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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 15:00

 nicolas-antoine-taunay-triomphe-de-la-guillotine

Le triomphe de la guillotine, Nicolas-Antoine Taunay

 

Dans Une rencontre de Milan Kundera, l’écrivain  consacre son chapitre III, intitulé « Les listes noires ou divertimento en hommage à Anatole France », à ce républicain socialiste et humaniste, victime d’un long purgatoire. Il y évoque celui dont le successeur à l’Académie française, Paul Valéry, ne fit l’éloge qu’avec une ostensible réserve, celui dont Aragon disait : « Il ne faut plus que, mort, cet homme fasse de la poussière ! » Un rejet qui étonne contre un homme qui sut prendre parti pour Dreyfus, qualifiant le « J’accuse » de Zola de « moment de la conscience humaine ».

Peut-être faut-il en trouver la raison dans l’incompréhension suscitée par son roman historique Les Dieux ont soif, dans les rangs de la gauche, qui se demanda comment cet anticlérical avait pu se métamorphoser en antirévolutionnaire. C’était bien évidemment un contresens de lecture pour un écrivain qui avait dit : « J’aime la Révolution parce que nous en sortons, et j’aime l’ancienne France parce que la Révolution en est sortie. »

Marqué par la couleur rouge (« Les dieux ont soif de sang », avait-dit Camille Desmoulins), ce roman, publié d’abord en feuilleton dans La Revue de Paris, du 15 octobre 1911 au 15 janvier 1912, puis en volume chez Calmann-Lévy en 1912, se veut une œuvre de démythification. Narrant des événements qui se passent de mai 1793 à la fin juillet 1794 (11 thermidor, an II), il raconte l’histoire d’Evariste Gamelin, un peintre raté, qui devient juré au Tribunal révolutionnaire. Faisant « taire ses sentiments dans l’intérêt supérieur de l’humanité », persuadé d’être un pur, cet austère à « l’irrémédiable chasteté » met en pratique jusqu’au fanatisme la devise des révolutionnaires inscrite au-dessus de la porte de l’église des Barnabites devenue siège de l’assemblée générale de la section : « Liberté, Egalité, Fraternité ou la Mort. »Et l’on pourrait dire de lui ce qui fut dit de Robespierre l’Incorruptible : « Il est vertueux : il sera terrible. »

Il condamnera ainsi à la guillotine le sceptique et tolérant ci-devant Brotteaux des Ilettes, le prêtre réfractaire Louis de Longuemare, Athénaïs la prostituée au grand cœur, Maubel qu’il croit avoir été l’amant de sa maîtresse Elodie Blaise, Fortuné de Chassagne, aimé de sa sœur Julie, Mme de Rochemaure qui aura intrigué pour faire de lui un juré au Tribunal révolutionnaire. Quant à lui, il sera emporté dans la tourmente qui abattra Robespierre.

Piètre personnage en fait que cet Evariste Gamelin, au visage de Minerve, opportuniste et fanatique, qui n’a que l’audace des faibles. Alors que sa sœur Julie présente d’incontestables caractères de volonté et de courage, il est d’une certaine manière un personnage féminin faible, et le jouet du destin. (Son prénom Ev-ariste est d’ailleurs révélateur à cet égard, associant Eve, la pécheresse, à Oreste, le meurtrier poursuivi par les Erynies.) C’est Elodie Blaise qui lui déclare son amour et c’est Mme de Rochemaure qui s’entremet pour lui. Ballotté au gré des événements, il n’est qu’un être « ordinaire qui se croit extraordinaire ».

Et pourtant, l’on comprend qu’il aurait pu devenir un véritable artiste s’il ne s’était pas aventuré dans un art au service du pouvoir : ne crée-t-il pas des jeux de cartes à l’effigie des dirigeants révolutionnaires ? Dans la toile qu’il laisse inachevée, l’œuvre de sa vie, Oreste consolé par sa sœur, transparaît un art qui aurait pu être autre chose qu’un art officiel et pompier. Ce tableau est d’ailleurs une des clés du roman puisqu’il associe les thèmes de la famille, de l’inceste, du meurtre, de la culpabilité.

Kundera a très justement fait remarquer qu’avec cet anti-héros, Anatole France pénètre le mystère des bourreaux. Avec Gamelin, qui s’occupe bien de sa mère, qui distribue son pain à une pauvre femme, on comprend que « les bourreaux sont des hommes normaux », comme étaient des hommes ordinaires les nazis qui officiaient dans les camps d’extermination et fêtaient sereinement Noël avec leur famille.  En 1891, France avait déjà écrit : « Les hommes de 1793 furent dans une situation horrible. Ils furent surpris, lancés dans une formidable explosion : ils n’étaient que des hommes. »

C’est d’ailleurs une des autres réussites du roman que de nous faire vivre cette période historique tragique en nous donnant à voir le quotidien de personnages banals. Les queues interminables pour obtenir du pain, les difficultés des petits artisans, le déroulement précis de ces procès rigoureusement formels mais où le sort des accusés est joué d’avance, Anatole France a l’art de recréer l’atmosphère et la mentalité de cette époque.

A cet égard, on soulignera que Kundera admirait particulièrement le chapitre X, à l’exact milieu du roman, qui relate la partie de campagne au cours de laquelle se délassent les personnages. Il y voyait « une ampoule allumée », illustrant ce désir de vivre et d’aimer malgré les horreurs. Avec le personnage d’Elodie Blaise, Anatole France approfondira cette idée qui lui tient à cœur, à savoir que la vie dévore la vie et que le propre des vivants est d’avant tout d’oublier les morts. Ainsi, à la fin de l’œuvre, la maîtresse d’Evariste tiendra à son nouvel amant Desmahis exactement les mêmes propos que ceux dont elle entretenait le peintre avant sa mort.

Peut-être est ce une des raisons pour lesquelles ce roman marqué au sceau de l’ironie tragique ne fut pas compris. Ne fait-il pas d’une certaine manière la critique des idéaux utopistes ? Ne met-il pas en garde contre les idéologies mortifères ? Le personnage de Brotteaux des Ilettes, sceptique convaincu, grand lecteur de Lucrèce, ne peut en effet manquer d’apparaître comme le porte-parole d’Anatole France. Pour lui, le Dieu que la Révolution a mis à bas et l’Etre suprême, c’est tout un.

Ainsi, on ne saurait que conseiller de lire ou de relire cet ouvrage trop longtemps délaissé. On y apprend que les hommes deviennent cruels et féroces quand ils sont persuadés de détenir la Vérité, au risque d’être « dévorés par l’Histoire », comme l’est Evariste Gamelin.

 

Sources :

Les Dieux ont soif, Anatole France, Préface de Daniel Leuwers, GF Flammarion

« A. France / P. Michon : relire Les Dieux ont soif à la lumière des Onze », Annie Mavrakis

Dictionnaire des Œuvres de tous les temps et de tous les pays, Tome II, Robert Laffont, pp. 350-351

 

 

 

 

 

 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 17:05

Femelles.jpg

 

Dans son émission, Carnets de Route, débutée le 20 octobre 2011, François Busnel est allé jusqu’en avril 2012 à la rencontre des écrivains américains contemporains. C’est ainsi que le 27 janvier 2012, à Princeton, à deux pas de la prestigieuse université où elle enseigne, Joyce Carol Oates, la « wonder woman de la littérature américaine », lui a accordé un entretien passionnant. En 40 ans, avec plus de 115 livres, 55 romans, plus de 400 nouvelles, un dizaine d’essais, 8 livres de poésie, elle est devenue un des écrivains les plus discutés et les plus controversés de sa génération.

Dans son œuvre protéiforme, elle met en scène des personnages torturés, ambigus, névrosés aux prises avec les dysfonctionnements de la famille et du couple. Derrière des apparences sages, se dessinent des adolescents criminels, des enfants martyrisés, des pères bourreaux, des tueurs en série, des violeurs, des kidnappeurs, des terroristes.

Dans cette conversation, Joyce Carol Oates a expliqué comment les points de départ de ses romans ou de ses nouvelles sont souvent des faits divers survenus dans l’histoire de l’Amérique. Selon elle, faire l’anatomie d’un crime permet d’entrer un peu plus avant dans l’âme américaine, le crime et le mystère étant au cœur de toute expérience humaine. Chez les Grecs, dans les grands drames élisabéthains, dit-elle, le sujet est toujours le crime. Qu’il soit passionnel ou ignoble, que ce soit le comportement moral qui soit criminel, l’écrivain a le sentiment qu’en exprimer le mystère, c’est se plonger dans l’envers de la société et comprendre plus profondément la nature humaine.

Quand j’ai vu cette émission, j’étais en train de lire son recueil de nouvelles intitulé Les Femelles. Ses remarques sont ainsi venues à point corroborer l’impression éprouvée à la lecture de cet ouvrage. Le titre originel est The Female of the Species, sorte d’intitulé générique, qui mettrait en relief l’essence de la femme. Dans ces neuf nouvelles, il s’agit de partir en quête, non de la mère, mais bien plutôt que celle qu’habite une violence inconnue, celle d’Eros et de Thanatos.

