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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 20:25

 

Angelique-Villeneuve

 

Etrange livre que ce roman d’Angélique Villeneuve, au nom trompeur de Grand paradis, et qui nous emmène dans l’enfer de la femme hystérique. L’histoire est celle de Dominique Lenoir, dite Do, une femme d’une cinquantaine d’années, à la vie terne et solitaire, illuminée seulement par son amour irraisonné des herbes folles et son compagnonnage avec son chat, Fragile. Son père, Albert, s’est enfui alors qu’elle était petite, sa mère, Louise, n’a cessé de le pleurer et de lui écrire, sa soeur Marie l’ignore, la considérant comme « zinzin ».

Un jour cependant, celle-ci lui abandonne dans une vieille carriole quelques objets recueillis à la mort de leur mère, et notamment une enveloppe brune sur laquelle est inscrit en lettres violettes un prénom : Léontine. A Grand paradis, son lieu de nature et d’élection, « sur la pierre plate mangée de lichen », où elle a passé tant d’heures sauvages de son enfance, Do ouvrira l’enveloppe et découvrira trois photos d’une femme, Léontine L., qu’elle identifie comme son arrière-grand-mère.

Au dos du premier cliché, celui d’une petite fille de quatre à cinq ans, « translucide, légère, peureuse », qui tient un gros oeillet rose plaqué devant elle, il est écrit

Moi

Do y voit un signe : « Elle n’était peut-être pas moi, mais tout au moins m’était destinée. Je sentais un message. Non, pas vraiment un message, c’était idiot, une idée de mouvement plutôt, de transmission, oui, une impression de mouvement, c’était ça. »

La deuxième photo représente la même petite fille qui a maintenant une douzaine d’années. Elle est dans une pose moins naturelle et révèle plus d’assurance. Au verso du cliché, une main à l’écriture différente a noté une date, assortie d’un point d’interrogation.

1882 ?

La troisième photo, signée Albert Londe, le photographe de la Salpêtrière, la montre devenue adulte, coiffée d’un chignon serré, portant une robe noire sévère. Son oeil droit grand ouvert paraît éteint tandis que le gauche est « simplement fermé ». Au-dessous, on peut lire en lettres capitales :

BLEPHAROSPASME HYSTERIQUE

Léontine L.

Cette découverte va bouleverser la vie de Do, qui a depuis toujours craint la démence. En entreprenant des recherches dans les archives de la Salpêtrière, elle s’efforcera de pénétrer le mystère de ce mot scientifique, dont elle ignore tout. Avec elle, le lecteur pénètre dans ce monde de l’hystérie où officient Charcot, Damaye et Gilles de la Tourette, médecins attachés à percer les secrets de cette affection proprement féminine. Pierre Briquet, dans son Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie, n’écrit-il pas : « Toute femme est faite pour sentir, et sentir, c’est presque de l’hystérie » ?

On suit le long cheminement de Léontine, victime dans un premier temps d’une aphonie, à la Salpêtrière. On la voit être d’abord soignée par hypnotisme, souffrir d’une coxalgie hystérique puis, victime d’une attaque, garder son oeil gauche fermé. Entrée en complète empathie avec Léontine, Do souffre avec elle dans les locaux glacés de l’hôpital. Elle l’imagine nue, piquée sur tout le corps avec une épingle ; elle la voit alors qu’on lui palpe l’ovaire et qu’elle entre en crise convulsive ; elle subit en même temps qu’elle ses attaques hystériques hebdomadaires ; elle s’étonne enfin que Léontine la couturière soit contrainte, sans recevoir de salaire, de coudre camisoles et alèses : le travail fait partie de la thérapie. Entrée en septembre 1887 à la Salpêtrière, Léontine L. en sort en décembre 1888 et Do perd la trace de la Petite Moi.

Mais l’enquête de la narratrice ne s’arrête pas là. Persuadée que Charcot a dû faire une leçon sur Léontine L., elle va être amenée à s’interroger sur le sommeil hypnotique et le cas de celles qu’on appelait des « dormeuses ». Ce sera la porte ouverte à une découverte capitale, qui fera remonter Do aux origines de la fuite de son père et au mal-être de sa soeur Marie.

Entremêlant habilement le parcours de la supposée aïeule de la narratrice Do et le destin de celle-ci, Angélique Villeneuve propose avec ce roman une passionnante interrogation sur la nature féminine et sur la folie, tapie en tout un chacun. A travers Léontine l’hystérique, la grand-mère Marthe, « une créature songeuse », la mère Louise, éternellement triste, la soeur Marie, qui mourra dans un immonde capharnaüm, et la sauvage narratrice, l’auteur nous propose quelques beaux portraits de femmes, sensibles et douloureuses. Et elle nous dit aussi que, pour la femme, atteindre le grand paradis est souvent un chemin aride, sinon sans issue.

 

  Charcot 2

  Une leçon sur l'hystérie par Jean-Martin Charcot, André Brouillet

 

 

 

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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 19:56

garcin-jerome

 

Pour un enfant, perdre un frère ou une soeur est une épreuve douloureuse ; mais qu’en est-il lorsque celui qui s’en va est son jumeau ? A l’âge de cinquante-trois ans, Jérôme Garcin, qui avait brièvement évoqué dans La chute de cheval, dédiée à la mort du père (le 7 juillet 1962), l’accident mortel de son autre lui-même (le 4 octobre 1956), Olivier, se résout à lever le voile sur ce déchirement dont il ne s’est jamais remis. A la faveur d’une conversation avec Fabrice, celui qui les avait tous deux connus petits, Jérôme comprend que, par-delà sa « culpabilité classique de rescapé », le temps est venu pour lui d’écrire à Olivier, « comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ».

De là, ce livre d’un « rescapé clandestin du naufrage », qui ressuscite son frère jumeau en s’adressant à lui, tout en faisant son autoportrait. En même temps, en effet, avec retenue et pudeur, il livre des éléments intimes sur la famille dont il est issu, sur celle qu’il a créée avec la comédienne Anne-Marie Philipe, la fille de Gérard Philipe, et sur ses affinités électives.

De fait, comment affronter la vie à six ans sans son jumeau, comment « justifier d’être encore là », comment vivre avec cette incomplétude ? En quête de tout ce qui peut l’éclairer sur cette amputation de lui-même, Jérôme Garcin cherche des réponses aussi bien du côté des scientifiques que des écrivains. Il aborde ce faisant le thème du double en littérature, tout en s’aventurant parmi les livres de tous ceux qui sont susceptibles de lui expliquer pourquoi il « avance dans l’existence à pas comptés ».

De René Zazzo (Les jumeaux, le couple et la personne), le spécialiste émérite de la gémellité, à Michel Tournier et ses Météores, le « jumeau sans jumeau » analyse aussi la relation passionnée de Gérard Philipe et de Georges Perros entre 1946 et 1959, et rappelle sa propre rencontre déterminante avec Jacques Chessex. Il s’attarde sur les « vies inaccomplies » de Péguy ou Alain-Fournier, fauchés à la Grande Guerre. Il rend hommage aux livres qui « au frère sans double et au fils sans père ont donné d’innombrables modèles de substitution ». Il y évoque encore avec émotion ces nombreux écrivains-artistes, de Mallarmé et Hugo à Philippe Forest, qui n’ont jamais guéri de cette « maladie du deuil ».

Il interroge les souvenirs familiaux, à la recherche des familiers capables de lui parler de son jumeau disparu, rend hommage à ses grands-parents, à cette « famille bourgeoise respectable aux blessures invisibles », trop vite habituée des cimetières, à tous ceux qui essayèrent de rendre supportable l’insupportable. Il n’oublie surtout pas le courage de sa mère, sa « force obscure », qui lui permit « de survivre à ce qui est si révoltant, la mort d’un enfant et celle d’un mari ». A cette occasion, il rappelle le beau rituel des Yorubas qui, lorsqu’un jumeau meurt, font sculpter deux statuettes. A l’effigie du jumeau disparu, la mère ne continue-t-elle pas de dispenser ses soins ?

Après La chute de cheval, en hommage à son père mort à quarante-cinq ans, Jérôme Garcin évoque de nouveau cette passion de l’équitation, héritée de cette image paternelle disparue trop tôt. Il consacre quelques pages au souvenir de celui dont l’apparente impassibilité n’était que le masque d’une « épouvante sans cesse réprimée » devant la mort de ce fils qu’il s’en voulait de n’avoir pu empêcher. Monter à son tour à cheval lui fut sans doute le moyen de

retrouver son père et de revenir à l’enfance disparue. Et il considère que l’équitation est essentiellement une activité gémellaire. Selon lui, où trouver, « hormis dans l’amour physique, [un] autre couple aussi confiant et fusionnel que celui formé par le cheval et son cavalier » ? La rencontre avec Bartabas, l’artiste-cavalier, semble à cet égard symbolique puisqu’il écrit que ce dernier a pris en lui la place du « jumeau évanoui ».

