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7 avril 2019 7 07 /04 /avril /2019 16:20

 

Pour ce Noël 2018, ma fille m’a offert un livre magnifique : il s’agit de La Princesse de Clèves (1678), le roman de Madame de Lafayette, illustré par le couturier Christian Lacroix. En découvrant cet ouvrage, publié dans la collection Blanche de chez Gallimard, dans un format impressionnant de 32 x 25 cm, ce sont les souvenirs de mon adolescence qui ont ressurgi. J’ai revu le visage parfait de Marina Vlady, l’élégance hiératique de Jean Marais, la beauté juvénile de Jean-François Poron, dans le film éponyme de Jean Delannoy (1961). J’ai pensé aussi au roman de Raymond Radiguet, Le Bal du comte d’Orgel (1924), qui se trouvait dans la bibliothèque de mes parents, et dont le titre me fascinait. Un roman « aussi scabreux que le roman le moins chaste », tel le définissait son auteur. Et c’est en le lisant que j’y avais découvert la parenté avec La Princesse de Clèves, le jeune François de Séryeuse tombant en effet amoureux de Mahaut d’Orgel, l’épouse de son ami Anne d’Orgel. Un triangle amoureux classique, que Madame de Lafayette orchestre avec maestria dans le « premier roman psychologique français » qu’est La Princesse de Clèves, et que Christian Lacroix a illustré.

Marina Vlady, Jean Marais, Jean-François Poron, dans La Princesse de Clèves de Jean Delannoy

C’est Antoine Gallimard, éditeur et aussi collectionneur d’œuvres d’art, et plus particulièrement de tableaux, qui a eu l’heureuse idée d’inviter l’ancien couturier Christian Lacroix à revisiter ce roman novateur. N’en déplaise à un certain Nicolas Sarkozy qui, en 2006, avait bien malencontreusement dénigré ce chef d’œuvre de notre littérature. Le 23 février de cette année-là, à Lyon, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur et candidat à l'élection présidentielle, promettait devant une assemblée de fonctionnaires d' « en finir avec la pression des concours et des examens ». N’avait-il pas affirmé : « L'autre jour, je m'amusais - on s'amuse comme on peut - à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Outre la balourdise de cette remarque et le mépris pour les guichetières et pour les femmes (!), tout lecteur un peu averti ne pouvait qu’être choqué par l’inculture du futur président. Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l'Etat s’en prenait de nouveau à la malheureuse Princesse de Clèves. A l'occasion d'un déplacement dans un centre de vacances en Loire-Atlantique, il faisait l'apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs : « Car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. J'ai rien contre, mais... bon, j'avais beaucoup souffert sur elle », souriait-il.

Un collectif d'enseignants chercheurs et d'étudiants de Paris III n’en a pas souri et a proposé l'idée d'une lecture publique en diffusant un appel au titre assez héroïque: « Il faut sauver La Princesse de Clèves ». Leurs raisons en étaient les suivantes : « Parce que nous désirons un monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves, de quelques autres textes, et pourquoi pas d'art et de cinéma avec nos concitoyens quelle que soit la fonction qu'ils exercent. Parce que nous sommes persuadés que la lecture d'un texte littéraire prépare à affronter le monde, professionnel ou personnel. Parce que nous croyons que sans la complexité, la réflexion et la culture, la démocratie est morte, [...] » C’est ainsi que, devant le Panthéon, eut lieu le lundi 15 février 2009 une lecture marathon du roman de Madame de Lafayette. Un engouement qui ne s’est pas démenti depuis, relayé encore par  Elisabeth Badinter, Régis Debray, Régis Jauffret et tutti quanti.