Ce sont souvent de très jeunes femmes, à la maturité fragile. Ainsi, dans la première nouvelle, « Avec l’aide de Dieu », on fait la connaissance de Lucretia, la jeune femme adolescente amoureuse du très jaloux Lucas Pitman, le shérif adjoint du comté de Saint-Lawrence, assaillie par des coups de fil anonymes. Bien qu’elle se persuade que son époux ne lui « fait pas peur », elle devra tirer sur lui pour échapper à un sentiment irrationnel.

Quant à Mme G., épouse « superficielle et vaniteuse », elle « cherch[e ] son âme » sur Madison Avenue. Elle la retrouvera peut-être tragiquement dans la réserve ensanglantée d’un des magasins qu’elle a inlassablement fréquentés.(« Madison au guignol »).

Dans ce recueil, on rencontre aussi des mères, comme Christine, la mère aimante de Céci. Dans « Faim », amoureuse d’un homme qu’elle sait dangereux, elle ira pourtant jusqu’au bout de la plage déserte de Cape Cod avec Curver son mari, un pistolet calibre .42, dissimulé dans sa poche.

Les petites filles elles-mêmes ne sont pas plus épargnées par la plume de l’écrivain. « Banshee », négligée par sa mère, se promène dangereusement sur les toits par temps de grand vent avec son petit frère, bébé entre ses bras. Dans « Poupée : une ballade du Mississipi », sans doute la nouvelle la plus horrible, la petite lolita qui se prostitue pour faire vivre son beau-père, M. Early,  se vengera à sa manière :

« Tu vois, pa-pa, ce que tu m’as fait faire.

Mieux vaut eux que moi, petite. » 

« Obsession » met en scène une petite fille dont le père est mystérieusement « M-O-R-T » ainsi que le lui répète Calvin, l’amant de sa mère. Terrifiée, elle entend des cris de lapin dans la cave où ne demeurent plus que de vieilles cages. C’est ici l’occasion de réfléchir sur le sens de la vie : « Mon cœur se serre ; dans chaque cage un lapin est pris au piège. Pourtant, c’est parfaitement logique, je m’en rendrai compte tout au long de ma vie : dans chaque cage, un prisonnier. »

Dans « Dis-moi que tu me pardonnes », à travers les récits croisés d’une mère et de sa fille, on apprendra ce qui s’est passé il y a quarante ans, à l’Old Eagle House Tavern, dont « la vieille enseigne fanée représentait un aigle en vol, ailes déployées, serres prêtes à saisir leur proie ». Telle Mary, proie féminine du hasard : « On ne peut rien faire avec des dés, à part « les lancer » ».

Et s’il est des anges dans ce livre, ils ne sont certes pas conformes à l’idée qu’on s’en fait habituellement. L’ « Ange de colère » sera Gilead l’épileptique, celui qui suit Katrina la mal-aimée et qui finira par tuer avec un démonte-pneu l’homme qui avait voulu la faire avorter.

Quant à l’ « Ange de miséricorde », il prend les traits d’Agnès O’Dwyer, une infirmière qui euthanasie ses patients : « C’est quelque chose qui arrive ? C’est le Bien, chassant le Mal. J’apporte la miséricorde à ceux qui souffrent. JE SUIS LA MISERICORDE. » Ce dernier récit fait alterner habilement la parole de R., une jeune infirmière qui apprend l’existence de cette collègue secourable.

Joyce Carol Oates a l’art de nous entraîner avec elle là où l’on ne voudrait pas aller. Ses nouvelles débutent en effet souvent dans un quotidien banal qui dérape au moment où l’on ne s’y attend pas. Ses créatures au visage d’anges portent en elles un Mal originel qui ne demande qu’à s’exprimer. L’inventivité dont l’écrivain américain fait preuve dans la construction de ses textes,  l’alternance des voix de certains récits, les monologues intérieurs, sont au service de la complexité d’une âme humaine dont elle cherche sans relâche à sonder le mystère.

Avec François Busnel, évoquant les écrivains femmes désormais acceptées, Joyce Carol Oates souligne sa grande admiration pour Toni Morrison. « Elle écrit sur le mal, ou plus précisément l’innocence qui découvre soudain le mal. Elle confronte la part civile de l’être humain à sa part de sauvagerie. » Définition d’une écriture qui est aussi la sienne.

 

 

Sources :

Les Carnets de route de François Busnel, La Grande Librairie, 27 janvier 2012, France 5, 20h 35

 

 

 


 

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 11:27

Romanès

      Alexandre Romanès et sa chèvre

 

Le père d’Alexandre Romanès disait :

« Etre gitan [prononcez « gitane »], c’est n’être dans rien :

ni dans le sport ni dans la mode,

ni dans le spectacle, ni dans la politique

et la réussite sociale n’a pas de sens pour nous. »

Et dans son troisième livre, Un peuple de promeneurs, le poète et directeur de cirque Alexandre Romanès, mari de Délia la Lovari, qui fut dompteur chez Firmin Bouglione (issu de cette famille, il changea son nom pour le patronyme issu de Rom, l’homme), spécialiste de l’échelle libre, ami de Jean Genet et de Christian Bobin, décline cet espace en creux, ce no man’s land du monde gitan.

Le gitan n’est dans rien au sens propre car il n’a pas de maison. Et lorsque Ceauşescu contraignit les Tziganes à demeurer dans des appartements, ils y mirent leurs chevaux et continuèrent à habiter dehors. Par ailleurs, pourquoi voudrait-il être dans la mode ou à la mode alors que pour le père d’Alexandre Romanès toutes leurs femmes « sont belles » ? Ce que corrobore son fils de huit ans, Sorine,  quand il déclare que « ça serait joli s’il n’y avait que des femmes ».

Le gitan est conscient des miroirs aux alouettes tendus par la société.

« Dans ma jeunesse, les imbéciles voulaient être jeunes beaux et riches,

maintenant ils veulent être jeunes beaux riches et célèbres»

reproche une vieille Gitane.

Et un autre vieux Tzigane considère que vouloir être inséré dans la société, c’est  être « poussé par le diable ». Car le pouvoir politique, selon lui encore, n’est qu’ « un fil, tenu par des hommes et des femmes prêts à tout ».

Dans ce merveilleux petit opus, composé de réflexions à brûle-pourpoint, de fragments de conversation, d’anecdotes vivantes et sensibles, Alexandre Romanès nous dit à sa manière, simple et inimitable, la surprenante beauté et la richesse d’un monde si souvent ostracisé.

Grâce à sa plume tout à la fois tendre et acérée, on pénètre dans un univers unique qui n’est pas et ne sera jamais le nôtre. Un univers « où tout ce qui n’est pas donné est perdu », où l’on a la musique dans le sang, où les violoniste « font pleurer les murs », où l’on reconnaît un bûcheron à son parfum d’arbres, où le rêve ancestral perdure, celui d’aller de village en village, sur les routes « dans une verdine, tirée par un cheval, […] avec un ours », où les femmes lisent dans les lignes de la main « jusqu’au coude ».

Alexandre Romanès nous aussi dit aussi sans fioritures la confrontation impossible avec un monde qui rejette ce peuple qu’il ne comprendra jamais. Il y dénonce sans ménagements les interminables histoires de papiers à mettre en règle, un casse-tête permanent qui les rendra « tous fous ». Il décrit cet homme qui « s’arrach[e] les cheveux par poignées, pour des papiers qu’il n’avait pas ». Il souffre lorsqu’il ne peut ramener des enfants, « pour une misérable histoire de papiers […] Si on m’avait marqué au fer rouge comme une bête, je n’aurais pas eu plus mal », déplore-t-il.

Il sait bien que « dans un pays, rien n’est plus visible qu’une minorité » et qu’ « Etre gitan, c’est aller en prison plus vite qu’un autre ». Il évoque les innombrables démêlés avec les maires dans les communes : n’ont-ils pas fait « ce qu’il fallait » pour qu’il n’y ait pas d’espace public qui leur soit réservé ?

Sa lucidité arrache les masques des principes bafoués au quotidien : dans le campement tzigane de Nanterre, sous les lumières de la Grande Arche de la Défense, baptisée « Arche de la Fraternité » :

« […] les enfants marchaient pieds nus l’hiver,

au milieu des rats, pas d’eau ni d’électricité,

et pas toujours quelque chose à manger ».

Et, il raconte que, chez les Gitans, parfois, pour se chauffer, on se dispute pour « avoir le chien dans son lit »…

Rejeté, humilié, mis au ban de la société, intouchable de notre monde occidental, le Gitan en occupe « la dernière place ». Pourtant, dans cet univers « où tout bouge », Alexandre Romanès nous l’assure :

« Mais cette place me plaît,

je n’en voudrais pas d’autre. »

Un livre poétique, émouvant et salutaire.

 

 romanes-2.JPG

      Le cirque Romanès (Photo Cirque Romanès)


 

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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 23:03

 

 fort gardel traveler55 virtualtourist

Fort-Gardel. Les 10 et 11 avril 1913, le capitaine Gabriel Gardel, grand-père de Louis Gardel,

avec cinquante spahis, y arrêta une grosse harka du sultan Ahmoud.