Enfin, il rend un vibrant hommage à sa femme Anne-Marie Philipe, sa « jumelle positive », dont la devise, « Tout dire », lui a permis de ne plus être un « taiseux stendhalien ». Fonder une famille fut pour lui un des moyens d’ « éradiquer cette fatalité qui transforme les enfants disparus en regrets éternels ». Il remercie celle qui fut aussi confrontée précocement à la mort de son père de l’avoir enjoint de parler de son frère et de son père, lui épargnant ainsi la maladie du non-dit dont on peut mourir.

Jérôme affirme que, si Olivier avait vécu, il n’aurait sans doute jamais éprouvé le besoin d’écrire. Avec ce livre qui dit l’absurde d’un monde où les « jumeaux sont séparés », l’écrivain part en quête de cet « idiome exclusif », de ce « verbe mystérieux », qui était pour les jumeaux la clé de leur paradis perdu. Et dans ce « tout petit tombeau de papier » qu’il lui élève, le frère survivant est infiniment reconnaissant au frère mort de lui avoir révélé « l’incroyable pouvoir de la littérature, [lequel] à la fois prolonge la vie des disparus et empêche les vivants de disparaître ». Un très beau livre fraternel.

 

 

 

 

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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 13:45

  annie-ernaux photo-telerama

Annie Ernaux (Photo Télérama)

 

 

 

Avec L’Autre fille, Annie Ernaux poursuit l’ « autosociobiographie » d’elle-même, qui est au cœur de son œuvre. Dans ce bref récit de soixante-dix-huit pages, elle écrit une lettre pour la nouvelle collection de chez NIL, Les Affranchis : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais osé écrire. » Elle reconnaît y avoir exploré un mythe, celui de la sœur qui l’a précédée, morte à l'âge de six ans, et dont elle ignorait tout.

En effet, par une fin d’après-midi, un dimanche qu’elle a toujours situé en août, elle surprend le récit de la disparition de cette autre fille, « entrée morte dans [sa] vie, l’été de [ses] dix ans ». De la bouche de sa mère, elle apprend que celle-ci  est décédée de la diphtérie, le Jeudi-Saint 1938. Mais surtout, elle, qui a « le diable au corps », découvre la « petite sainte », celle qui a dit avant de mourir : « Je vais aller voir la Sainte Vierge et le bon Jésus. »

Dès lors, comment se situer dans ces non-dits, dans cet "entre-deux" (Fabrice Thumerel) quand on n’est qu’une enfant de remplacement, une « ravisée », ainsi qu’on le dit en patois normand ? C’est cette interrogation lancinante qu’explore ce court récit, celui d’une douleur qui n’était pas la sienne, mais celle de ses parents. N’ayant aucun souvenir de cette sœur disparue, il fallait à l’auteur la faire exister « en allant plus loin ». Et elle dit elle-même que c’est l’exercice le plus difficile qu’elle ait jamais eu à faire.

En face d’une mère et d’un père inconsolables, il lui a fallu se construire, elle, la petite fille, qui était loin d'être « amitieuse » (câline, ainsi qu'on le disait en patois normand pour les enfants et les chiens), pour qui « le jour du récit est aussi le jour du jugement ». Sa mère n’a-t-elle pas dit : « Elle était plus gentille que celle-là » ?

Pourtant, elle aussi était « mal partie ». Fièvre aphteuse, boiterie, chute sur un tesson de bouteille, myopie, dents cariées, blessure au genou avec un clou rouillé qui manque de la faire mourir du tétanos, et dont elle réchappe. Mais se pose la question de sa légitimité à être  et elle écrit : « Il fallait donc que tu meures à six ans pour que je vienne au monde et que je sois sauvée. » Et elle ne sait pas si elle écrit pour ressusciter Ginette - le prénom interdit - ou la tuer à nouveau.

La mort de cette sœur inconnue semble être la clé d’un malaise fondamental, qui la fait douter de sa propre existence. Ainsi, dans son Journal, en août 1992, elle s'interroge : « Enfant – est-ce l’origine de l’écriture ?  Je croyais toujours être le double d’une autre vivant dans un autre endroit – que je ne vivais pas non plus pour de vrai – que cette vie était l’écriture, la fiction d’une autre. » Et elle ose cette explication, comme une tentative d’élucidation de son existence : « Je n’écris pas parce que tu es morte, tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. » Enfant de remplacement, elle avoue : « Il fallait que tu meures, que tu sois sacrifiée pour que je vienne au monde. »

Se référant à la Lettre au père de Kafka, marquée par la peur (« Je te déchirerai comme un poisson »), Annie Ernaux explique que, en même temps qu'elle reçut le récit, elle devint la dépositaire de la loi du silence. Jamais elle n'évoqua sa sœur avec ses parents : « Nous avons maintenu la fiction au-delà de toute vraisemblance », dit-elle. Peut-être ne parla-t-elle jamais pour ne pas raviver la douleur de ses parents. Plus sûrement, sans doute, parce qu’elle savait intimement que cette première fille « était indestructible en eux », et qu’elle était persuadée que, pour elle, la « ravisée », l’enfant de remplacement, il n’y avait pas de place.

Quand sa mère tomba malade de la maladie d’Alzeimher et qu’on lui demandait sa date de naissance, elle donnait celle de la mort de sa fille aînée. De même, quand l’auteur lui amena son premier petit-fils, elle dit dans un lapsus : « La petite-fille est arrivée. » Alors qu’elle ne voulait pas que sa sœur ressuscite au travers de son fils, Annie Ernaux reconnaît que la lettre qu’elle lui écrit ici est une forme de résurrection.

En même temps, elle a bien conscience de l’impossibilité de ramener sa sœur disparue à l’existence. Elle n’éprouve aucune douleur pour cette sœur qu’elle n’a pas connue et elle ne vit que de son absence. (D’ailleurs, l’auteur reconnaît ne pas être satisfaite de l’emploi de la deuxième personne du singulier, puisqu’elle n’a jamais eu aucune intimité avec sa sœur.) C’est pour habiter ce vide qu’elle écrit  : « Tu es hors du langage des sentiments et des émotions. Tu es l’anti-langage. Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. Ecrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence. Décrire l’héritage d’absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture. » Elle, la « ravisée », venue à la place de l’autre, sait désormais cela qu’elle n’est pas « dans l’amour, mais dans la solitude et l’intelligence ».

Dans ce récit, elle continue d’explorer son rapport conflictuel à cette mère, qui a dit de sa sœur morte : « Elle était plus gentille que celle-là. » Devant cette révélation, comment ne pas se sentit "dupe", ne pas être "mortifiée" d'avoir vécu dans l'illusion d'être l'objet unique de l'amour de ses parents ? « Entre ma mère et moi, deux mots. Je les lui ai fait payer. J’ai écrit contre elle. Pour elle. A sa place d’ouvrière fière et humiliée. » Et en même temps, elle ne lui reproche rien : « Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. » Empathie douce d’un écrivain qui se met à la place de ceux qui perdent un enfant : « Il était comme fou quand elle est morte », tel était son père à la mort de sa sœur.

Ce très beau récit se clôt sur une interrogation. Annie Ernaux se demande pourquoi elle a entrepris d’écrire cette lettre à sa sœur disparue et son dessein lui demeure « opaque ». S’est-elle acquittée d’une dette imaginaire en lui conférant par l’écriture l’existence que sa mort lui avait donnée à elle ? A-t-elle souhaité être ainsi quitte avec elle, avec cette ombre portée sur sa vie ? A-t-elle voulu lui échapper ? Mais elle espère aussi, avec un vieux « fond de pensée magique », que cette lettre parviendra quand même à sa destinataire, donnant ainsi toute sa portée à la phrase de Flannery O’Connor, mise en exergue au livre : « La malédiction des enfants, c’est qu’ils croient. »

Au travers de cette écriture simple et blanche, « plate » comme l’ont définie certains critiques, l’émotion est palpable. Et avec cette quête entêtée de la sœur  absente, avec cette superbe réflexion aux origines de l’écriture, Annie Ernaux dit magistralement que les mots seuls ouvrent la porte des tombeaux.

