une description animée et précise. Fille de Jeanne et Emile Servoz, plumassiers de leur état, Amélie nous introduit dans cet univers où « la plume est un objet délicat qu’il convient de manier avec des gestes doux et précis ». Lors de son apprentissage chez Adrienne Blanc, quand elle entre pour la première fois dans un atelier de plumasserie, Amélie croit pénétrer « dans une volière ». Elle admire la métamorphose des plumes des différents oiseaux et croit alors voir « des plumes d’aigrette ou d’oiseau de paradis ». Il s’agit aussi de travailler la forme de la plume et la mère d’Amélie passera maître dans ce qu’on appelle la frisure : « Selon le support, la plume se faisait crosse, coquille ou nageoire. »

Ce monde de la plume est encore l’occasion pour l’auteur de décrire une belle scène de chasse en Russie, à laquelle Amélie participe avec un ami français, Jérôme Montagnac. Dans les forêts qui avoisinent Saint-Pétersbourg, les tableaux de chasse sont extraordinaires : « Faisans, gélinottes, aigrettes, bernaches, de nombreuses espèces de canards comme les hareldes, les macreuses, les sarcelles ». Mais les plus beaux volatiles sont « le rollier, le guêpier, le bec-croisé » « au plumage multicolore ». Enthousiasmée, Amélie « se souviendra[it] longtemps des vols incroyables de ces centaines d’oiseaux, de leurs cris, de leurs piaillements » dans les bois et les marécages russes.

Inspirée, ainsi qu’elle nous l’a précisé au cours d’une rencontre amicale, par Le Journal des dames et des demoiselles, Fanny Tonnelier excelle à faire la description des réalisations de couvre-chefs variés, tant il est vrai qu’à cette époque le chapeau était l’accessoire qui donnait la touche finale à une tenue. Pour chaque moment de la journée existe un chapeau différent : « Celui du matin, sans ostentation, pour faire quelques course ; celui du déjeuner, juste sur la tête, comme un bibi, […] ; celui du thé de l’après-midi, élégant pour rivaliser avec les autres, et celui du soir, sophistiqué, véritable parure au tissu riche et soyeux, à la garniture exceptionnelle, faire-valoir de la position et de la fortune du mari. » A Saint-Pétersbourg, la jeune modiste parisienne apportera « des idées nouvelles » qui lui permettront d’être introduite dans les milieux aristocratiques et de se faire une belle clientèle. Découvrant par hasard des coiffes régionales, « Kokotchnik » de leur nom russe, dans une boutique, Amélie nous entraînera aussi dans le milieu des brodeuses pétersbourgeoises qui vont désormais broder pour améliorer encore ses réalisations. L’ouvrage de Fanny Tonnelier se révèle ainsi à nous comme une sorte de manuel de mode d’une époque disparue. L’auteur aurait d’ailleurs aimé intituler son roman Guerre et plumes, mais les éditeurs en ont décidé autrement ; Pays provisoire, c’est davantage dans l’air du temps !

Par ailleurs, grâce au personnage de cette jeune modiste, le lecteur se remémore avec mélancolie un certain mode de vie dans un Saint-Pétersbourg englouti, les ballets au théâtre Mariinsky, les fêtes de fin d’année, les réceptions à l’ambassade de France, les balades en traîneau, les tours sur la Neva ; tout cela se déroulant sur un arrière-plan historique évoqué par petites touches significatives. Il y a des dates certes, celles du départ d’Amélie en 1910, du tricentenaire de la dynastie des Romanov en 1913, de la déclaration de la Guerre 14-18 après l’assassinat de Sarajevo, de l’hiver très froid de janvier et février 1917, qui ancrent le récit dans une temporalité de sept années. Mais ce sont surtout les multiples détails d’une atmosphère pré-révolutionnaire qui créent un effet de réel : les manifestations de rue, les fusillades, la distribution de tracts, la rencontre avec Piotr Alexandrovitch le révolutionnaire au quartier général des bolchéviks, l’assassinat de Raspoutine, l’irruption des bolchéviks fanatisés lors d’un spectacle. Cette époque bouleversée est vue à travers les yeux d’Amélie qui cherche à comprendre ce qui se passe. A l’image de son amant Nicolas Vitali, on la sent proche des menchéviks « qui voulaient une accession progressive à la démocratie et non une destruction du régime ». Comme des millions d’autres, Amélie sera emportée dans la tourmente…