(Photo Virtual tourist)

 

 

Lire Fort-Saganne de Louis Gardel, c’est entrer dans le rêve fracassé des bâtisseurs d’empires. Ce roman se passe en effet entre 1911 et 1915, au moment où les Touaregs qui s’étaient ralliés à la France en 1904 ne répondent plus aux messages et désertent, tandis que le chef sultan Ahmoud prépare une offensive à partir de Ghât, derrière la frontière tripolitaine. Le but pour l’Armée coloniale est alors d’occuper au plus vite le Tassili pour y asseoir sa domination sur les tribus Ajjer. Mais la  Grande Guerre sonnera le glas de l’expansion coloniale.

Le roman est l’histoire d’une jeune lieutenant ariégeois, d’origine paysanne, Charles Saganne. En quinze chapitres, le récit mêle une narration à la troisième personne à des lettres du héros à sa famille et à des pages de son journal. De l’école des enfants de troupe de Saint-Hippolyte-du-Fort aux tranchées de la Grande Guerre, en passant par le désert du Sahara, on suit le destin de cet homme jeune, épris d’aventures, qui connaîtra son heure de gloire à Esseyène, dans la nuit du 10 au 11 avril 1913, en affrontant au cours d’un combat mémorable les troupes rebelles d’Ahmoud. Un fait d’armes qui lui permettra d’entrer dans la légende targuie. Titulaire de la Légion d’honneur à vingt-sept ans, il pourra alors enfin épouser Madeleine de Saint-Ilette, le 2 juillet 1914. Après la mort de son frère Lucien au front, il combattra  lui aussi les Allemands et mourra au lazaret de Hann-Munden, alors que le prêtre lui apprend que sa femme attend un enfant.

Le parcours de cet officier amoureux du désert nous fait rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleurs, que Gardel décrit avec un remarquable art du portrait. Entre les politiques à Paris, « tous ces assis », et les militaires sur le terrain, le fossé est grand. Ainsi le colonel Dubreuilh, qui ambitionne de « devenir le plus jeune général de France », est persuadé que la prise de Ghât est la clé de la paix au Tassili alors que Bertozza, « grand cumuleur de mandats, bruissant comme un bourdon », qui pressent la menace de la guerre, pense que le « temps des aventures est passé.

Dans ce désert, qui peut procurer aussi bien un sentiment de « haute paix » que de « monotonie harassante », Saganne côtoiera le pire comme le meilleur. Les officiers des Affaires indigènes « à la mentalité de ronds-de-cuir », les coloniaux d’Afrique « zèbres qui ont besoin de l’étrille », le maréchal des logis alcoolique Vulpi, « vingt ans de Sahara. Deux fois cassé de son grade », le médecin Courette qui joue du violoncelle sur son chameau, René Hazan, l’interprète juif, qui ressemble à un lettré musulman, le capitaine Flammarin persuadé que même les Arabes qui [les] aiment [les] détestent », le brutal capitaine Baculard d’Arnaud, « gaillard à l’intelligence épaisse ». Aux côté  d’Embareck le « grand raconteur d’histoires », le noble Moussa Ag Amastane, le gentil Sama, il découvrira l’hospitalité, la fierté et le courage des Touaregs.

Il rencontrera aussi Charles de Foucauld, « homme admirable » à « l’humilité terrible », qui lui dira : « Cher monsieur Saganne, que vous le vouliez ou non, vous êtes un chercheur d’absolu ».

Pour moi, en effet, plus qu’une épopée guerrière, ce roman est davantage l’histoire d’un homme miné par une sorte de mal être, par le « taedium éternel, l’ennui [cette] maladie glissée partout, empoisonnant toute joie, entravant toute étude, désespérante ».

L’ennui est en effet « l’ennemi le plus redoutable » du jeune officier, ainsi qu’il l’écrit à son frère Lucien. C’est ce sentiment « accablant » qui, à Djelfa, le centre administratif où il est en garnison, le fait « s’abîmer dans l’inaction jusqu’à la nausée ». Sentiment que réactivent aussi les longues marches dans le désert à dos de chameau où l’on avance « comme dans un cauchemar », les crises de « grinche du Sud » où l’on se dit « qu’aucune cause ne justifie aucun acte », et la liberté de « réaliser toutes [les] fantaisies » dans un univers dont Courette, le médecin, dit qu’il les « rend tous malades ».

C’est un personnage complexe qui interdit à son frère d’épouser la femme qu’il aime et qui portera à jamais la culpabilité du suicide de celle-ci : « Il est coupable, irrémédiablement. Il a fait le mal absolu, celui pour lequel il n’y a ni excuse ni pardon. » C’est encore un amoureux que la journaliste Louise Tissot révélera à lui-même. Et quand il pensera à elle, en évoquant les trois objets qui la lui rappellent, il se dira : « Ces trois objets ont plus d’importance dans mon histoire (ma vraie histoire, celle qui court sous ce que je montre et ce que je fais) que mon entré à Saint-Maixent. » C’est enfin un rêveur qui ne souhaiterait qu’une chose, devenir colon au Maroc : « Une mule, une pioche, une gandoura : du lever au coucher du soleil défricher la terre, creuser le puits, planter. Le soir, se reposer, attentif au soir. Manger quand il a faim, auprès d’une petite fille silencieuse. Approcher le sommeil, y tomber. »

Après la mort de son frère au front, il obtiendra aussi de partir combattre les Allemands. Il dira alors : « Quand il y a trop de morts, je ne vois plus qu’eux. Des milliers de cadavres, c’est monstrueux. » Blessé à mort, comme le Targui Takarit, « il fera, contre tout espoir son devoir d’homme ». Au moment de mourir, ce qu’il revoit, « ce sont les moments vides : les lentes méharées, les attentes, les rêveries près des feux de bivouac ». En cet instant ultime, il considère que « ses exploits[…] ne lui ont rien appris » et que « cet héroïsme contre nature ne lui est d’aucun secours ». Alors qu’il retrouve « amplifiée, cette sensation de basculer vers le sol qu’il éprouvait quand, sous lui, le chameau s’agenouillait pour la halte », il comprend qu’il doit découvrir « un mot qui signifie à la fois « je vous remercie » et « je vous demande pardon ». Il mourra en le prononçant.

Alors, est-il un « formidable héros », ce Saganne, comme le dit la préface de l’édition Points ? L’héroïsme, il en a fait le tour, il en a vu les écueils, celui qui déclare à son ami René Hazan : « Mais tu sais, René, je ne pourrais pas recommencer, même avec l’assurance de la croix au bout, et de Madeleine en prime ! » Frère à sa manière du lieutenant Drogo du Désert des Tartares, autre roman du désert, il comprend sans doute comme lui que toute cette aventure n’a été qu’un « divertissement », avant l’ultime rendez-vous avec la Mort.

 

 

Fort-Saganne, Louis Gardel, Points, 1980

 


 

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 19:26

 

 Carole-martinez-C-Helie-Gallimard.jpg

 

 

Avec Du domaine des murmures (Prix Goncourt des Lycéens), son second roman après Le cœur cousu, la romancière Carole Martinez poursuit son investigation du monde féminin. Dans cette œuvre, elle met en scène une jeune fille du XII° siècle, Esclarmonde, fille très aimée du seigneur des Murmures, qui règne sur Hautepierre. En 1187, le jour de son mariage avec Lothaire, le fils du seigneur de Montfaucon, se refusant à n’être qu’une matrice pour la descendance de la lignée, elle choisit de renoncer au monde pour lui préférer la réclusion dans une petite chapelle. Rebelle plutôt que véritable mystique, de son « reclusoir » ouvert seulement par une fenestrelle, elle entrera paradoxalement en communication avec l’univers.

Cette idée magnifique d’une femme emmurée dont la parole porte au loin, Carole Martinez explique qu’elle la tient de sa grand-mère qui, vivant dans une toute petite pièce unique, y déployait pourtant des histoires extraordinaires. Issue de cette oralité, elle dit avoir voulu garder cette relation entre « la rumeur séculaire des femmes et son travail d’écriture qui essaie de la fixer ».

Carole Martinez s’est aussi beaucoup promenée dans l’Histoire et elle doit beaucoup à l’Histoire des femmes en Occident, de Georges Duby et Michelle Perrot. Elle a par ailleurs été fortement inspirée par le dernier vers de « El Desdichado » de Nerval, « Les soupirs de la sainte et les cris de la fée ». Esclarmonde, échappant grâce à l’aide du Christ au sort peu enviable des femmes du Moyen Age, va vite être considérée comme une sainte. Bérangère, la servante géante (en partie inspirée par la Géante de Baudelaire), deviendra pour sa part une sorte de fée verte, une fée des eaux de la Loue, la rivière qui coule en bas du château des Murmures. Quant à Douce, la seconde femme du père d’Esclarmonde, le départ de ce dernier pour la croisade lui octroiera une forme de puissance temporelle. Ainsi chaque personnage féminin se voit doté d’un pouvoir particulier, tel celui de la sage-femme ou celui de l’ancêtre Emengarde, « enterrée vivante dans les fondations du bâtiment, comme graine ».