 

 

Sources :

Arte Journal, le 11/04/11, Reportage d'Emile Valentin et Julien Gidouin.

 

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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 07:55

 

L'accompagnatrice 2

 Maria Nikolaevna Travina (Yelena Safonova) et Sonnetchka (Romane Bohringer)

dans le film, L'Accompagnatrice, de Claude Miller (1992)

 

 

L’Accompagnatrice (1985) de Nina Berberova est ce noir joyau romanesque, écrit en 1934,qui révéla Nina Berberova, et la fit connaître au monde, à plus de quatre-vingts ans.

On connaît la tragique histoire de cette Sonnetchka, jeune Russe sans grâce, qui a « une patte de poulet, une gambette de chèvre, une poitrine de chat », ainsi que la décrit un baryton de rencontre. Marquée irrémédiablement par la honte d’une naissance bâtarde, elle devient l’accompagnatrice au piano d’une cantatrice radieuse, Maria Nikolaevna Travina, miroir inversé d’elle-même.

Ce récit, écrit en focalisation interne, tout en ellipse et d’une rare densité, nous fait appréhender ce sentiment qu’on ne sait comment qualifier, et qui dévore la jeune fille. S’agit-il de révolte, d’injustice, contre une société inégalitaire ? Est-ce de l’envie, de la jalousie, cette haine viscérale qui envahit toute l’accompagnatrice ? Est-ce de la passion, de l’amour, cette attirance sado-masochiste pour une femme lumineuse, qui est tout ce que Sonnetchka ne sera jamais ? Faut-il qualifier de névrose d’échec cette attitude qui, telle « un instinct de chien », contraint la narratrice à vouloir trahir qui vous veut du bien ? Quelqu’un qui ne s’aime pas, qui ne se sent pas reconnu, sera-t-il jamais capable d’amour ?

 

L'accompagnatrice Miller

 

Telle est me semble-t-il la question essentielle que pose ce récit, qui paraît de prime abord être celui de l’échec d’une vie. En effet, même sa vengeance contre Maria Nikolaevna sera enlevée à Sonnetchka. Le mari de la chanteuse, Pavel Fédorovitch Travine, prendra les devants et libérera sa femme d’une chaîne conjugale, lui permettant ainsi d’accéder à un ailleurs amoureux et rayonnant avec André Grigorievitch Ber. On a alors l’impression que, devenue pianiste dans un petit cinéma près de la porte Maillot,  l’accompagnatrice a gâché tous ses talents, n’a pas répondu à ce que certains attendaient d’elle, ainsi que le lui dit Mitenka, le compositeur génial.

Or, à bien y regarder, une autre clé est peut-être donnée par la structure du livre. Ce dernier se clôt par ces lignes : « Et on aura beau me dire que n’importe quel moucheron n’a pas le droit de prétendre à la magnificence universelle, je ne cesserai d’attendre et de me dire : tu ne peux pas mourir, tu ne peux pas te reposer, il y a encore un être qui se promène sur terre. Il y a encore une dette que, peut-être, tu pourras un jour recouvrer… si Dieu existe. »

Certes, selon la croyance de chacun, on verra là une fin pessimiste ou optimiste, d’autant plus que cette interrogation sur l’existence de Dieu est récurrente dans le roman. Cependant, si l’on se reporte à l’incipit du roman, on peut en infléchir le sens. En effet, L’Accompagnatrice commence ainsi : « C’est aujourd’hui le premier anniversaire de la mort de maman. Plusieurs fois, à voix haute, j’ai prononcé ce mot : mes lèvres en avaient perdu l’habitude. C’était bizarre et agréable. »

Ainsi, c’est au moment où elle est capable de prononcer de nouveau sans souffrance le mot de « maman », occulté depuis toujours par l’infamie de sa naissance, que la narratrice entreprend le récit de sa vie. A l’encontre d’un Meursault, dont l’histoire commence par : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas », Sonnetchka renoue avec sa mère, avec son origine, reconnaît enfin d’où elle vient, libérant ainsi une parole défendue, qui devient salvatrice. Et c’est en cela que ce court et beau récit est peut-être l’aube d’une renaissance.

 

L'Accompagnatrice 3

 

 

 

 

 

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 17:43

Bounine par Léonard turzhansky

Ivan Bounine par Léonard Turzhansky

 

 

Dans son Dictionnaire Amoureux de la Russie, Dominique Fernandez considère que Ivan Bounine est un des quatre plus grands styliciens russes du XX° siècle, avec Pasternak, Boulgakov et Nabokov. A la lecture de La Vie d’Arseniev, sous-titrée Jeunesse, on ne peut que souscrire à ce jugement, tant l’écriture de cette fiction autobiographique vous ravit.

Le premier écrivain russe à obtenir le prix Nobel de Littérature (en 1933) y conte l’enfance et la jeunesse passionnée d’Alexis Arseniev, dit Aliocha, sur le domaine familial de Batourino, et son éducation sentimentale auprès de Lika, dont la mort à la fin du roman sonne le glas de ses rêves, en même temps qu’elle lui ouvre le vaste monde.

Aux côtés du jeune barine, « benêt blasonné », « vêtu du fameux pardessus plissé à la taille et de la casquette des nobles », nous découvrons ce monde de l’aristocratie terrienne russe, qui fut englouti par la Révolution d’Octobre. Le narrateur s’interroge : « Pourquoi est-il arrivé à la Russie ce qui lui est arrivé ? Nous l’avons vue sombrer sous nos yeux en un laps de temps si incroyablement court ! » Poésie mélancolique de la « décrépitude des hobereaux » et d’une Russie morte, dont le narrateur rêve sous la forme d’une jeune femme en deuil.

Il brosse le portrait de ce père qu’il s’en veut de n’avoir pas su aimer comme il le méritait, ce hobereau oisif et charmant, qui chassait et jouait de la guitare, mais qui mena sa famille à la ruine. S’il parle peu de sa mère, « un être à part », il dit pourtant : « Je la sentis probablement, en même temps que moi-même. »  Et l’on comprend que celle qui était « la tristesse incarnée » joua un grand rôle dans la formation de sa personnalité tourmentée. Avec le personnage de son frère Georges, se dessine la silhouette de ces fils de famille qui s’engagèrent aux côtés du « peuple souffrant » en entrant dans la clandestinité. Le narrateur est perplexe sur ses motivations et sur ce qu’il considère comme le gaspillage des talents de toute une classe sociale.

Au milieu de l’infini de la plaine russe, « dans un champ nu dont un Européen ne peut se faire aucune idée », revit tout un monde disparu : les messes à Rojdestvo, avec la « tiédeur, un air lourd chargé d’odeurs à cause de la foule, du flamboiement des cierges, du soleil inondant la coupole » ; les promenades dans le village de Stanoïa, « vieille ville de Russie », la vie quotidienne d’un collégien en pension chez des petits-bourgeois, les voyages à travers une « terre qui […] leurre perpétuellement ».

Mais ce qui fait le prix de ce livre, c’est la manière inimitable dont il est écrit. Gide l’a remarquablement définie dans une lettre à l’écrivain russe : « Lorsque j’écoute un récit de vous, j’oublie tout le reste : ça y est. Je ne connais pas d’œuvre où le monde extérieur soit en contact plus étroit avec l’autre, le monde intime ; où la sensation soit plus exacte et irremplaçable, les propos plus naturels et à la fois plus inattendus… » Les événements vécus avec acuité par Aliocha suscitent en effet chez lui des questions existentielles. C’est le corps écrasé de Senka dans la Crevasse qui lui fait éprouver la matérialité de la mort : « Qu’était-il maintenant ? » C’est la mort de  sa sœur Nadia, à l’occasion de « la nuit la plus terrifiante de son existence ». C’est la disparition brutale de Pissarev qui l’angoisse : « Est-ce lui cette chose épouvantable…? » alors que les prêtres affirment que « Christ est ressuscité d’entre les morts ».