Cette héroïne positive et énergique ressemble beaucoup, me semble-t-il, à Fanny Tonnelier elle-même. Certains de ses amis ne lui ont-ils pas dit qu’ils avaient désormais envie de l’appeler « Fannamélie » ? L’« optimisme inné » du personnage à qui tout réussit, son culot, son indomptable détermination lui permettent de déjouer toutes les embûches qui se présentent lors de son incroyable périple de retour qui se clôt par un happy end, un peu attendu. Et c’est peut-être le seul bémol que je mettrais ici à un roman dont le souffle romanesque ne se dément pas tout au long de la lecture.

 

Lien vers mon billet sur le premier ouvrage de Fanny Tonnelier :

http://ex-libris.over-blog.com/article-36769602.html

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 10:54
Portrait de femme : Le Puits de solitude, de Radclyffe Hall.

 

C’est un vieil exemplaire Folio du Puits de solitude de Marguerite Radclyffe Hall, dite Radclyffe Hall. Je l’avais toujours vu dans la petite bibliothèque de la maison de vacances familiale vendue l’année dernière mais je ne l’avais jamais lu. La couverture en est un dessin de François-Marie Anthonioz représentant un visage de femme, de profil et les yeux baissés, dont il se dégage une intense mélancolie. Ayant récupéré ce roman, je me suis enfin décidée à le lire et j’ai été impressionnée par la puissance et l’émotion qui s’en dégagent.

Dans une langue très classique, l’auteur (1880-1943) raconte l’histoire de Stephen Gordon, une femme intelligente et pleine de scrupules moraux, que ses goûts amoureux portent vers les femmes. Elle se « sacrifiera » pour Mary Llewellyn, la femme qu’elle aime, afin de lui permettre de connaître une vie dite « normale » en se mariant avec Martin Hallam, un ami d’autrefois. Surprenant roman qui se conclut dans une perspective chrétienne en ces termes : « Dieu, […] Nous Vous avons dit que nous croyons… Nous ne Vous avons pas renié. Levez-Vous, alors, et défendez-nous. Reconnaissez-nous, oh, Dieu, devant le monde entier ! Concédez-nous, à nous aussi, le droit à l’existence ! » Toute l'oeuvre est ainsi un appel au secours et à la compassion divine.

On sait que cet ouvrage, paru en 1928 sous le titre anglais The Well of Loneliness, taxé de « danger pour la nation », causa un énorme scandale. Un critique du  Sunday Express écrira : « Je préférerais donner à un garçon sain ou à une fille saine une fiole de cyanure d’hydrogène que ce roman. » Le ministre de l’Intérieur réclamera l’interdiction de l’œuvre, un tribunal londonien en fera comparaître les éditeurs français et anglais. Le magistrat Sir Chartres Biron, tout en reconnaissant l’ouvrage « très digne et plein de réserve », y verra un appel aux « honnêtes gens » à reconnaître le lesbianisme et à considérer l’irresponsabilité des homosexuels. Il en ordonnera la destruction pour obscénité et immoralité. En dépit de l’intervention de grands écrivains, tels Vita Sackville-West, Edward Morgan Forster ou Virginia Woolf, le roman sera bien interdit en Angleterre mais, entre 1928 et 1943, Le Puits de solitude sera vendu à un million d’exemplaires aux Etats-Unis. C’est Havelock Ellis, un médecin et psychologue anglais, ami de Freud et fondateur de la sexologie, qui le préfacera. A la mort de l’auteur, l’interdiction sera levée.