On ne sait qu’admirer le plus dans ce roman, de la manière dont la romancière s’empare de l’Histoire ou de l’art dont elle tisse la parole de son héroïne. J’ai en effet beaucoup aimé cet univers médiéval recréé avec ses violences et ses beautés. Celui où une jeune fille de quinze ans se tranche l’oreille le jour de ses noces, où un seigneur  inflige les stigmates du Christ à un nouveau-né, où une femme empoisonne son époux avec du pain fabriqué avec du miel et du blé dont elle a enduit son corps nu, celui où un croisé qu’on a cru mort revient des croisades pour se venger avec un cheval fou. Mais aussi celui où le fiancé bafoué devient le troubadour de la recluse, celui où celle-ci s’émerveille d’une minuscule fraise sauvage aperçue de sa fenestrelle, celui encore où une servante sait parler aux arbres et aux pierres. Un univers lointain où « la frontière était mince entre sainteté et hérésie ».

J’aurai longtemps en mémoire la description hallucinée de la croisade, composée de cent mille hommes, dont les souffrances empliront les nuits d’Esclarmonde dans sa prison volontaire. Bien peu en reviendront de ceux qui y étaient partis. Frédéric Barberousse, qui craignait tant l’eau, y trouvera la mort dans le Cydnos. Son fils Frédéric de Souabe traînera longtemps les os et le rêve de son père dans un petit sac de cuir, avant de succomber lui aussi. Tous ces hommes « écrasés comme des fourmis sous les murs de Saint-Jean d’Acre », et l’archevêque Thierry II, tué d’une pierre en plein front lancé par un David sarrasin, et le seigneur des Murmures mourant dans une faille de craie pour échapper à la brûlure du soleil. Carole Martinez a vraiment la plume épique lorsqu’elle raconte l’aventure folle de ces « cadavres en marche dont le rouge sang de la croix tournait à l’ocre ».

Mais ce qui est sans doute le plus remarquable dans ce roman, c’est le grand art avec lequel la romancière orchestre la parole. C’est le « menu souffle » de celle-ci qui se lève dès l’incipit « sur le blanc de la page ». D’emblée, le lecteur est entraîné par cette voix : « Nous acceptons de tomber dans le gouffre pour y puiser les voix liquides des femmes oubliées qui suintent autour de nous. » Il est sollicité à plusieurs reprises dans l’œuvre afin de prêter l’oreille à Esclarmonde, cette « ombre qui cause » : « A toi qui écoutes… toi qui écoutes… »

D’un château l’autre, de la forteresse des Murmures du XII° siècle aux ruines du XXI° siècle, ce sont ces mots d'autrefois que la romancière a captés et restitués. Dans un lieu « tissé de murmures », une parole enclose va faire jaillir le monde et le révéler tel qu’il est, « vaste et sublime ». En l’espace de deux années, cette parole d’Esclarmonde va aussi profondément transformer son être intime : « Dieu a balayé mon projet en me révélant à moi-même » dira-t-elle avant de mourir sous le regard doux de Lothaire, celui qu’elle avait refusé.

A mi-chemin entre Histoire et légende, entre mensonge et prophétie, entre miracle et superstition, la voix d’Esclarmonde nous invite à retrouver « la magie, le spirituel, la contemplation », disparus dans le vacarme des villes. Elle nous demande de prêter l’oreille à ce temps où le monde « était poreux, pénétrable au merveilleux » et de retrouver la force des vieux récits. Quant au personnage d’Esclarmonde, à la fois fée et sainte, il est surtout un magnifique portrait de femme, dont la puissance évocatoire ne peut que trouver un écho en chacun de nous.

 

 

Sources :

Interview de Carole Martinez, Vidéo Fnac.com

 

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7 octobre 2011 5 07 /10 /octobre /2011 21:53

 Chagall Tchitchikov

Illustration de Marc Chagall pour Les Ames mortes : le portrait de Tchitchikov

avec le cheval de sa britchka et la mallette qui renferme le nécessaire pour dresser les contrats d'achat des "âmes mortes"

 

 

Les grandes œuvres n’ont jamais  fini de nous interroger et Les Ames mortes de Nicolas Gogol ne déroge pas à la règle. On sait que ce « roman-poème » de Nikolaï Vassiliévitch Gogol (1809-1852), entrepris en 1835 à Saint-Pétersbourg, et rédigé surtout à Paris (1836) en Suisse et à Rome, lui demanda plus de dix-sept ans de travail. 

Ce « Léviathan », ainsi que Gogol l’appelle lui-même, devait être composé de trois parties mais il n’en demeura qu’une seule, la première. Terminée en 1841, elle est publiée en 1842 avec un titre que lui imposa la censure : Les aventures de Tchitchikov ou Les Ames mortes. Elle connaît alors un succès immédiat, tout en étant en butte à de nombreuses critiques.

En 1846, paraît la seconde édition, inachevée. Comme le Paradis succède à l’Enfer dans la Divine Comédie de Dante, cette partie aurait été l’envers de la première. Pourtant on n’y entrevoit guère l’exaltation des valeurs spirituelles qu’envisageait l’auteur. En 1845, Gogol la jette au feu et il se propose de la refaire.

En 1846, il se remet au travail. Mais après avoir terminé onze chapitres, aidé de son domestique, il jette l’ensemble au feu en février 1852. S’il affirme, tout en regardant se consumer le manuscrit, que « le second volume des Ames mortes a été brûlé parce qu’il devait l’être », il se plaint aussi : « Comme le diable est puissant ! Voyez à quoi il m’a poussé… »

Quant à la troisième partie, qui devait montrer la régénération de l’escroc Tchitchikov, elle nous demeure pour jamais inconnue.

C’est Pouchkine qui donna à l’écrivain son sujet, dont il avait voulu lui-même faire un poème. Peut-être est-ce à cause de cela qu’après la mort du poète en 1837, son admirateur l’intitula « roman-poème », en en faisant ainsi une sorte de « legs sacré ». Peut-être aussi parce qu’il ne s’y interdit pas des digressions lyriques, notamment sur le thème de la terre russe.

Si les péripéties de l’écriture de ce roman contribuent à en faire une œuvre singulière, le thème des plus étranges y est aussi pour quelque chose. Il s’agit des événements de la vie d’un certain Tchitchikov (ses origines ne seront dévoilées qu’à la toute fin du livre) qui souhaite faire fortune. Pour réaliser son but, il met au point une escroquerie destinée à duper le fisc et les propriétaires terriens. Il achète à vil prix des paysans-serfs, morts après le dernier recensement (ce dernier avait lieu tous les dix ans), mais encore vivants pour l’administration fiscale. C’est la raison pour laquelle on les appelle « âmes mortes », puisqu’ils « vivent » encore des années dans les registres de l’Etat et que leurs propriétaires continuent à payer l’impôt. Tchitchikov les transfère ensuite sur le papier dans la Chersonèse, une région où l’on concède de vastes terrains à ceux qui possèdent de nombreux serfs. Il ne lui reste plus qu’à se faire prêter de l’argent par les banques russes. Un procédé qui ne pourra manquer de faire penser à certains scandales financiers actuels !

Tchitchikov, qui circule dans sa britchka, est accompagné dans ses pérégrinations à travers la Russie par son cocher Sélifane, souvent pris de boisson, et son valet Pétrouckka, à la forte odeur sui generis. Le récit se fonde ainsi sur les diverses rencontres de l’escroc avec les petits et les grands propriétaires, ruinés par la disette et le choléra. Le dernier chapitre est consacré à la révélation des origines de Tchitchikov.

C’est l’occasion pour Gogol de brosser une galerie de portraits inoubliables : Manilov est un personnage lisse, « ni chair ni poisson », un fainéant qui se rassure quand le héros lui affirme que la transaction n’est pas « contraire aux institutions » ; Madame Korobotchka est celle qui hésite à vendre parce qu’elle veut connaître le prix exact d’une « âme morte » ; Sobakévich est un ours âpre au gain, dont la femme ressemble à une oie ; Pliouchkine devient le prototype de l’avare, un ladre, un fantoche, qui renonce à engager la moindre dépense ; Nozdriov, le bon vivant, accumule les mensonges et il est celui qui révélera la supercherie. Cette satire impitoyable de la société russe n’omet pas les petite gens mais ceux-ci apparaissent de manière plus sympathique.

Au-delà de la veine comique qui irrigue tout le roman, Les Ames mortes propose de nombreuses pistes de lecture. Certes, Gogol voulait en premier lieu écrire une œuvre comique, en mettant en scène un « coquin ».  On n’en finirait pas de relever les éléments du comique de situation, du comique de répétition, les ruptures, les oppositions ou les rapports inattendus. On a très souvent envie de sourire en découvrant les comparaisons et les métaphores choisies dans la société rurale, ou la société des fonctionnaires russes qui s’animent sous l’aspect d’animaux. L’art du portrait est ici porté à son point d’excellence.