Quel art maîtrisé pour dire la joie de grandir dans « un océan de blé sans fin », dans une « contrée perdue », pendant les longs étés, la perception de « la magnificence divine du monde » auprès de la Crevasse, « le plus perdu de tous les coins perdus du monde », la « stupéfaction non exempte de souffrance » devant la splendeur d’une nuit de pleine lune ossianique, le frisson amoureux devant la jeune Sachka, « premier émoi de l’expérience humaine, la plus mystérieuse qui soit », « le sens réellement divin des couleurs du ciel et de la terre » : « Ce bleu lilas à travers les branches et le feuillage, je m’en souviendrai encore en mourant. » Arseniev n’est-il pas celui à qui son père disait : « Mais toi, qu’est-ce que tu possèdes en dehors de ta belle âme ? »

Sur cette terre russe si bien décrite, nous assistons à la naissance du poète et de l’écrivain, comme une réminiscence, grâce à la lecture de Don Quichotte ou de Robinson Crusoé : « Dans un champ de chez nous, sous le ciel de Tambov, je me « rappelai » tout ce que j’avais vu ou vécu jadis, dans d’autres existences antérieures et lointaine, avec une si extraordinaire acuité que par la suite […] il ne me restait plus qu’à dire : oui, oui, c’est exactement ce que je me suis « rappelé » pour la première fois il y a trente ans ! » Bounine nous livre son premier éblouissement pour Pouchkine, il nous explique comment les récits de Gogol prirent la forme de ce que l’auteur des Ames mortes appelle le « corps vital », il nous rappelle « l’indicible beauté du Dit du prince Igor », il souligne comment « la poésie de l’âme et de la vie » devint sa vocation, ainsi que son père l’avait prédit.

Et quelles belles pages que celles où le narrateur s’interroge sur l’écriture ! C’est à Orel  qu’il découvre comment il faut écrire : «  … juste trois touches : neige , masures, et lumière rouge dans l’une d’elles… rien d’autre ! » Et, un peu avant, décrivant une taverne de cochers, il dira : « Tableau de mœurs  populaires ? Non, vous n’y êtes pas ; seulement l’observation de ce plateau, de cette ficelle mouillée. » A la question : « Ecrire sur moi. Mais comment ? », il répond : « Ecrire simplement ce que l’on sait, ce que l’on sent. » C’est ce que Jacques Catteau dans sa préface à l’édition du Livre de Poche appelle « une poétique de l’existentiel ». Il y met en relief cette « double tension de l’écriture de Bounine ; limpidité et complexité, concision et lyrisme, nervosité et somptuosité, éclat du soleil et velours de l’ombre.»

Cette même ambiguïté est à l’œuvre dans la subtile description de la relation amoureuse qu’Aliocha entretient avec Lika. Celle-ci lui fera découvrir l’amour, ce « nouveau lien terrible », mais aussi « l’éternel leurre de l’amour absolu ». Après de nombreux atermoiements, les deux amants finiront par travailler aux statistiques, dans la ville de Poltava, en Petite Russie, chez Georges, le frère d’Aliocha. Ce dernier, en perpétuelle quête d’ailleurs, ne saura pas se contenter de cet amour. Ils en connaîtront l’usure et, dévorée par la jalousie, Lika finira par quitter définitivement son « cosaque errant ». Quand Aliocha retrouvera sa trace, il apprendra en même temps qu’elle vient de mourir d'une pneumonie. Bien plus tard, il la verra en rêve et éprouvera  « une fusion charnelle et spirituelle si complète » qu’elle lui procurera un sentiment de plénitude intense jamais éprouvé. Et c’est sur cette notation, qui exalte l’absolu de l’amour, que s’achève le roman.

Dans cette ode magnifique à une Russie disparue, un jeune homme, sensible au « détail infime, à l’impression la plus fugitive », s’interroge sur l’absurdité du monde, symbolisée par la mort d’un Lermontov, tué par « un énorme vieux pistolet brandi par un certain Martynov ».  Combattant sans cesse « avec l’irréalisable », il nous fait approcher la propension de l’âme  russe à l’oisiveté et à la rêvasserie, sa folie suicidaire, sa fascination pour l’autodestruction. Mais surtout un jeune homme, qui rêvait d’être « un khan en Crimée », y contemple ce qu’il fut et se demande ce qu’il est devenu.

 

 

Sources :

La Vie d’Arseniev, Ivan Bounine, Préface de Jacques Catteau, Biblio Roman, Préface de Jacques Catteau, Le Livre de Poche, 1999.

Dictionnaire Amoureux de la Russie, Dominique Fernandez, Article « Bounine (Ivan) », Plon., 2008.

 

 

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 22:24

  alexandre-jardin

Alexandre Jardin (Photo Grasset)

 

J’avoue ne pas vouloir hurler avec les loups et ne pas très bien comprendre la violence de la tempête médiatique critique qui s’est levée à la sortie du dernier livre d'Alexandre Jardin, Des gens très bien. C’est à La Grande Librairie du 06 janvier 2011 que j’ai découvert son cri d’accusation contre son grand-père Jean Jardin, qui fut directeur de cabinet de Laval du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943. L’auteur s’y étonnait lui-même de l’extrême violence de la réception critique, tout en avouant sa fierté de se faire « insulter comme jamais ».

A travers sa propre famille, Alexandre Jardin fait le tableau de la cécité de nombre de familles bourgeoises, qui avaient sur le buffet de leur salle à manger le portrait de Pétain ou une assiette de porcelaine  à son effigie.  Et « ce passé qui ne passe pas », selon l’expression de l’historien François Furet, il s’en empare avec la rage et la violence accumulées pendant toutes ces années de non-dits, au cours desquelles son père Pascal Jardin (avec La guerre à neuf ans (1971) et Le Nain Jaune (1978)) et même lui-même (avec Le Roman des Jardin (2005)), dans une moindre mesure, ont maquillé la vie de Jean Jardin, l’éminence grise de Laval. Selon ce petit-fils, porteur de l’ADN de son aïeul collaborateur, la théorie d’un Vichy-bouclier devant le nazisme  a fait long feu depuis les travaux de l’historien américain Paxton et il remarque que le papier rédigé contre lui par son oncle Gabriel Jardin, c’est « du pré-Paxton ».

Alexandre Jardin considère son dernier ouvrage comme « un livre irréversible », un « livre nécessaire », puisque le déchaînement médiatique à son encontre lui fait prendre conscience que le pays n’a pas changé. Tant que l’accusation a porté contre des « salauds » notoires, tels Touvier ou Bousquet, tout le monde a applaudi. Mais avec ce livre, c’est l’ensemble des Français qui peut se sentir visé et qui ne l’accepte pas, préférant, sans doute, à la lucidité douloureuse l’image fallacieuse d’un peuple résistant.

Certains historiens diront qu’Alexandre Jardin n’apporte aucune preuve tangible à la complicité de Jean Jardin avec l’Allemagne (et surtout avec la rafle du Vél d’Hiv en juillet 1942) et qu’il s’est contenté d’une réponse négative des Archives, sans aller chercher plus loin pour étayer ses dires. Pierre Assouline, que l’on ne peut suspecter d’indulgence pour Jean Jardin, ne l’a-t-il pas blanchi dans la biographie (Une éminence grise (1986)) qu’il a écrite sur lui ?

Mais l’auteur de quarante-cinq ans n’écrit pas un livre d’histoire, il écrit, ainsi qu’il le dit lui-même, « le carnet de bord de [sa] lente lucidité. Pourquoi lui dénierait-on le droit de le faire, même s’il n’a pas la rigueur d’un historien ? On observera cependant que le livre a été relu par son ancien professeur à Science Po, l’historien Jean-Pierre Azéma, spécialiste de cette période, qui l’a aidé « à mieux baliser les repères historiques », car l’écrivain ne voulait pas « signer un document mal vissé ».

Le livre est surtout le récit d’une honte, doublée de la volonté de la laver. Tout part du fait que, le 16 juillet 1942, au matin de la rafle du Vél d’Hiv, Jean Jardin était le directeur du chef du gouvernement du maréchal Pétain, Pierre Laval. Pour Alexandre Jardin, il est impensable que son grand-père n’ait pas su quel sort était réservé aux Juifs. L’ouvrage est l’histoire de ce cheminent intérieur qui, en trois parties (« Fini de rire », « Se refaire », « Entretien avec le pire »), reconstitue le douloureux parcours de celui qui cherche à savoir une vérité familiale travestie depuis toujours. « J’écris simplement, dit-il, pour ne plus m’inscrire dans un lignage sans remords. »

Certes, l’auteur le fait parfois maladroitement, notamment quand il imagine à la fin sa rencontre avec son grand-père dans une Citroën 15 CV « aux roues surdimensionnées ». Certes, on n’est pas très convaincu, quand il dit vouloir prendre une revanche sur son grand-père et « enjuiver la France » par le biais de son association Lire et Faire Lire. Certes, la tonalité humoristique et désinvolte qu’il emploie dans certaines pages ne semble guère adaptée au sujet et dessert parfois le propos. Toujours est-il que l’analyse qu’il fait de la déshumanisation des êtres en vue de leur destruction est terriblement juste : « Quand on tolère l’idée que des êtres ne font pas partie d’une commune humanité, le processus du pire s’amorce. La chosification d’autrui permet tout. » En lisant ces lignes, je n’ai pu m’empêcher de penser au début de l’  « Article torture » de Voltaire, soulignant cette déshumanisation : « Les Romains n'infligèrent jamais la torture qu'aux esclaves, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence non plus qu'un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. »

Certains diront que ce livre n’est que prétexte aux introspections narcissiques d’un vieil adolescent qui a trouvé là un thème porteur. Mais ne faut-il pas un courage opiniâtre pour s’opposer à sa famille, remettre en cause les siens et leurs mensonges, faire tomber de son piédestal le commandeur de la lignée ? « Qu’on le veuille ou non, la comédie des Jardin (celle de nos morts) eut un antisémitisme d’Etat pour soutènement. », constate-t-il.