Christian Lacroix au travail

Dans la droite ligne de cette redécouverte de l’œuvre, jusqu’au 24 novembre 2018, la Galerie Gallimard a en effet proposé l’exposition des peintures, aquarelles, collages et dessins du couturier, repris par la suite dans l’illustration de La Princesse de Clèves, dans une édition Gallimard. L’exposition a été inaugurée le 16 octobre 2018, en présence de l’artiste. Celui qui est devenu costumier pour la Comédie-Française explique que c’est « la modernité du texte qui [l’]a touché. « Dès que l’on passe le cap des premières pages – dit-il – que l’on trouve le rythme de ce français, l’on devient addict, comme avec les alexandrins ». Et de préciser que la Princesse de Clèves est « un personnage dont tout le monde a été amoureux » et qu’ « il fait partie des mythes de la littérature ».

En Arles où il habitait, Chris­tian Lacroix,  amoureux des livres depuis toujours, dor­mait près de la biblio­thèque fami­liale. C’est en sou­ve­nir de ses pre­miers livres de poche que le couturier avait, il y a quelques années, des­siné, pour cha­cun des titres, les illus­tra­tions de cou­ver­ture et de jaquette, ainsi que les pages de garde et les rabats. Parmi eux, déjà, La Princesse de Clèves, qu’il aima lire dans la collection Blanche. Et c’est ce même format agrandi, cette même police, le Garamond, que l’on retrouve dans cette magnifique édition. Si, pour lui, illustrer le texte de dessins originaux est une manière picturale de s’approprier l’œuvre, c’est bien sûr aussi une incitation pour tout un chacun de se replonger dans le roman. Ce que confirme Antoine Gallimard : c’est une manière, précise-t-il, « d’embellir et de magnifier le livre, dans sa dimension d’objet pour donner aux gens le goût d’aller découvrir des livres ».

Pour ma part, ce que j’ai aimé dans cet ouvrage, c’est la grande diversité des illustrations, dont les couleurs explosent, comme elles le faisaient dans les collections du couturier. Ah ! le rouge tourbillonnant du cardinal de Lorraine ! (pp. 23 et 156) Page 193, l’on admirera ce visage féminin, de profil, qui emplit toute la page, associant somptueusement oiseau, fleurs, bijoux et motifs ornementaux. Et on ne peut s’empêcher de penser à Arcimboldo. Sur la page d’en face, plus sobrement, une fine silhouette masculine à l’encre noire, celle du duc de Nemours, sous le texte en gros caractères : « Quoi, madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? » Comment pourrait-il comprendre la princesse, celle qui pense : « Si je m’abandonnais à vous, je prendrais le chemin de la souffrance. »

Les scènes de bataille, les tournois de la Deuxième partie, sont illustrés avec une grande puissance. Aux pages 81 et 82, notamment, dans un maelström de gouache verte, bleue, parme et violette, deux cavaliers chargent avec fougue. Et page 84, une fine silhouette noire, à cheval et brandissant sa lance sur un fond rouge, évoque le Don Quichotte de Picasso. Page 87, c’est un chevalier qui surgit bleu d’un océan sur un fond vert. Page 148, le tournoi où Henri II fut blessé à mort par Montgomery est illustré sobrement à l’encre noire : « […] le Roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit, qu’il se mît sur la lice. » Quand on évoque le picaresque à propos de ces dessins, Christian Lacroix commente : « Oui, il y a bien quelques chevaux qui se promènent. Comme une sorte d’erratisme. » La corrida alors ? « Oh, ça, je suis né dedans, je l’ai dans les gènes, dans les veines. Je lui dois beaucoup, dans la manière dont j’ai abordé théâtralement le travail des costumes et même pour la mode, consciemment ou non. »

Par le moyen de collages, l’artiste rappelle des tableaux célèbres, et peut-être plus particulièrement Velasquez. Ainsi, à la page  71, en dépit de la mèche tombant sur le front, l’on croit voir un portrait de femme de la Renaissance, la main gauche baguée posée sur une plume, la droite sur les touches d’un instrument de musique. L’ensemble se détache sur un fond de pourpre et de cathédrale vieil or. Il en va de même à la page 183, avec cette femme qui fait songer au modèle d’un  tableau florentin, ici bariolé de traits de pinceaux colorés. On retrouve le procédé à la page 134, qui illustre le mariage du duc d’Albe et de Madame. Sur un patchwork de tissus flamboyants, le Duc se détache sur son cheval caparaçonné et décoré de bijoux.