Pourtant, quand on lit ce roman, on est touché par la délicatesse et la pudeur avec laquelle l’écrivain britannique fait la description de ces amours interdites. Sans voyeurisme ni vulgarité, l’œuvre fait le portrait d’un très beau personnage féminin qui cherche à exister dans la société malgré sa différence. On y suit l’existence tragique de cette femme que ses parents, Sir Philip Gordon et Lady Anna Gordon, ont prénommée Stephen, persuadés qu’ils étaient d’avoir enfin un fils après dix années d’un mariage très heureux.

Stephen, au physique de garçon manqué, est l’enfant chérie de son père qui la comprend, l’initie à l’équitation, à la chasse à courre, à l’escrime, et lui donne accès à sa bibliothèque. La petite fille grandit dans la campagne de Morton Hall, la propriété familiale qu’elle affectionne, où elle vit dans la compagnie de son cheval favori Raftery et d’une gouvernante fidèle, Puddle, avec qui elle possède une connivence secrète. Au fil des années, si le père devine la singularité de sa fille, il ne lui en parle jamais non plus qu’à son épouse. Ce n’est qu’au moment de mourir, écrasé par un cèdre du parc, qu’il murmure dans son dernier souffle à Lady Anna : « C’est… Stephen… notre enfant… elle est, elle est… c’est Stephen… différente… » Tout à la douleur de la perte de son époux adoré, Lady Anna sera sourde à cet ultime message.

Sir Philip est un très beau personnage et la relation avec sa fille est traitée avec beaucoup de finesse. Je pense notamment à la scène de la fin du chapitre XII, quand Stephen lui demande s’il y a quelque chose d’ « étrange » en elle : « Je me souviens qu’étant enfant je n’étais jamais pareille aux autres… » En proie à une infinie pitié, à une douleur extrême, le père est sur le point de maudire Dieu : « Vous avez mutilé ma Stephen ! Qu’ai-je donc fait, ou mon père, ou le père de mon père, ou le père de son père ?... » Son amour paternel, qu’il considère empreint de lâcheté, ne lui permettra pas de dire la vérité à sa fille. En lui mentant « avec légèreté », il lui affirme qu’elle rencontrera un jour un homme qu’elle aimera et il encourage ses ambitions littéraires.

Par la suite, Stephen vit une relation platonique avec Angela Crossby, une amie malheureuse en mariage, qui ne l’aime pas vraiment. Elle éprouve aussi une grande amitié pour Martin Hallam, un Américain amoureux des arbres. Quand celui-ci la demande en mariage, elle en éprouve « une sorte d’horreur muette » et il s’en va. Consciente désormais de son homosexualité, elle part pour Londres après une scène terrible avec sa mère Lady Anna, qui prend place au chapitre XXVII. On y apprend que la mère de Stephen a reçu une lettre de Ralph Crossby, le mari d’Angela dans laquelle il lui fait savoir à mots couverts qu’il connaît la relation qui existe entre sa femme et Stephen, et qu’il ne veut plus de celle-ci dans sa maison. D’une voix « lente et tranquille […] plus terrible que la colère », Lady Anna se déchaîne alors contre sa fille, lui lançant au visage tout ce qu’elle a retenu en elle des années durant. Violence des mots d’une mère qui rejette sa fille pour qui elle dit éprouver depuis toujours une « répulsion physique », « un désir de ne pas [la] toucher ou de n’être pas touchée par [elle] ». Elle poursuit : « Je trouvais souvent que j’étais injuste, hors nature… mais je sais maintenant que mon instinct ne me trompait pas ; c’est vous qui êtes hors nature, non moi… » Elle va encore plus loin dans l’horreur du désamour en disant à sa fille que la « chose » qu’elle est, c’est « un péché contre la création » et une « vivante insulte » à la mémoire de Sir Philip son père, à qui elle a l’audace de ressembler. Oui, elle souhaiterait voir sa fille morte, oui, elle lui apparaît comme un châtiment et non, « les appétits hors nature de [son] esprit déséquilibré et de [son] corps indiscipliné », ne peuvent être appelés amour. Les deux femmes ne peuvent plus vivre sous le même toit à Morton, assure-t-elle et Stephen quitte la maison paternelle. J’ai rarement lu un texte d'aveu aussi terrible et la scène est insoutenable dans sa remise en cause définitive des liens familiaux et de l’amour maternel.