Alexandre Jardin nous permet peut-être d’appréhender, sinon de comprendre, l’état d’esprit de beaucoup de Français de cette époque noire. Il a l’art de restituer des conversations, des situations, mettant en scène des témoins à charge afin de servir son acte d’accusation. C’est sa grand-mère, l’épouse aveugle de Jean Jardin, à Charmeil, sur les bords de l’Allier, s’inquiétant de la cuisson de ses poulets tandis que Barbie torture à Lyon, ou reconnaissant à ses hôtes allemands une plus grande culture qu’à Pierre Laval. C’est Frédéric Mitterrand lui disant en parlant de leurs familles respectives : « Ces-gens-là ne pensaient pas ! Ils ne s’embarrassaient pas du réel. » C’est encore sa grand-mère, recevant sans sourciller les parents de sa petite amie juive et sans voir « le numéro tatoué sur l’intérieur du bras de Mme W. » C’est son père qui, pour décrire René Bousquet dans Le Nain jaune, ne trouve pas d’autre chose à dire sinon qu’il était « très beau ». Enfin, c’est l’énigmatique ami russe de son père, Soko,  qui lui lance malgré les mines irritées de son épouse : « Nous ne savions pas que les enfants allaient être grillés ! »

L’auteur nous émeut aussi dans sa quête de qui lui ressemble, ceux qui ont eu comme lui à porter le poids d’une filiation. Il y a Jörg Hoppe, le fils unique du commandant du Stutthof, qui n’avait eu de cesse de lui dire qu’il avait fait son devoir et qu’il avait été victime d’une injustice. Pour « réparer sa filiation », le fils, marqué au fer rouge de la honte, n’avait jamais eu de son père qu’un insondable mutisme. Il y a encore Guy Bousquet, l’enfant de René, devenu avocat, qu’il croise près de son domicile et qu’il renonce à rencontrer, « par chagrin rentré sans doute ».

Et puis en filigrane, comme une sorte de double, on lit le parcours de son ami Zac, juif par son père et allemand par sa mère, qui se révèle au fil des chapitres(« Zac m’a dit »). C’est lui qui, la première fois, lui demande pourquoi son Daddy n’a pas démissionné en juillet 42. Dès lors, le « garçon mort de son vivant » ne cessera de fouiller le passé pour « endosser son sale héritage ». Et Zac ne cessera de distiller le poison en lui expliquant que, « pour préserver l’estime de soi, l’homme peut se raconter n’importe quoi », que les collaborateurs se donnaient des assurances apaisantes « afin qu’ils puissent ne pas savoir qu’ils savaient… » Ce n’est que tardivement qu’il apprendra de la bouche de la mère de Zac, Leni, que la grand-mère Eva prônait un racisme intégral et que le grand-père, partie prenante de l’équipe d’Albert Speer, était devenu SS et avait été affecté à Auschwitz II-Birkenau. Là, il ne s’était occupé « que » de problèmes techniques « comme la combustion des cadavres en fonction du volume d’air disponible dans les crématoires », toutes choses qui, à ses yeux, ne soulevaient guère d’enjeu éthique. Alexandre Jardin comprend alors que « chacun à sa façon, [leurs] aïeux avaient participé au pire de manière centrale ».

Car, en fin de compte, c’est peut-être l’aspect « moral » de son livre qu’on ne pardonne pas à Alexandre Jardin, lui qui pose cette question, capitale à mon sens : « Comment le Nain jaune, Eva et son mari – chacun à des stades bien distincts de l’anéantissement – avaient-ils pu demeurer inaccessibles au sentiment d’avoir péché ? »

Pour avoir tenté d’y répondre, avec les moyens qui sont les siens, toute sa honte et tous ses remords, Alexandre Jardin s’est exposé à la vindicte familiale et publique. Ce faisant, il a « dépouillé le vieil homme » en lui, et ce livre devient le signe d'une seconde naissance.

 

 

 

A lire en complément :

http://www.lexpress.fr/culture/livre/jean-pierre-azema-a-vichy-les-cabinets-ministeriels-avaient-un-role-majeur_950084.html

 

 

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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 18:16

  YLeclair

Yves Leclair (Photo Littératures et Poétique)

 

Avec son dernier opus au titre inspiré, Orient intime, le poète angevin Yves Leclair entreprend une traversée au plus près de lui-même, en pèlerin nomade qui sait que « Orient et Occident ne sont aussi que des désignations temporaires pour des pôles au-dedans de nous-mêmes », selon Hermann Hesse. Dans une tentative de rejoindre son nom « le clair » et de se rejoindre lui-même, il aborde aux rivages de la transparence du monde.

Parti d’Extrême-Occident sur un manche à balai abandonné (I), muni de sa trousse de secours (II), l’écrivain s’attache à lever un coin du voile du Proche-Orient (III), pour atteindre l’Orient extrême de Bashô (IV), en revenir vers l’Orient proche (V) et grimper à l’échelle du Levant, pour y goûter les mots divins, « les mots de miel brun », les plus anciens du monde (VII). Ainsi, de l’horizontalité, « le balai fauché par le vent », à la verticalité d’un ciel où se lit « l’Orient des mondes », le poète va cheminant, en quête de Soi et de l’Autre.

Ce voyage autour de lui-même, le poète l’entreprend sous l’égide des grands anciens, en bon helléniste et humaniste qu’il est. Avec Sénèque, il sait bien que voyager n’est pas guérir son âme et il s’indigne d’une banalisation du tourisme de masse. Mais s’il aime à rappeler Thoreau qui recommande au voyageur de tâter son pouls afin de voir si son âme est en éveil et prête au nomadisme, s’il s’embarque fréquemment pour la Grèce, l’Italie, la Crète ou la Tunisie, il reconnaît avec Confucius que le plus grand périple est celui que l’on fait en soi-même, en quête de son moi originel.  C’est ainsi que l’on parvient « au seul donjon du cœur », le but fixé par Rûmî.

Son livre, ancré dans le quotidien le plus humble, nous dit que les mots sont là pour sauver de l’oubli ce qui fut et que l’écriture est nostalgie : « On n’écrit que par contumace. » On aime son regard curieux sur « la pie en redingote », son oreille attentive au « chant puissant et ancestral de la langue arabe », son questionnement métaphysique devant un hibiscus rouge, et son regard ardent sur une jeune romanichelle aux « seins libres comme une louve ». La clarté de son regard sur les choses opère une transfiguration et son esprit en éveil métamorphose « le plein  du vide et le vide du plein- le Rien du Tout, le Tout du Rien ».

On le voit errer en Afrique du Nord, sur les pas des gens du désert et des « brûleurs de route » à l’image de Théodore Monod, à qui il aspire à ressembler, lui l’ascète et le mangeur de figues. Et il sait dire comme personne la beauté de ces enluminures « fleuve bleu d’Orient natté de fourmis persanes »,  la fascination de cette écriture, « divine calligraphie qui tisse le voile ». Certes, dans une autre vie, c’est bien là qu’il a vécu : au plus intime de lui-même s’élèvent les minarets. Pour dire cette terre originelle, ses compagnons de route ont nom Omar Khayyâm, le « fabricant de tentes », et les poètes familiers aux Iraniens que sont Attâr, Saadi ou Hafiz

L’écriture de « l’ermite au chapeau de bambou », ainsi qu’on le surnomme, est tentation de l’épure et elle nous transporte dans son Orient extrême, le plus intime. Il y convoque Bashô et les marginaux contemplatifs, de Po Chu Yi à Dong Po, en passant par Tu Fu et Han Shan. Il y exalte l’anachorèse, le vide et souhaite « cette force de ne rien attendre pour tout accueillir ». Ne voudrait-il pas se fondre dans le silence tel « le chat blanc qui avance à pas de velours, comme s’il n’existait pas du tout » ?