Quant à la représentation de l’héroïne, elle est multiple. Elle est dessinée en couleurs vives et éclatantes au début du roman, à la page 20 notamment ou encore 56. Puis au fur et à mesure que la tragédie amoureuse se noue, les teintes s’atténuent (pp. 98, 143) : page 170, lors de la scène de la rencontre nocturne à Coulommiers, la princesse est représentée les cheveux dénoués dans une long déshabillé rose pâle. « Qu’elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l’envie de me jeter à ses pieds ? » se dit le duc de Nemours. Parfois encore, Christian Lacroix suggère l’héroïne sous la forme d’une fine silhouette sombre (pp. 63, 74, 92),  ou la dessine toute vêtue de noir, comme à la dernière page, dessin reproduit sur le marque-page du livre, tant il est vrai que pour madame de Lafayette, l’amour est une passion mortifère, « qui conduit à la folie, qui est meurtrière, qui fait mourir le Prince de Clèves, et qui laisse les êtres calcinés. » (Philippe Sellier)

Avec ce travail inventif et libre, on voit que le couturier a pu laisser libre cours à son amour du théâtre, de la peinture et de la mise en scène. On admire la graphie appuyée, chantournée mais élégante au pinceau, les nombreux profils masculins empreints de caractère, l’association des lavis, des encres, des gouaches, des acryliques, des tissus, et des collages, les quelques dessins abstraits, et les motifs monochromes qui parsèment les pages comme autant de respirations. On reconnaît le trait précis d’un grand couturier, habile à faire naître une silhouette en un trait de crayon. Et Antoine Gallimard de souligner : « Christian Lacroix, c’est l’inventivité des couleurs, des dessins qui semblent vivants, prêts à sortir du cadre et nous parler. Avec beaucoup d’audace et de diversité : il en faut, pour donner une dimension picaresque à La Princesse ». On est enfin sensible à une mise en page choisie et significative du texte de La Pléiade, à un ouvrage dont le grain du papier, Tintoretto Neve, est superbe au toucher.

Pour les lecteurs qui voudraient redécouvrir la « belle personne », une superbe occasion leur en est offerte avec ce livre qui trouvera une place de choix dans leur bibliothèque.

 

Crédit Photos : Gallimard

Site Gallimard

 

 

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commentaires

S
Après votre bel article, je n'ai pas tardé à réveiller ce chef d'oeuvre en attente de lecture debout et enacé à un autre classique. Combien de fois durant la première paritie, j'ai failli laissé tomber La Cour. Puis malgré et pour les extravagances du Prince de Nemours, j'ai continué jusqy'à complètement estimé et m'interroger sr cet amour absolu....
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C
Oui, c'est un style magnifique mais qu'il faut apprivoiser. Ensuite, comme le dit Christian Lacroix, on en devient "addict". Bon dimanche à vous.
E
cet ouvrage doit être merveilleux, C Lacroix a un style fleuri et coloré qui enchante, merci Catheau. Quand même, de nos jours, il peut paraitre surréaliste d'envoyer par SMS "Quoi, madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas"
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C
Merci, Emma, de votre amusant commentaire. Il est certain que la subtilité de la langue tend à disparaître lorsqu'on lit les textos, pour certains incompréhensibles tant ils sont mal orthographiés. Mme de Lafayette doit se retourner dans sa tombe !
E
Un petit bonjour et merci pour ton texte si interessant ! . Bon courage à vous deux . Je vous embrasse bien
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C
Merci de ta visite. A bientôt sur ton blog.

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