Encouragée par l’écrivain Jonathan Brockett, Stephen Gordon va se lancer dans le travail de l’écriture qui devient pour elle un « narcotique » et y réussit. Mais là encore la vocation littéraire de Stephen sera entachée, toujours à cause de ce sentiment d’exclusion qu’éprouve la jeune femme. Elle considère que Le Sillon, une de ses œuvres à succès, n’est pas vraiment satisfaisante. Elle l’explique en ces termes à Puddle, sa confidente : « Même dans Le Sillon, je sens que quelque chose m’échappe… je sais que c’était beau, mais c’était incomplet, parce que je ne suis pas complète et que je ne le serai jamais… comprenez-vous ? Je ne suis pas complète. » Constat terriblement douloureux qu’elle précise un peu plus loin, entre colère et détresse : « Cela est mal, c’est injuste. Pourquoi dois-je vivre dans ce grand isolement de corps et d’esprit… pourquoi le dois-je ? Pourquoi ? Pourquoi ai-je été affligée de ce corps qui ne sera jamais satisfait, qui sera toujours réprimé jusqu’à ce qu’il devienne beaucoup plus fort que mon esprit, à cause de cette répression contre nature ? Qu’ai-je fait pour être ainsi maudite ? Et cela attaque maintenant mon saint des saints, mon travail… je ne serai jamais un grand écrivain à cause de mon corps insupportable et mutilé… » Constat lucide mais terriblement masochiste qui fait de Stephen une réprouvée sur tous les plans ! Hyper-lucidité de ce personnage qui s’interroge et s’analyse avec acuité.

Après un séjour parisien où elle rencontre Valérie Seymour, un Américaine qui tient salon sur la Rive gauche, et où elle retrouve Melle Duphot, une de ses anciennes institutrices, la Première Guerre mondiale éclate. Stephen s’y illustre en étant une ambulancière courageuse aux côtés de la jeune Mary Llewellyn, qui devient le grand amour de sa vie. Les chapitres, qui évoquent le rôle de ces Anglaises « différentes »,  sont particulièrement intéressants et l’auteur leur rend hommage : « Non que les femmes purement féminines ne fussent pas dignes de louanges, peut-être l’étaient-elles davantage, faisant de leur mieux sans lésiner, car elles n’avaient aucun stigmate que la guerre pût effacer, aucun besoin de défendre leur droit au respect. […] Mais les autres, puisqu’elles firent aussi de leur mieux, ont également droit à un souvenir reconnaissant. »

Après ce compagnonnage guerrier avec Mary, qui reçoit la reconnaissance de la Nation, Stephen et son amie partent pour les Canaries et le village de la Oratava. C’est à la Villa del Cyprés que se concrétise leur amour et qu’elles vivent une parenthèse édénique. « Leur amour apparaissait à Mary et à Stephen comme quelque chose d’aussi primitif que la Nature elle-même. » Dans cet endroit isolé, les deux femmes ne se sentent plus « des proscrites désolées, méprisées du monde ». L’auteur nous laisse entendre cependant que cela ne durera pas puisque le chapitre XXXIX se conclut avec ces lignes : « C’est ainsi que, dans un nuage d’illusion et de splendeur, s’écoulaient rapidement les derniers jours enchantés d’Orotava. »

De retour à Paris, Stephen et Mary s’installent dans une jolie maison rue Jacob avec Puddle et le chien David. Elles y vivent heureuses et retirées : Stephen se consacre à l’écriture et Mary s’occupe du ménage, tout en fréquentant Melle Duphot et les siens et, de loin, le salon de Valérie Seymour. Mais « la vie réelle » reprend ses droits et les deux amies vont de nouveau dans le monde en rencontrant Lady Massey. Leur amitié sera vite brisée quand cette dernière rompra avec elles par souci des convenances.