Le poète dit la difficulté de découvrir ce paradis perdu, où l’homme ne serait pas né d’emblée. Après un arrachement à son Ciel, Dieu l’y aurait transporté. Ainsi, l’exil deviendrait « le  vrai pays », le lieu où l’homme est remis à sa place originelle. Toutes les lectures ouvrent la porte vers une Arcadie rêvée : les Pères Nêptiques en quête de la contemplation, dite « activité cachée », les textes hassidiques qui professent l’accueil de l’étranger, les Upanishads décrivant le Soi tel « un petit lotus avec une demeure au-dedans et encore un espace à l’intérieur, où il se trouve plus petit que le chas d’une aiguille ».

Les textes donc donnent accès à l’Eden, mais encore tout simplement la vie, et le poète est « comme celui qui grappille derrière les vendangeurs ». Ce sont les senteurs orientales au débarquement sur le port de la Canée, la beauté d’une « Nausicaa crétoise disant adieu à son marin », « les graines de paradis » rapportées du jardin tropical d’Isola Bella. Et l’essence même de l’Orient n’est-elle pas contenue dans le parfum de la jacinthe rose du Bengale, dans une chambre d’hôtel à Iráklion ? Car, pour qui sait regarder, tout est beauté, et celle-ci se conjugue au féminin : ce sont les « Dames en bleu » turquoise des fresques minoennes, les geishas à la peau laiteuse, la Sulamite du Cantique des Cantiques qui se révèle derrière  un hijab. Et, à l’unisson de Calaferte qu’il relit chaque année, le poète pourrait dire : « Peut-être ai-je trop aimé l’Eden sur terre ! »

Mais ne croyons pas que le voyageur orientaliste soit un naïf. Il ne s’étonne pas que Mère Térésa ait aussi connu le doute dans la misère de l’Orient indien. Il connaît les hordes de gamins quémandeurs, les cités-dortoirs et leurs enfants désœuvrés, l’Orient exilé en Occident, dans un vieux garage en tôle transformé en mosquée. Il n’ignore pas que les rêves deviennent souvent « cauchemar[s] ensanglanté[s] ». Alors que résonne en lui la musique arabe de l’enfance qu’il aimait à écouter, il sait  que son originalité consiste « à retrouver l’origine au fond du soi » et, en bon latiniste qu’il est, le voilà qui médite sur l’étymologie du mot « Orient ». Cette quête de son Orient intime est pour lui dévoilement, lorsqu’il découvre, en  longeant le Jourdain, sous le palimpseste des « sables et [d]es carcasses de chars abandonnés » les « miettes de papyrus où furent manuscrites les premières lettres à l’encre verte » des manuscrits de la mer Morte.

Celui qui se souvient de la vieille pèlerine de Compostelle que son père hébergeait et qui rêvait de « cartes et d’estampes », le lecteur de la Bible et de Platon, nous dit qu’il faut savoir voyager léger et qu’il ne faut emporter avec soi que « quelques arabesque, quelques enluminures en fond d’œil et dans les soutes de l’âme ». Ainsi, il se pourrait que l’on aille à Dieu « comme du songe à l’éveil, ou de la nuit à l’aube », comme l’on retourne au paradis après l’exil.

Livre d’essais à la manière d’un Montaigne, variations musicales sur les thèmes du voyage, de l’exil, de l’Eden, du Soi et de l’Orient, Orient intime est un ouvrage inclassable. On y découvre un écrivain nourri d’humanité(s), un enseignant qui connaît la moindre nuance des mots, un grand amateur et connaisseur, féru de poésie, qui n'aime rien tant que citer ses livres de chevet, un pérégrin tout autant qu’un « voyageur immobile ». Mais Yves Leclair est surtout un poète dont le regard, lavé des scories du monde, nous entraîne dans une quête de soi-même, qui est surtout une marche vers l’Autre et, peut-être, le Tout-Autre.

 

Orient intime, Yves Leclair, L’Arpenteur, 2010

 

 

* Suite à cet article et à la lecture d'Orient intime, Anne Le Sonneur a écrit un très beau texte, "Impressions de voyage", que je vous invite à consulter sur : http://anne.lesonneur.over-blog.com/

* A lire aussi : "Entretien avec Yves Leclair", http://www.ecrivains-voyageurs.net/pages/divreportages10.htm

 

 

 

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 16:56

  cop Le Monde marc-dugain

Marc Dugain (Photo Cop Le Monde) 

 

Avec son dernier roman, L’insomnie des étoiles, paru chez Gallimard, Marc Dugain poursuit son investigation romanesque du champ historique, entamée avec La chambre des officiers et Une exécution ordinaire. Ce faisant, il demeure fidèle à ce que dit Jorge Semprun : « Sur l’Histoire, on aura beau faire et beau dire, ne restera que les romans. » Il précise à ce sujet que, lorsqu’on veut parler de l’Histoire, il existe deux solutions :  soit on la prend à bras le corps comme Tolstoï et on écrit les trois mille pages de Guerre et paix, soit on fait passer l’époque à travers quelques personnages, peu nombreux, mais suffisants pour avoir le sentiment d’être entré dans la période évoquée. C'est ce propos qu'il réalise avec ce livre. 

La belle métaphore poétique du  titre s’est imposée à l'écrivain dès le début de ce roman sur les prémices du crime de masse, pratiqué par le nazisme. « Les étoiles même mortes nous observent comme jadis les dieux de l’Olympe et ce qu’elles voient ne facilite pas leur sommeil. »  Les étoiles sont bien au cœur du roman et sont au service du dévoilement de l’horreur absolue que raconte l’intrigue. Aussi peut-on lire : « Des étoiles par millions, toutes plus mortes les unes que les autres. Comme si elles attendaient que la nôtre les rejoigne dans le grand concert du silence sidéral. On n’en est pas passé loin cette fois-ci. »

L’auteur met donc en scène, à la fin de la guerre en 1945, un officier français, le capitaine Louyre, qui est chargé d’administrer un canton d’une Allemagne en pleine débâcle, dans la région de Heidelberg. En parallèle de la découverte par les Alliés des camps de concentration et du génocide juif, le lecteur assiste à la mise en lumière par cet officier de « l’euthanasie par faveur », dont furent victimes, dès le début des années 30, les malades mentaux et, par extension, les opposants politiques.

Ne disposant pas encore d’une solution scientifique et industrielle pour les exécutions de masse, les nazis les éliminèrent dans des camions, dont le tuyau d’échappement était inversé, les condamnant ainsi à une mort atroce suivie de l’incinération. Ce programme fut précédé d’une stérilisation destinée aux malades mentaux, considérés comme incurables, et dont le but était d’éviter la déchéance aux Allemands de souche. Le processus d’ « euthanasie par faveur », dit T4, fut arrêté en 1941, car l’Eglise protesta avec vigueur en la personne de monseigneur van Galen, l’évêque de Munster, qu’Hitler envisagea de faire assassiner. C’est après ce tragique prologue que débuta la « solution finale ».

Le roman s’ouvre de manière intrigante et déroutante, en focalisation interne, avec des chapitres qui évoquent la vie solitaire d’une jeune fille qui « n’a pas l’âge d’être une ennemie », Maria Richter, une sorte d’enfant sauvage dont le père est parti sur le front de l’Est. Dans sa ferme abandonnée, elle essaie de survivre, dans le froid et le dénuement le plus total. Marc Dugain excelle à créer une atmosphère de fin du monde, sur laquelle flotte une menace indéterminée. Sauvée inexplicablement par un policier d’un viol certain, elle assiste peu après aux violences, faites au jeune homme qui voulait la violenter, par le même policier, et à son assassinat. Demeurée seule avec le corps, elle le brûle et le dissimule. A travers ce personnage, Marc Dugain a souhaité évoquer la banalisation du viol en temps de guerre et l’extrême misère sexuelle, révélatrice de cette époque. Selon lui, le sexe est au cœur de la problématique nazie, ainsi que le montrent des films comme Portier de nuit ou Les Damnés.

La suite du récit se fait à travers le personnage du capitaine Louyre, qui découvre la jeune fille en même temps que le cadavre brûlé de l’inconnu. Saisi d’une intuition inexplicable (« Dans mon puzzle, je vois une ombre se former »), celui qui n’a « de goût que pour les mystères métaphysiques » va entreprendre une enquête pour résoudre cette énigme. Elle le mènera dans les abysses du mal.