Puis le rire se fait amer quand on perçoit l’immense médiocrité humaine de ce monde où les êtres ne sont bien souvent plus que leur fonction. Et les « âmes mortes », ce sont sans doute, au premier chef, tous ces personnages réduits à l’état d’automates. « On dirait vraiment que tout est mort, que les âmes vivantes ont, en Russie, cédé la place à des âmes mortes », écrivait l’auteur dans « Quatre lettres à diverses personnes à propos des Ames mortes ». Le regard de Gogol, dans sa terrible lucidité, sonde  une société russe, déjà prête pour tous les nihilismes à venir.

Stéphanie Girard, dans un passionnant article, intitulé « Le fantastique dans l’œuvre de Nicolas Gogol », insiste sur cet aspect de l’œuvre, peut-être pas le plus étudié. Si de nombreux éléments réalistes y sont évidemment présents, ils coexistent avec le fantastique, puisque ce dernier correspond à l’irruption de l’irrationnel, du surnaturel, dans le quotidien. Stéphanie Girard explique comment les événements sont alors saisis par une conscience, un sujet, au sens philosophique du terme, celui-ci étant souvent « un homme cruel sous des abords policés ». C’est bien le cas de Tchtchikov, dont le chapitre XI nous apprendra qu’il n’est pas un « homme vertueux » mais un « coquin », qui a dupé tout le monde. C’est un être double, qui peut faire penser au célèbre Docteur Jekyll et Mister Hyde, prototype du héros fantastique. Par ailleurs, on se retrouve dans des mondes qui sont souvent des non-lieux, et on remarque que la ville de N… ne peut être située. De là à penser que Les Ames mortes sont le récit d’un voyage en enfer, c’est un pas que franchit Stéphanie Girard en écrivant que « la lecture des Ames mortes comme un voyage dans les enfers permet de mettre l’aspect fantastique présent chez Gogol en lien avec le carnaval et le comique populaire ». Par ailleurs, elle voit dans le héros de Gogol un avatar du Diable. A la douane, ses chefs ne disaient-ils pas que « c’était un diable incarné » ?  Quant à la mort, motif essentiel du fantastique, outre qu’elle est présente dans le titre, elle irrigue de nombreuses pages du roman.

Un des autres intérêts de ce roman génial est la relation qui s’instaure entre l’auteur, le narrateur et le lecteur. A la suite de Diderot, le premier à employer le procédé, Gogol crée un personnage qui n’a pas de secrets pour un narrateur omniscient qui raconte en focalisation zéro. Les insertions du narrateur- manifestées par l’emploi du je ou du nous- sont ainsi très nombreuses. Elles lui permettent de donner son point de vue sur certains sujets, tout en interrompant ou en relançant le récit. Ainsi en va-t-il en ce qui concerne les femmes, les lois de l’hospitalité, le bonheur des voyages ou encore la vieillesse. Quant aux adresses au lecteur, elles le préviennent de ce qui va arriver, lui rappellent certains événements, lui content la jeunesse du narrateur ou encore lui donnent l’occasion d’énoncer son projet littéraire.

N’oublions pas non plus que Gogol disait que ce roman était à l’image de son âme : « Ma dernière œuvre, c’est l’histoire de ma propre âme… » L’errance de Tchitchikof, n’est-elle pas celle de l’écrivain russe à travers l’Europe, celle de l’artiste incompris, prêt à toutes les aventures mystiques, à tous les autodafés, celle d’un « banni », ainsi que Georges Nivat désigne Gogol ? On notera aussi que le héros est célibataire et n’entretient aucune relation avec des femmes : certains n’ont pas manqué de s’interroger sur l’attachement passionné de Gogol à sa mère, sur une homosexualité refoulée qu’il aurait vécue dans la douleur.

Qu’est-ce donc alors que ce roman ? Si on le qualifie de politique, on est peut-être dans l’erreur puisque Gogol lui-même réfutait cette lecture. Interprétation difficile par ailleurs car on peut se demander si Gogol est « l’apologète du knout » comme on le lui a reproché ou bien plutôt le précurseur de la Révolution russe que d’autres ont voulu voir. S’il semble difficile de caractériser ce roman-poème de roman psychologique, les personnages étant surtout  typisés, on lui reconnaîtra certains aspects réalistes. Le mot « poème » trouvera pourtant sa justification dans quelques digressions lyriques dans lesquelles se dit l’amour éperdu de Gogol pour la Russie, sa terre natale, si souvent fuie. On pourra aussi voir dans Les Ames mortes une œuvre picaresque, le personnage étant sans cesse en déplacement et ses aventures étant l’occasion de mettre en jeu la satire de la société. Dire encore de ce roman qu’il est pré-symboliste n’est pas non plus exagéré, à partir du moment où ce tableau d’un monde de fonctionnaires peut être lu comme le symbole de « ce ver qui mine la société russe ». On a bien vu comment la perspective fantastique n’est pas non plus invraisemblable, certains critiques y voyant en outre des pages préfiguratrices de l’univers kafkaïen ou de l’absurde.

Ce sont donc ces différents degrés de lecture qui rendent passionnante la lecture de ce grand roman russe, de ce roman de « l’âme pétrifiée », une œuvre protéiforme qui n’a pas fini de lancer les reflets de ce "beau luminaire" évoqué dans la dédicace.

 Gogol portrait

Portrait de Gogol

Sources :

« Le fantastique dans l’œuvre de Nicolas Gogol », Stéphanie Girard, Littérature Russe.net

Exposé de Bénédicte Picard

Les aventures de Tchitchikov ou Les Ames mortes, Traduit par Henri Mongault, Le Livre de Poche, 1963

 

 

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 19:21

buste-de-cleopatre-vii-dite-la-grande.jpg

 

Buste de Cléopâtre-Séléné VII, femme de Juba II

 

Avec Les enfants d’Alexandrie, paru chez Albin Michel, Françoise Chandernagor fait à la fois profession d’historienne, de romancière et, pourquoi pas, de moraliste. Tout en brossant un tableau complexe de la République romaine au temps des rivalités entre Octave et Marc Antoine, elle imagine la vie de Cléopâtre-Séléné, fille du brillant général et de la reine d’Egypte, et nous invite à méditer sur la grandeur et la chute.

Pour retracer le destin malheureux des quatre enfants de Cléopâtre (le fils de Jules César, Ptolémée-César, dit Césarion ; les enfants de Marc Antoine, les jumeaux, le blond Alexandre-Hélios et la noire Cléopâtre-Séléné ; le maladif Ptolémée-Philadelphe), l’historienne puise aux sources historiques les plus fiables. Ainsi, elle reconstruit le Palais Bleu et la nécropole d’Alexandrie la « très brillante », elle nous explique l’art de l’embaumement, la manière de se suicider, elle anime les fêtes des Donations, retrace l’éducation des jeunes princes ou les périples de leurs parents, les amants fastueux, l’Imperator et la Reine des Rois.

La romancière, quant à elle, nous passionne, lorsqu’elle remplit les vides de l’Histoire, en se penchant sur le sort tragique de la petite Séléné, la seule qu’Octave épargnera lors de la prise d’Alexandrie. On se rappelle que Césarion, fils de Jules César, portait atteinte à la légitimité de son neveu Octave. Elle nous émeut en imaginant ce que fut l’enfance de cette petite fille, amoureuse de son frère aîné et protectrice de son frère puîné, délaissée par ses parents, et livrée aux soins des nourrices et des eunuques. C’est le sort de cette enfant, reine d’une province à six ans, et en même temps  « reine oubliée », qu’elle s’attache à nous raconter dans le premier tome de ce qui sera une trilogie. Elle le fait d’une manière paradoxale, Séléné, son point focal, n’étant pas toujours au premier plan. A la fin de ce premier tome, le lecteur abandonne Séléné, à dix ans, alors qu’elle se remémore les paroles de son père : « C’est la loi de la guerre, Séléné, l’enfant d’hier n’existe plus. »

Ce qui fait aussi le grand intérêt de ce livre (qui a reçu le prix Palatine du roman historique), c’est que Françoise Chandernagor explique ses partis-pris et sa manière de travailler le matériau de l’Histoire. Outre les prises de parole de la romancière dans le cours du texte, on sera attentif à la passionnante postface où l’auteur justifie ses choix. Tout en reconnaissant que c’est « une folie de vouloir recréer le monde antique par les images et par les mots », elle dit s’être essayée non à le transposer mais à le rapprocher de nous. Ce faisant, elle se situe exactement dans la perspective des nouvelles traductions des textes antiques, ainsi que l’a fait par exemple Marie Darrieusecq dans Tristes pontiques. Elle fait délibérément le choix d’un langage moderne, qui ne nous semble jamais anachronique. N'a-t-il pas pour but essentiel de « rendre la vie » ?