C’est alors qu’elles font « réellement connaissance avec la frivole et tragique vie nocturne de Paris qui s’offre aux gens tels que Stephen Gordon ». Celle-ci découvre avec horreur le bar nommé « Alec », où se retrouvent Sodome et Gomorrhe. Le narrateur en fait une description terrible et le présente comme « ce lieu de réunion des plus malheureux de tous ceux qui formaient la malheureuse armée, ce lieu inhumain où se faisait le trafic de la drogue et de la mort et où s’assemblaient les déchets humains que leurs semblables avaient enfin foulés aux pieds, ceux qui, méprisés du monde, devaient se mépriser eux-mêmes, semblait-il, au-delà de tout espoir de salut. » Portrait hyperbolique dans la noirceur d'une frange de la société vouée à la réprobation et objet d'opprobre.

Au cours d’une soirée, un jeune homme au « visage terne défiguré par la drogue, avec une bouche qui tremblait sans cesse », murmure « Ma sœur » à Stephen. En dépit d’une réaction immédiate de colère et de rejet, elle lui répond « Mon frère », se reconnaissant ainsi de la même condition. Un dialogue entre Stephen et Adolphe Blanc, « juif doux et savant » fait le point sur le sort dévolu aux exclus qui viennent dans ce bar. Il y est question de la misère, du désespoir, de l’avilissement de ceux qui sont « inconsidérés » par les « gens heureux qui dorment du sommeil des prétendus justes et droits ».  Quant aux médecins, « ils ne peuvent espérer faire comprendre la souffrance de millions d’êtres ».

Souhaitant épargner à Mary l’exclusion et le mépris du monde, Stephen se résoudra à se séparer d’elle en la jetant dans les bras de son ancien ami Martin Hallam, revenu à Paris. Dans une scène hallucinatoire, marquée par le dédoublement d’elle-même, Stephen verra Mary et Martin partir ensemble : « Ils étaient côte à côte, il lui serrait le bras… Ils avaient disparu, ils étaient passés sous la voûte. » Le roman se clôt sur la vision apocalyptique des « frères perdus » de chez Alec qui en appellent désespérément à Stephen : « Stephen, Stephen, parle à ton Dieu et demande-lui pourquoi il nous a abandonnés ! » Scène qui nous paraît d’un pathos grandiloquent, mais qu’il faut replacer dans le contexte d’une époque où l’homosexualité était un crime. En Angleterre, ce n’est qu’en 1967 que l’homosexualité sera dépénalisée.

En dépit de passages un peu datés et de ces dernières pages excessivement masochistes, ce roman m’a donc fait une forte impression. Reflet de ce que vécut elle-même Radclyffe Hall, qui n’écrira plus sur ce sujet, il propose un tableau tragique de l’homosexualité au début du XX° siècle. L’actuelle évolution des mœurs et de la législation montre le chemin parcouru dans la perception de ce phénomène. Si, par ailleurs, l’œuvre présente de belles pages sur l’amour de la nature et des animaux (notamment la relation de Stephen et de son cheval Raftery), si elle fait un tableau précis de la participation des Anglaises à la Grande Guerre, elle est surtout le magnifique portrait d’une femme prise dans les rets d’une société corsetée, hostile à toute différence. L’analyse psychologique en est d’une grande délicatesse et me semble digne des grands romans anglais du XIX° siècle.

 

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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 17:38
Annie Ernaux jeune.

Annie Ernaux jeune.

 

De la vie d’Annie Ernaux, tenante de l’autofiction, ses lecteurs connaissaient déjà beaucoup de choses : son enfance dans l’épicerie-mercerie-café normande de ses parents, la mort de sa sœur aînée, son transfuge d’une classe sociale à l’autre, son avortement, etc. Ils ignoraient cependant un événement capital de son existence qu’elle livre enfin dans son dernier opus, Mémoire de fille. De son écriture « blanche », sans gras ni fioritures, sans concession aucune, elle y raconte son éveil brutal à la sexualité au cours de l’été 1958. A cette époque, couvée par sa mère, elle n’a connu que les pensionnats de religieuses et n’a qu’une idée en tête, connaître l’amour. C’est dans l’aérium de S, transformé en colonie de vacances, qu’elle subira l’épreuve du feu qui va la brûler des années durant et irriguer toute son œuvre.