La personnalité de Louyre est un des éléments-clés de l’œuvre et lui confère sa puissance. L’officier français, qui a fait toute la campagne de Sicile, sait qu’il n’est qu’ « un officier d’appoint qu’on ne blâme ni ne récompense », et il est incapable de se réjouir de la fin de cette guerre. Il pratique le difficile métier du doute car, « en refusant le doute, on est certain de se priver de la vérité ». « Spectateur amusé » de la vie, il a suffisamment la foi en Dieu pour se « poser la question de son existence ». Celui qui était astronome dans le civil ne prononce-t-il pas cette phrase sibylline : « J’allais à la rencontre de Dieu. Pas le Dieu des hommes, l’autre » ?

Le roman va donc voir s’affronter ce sceptique lucide, qui accepte la finitude de l’homme, et le médecin psychiatre nazi, Halfinger, qui est allé jusqu’au bout de sa vérité et de sa certitude absolue. Ainsi tout oppose celui qui questionne l’univers et qui s’abstient de réponses rapides et celui qui a renoncé à sa condition d’être humain. Louyre apprendra de sa bouche qu’il a orchestré « l’euthanasie par faveur » dans la maison de convalescence de la petite ville, et qu’il est à l’origine de la mort de Julia Richter, la mère de Maria, qu’il a laissé mourir de faim, après lui avoir permis d'échapper à trois convois. Les chapitres XXIV à XXXI sont l’acmé du roman et montrent la perversion d’un système, fondé sur des  médecins aveuglés par l’idéologie du Reich de mille ans et sur des nazis, déresponsabilisés par un système bureaucratique implacable (« Un scrupule ne doit jamais briser une chaîne de responsabilités. »)

J’aime beaucoup ce personnage du capitaine Louyre qui, contre vents et marées, conduit par sa seule conviction intime, cherche à percer le mystère du mal : « Il y avait dans cette guerre quelque chose de définitif à comprendre dont les contours étaient mal définis. » On retiendra ces quelques lignes, dans lesquelles, alors qu'il déambule dans la petite ville allemande, on le voit appréhender ce que put être la réalité de l’horreur : « C’est là [dans les tavernes enfumées], pensait-il, qu’on avait désigné les boucs-émissaires, sous une lumière tamisée par un halo de fumée, dans le bruit des chopes, et que s’était libérée la ferveur d’un monde nouveau. C’est là aussi que s’était opéré le miracle de la simplification, quand l’idéologie prend forme et se radicalise afin de balayer les derniers sceptiques et ceux dont la conscience n’est pas encore tout à fait obscurcie par la haine. »

J’apprécie la lucidité de cet homme, blasé certes, mais exigeant et intègre : « Il voulait toucher au fond, sans jamais se mentir, y patauger, se prétendre l’intime de l’insondable dans sa descente vertigineuse » car « quand le mal atteint de tels sommets, le bien ne connaît plus de plaines. »

Je ne peux qu’admirer la prescience aiguë de la relativité des choses qu’a le capitaine Louyre. Comme le dit Marc Dugain lui-même : « Le nazisme vu des étoiles, c’est ridicule ! » C’est cette même idée qu’exprime l’officier dans un dialogue avec Halfinger :

« - Qu’est ce que vous regardez ? lui demanda le médecin.

- Je regarde la lune. Elle est pleine et parfaitement ronde ce soir.

Il observa un long silence avant de poursuivre :

- Vous savez à quoi tient la vie ?

Halfinger attendit sa réponse, intrigué.

- A  la couche d’atmosphère. Imaginez que cette sphère soit la terre. Songez encore qu’on l’ait enduite d’une couche de vernis. C’est à ce vernis que tient toute la vie, cette couche minuscule, qui nous permet de respirer.

Il se retourna.

- Et maintenant, imaginez une couche de vernis sur les ongles d’une femme qui vit sur cette terre. C’est l’épaisseur de notre civilisation. Y avez-vous jamais pensé ? »

Personnage révélateur de l’horreur absolue, le capitaine Louyre, rendu à la vie civile, demeure fidèle à lui-même à la fin du roman. Alors qu’il est dans un train avec Maria et qu’il traverse « les Ardennes rendues à la France », il observe la jeune femme « dans une lumière de crépuscule ». Il la sent « lente à renaître, comme méfiante, et il se dit qu’elle avait raison. »

Ainsi, dans ce roman à l’écriture sobre, incisive et claire, un écrivain moraliste transforme une quête policière en enquête métaphysique.

 

Sources :

Interview de Marc Dugain, Arte Journal, 22/09/10

Entretien de Marc Dugain avec Dominique Antoine, Le Figaro Magazine, 26/11/10

 

 

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 15:25

le christ au jardin des o

Le Christ au Jardin des Oliviers, Alice Martinez-Richter,

(Photo : Association Autour du peintre Antoine Martinez)

 

 

Venant de terminer Le Maître et Marguerite, je me suis plongée dans le sixième roman de l’écrivain corse Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme (Prix du Roman France Télévision). Quelle n’a pas été ma surprise d’y lire en exergue un extrait du roman de Boulgakov, évoquant le rêve de Ponce Pilate et l’intense sentiment de culpabilité qui étreint le cinquième procurateur de Judée à l’idée d’avoir prêté la main par lâcheté à la mort de Yeshoua Ha-Nozri, un avatar de Jésus-Christ.

C’est à l’ombre de cette citation que se déploie le roman de ce jeune écrivain, qui écrit sur le thème de la torture une œuvre sans manichéisme aucun. Au cours d’un entretien avec des lecteurs (Vidéo My Boox), il explique que son livre n’aurait pas existé sans le documentaire de Patrick Rotman, L’Ennemi intime (2002), et que c’est maintenant à ceux qui n’ont pas vécu ce douloureux débat idéologique de faire cesser le silence sur ce sujet tabou. Il ajoute qu’il a craint, soit que ce livre ne soit lu comme une apologie de la torture, soit qu’on n’y voie qu’une insulte à l’Armé française. Se tenant avec maestria sur une délicate ligne de crête, il parvient à éviter ces deux écueils et à poser le problème de la torture sur le plan philosophique et moral. Il le fait à travers deux personnages de militaires, qui deviennent des bourreaux chacun à sa manière, et dont il orchestre la confrontation dans un face à face remarquablement structuré, quarante années plus tard.

Le roman met en scène André Degorce, capitaine de carrière, qui a connu les camps de Buchenwald et ceux du Viêt-Minh. Durant les "événements d'Algérie", en 1957, dans une villa de Saint-Eugène, que domine Notre-Dame d’Afrique à Alger, il supervise les interrogatoires des combattants de l’ALN. Sa conception du code d’honneur militaire, sa foi, ses scrupules moraux, sa propre expérience de victime ne serviront de rien contre le maëlstrom de violence qui va l’emporter et lui faire perdre son âme. En face de lui, on découvre Horace Andreani, un jeune lieutenant, qui a combattu à ses côtés en Indochine, et qui est devenu son frère d’armes. Mais le jeune homme a l’obéissance chevillée au corps et il fait son métier de militaire sans scrupules de conscience. Le fellagah n’est-il pas un terroriste, qui pose des bombes aveuglément, et qu’il faut à tout prix neutraliser ?

D’une certaine manière, le roman s’apparente à une tragédie classique. N’y trouve-t-on pas l’unité de lieu avec la villa de Saint-Eugène ; l’unité de temps qui excède de deux jours seulement les vingt-quatre heures prescrites ; enfin l’unité d’action avec « une action simple, faite de peu de matière ». La péripétie serait l’arrestation du chef rebelle algérien Tahar, en qui le capitaine Degorce reconnaît un ennemi digne de lui et à qui il fait rendre les honneurs militaires, tout en le livrant à ses bourreaux. Péripétie encore que le suicide du prisonnier Rober Clément, torturé à mort. Quant au dénouement, il conduit les deux protagonistes en enfer, dans un rêve qui pourrait rappeler celui de Ponce Pilate dans Le Maître et Marguerite : l’on y entend Andreani, l’exécuteur des basses œuvres, dire à son chef, Degorce. « Et c’est l’heure où je me penche doucement vers vous pour murmurer à votre oreille que nous sommes arrivés en enfer, mon capitaine – et que vous êtres exaucé. »