Car, elle nous explique que, dans un roman historique, et cela pourra surprendre, « le fond des choses soulève plutôt moins de problèmes que leur forme ». En ce qui concerne les personnages, ils sont tous authentiques, sauf les nourrices, les pédagogues et le précepteur des jumeaux. L’auteur a repris le physique « traditionnel » des personnages historiques mais s’est attachée à recréer son héroïne Séléné en romancière, c’est-à-dire telle qu’elle l’a rêvée. Elle est demeurée fidèle aux événements, se conformant à la version la plus répandue chez les historiens modernes, même lorsqu’elle n’y adhérait pas complètement. Plus que la connaissance des faits et des mentalités, c’est surtout la reconstitution des gestes du quotidien (pratiques religieuses, signes de politesse, accents, mimiques…) qui pose des difficultés au romancier.

Le lecteur sera donc séduit par ce livre très documenté, qui a demandé à son auteur six années de recherches et d’écriture. Mais il aimera peut-être surtout cette relation de tendresse que Françoise Chandernagor tisse avec cette petite Séléné, qui lui apparaît d’abord en rêve, tandis qu’un homme hurle « basiléôn Basiléia » et « regum Regina ». Termes grecs et latins qui lui ont permis de ressusciter cette princesse morte, qui ne demandait qu’à vivre.

 


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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 22:32

  Poétiques stands

  Les stands des éditeurs au Jardin des Plantes

   

Samedi après-midi, les Poétiques de Saumur se sont déroulées au Jardin des Plantes par un temps magnifiquement ensoleillé. Sous le pavillon d’entrée, à gauche de la statue d’un héros grec blessé, on pouvait rencontrer des éditeurs de poésie : Jacques Brémond, Potentille, Isabelle Sauvage, MLD, Entre Deux, Le Chat qui tousse, La Dragonne et Frichtre. La Bibliothèque-Médiathèque de Saumur y présentait aussi les ouvrages de poésie qu’elle met actuellement en lumière, tandis que le stand de la librairie Le Livre à Venir proposait les livres des éditions Zulma, qui fêtent cette année leurs vingt ans d’existence.

 

Poétiques expo

L'exposition photographique de Michel Durigneux, Egyptiens

 

Dans l’Orangeraie, située dans le haut du jardin, la plasticienne Kelig Hayel nous accueillait au milieu de sa forêt et de ses animaux familiers dessinés au feutre, en grand format, dans de petits cahiers de dessin, ou encore découpés en silhouettes sur l’herbe verte. On déambulait dans le jardin un verre à la main (Saumur oblige), tout en rencontrant le regard des Egyptiens de la rue Gamaleya, photographiés par Michel Durigneux, dont les portraits paraîtront dans le dernier opus de Philippe Longchamp aux éditions La Dragonne. Sous l’ombrage des arbres, la voix et l’accordéon d’Elena et Laura d’Un bout d’macadam nous invitaient à rêver mélancoliquement.

 

Poétiques musique

  Elena et Laura, duo accordéon et voix d'Un bout d'macadam

 

Nous nous sommes ensuite retrouvés sous un auvent aux murs de tuffeau pour écouter Hubert Haddad, romancier, nouvelliste et essayiste, né à Tunis en 1947, d’origine judéo-berbère et algérienne. Il a lu une de ses nouvelles, intitulée « Crime d’honneur ». Elle résulte d’un souhait de l’écrivain Guyette Lyr qui, depuis août 2002, a demandé plusieurs fois à cinq auteurs d’écrire une nouvelle sur un thème.

Reprenant le thème du miroir, Hubert Haddad évoque le sort tragique de Naciye la Simple, de son ombre Selda, et de son amie, la narratrice, dans un pays du Maghreb. Une nouvelle poignante et magnifique, qui dit la solitude extrême de celles qui ne sont « que des pastèques à vendre intactes », qui doivent obéir en silence alors qu’ « à seize ans [elles] rêvent de satin bleu ». Un texte, dont la chute vous demeure longtemps en mémoire : «Une odeur de rose m’a saisie un instant. J’ai revu mon amie dans la lumière inversée, j’ai revu Naciye et son ombre Selda. D’un coup le monde a basculé. Ne pleurez pas, ne dites rien. La mort est le secret du temps. »

  Poétiques haddad

  Hubert Haddad lisant sa nouvelle "Crime d'honneur"

 

La lecture de cette nouvelle a été suivie d’un échange avec Laure Leroy,  la directrice des éditions Zulma (en référence à un poème de Tristan Corbière ("A la mémoire de Zulma vierge folle hors barrière et d'un Louis")  et à l’amie d’Honoré de Balzac), qu'elle créa en 1991 avec Serge Safran. Avec passion, Laure Leroy nous a expliqué combien elle aime qu’on lui raconte des histoires et combien elle souhaite publier uniquement des libres qui la bouleversent. Ce qu’elle recherche chez un écrivain, c’est l’acuité d’un regard, quelque chose de différent et d’essentiel. Pour elle, « petit éditeur » (la maison ne comporte que cinq personnes), chaque fois qu’elle publie un ouvrage (au rythme de seulement douze nouveautés par an), elle se met en danger.

 

rosa candida

 

Son travail est des plus exigeants : elle choisit les textes, les promeut, les porte, travaille avec les auteurs, rassemble toutes ses forces pour faire passer son désir de faire lire le livre, pour en donner le goût. L’engagement de l’éditeur vis-à-vis de son auteur est total et il se manifeste par l’attachement singulier qu’il éprouve pour l’œuvre, par sa familiarité avec l’univers de l’auteur. Ainsi les bonheurs de l’éditeur sont à chaque fois différents et, d’une certaine manière, le plaisir de vendre les livres ne relève pas d’un aspect mercantile.

 

Poétiques Laure leroy

  Laure Leroy, directrice des éditions Zulma

 

Avant, les éditions Zulma avaient plusieurs collections. Celles-ci ont disparu  et Zulma se concentre désormais sur la littérature contemporaine du monde entier. Elle publie aussi exceptionnellement un livre par an consacré au cheval  et Les mots croisés de Michel Laclos, des publications particulières qui tiennent à l’histoire de la maison d’édition.

Les couvertures des douze livres publiés chaque année sont dessinées par David Pearson,  un graphiste anglais, féru à la fois de tradition et de modernité. Chaque livre possède une couverture originale qui fait le renom de la maison. Les ouvrages de Zulma sont immédiatement reconnaissables et les lecteurs leur vouent une affection particulière. C’est une forme unique dont le Z, situé dans un petit triangle blanc, est la marque de fabrique.

Laure Leroy explique ensuite le sort dévolu aux très nombreux manuscrits qui sont envoyés chez Zulma. Il y a d’abord ceux qui, manifestement, ont été mal orientés et qui n’ont pas leur place dans cette maison d’édition. Ceux qui sont « pas mal », voire bons, mais qui ne seront pas retenus. Enfin, il y a un petit lot de manuscrits sur lesquels l’équipe passe du temps, hésite, durant un laps de temps de trois à six mois. Ce qui oriente le choix, c’est vraiment le coup de cœur, et le déclencheur, c’est ce désir de publier absolument le manuscrit retenu.

 

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A cette occasion, Laure Leroy évoque le sort rocambolesque du manuscrit de Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès. On sait que l’auteur, qui s’était déjà vu refuser son manuscrit de 1000 pages, avait tenté de nouveau de le faire publier et avait envoyé une vingtaine d’épreuves à cinquante éditeurs. Tous l’avaient refusé (sans doute par fatigue, le texte étant très long) et il était depuis un an chez Zulma qui n’avait pas encore donné sa réponse. C’est au moment où l’auteur a souhaité récupérer son manuscrit que Laure Leroy s’est dit qu’elle ne pouvait pas laisser passer cet auteur. Elle a proposé à Blas de Roblès des coupes, qui portaient essentiellement sur l’appareil de notes, et a pris le risque de le publier. On connaît le sort dévolu au roman : Prix Roman FNAC, Prix Jean Giono, Prix Médicis 2008, et plus de 30 000 exemplaires vendus, sans passer par les hypermarchés et les plans médiatiques.

Car la force de Zulma, ce sont les libraires, tout ce réseau très actif de 60% de libraires indépendants, ce qui n’est pas un ratio classique dans les stratégies commerciales. C’est cette chaîne de confiance, cette « addition de choses très locales », qui permet à Zulma d’être efficace sur le marché du livre.

 

Poétiques albane

Albane Gellé, poète et organisatrice des Poétiques de Saumur

 

Au cours de cet échange, Laure Leroy soulignera le long compagnonnage qu’elle entretient avec Hubert Haddad, puisque Zulma l’a publié dès le début. Haddad, qui était publié chez Fayard, est entré chez Zulma à la faveur d’un texte de commande. L’auteur souligne quant à lui qu’il aime faire rencontrer des auteurs à Laure Leroy : « Je ne suis directeur de rien, dit-il, je ne suis qu’un passeur. »

 

opium poppy

 

Puis Laure Leroy évoquera les belles rencontres avec des écrivains étrangers. Celle d’un auteur indonésien (Sur le rivage, publié chez Gallimard) ;  celle de l’écrivain sénégalais, Boubacar Boris Diop, dont Zulma va rééditer Murambi, le livre des ossements, livre capital sur le génocide rwandais ; celle de Cheikh Hamidou Kane (L’Aventure ambiguë, publié chez 10/18. Enfin, la rencontre avec Gilbert Gatore, auteur de Le passé devant soi (chez Phébus), qui sera prochainement publié chez Zulma.