Dans le « Grand entretien » du Magazine littéraire en mai 2016, Annie Ernaux l’affirme : « L’été 1958 est nodal, il va décider de ma vie, comme une césure […] J’ai toujours pensé qu’il serait fondateur de l’écriture. » Il lui aura pourtant fallu attendre d’avoir plus de soixante-quinze ans pour révéler ce « point aveugle » de sa vie, qu’elle avait déjà tenté d’approcher par deux fois. A vingt ans avec un « livre très éloigné de la réalité et un peu expérimental », qui ne fut pas édité. Elle y était ensuite revenue avec son deuxième texte, Ce qu’ils disent ou rien, mais, dit-elle, elle n’avait alors pas « plongé au fond des choses ». Il lui fallait bien un jour, « se colleter avec le réel » et « désincarcér[er] la fille de 1958 ».

A l’été 1958, alors qu’elle est monitrice dans la colonie de vacances de S, c’est au cours d’une « sur-pat » entre moniteurs que, consentante et somnambulique, elle subit le désir brutal et bref de H., le moniteur en chef qui la rejette aussitôt, faisant d’elle la risée de l’entourage. On se moquera de celle qu’on surnomme la « putain sur les bords », une fille sans vergogne qui s’essaie à tous les plaisirs nouveaux, dans l’absence totale de honte. « Elle est dans l’orgueil de l’expérience, de la détention d’un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu’il produira en elle dans les mois qui viennent. L’avenir d’une acquisition est imprévisible. »

Obsédée par ce qu’elle a vécu, elle n’a de cesse d’être de nouveau l’objet du désir de H., ce qui ne se reproduira qu’une seule fois. Elle vivra désormais dans le souvenir indélébile de ces moments de sexualité pure, qui vont engendrer en elle de grandes perturbations. Après avoir essuyé un refus pour avoir voulu participer de nouveau à la colonie de vacances de S, c’est « la fin définitive du rêve. » Elle sera ainsi victime d’aménorrhée pendant deux ans et dira : « C’est dans les effets sur mon corps que je saisis la réalité de ce qui a été vécu à S. » Suivront des temps de boulimie-anorexie qu’elle est dans l’incapacité de comprendre : « Je ne connaissais pas mon mal, je le croyais moral. Je ne crois pas avoir fait le lien avec H. » L'expérience qu'Annie Ernaux décrit dans ce livre est d'ailleurs celle de bien des femmes. Elle l'assume : "J'écris des "choses de femme", mais pas de façon excluante." Les hommes aussi peuvent se reconnaître dans cette description de la honte et de l'humiliation.

La lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir en avril 1959 va jouer un rôle capital dans la prise de conscience de l’auteur. Elle comprend que « la première pénétration est un viol » et s’interroge sur l’influence de cette lecture : « La honte… En ai-je été nettoyée par Le Deuxième sexe ou au contraire submergée ? J’opte pour l’indécision : d’avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer. » Le cours de philosophie durant la classe de Terminale va aussi lui donner des clés pour comprendre : « Toute la philosophie condamne la conduite de la fille de S […] toute la philosophie lui fait honte. » En se repassant le fil des avanies et des insultes subies, elle analyse ce sentiment avec une grande acuité : « C’est une autre honte que celle d’être fille d’épiciers-cafetiers. C’est la honte de la fierté d’avoir été un objet de désir. D’avoir considéré comme une conquête de la liberté sa vie à la colonie. Honte de Annie qu’est-ce que ton corps dit, de On n’a pas gardé les cochons ensemble, de la scène du tableau d’affichage. Honte des rires et du mépris des autres. C’est une honte de fille. »  