La descente aux enfers du capitaine est en effet décrite en trois journées : 27, 28 et 29 mars 1957, respectivement placées sous le signe des textes de la Bible que sont Genèse, IV, 10, Matthieu XXV, 41-43 et Jean II, 24-25. Références capitales pour la compréhension de l’œuvre quand on les lit. La Genèse rapporte le crime de Caïn contre Abel : « Yahvé reprit : « Qu’as-tu fait ! Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol ! ». Matthieu évoque le Jugement dernier : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges […] ». Quant à Jean, il dit à propos du séjour du Christ à Jérusalem, lors de la première Pâque: « Mais Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et qu’il n’avait pas besoin d’un témoignage sur l’homme ; car lui-même connaissait ce qu’il y avait dans l’homme. » Nourri de la lecture de la Bible, le capitaine vit son heure terrible et solitaire à Gethsémani. : « Il a dans la bouche un goût de sang et son âme est triste à mourir. »

Le récit de la crise de conscience du capitaine Degorce s’enrichit d’une donnée supplémentaire, qui est l’admiration passionnée et déçue du subalterne pour son supérieur. Celle-ci est longuement décrite dans la quinzaine de pages hallucinées à la première personne qui ouvrent le roman. On y voit l’atroce déception d’Horace Andreani, à qui Degorce avait pourtant enseigné, après Diên Biên Phu qu’il lui faudrait apprendre à se préserver de « l’homme, homme nu ». Dans une langue haletante, en de longues phrases crues et cyniques, il lui reproche son orgueil, sa propension à disserter sur la dignité de l’homme, son incapacité à « soupçonner qu’un cœur de bourreau battait dans [sa] poitrine ». Car lui, Horace Andreani, a accepté d’aller aussi loin qu’il le pouvait en obéissant aux ordres d’abord, puis en choisissant l’OAS contre une armée qui, pensait-il, l’avait trahi. S’il a été condamné puis amnistié, il dénie cependant au peuple pour qui il a combattu ce droit de le tuer, de l’épargner, de le juger.  Et il englobe tous ceux qui pratiquèrent la torture avec lui : « Nous sommes au-delà de leur compréhension » dit-il, considérant qu’ils ont « reçu l’enseignement du monde, […] écouté sa leçon, éternelle et brutale » et qu’ils ont été, le capitaine et lui, « les instruments de son impitoyable pédagogie ».

Dans cette magistrale ouverture sont en germe les trois journées qui suivent et dont le récit se fait de manière complexe, dans une narration à la troisième personne du singulier et les relais de parole d’Andreani. La correspondance désormais vaine de Degorce avec son épouse Jeanne-Marie, ses interrogations morales soulignées par les parenthèses en italique, le récit des séances de torture planifiées par lui sur son organigramme et de ses rencontres avec Tahar, le calme rebelle, sont autant d’étapes sur le chemin de croix de celui qui prend peu à peu conscience qu’il a perdu son âme : « L’âme, peut-être, l’âme, qui rend la parole vivante. Il a laissé son âme en chemin, quelque part derrière lui, et il ne sait pas où.»

Ce qui fait office d’épilogue accorde la parole une dernière fois à Andreani, qui apparaît comme l’âme damnée de son supérieur en même temps que sa conscience : « […] si vous êtes encore capable d’honnêteté, vous devez bien admettre qu’à part moi personne n’a aimé l’homme que vous êtes réellement car, en vérité, personne ne vous a connu à part moi.» Et cette fraternité dans l’horreur les lie à tout jamais.

Et dans ce roman d’un lyrisme intense, où tous les partis, de Tahar l’Algérien au jeune séminariste complice, en passant par le harki Belkacem, sont des victimes de la « pourriture douceâtre » qu’est la guerre, on ne peut que pleurer sur Degorce et Andreani, perdus définitivement sur le chemin de la rédemption.

 

 

 

 

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 18:44

  le maître et marguerite wassily kandinskyLe Maître et Marguerite, Wassily Kandinsky

 

Le 28 mars 1930, l’écrivain Mikhaïl Afanassiévich Boulgakov qui, à partir de 1927, subira de manière ininterrompue les foudres de la censure stalinienne, écrit une lettre désespérée au gouvernement de l’URSS. Considéré comme le rejeton d’ « une engeance néo-bourgeoise », et comme « un écrivain qui farfouille dans des tas d’ordures pourries », il y déclare notamment : « Je vous prie de vous souvenir qu’être mis dans l’impossibilité d’écrire revient pour moi à être enterré vivant. » Suite à ce courrier, le 18 avril 1930, Staline en personne téléphonera à l’écrivain et lui proposera  un poste d’assistant- metteur en scène au Théâtre d’Art et de consultant au TRAM (Théâtre de la jeunesse ouvrière). Dès lors, l’écrivain s’efforcera de poursuivre son œuvre, mais il demeurera toute son existence un auteur « empêché » d’écrire.

Ce qui deviendra son chef-d’œuvre, Le Maître et Marguerite, son « roman sur le Diable », connaîtra la destruction de sa propre initiative, le 12 octobre 1933, et six rédactions successives. Le 13 février 1940, presque aveugle, il en dictera les dernières corrections à son épouse, mettant ainsi la dernière main à une entreprise, commencée à la fin de l’année 1928. Quelques jours avant de mourir, ne s’était-il pas levé en pleine nuit afin de s’assurer que l’on n’était pas venu saisir son manuscrit ?

Ce grand roman est en effet la revanche posthume de Boulgakov sur un régime qui mit les écrivains aux ordres et créa une littérature sous contrôle. Revisitant à sa manière le supplice du Christ, le mythe de Faust et la littérature classique russe, l’écrivain de Kiev écrit une œuvre d’une originalité incomparable, véritable réquisitoire contre le régime stalinien qui interdit à l’artiste de créer.

L’intrigue complexe mêle les agissements diaboliques d’un certain Woland et de son « train » dans le Moscou des années 1930, le récit de la condamnation à mort de Yeshoua Ha-Nozri par Ponce Pilate, et l’histoire d’amour du Maître et de Marguerite, avatar de la Gretchen de Goethe. Par le biais de cette structure, dans laquelle l’histoire du philosophe errant de Judée est rapportée sous la forme d’un récit de Woland, d’un rêve du poète Biezdomny et du roman du Maître lui-même, Boulgakov instaure une vertigineuse mise en abyme, dans laquelle les différents personnages masculins se superposent et s’interpénètrent. Le Maître, qui a les caractéristiques physiques de Gogol, et dont l’oeuvre est vilipendée par la critique, devient l’image de Yeshoua condamné à mort. Ponce Pilate, à l’origine de la condamnation, annonce le pouvoir arbitraire de Staline,  à qui le personnage de Woland peut aussi renvoyer. Mais cet illusionniste de génie n’est-il pas encore la représentation inversée du Maître ? L’initiale W de son nom, n’est-ce pas le M qui est brodé sur la toque du Maître ?

Certes, Le Maître et Marguerite n’a rien d’un ouvrage philosophique et, cependant, il permet à Boulgakov de poser les questions-clés qui sont celles de toute existence. Par l’intermédiaire du Diable-Woland, il affirme l’existence de Dieu ; à travers le personnage de Ponce Pilate, il réfléchit sur la lâcheté, le Mal et le pardon ; par le biais du Maître, victime de la censure, et qui brûle son manuscrit (comme Gogol et lui-même le firent), il s’interroge sur les difficultés de la création. Grâce à un imaginaire puissant, il fait de Woland, le maître diabolique de Moscou, le représentant de l’artiste total, le créateur de génie. Si le sort dévolu au Maître dans l’épilogue demeure ambigu (« Il n’a pas mérité la lumière, il a mérité le repos », dira de lui Matthieu Lévi, le disciple de Yeshoua), il n’en demeure pas moins que le roman propose l’idée d’une justice rétributive et d’une loi morale intangible.

Mais l’art de Boulgakov, c’est surtout, malgré l’horreur de la situation qui fut la sienne, de se servir du rire du Diable pour fomenter sa vengeance contre le régime qui voulut le bâillonner. Comme Molière, son grand modèle, il s’avance masqué et utilise les armes du pouvoir pour lutter contre ce dernier. Employant tous les moyens de la satire, brassant tous les genres (du lyrisme au burlesque en passant par l’épopée), créant des personnages à clef, multipliant les références littéraires et musicales, maniant les sous-entendus tragiques, les connaissances bibliques et les symboles cachés, il élabore ce que Dominique Fernandez appelle un « roman-mythe », d’une force suggestive impressionnante.

« Farce métaphysique », qui se déploie sous la lumière inquiétante de la lune du sabbat des sorcières, Le Maître et Marguerite, qui ne fut publié que dans les années soixante, demeure un chef-d’œuvre sans équivalent dans la littérature mondiale. Il apporte la preuve magistrale de la supériorité de l’esprit sur la force brutale et affirme haut et fort que « les manuscrits ne brûlent pas » !

 

 

 

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