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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 10:53

 

Qui n’est pas en quête du bonheur ? Qui n’a pas hâte de vivre « le jour avant le bonheur » ? C’est cette recherche d’un jeune garçon sans parents, le narrateur de l’œuvre, connu sous le surnom de ‘a scigna, le singe (ou encore de Personne comme Ulysse), que nous découvrons dans le roman éponyme de Erri De Luca, paru en 2010 chez Gallimard (pour la traduction française de Il giorno prima della felicità).

Confié à une mère adoptive qui le laisse exister en toute liberté et lui permet d’aller à l’école, le jeune orphelin se lie d’amitié avec don Gaetano, un concierge, qui voyagea en Argentine, et qui joue auprès de lui le rôle de mentor. Dans une Naples, plus espagnole qu’italienne, il grandira entre les viriles parties de football et les vers de Salvatore Di Giacomo que lui prête le libraire don Raimondo, entre les parties hasardeuses et agaçantes de scopa avec son protecteur et la découverte des souterrains de la ville, entre les repas tièdes de « pâtespatates » et de surprenantes réparations de tuyaux.

Il fera surtout l’apprentissage merveilleux et douloureux de l’amour auprès d’une certaine Anna (peut-être folle), aimée en silence depuis l’enfance et retrouvée dix ans plus tard. Mais, comme le lui avait prédit don Gaetano, qui a l’art de lire dans les pensées, elle ne sera pas pour lui. Après une révélation inattendue sur ses origines et une bagarre initiatique avec un couteau à usage unique, le jeune homme expérimentera alors une autre forme de liberté.

Par petites touches en patchwork, Erri de Luca, propose ici l’émouvant portrait d’un adolescent pauvre, non pas révolté sur son sort, mais raisonnable et guidé par le désir d’apprendre. A travers son regard aigu et poétique, Naples se donne à voir, pouilleuse et généreuse, violente et lyrique, surplombée par un Vésuve dans le cratère duquel un soldat américain peut tomber car il ne l’a pas vu ! Par la voix de don Gaetano, en effet, c’est encore la libération de Naples par les Alliés qui nous est contée, avec l’insurrection de ses habitants et la folle effervescence qui s’ensuivit. Une présence américaine qui jouera, indirectement un rôle dans le destin du jeune héros.

J’ai aimé ce livre, sans doute nourri des souvenirs d’un Erri De Luca, napolitain de souche, où le parler local vient égayer l’italien. L’envie forcenée de vivre y transparaît partout, dans le désir de connaître du personnage, qui dit superbement sa joie d’apprendre : « Merveilleux aussi d’avoir une salle faite pour apprendre. Merveilleux l’oxygène qui s’unissait au sang et emportait au fond du corps le sang et les mots. Merveilleux les noms des lunes qui entouraient Jupiter, le cri de « Mer, mer, des Grecs à la fin de leur retraite […] » Joies d’une école qui aura fait de lui un écrivain, comme semblent le préciser les dernières lignes du roman : « Maintenant, j’écris sur les feuilles d’un cahier tandis que le bateau pointe vers l’autre bout du monde. »

Il règne dans ce livre une sorte d’optimisme exprimée dans la bonté foncière d’un don Gaetano, qui s’efface quand sa mission est terminée : « T’aggia ‘mpara’ e t’aggia perdere. Je dois t’apprendre et je dois te perdre ». On le retrouve encore dans la solidarité du petit peuple napolitain, qui chante et plaisante en dépit des aléas de la vie. L’humour y contribue avec le personnage de La Capa, le locataire qui confond les mots et avec qui le dialogue est difficile : « Don Gaetano, vous êtes vraiment fort pour ne pas rire devant La Capa, vous êtes un héros » admire le narrateur. Quant à Dieu, n’y est-il pas surnommé le Nôtre ? Il en va de même pour la description méliorative d’une nature somptueuse que don Gaetano révèle à son protégé lors d’une montée au Vésuve, notamment : « Nous sommes arrivés au bord du cratère, un trou large comme un lac, où disparaissait la pluie fine du nuage avant de toucher terre. Le nuage de l’été nous trempait, mouillés de sueur et de sa pluie. Tout n’était que paix dans ce sac de brume légère, une paix tendue qui concentrait le sang. »

Ce roman (mais en est-ce vraiment un ?) est aussi empreint d’une grande poésie, notamment dans les dialogues amoureux : « Je ne suis pas à côté de toi, Anna, je suis ton côté. – Tu es la partie manquante qui revient de loin et qui s’ajuste. » Ou bien : « Toi, tu es le pollen. Tu m’obéis à moi qui suis le vent. » Après une seconde rencontre sexuelle, exaltante mais éprouvante avec Anna, aux limites de la mort, le narrateur, au terme de son apprentissage, pourra enfin avouer : « Il était arrivé, le jour du bonheur, le plus terrible de ma courte vie. »

Et pourtant, à la fin de la lecture, je me suis dit que « le jour avant le bonheur » n’est sans doute jamais celui qu’on croit.

 

 

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commentaires

E
Oui une histoire qui me plait bien ! . Bon premier Mai à toi et à Alain , à bientôt ! ...
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C
Merci de ta visite. Et "Vive la rose et le muguet" !

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