L’ambiguïté de ce sentiment de honte est bien au cœur du livre. Et il me semble que celui-ci aurait aussi bien pu porter comme titre Honte de fille, ce que conforte l’épigraphe avec une citation extraite de Poussière de Rosamond Lehmann : « Une chose encore, dit-elle. Je n’ai honte de rien de ce que j’ai fait. Il n’y a pas de honte à aimer et à le dire. Ce n’était pas vrai. La honte de sa faiblesse, de sa lettre, de son amour, continuerait de la dévorer, de la consumer jusqu’à la fin de sa vie. »

Les conséquences de cet événement de 1958 se poursuivront bien après. Entre l’été 59 et l’automne 60, elle se décrit « dans le plein mitan du désastre », en proie à une véritable « glaciation intérieure ». Elle se transforme et devient autre : « Pour me faire aimer, il fallait devenir radicalement autre, presque irreconnaissable.» L’entrée à l’Ecole normale d’institutrices sera pour elle « l’entrée dans l’erreur ». Reçue 2ème sur 60 pour 20 places, elle connaît un « moment pur de la réussite », qui est en même temps « un moment aveugle, demeuré celui de l’erreur absolue ». Ce n’est que grâce à l’inspection d’une vieille demoiselle qui lui dira sans ambages : Vous n’avez pas la vocation, vous n’êtes pas faite pour être institutrice, qu’elle sortira enfin de ce « cocon mortifère ».

Ce qui est passionnant ici, c’est que l’auteur analyse la jeune fille qu’elle fut à la lumière de la septuagénaire qu’elle est devenue. « Parfois il me semble que c’est une autre fille qui vivait à S et non pas moi. » Dosant savamment le je et le elle, alliant subtilement mise à distance et immersion, elle montre comment elle était inconsciente de la honte, de l’obsession dont elle était la proie. Pour savoir qui était la fille de S, elle donc part en quête de la jeune fille d'autrefois pour la « déconstruire » et « accéder ainsi à ce qu’elle ressentait à l’époque ». Elle a le désir inouï d’une « phrase qui contiendrait toutes les deux, par le jeu d’une nouvelle syntaxe ». Avec ce livre, Annie Ernaux brise le « sortilège qui la [la fille de S] retenait prisonnière […] Je peux dire : elle est moi, je suis elle. » Passionnante opération de dédoublement pour se retrouver, qui n'est pas sans faire penser à celle de Nathalie Sarraute dans Enfance.

Fondée sur la relecture de vieux agendas, des lettres d’une amie ou d’un poème de jeunesse, sur le visionnage de vieilles photos, sur des recherches Internet, le livre est enfin un travail remarquable sur la mémoire. Pour Annie Ernaux, celle-ci est bien « un moyen de connaissance ». Elle l’explique ainsi : « Le titre, Mémoire de fille, le dit, ce livre est un travail de fragmentation de la mémoire, à partir de toutes les images, comme un film. J’ai déplié ce film, soumis chaque image non pas à une interprétation, mais l’ai laissé se dérouler. Je n’ai pas de réponse, tout cela est sous le signe de la quête. Cette fille qui a été moi, elle est en moi, je ne peux pas faire qu’elle n’ait pas été. La mémoire vous donne une continuité de l’être, que j’ai voulu oublier. Mais on sait bien que plus on veut oublier moins on oublie. Je voulais entrer dedans. » Conduit par l'émotion de l'auteur, élément capital pour elle, le lecteur est happé par sa quête.

Et c’est vraiment ce travail de fouille de la mémoire, cette « opération d’excavation » ainsi qu’elle le définit elle-même que j’admire le plus dans ce dernier opus d’Annie Ernaux. « Ce qui compte vraiment, c’est la mémoire » affirme-t-elle. Consciente d’être dans l’obligation d’écrire cette mémoire, Annie Ernaux, en écrivain archéologue, convie ainsi son lecteur à une magistrale « anamnèse de l’écriture ».

 

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