Laure Leroy, avec son enthousiasme communicatif, nous a ainsi donné l’envie de découvrir de nouveaux auteurs. Comme l’écrit Albane Gellé, « il s’agit de s’émouvoir, comprendre, s’interroger – bref, se passionner toujours ».

  

pey

 

En ce qui me concerne, cet après-midi enrichissant se sera terminé avec l’écoute attentive de « Le linge, l’opium et la rose », une mise en voix proposée par deux comédiens formés au Théâtre National de Strasbourg, SylvieDebrun et Xavier de Guillebon. La douceur de la comédienne et la concentration de l’acteur nous ont donné à entendre les passages qui les ont particulièrement séduits dans Le trésor de la guerre d’Espagne de Serge Pey, Opium Poppy de Hubert Haddad et Rosa Candida de Audur Ava Olafsdottir, tous textes édités chez Zulma. La voix du narrateur qui se souvient que le linge que sa mère étendait était signal pour les Républicains de la guerre d’Espagne, celle encore d’Arnljótur, en quête de la rosa candida, la rose à huit pétales aimée de sa mère, celle enfin d’Alam le petit Afghan, dont les rêves disparaîtront dans les terres de l’exil, nous ont ainsi rappelé la beauté et l’horreur du monde. Et il n’est que d’ouvrir un livre de la « maison Zulma » pour que ces voix multiples résonnent à jamais en nous.

  Poétiques mise en voix

  Xavier de Guillebon et Syvie Debrun lisant Le linge, l'opium et la rose

 

 

A consulter :

www.zulma.fr

 

Lire la nouvelle "Crime d'honneur"

(parue dans La Croix du 21 juillet 2011)

sur le site de La Croix

 

Crédit photos : ex-libris.over-blog.com

 

 

 

 

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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 15:12

Jean Loup trassars

 

La sixième édition du salon des Poétiques de Saumur (9, 10 et 11 septembre 2011 au Jardin des Plantes), s’est ouverte par une rencontre avec Jean-Loup Trassard. Dans la librairie Le Livre à Venir, à laquelle vient d’être décerné le label LIRE (Librairie Indépendante de Référence), un public d’une trentaine de personne s’est réuni vendredi soir à 20h15, autour de l’écrivain mayennais, invité pour la deuxième fois à Saumur, par Albane Gellé.

Après avoir souligné la métamorphose de son association Littératures et Poétiques en Maison des Littératures, Albane Gellé a présenté cet auteur qui s’attache dans son style à « l’infini creusement de son matériau ».  Elle nous a dit les « ruisseaux d’une écriture humble, obstinée, musicale » d’un amoureux de la terre d’autrefois, dont le travail consiste à retrouver les « traces d’un territoire perdu ».

En s’excusant avec bonhomie d’un voile importun sur sa gorge et des hésitations d’un œil récemment opéré, Jean-Loup Trassard a lu trois « récits » qui ont été publiés dans des revues. Ce sont de « petites scènes de rencontres », « des choses que le hasard [lui] a mises dans les pattes ». Résidant désormais essentiellement en Mayenne, celui qui n’est pas seulement un éleveur de bétail, ainsi qu’il le précise avec humour, a fait ainsi la part belle à Paris où il a aussi vécu.

« Dans la tiédeur de juin » évoque l’achat d’un panama dans un grand magasin. C’est l’occasion d’assister à un incident mettant en scène un client noir, qui déclenche une alarme intempestive. Un prétexte à une description haute en couleurs, qui s’achève par cette notation humoristique de la vision du « dernier esclave noir libéré aux Galeries Lafayette ».

« Casquettes » est une aventure réelle qui est arrivée à un de ses amis, Maurice. C’est la narration de la virée homérique de quatre gars de la campagne, « un truc à conserver, trop beau pour être oublié ». Goût du détail significatif (les casquettes accrochées sur les boules cuivrées au pied du lit), notations réalistes voire anthropologiques, humour plein de tendresse pour les vieux copains, il y a tout cela dans ce texte qui fleure bon la campagne et l’amitié. Et si le récit en fut fait à Jean-Loup Trassard par Pierre, l’auteur ne l’a cependant pas donné à lire à Maurice qui est toujours en vie…

Le troisième récit aura une tonalité beaucoup plus mélancolique. Celui « qui a beaucoup pratiqué le métro », qui connaît par cœur son odeur particulière, « l’haleine des tunnels, fraîche l’hiver et chaude l’été », celle de la lecture car il y a beaucoup lu, raconte comment il fut fasciné par une affiche placardée dans le métro. Elle disait : « Yannis est perdu de vue, son espoir est que vous l’ayez vu. » Jean-Loup Trassard explique ici comment il fut  poursuivi par cet appel, obsédé par la tonalité et la structure de cette phrase, qui fit de lui un écriveur de langue et non un chercheur d’enfant volé. Et il espère que ce petit disparu sera passé du regard des siens à celui d’autres personnes.

Ensuite, après la lecture de ces trois récits, qui nous auront fait basculer d’un humour tendre vers une discrète émotion, et sur une demande d’Albane Gellé, l’auteur est entré plus avant dans l’explication de sa manière d’écrire. Pour lui, l’écriture la photographie, qu’il pratique de concert, marchent parallèlement. Elles se passent l’une de l’autre mais il s’attache à les faire se rencontrer- une invention de sa part-  dans nombre de ses œuvres. Ainsi, actuellement, il travaille à une énième édition d’un livre qui présentera de tout petits objets : une minuscule pierre noire, une bulle de lave de l’Etna, un hippocampe de Crète... Une quinzaine d’objets en tout seront photographiés et accompagnés d’un petit poème en prose, un texte entre le poème et la légende. Dans le même cadre, Jean-Loup Trassard rapprochera l’écriture de la photo.

Puis, l’écrivain précise comment lui est venu ce goût des mots. Après avoir beaucoup dessiné en couleurs, il s’est arrêté et s’est mis à lire, prenant autant d’intérêt aux textes qu’aux illustrations. Il se souvient qu’en classe le maître demandait aux élèves de créer des phrases pour illustrer les règles de grammaire ; puis est né le désir d’en rédiger pour lui-même. Il les inscrivait dans un cahier bleu à spirales, que lui avait offert sa mère : « Je ne lirai pas ton cahier », lui avait-elle dit. Et c’est ainsi qu’il s’est mis à chanter les feuillages d’automne et les beautés de sa campagne. « Il y a ceux qui dénoncent et ceux qui chantent », lui avait confié un ami. « Je suis de ceux qui chantent », avoue-t-il.

Habitant la campagne dans les environs immédiats d’une ferme, Jean-Loup Trassard enfant vivait beaucoup dans le potager et se cachait dans les topinambours. A l’âge de dix ans, à la faveur d'un lancement de mottes de terre, il fait la connaissance d’un garçon de son âge, le fils du fermier-étalonnier, qui devient son ami et l’est toujours resté. Et toute son œuvre est nourrie de ce qu’il a vécu entre dix et vingt ans avec ce garçon, aux côtés duquel il a appris la vie agricole.

A dix-sept ans, il se sent de nouveau envahi par la tristesse de la mort de sa mère, décédée alors qu’il avait onze ans, et il écrit alors de sombres poèmes. Un jour, pourtant, il est surpris par la vision d’une jument attelée à une charrue, qui se détache sur le couchant, et il se dit : « C’est ça qu’il faut que j’écrive ! »

Dès lors, il va se consacrer à conserver la mémoire de cette civilisation rurale disparue et à en exalter la noblesse. Il saura dire la manière de travailler d’autrefois, le respect de la matière, de l’outil, du client, tout cela qui appartenait à une élite rurale et qui est désormais perdu. Il nous rappelle aussi ses efforts pour conserver ce patois mayennais qu’il apprit vers l’âge de vingt ans. Quand lui, le petit bourgeois, est rentré à l’école, les enfants de la campagne le regardaient avec animosité. Une des premières phrases que lui ait dites un petit paysan, jaloux de son aura de petit monsieur,  c’est : « Veux-tu qu’on se pille ? »

Depuis, Jean-Loup Trassard a retrouvé les racines de ce parler vernaculaire dans les dictionnaires de latin et d’ancien français et il a à cœur de les transmettre, notamment aux habitants du pays de L'Ernée. Selon lui, la civilisation rurale est morte du progrès, mais aussi du mépris d’eux-mêmes qu’éprouvaient les paysans, qui ont oublié qui ils étaient. Il cite cette anecdote du petit Breton, à qui on accrochait un sabot sur l’épaule, lorsqu’il prononçait un mot de breton.

Patrick Cahuzac, libraire de la librairie Le Livre à Venir, invite enfin Jean-Loup Trassard à évoquer Dormance, un ouvrage à part dans son œuvre. On sait qu’il s’agit d’un épisode de la vie au néolithique, à travers le personnage d’un jeune chasseur du nom de Gaur. L’auteur explique qu’il suivit autrefois les cours de Préhistoire au Musée de l’Homme avec le professeur Leroi-Gourhan, qui était féru d’art pariétal.

Des haches néolithiques ayant été découvertes dans un petit pré, aux abords d’une source, non loin de chez lui en Mayenne, il se rend compte que le néolithique, qui signe le début de l’élevage, de l’agriculture, de la sédentarisation, de la poterie, est une période à l’origine de tout ce qu’il aime et qui l’intéresse.  Naît alors l’idée de ce roman dans lequel il imagine un jeune colon des temps préhistoriques, venu s’installer dans ce recoin reculé de Mayenne. « J’ai fixé là mon bonhomme », dit-il, entre – 4500 et – 3000. Installé sur la pente sud, Gaur avait le ruisseau pour se laver et la source claire pour boire.

Et pendant seize années, durant lesquelles il déclare « s’être bien amusé », Jean-Loup Trassard va travailler à ce livre. Durant onze ans, il lira tout ce qu’il trouve sur le néolithique, tout en préparant son « scénario », constitué de 80 pages de notes. Quant à l’écriture proprement dite, elle lui prendra cinq ans. Il écrira surtout le soir, quand « quelque chose vous vient alors que vous êtes à demi-endormi », la « dormance » d’une graine étant cette période de léthargie au cours de laquelle elle cesse ses activités mais peut toujours être plantée. Ainsi, l’auteur nous apprend qu’il s’est endormi longtemps avec ses personnages. Lorsque l’ouvrage a été terminé, il s’est demandé avec amusement avec qui il allait désormais dormir. Il considère cependant que c’est un livre difficile et que sont de bons lecteurs ceux qui le lisent.

Toutefois, après avoir écouté le bucolique Jean-Loup Trassard, cette « âme virgilienne », ainsi qu’il se définit lui-même, évoquer avec tant de passion ce monde rural disparu, on n’a qu’un souhait : celui de se plonger au plus vite entre ses pages.

 

Consulter :

www.jeanlouptrassard.com/litterature/livres.html

 

 

 

 

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 17:54

Le docteur Jivago

Larissa Fiodorovna Antipova (Julie Christie)

et Iouri Andréiévitch Jivago (Omar Sharif),

dans le film de David Lean, Le docteur Jivago

(Photo Allo-Ciné)

 

 

J'avais vu il y a bien longtemps le film de David Lean, Le docteur Jivago et, comme beaucoup je le pense, j'avais gardé en mémoire le beau visage sensuel et grave de Julie Christie dans le rôle de Lara et le regard fiévreux et méditatif d'Omar Sharif, l'interprète de Youri Andréievitch Jivago. Ne surnageaient dans mes souvenirs que cette histoire d'amour et de douleur.

Or, à la lecture de l'œuvre de Pasternak, il me semble que l'essentiel est peut-être résumé dans cette passion faite de paradoxes et que, d'une certaine manière, elle reflète toutes les ambiguïtés de la révolution russe, par ailleurs si bien dépeinte dans le roman. L'écrivain russe qui déclarait « Ne pas choisir, surtout ne pas choisir », propose ici un roman d'amour qui apparaît comme une fable symbolique. Le médecin poète, « intellectuel à l'échine docile », pétri de paradoxes, qui condamne et accepte la violence, est le reflet des tourments d'un auteur, « équilibriste entre sa chère Russie et le bolchevisme ». Tout comme peut l'être aussi Lara, Larissa Fiodorovna Antipova, « celle qui porte une faille pour toute la vie », qui est déchirée entre sa faute originelle et sa pureté ; comme l'est encore son époux Pacha, Pavel Pavlovitch Antipov, alias Strelnikov, que son « don de pureté morale et d'équité », exempts de tolérance du cœur et d'intuition, mèneront aux pires excès.

Admirable roman qui n'est pas celui des « justes, ceux qui ne sont jamais tombés, qui n'ont jamais fait un écart. » Pour ceux-là, « leur vertu est morte, elle a peu de prix. » En effet « la beauté de la vie ne [leur] a pas été révélée » (p. 511). Un des thèmes récurrents de Pasternak n'est-il pas celui de la vie, déjà exprimé dans Ma sœur la vie ? Et Youri, alors qu'il critique « les promoteurs de la révolution [qui] n'aiment que le tohu-bohu et les chambardements, affirme : « L'homme est né pour vivre et non pour se préparer à vivre. Et la vie elle-même, quoi de plus précieux, de plus enivrant ? » (p. 385)

Amour de la vie, opiniâtreté à vivre, qui se trouvent remarquablement exprimés dans ce passage où Youri Jivago, de retour à Iouratine après ses dix-huit mois passés chez les partisans, assimile la Russie à Lara : « C'est une soirée de printemps. L'air est tout piqué de sons. Les voix des enfants qui jouent sont éparpillées un peu partout comme pour montrer que l'espace est palpitant de vie. Et ce lointain, c'est la Russie, cette mère glorieuse, incomparable, dont la renommée s'étend au-delà des mers, cette martyre, têtue, extravagante, exaltée, adorée, aux éclats toujours imprévisibles, à jamais sublimes et tragiques ! Oh, comme il est doux d'exister ! Comme il est doux de vivre sur la terre et d'aimer la vie ! Oh, comme l'on voudrait dire merci à la vie même, à l'existence même, le leur dire à elles, et en face.

Oui, Lara, c'est tout cela. Puisqu'on ne peut communiquer par la parole avec ces forces cachées, Lara est leur représentante, leur symbole. Elle est à la fois l'ouïe et la parole offertes en don aux principes muets de l'existence. » (p. 501).

On retrouve l'expression de cette conception au moment où le docteur Jivago contemple la forêt lors de son séjour forcé dans la milice des Bois. A la contempler, « c'est comme si l'esprit de la vie entrait à flots dans sa poitrine, traversait tout son être et faisait jaillir des ailes de son dos ». Il revoit le visage de Lara, dont il chuchote le prénom : « Et ce murmure s'adressait à toute sa vie, à toute la terre, à tout ce qui s'étendait devant lui, à l'espace illuminé par le soleil. » (p. 442).

Strelnikov, lorsqu'il rencontre pour la seconde et dernière fois Jivago à Varyniko, la veille de son suicide, reconnaît aussi à la jeune femme cette capacité à incarner les beautés et les tourments du monde. Evoquant son épouse alors qu'elle était lycéenne, il dit : « C'était une petite fille, une enfant, mais on pouvait déjà lire sur son visage, dans ses yeux, l'alarme du siècle, son inquiétude. Tous les thèmes de l'époque, toutes ses larmes et toutes ses offenses, toutes ses impulsions, tout son ressentiment accumulé et toute sa fierté étaient inscrits sur son visage et dans son allure, dans ce mélange de modestie virginale et de sveltesse audacieuse. On pouvait accuser le siècle en son nom, par ses lèvres. […] Cela ressemble à une prédestination, à un signe du destin. Il fallait posséder cela de naissance, y avoir droit. » (p. 588).

Ce don de la vie, Youri Jivago le possède aussi au plus haut degré, ainsi que le lui révèle Anna Ivanovna Groméko, la mère de son épouse Tonia, et qu'il guérit au début du roman. Reconnaissant son talent, elle lui dit : « Et le talent, au sens le plus haut et le plus vaste, c'est le don de la vie. » Et Youri l'exprime dans le poème qu'il écrit alors qu'il est victime du typhus « Deux petites phrases vaguement rimées l'obsè[dent] alors :

 

La joie de Le toucher

Il faut se réveiller

 

C'est ainsi qu'il revient à la vie : « Et l'enfer, la perdition, la mort sont heureux de Le toucher, mais aussi le printemps, et Madeleine, et la vie. Il faut se réveiller et se lever. Il faut ressusciter. » (p. 268).

De ce roman des ruptures, nombre de scènes demeurent en mémoire : l'arbre de Noël chez les Sventitski, quand Lara tire sur Komarovski, la danse du vieux Juif moqué par un jeune cosaque, le voyage hallucinant de Jivago et des siens vers Varyniko, la mort du jeune garde blanc tué par Jivago, la venue dans les lignes des partisans d'un malheureux, amputé du bras droit et de la jambe gauche par les Blancs en représailles, les nuits à Varyniko tandis que dehors hurlent les loups...

Toute l'œuvre m'apparaît marquée par ce quelque chose de radical que définit Youro Jivago devant son beau-père Alexandre Alexandrovitch : « Dans cette façon de tout pousser jusqu'au bout, sans rien craindre, il y a quelque chose de bien russe et qui nous est familier depuis longtemps. Quelque chose de l'implacable luminosité de Pouchkine, l'Annonciateur, de l'impeccable fidélité au réel d'un Tolstoï. »

Mais au-delà des douleurs des séparations amoureuses et des excès de la révolution, demeure cette foi en la vie que le poète Jivago exprime dans l'avant-dernier quatrain de « La noce », le onzième des vingt-cinq poèmes, qui clôturent le roman :

 

Et la vie, est-ce autre chose

Qu'un instant sans poids,

Que se fondre en tous les autres

Comme en don de soi ?

 

 

 

Les références renvoient à l'édition Folio, n°79

 

 

 

 

 

 

 

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