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7 avril 2019 7 07 /04 /avril /2019 17:11

 

Le narrateur du Carrousel des Ombres, premier roman de Paul Serey, entraîne le lecteur dans un étrange voyage aux confins de la Russie et de la Mongolie, mais aussi et surtout aux confins de lui-même. Placés sous les auspices d’Armand Robin, un écrivain, poète et libertaire, les quatre vers en exergue nous introduisent d’emblée dans un univers où les repères semblent brouillés :

« En de très vieux temps, où je parus exister,

On prétendit m’avoir rencontré.

Me faufilant à rebours dans les âges,

J’ai empoigné, secoué les années où je fus dit en vie. »

Parenté donc entre celui dont Jacques Chessex disait : « J’avais quelquefois l’impression que Robin sortait avec son propre fantôme » et les ombres que le narrateur fera surgir au fil de sa plume. Parenté aussi entre ce voyageur breton qui découvrit les horreurs de la Révolution russe et le narrateur, lui-même fasciné et horrifié par le personnage du Baron noir, Roman von Ungern-Sternberg qui combattit dans les armées blanches et tient une place capitale dans le livre.

Dans cet ouvrage dont le genre échappe à toute définition – est-ce un journal, une autobiographie, un récit de voyage, une thérapie – le narrateur s’adresse, se raconte, se confesse, se confie à un ami, qu’il appelle son « frère », et qui sera son interlocuteur privilégié tout au long des pages. Une sorte de confident de la « tragédie » qu’il vit et à qui il annonce la couleur, dès la page 13 : « Je te dis tout ça comme je le pense. Je n’en fais pas un système. Je me contredirai, tu verras. Incohérent, je le suis exprès. » On pense à ce qu’écrivait Léon Bloy à propos des Chants de Maldoror : « Quant à la forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant. »

Peu à peu, le lecteur va se trouver immergé dans les pensées torturées et contradictoires de celui qui n’est « plus au monde », et qui s’est « exilé » tout au fond de lui-même. De la « petite piaule » de l’asile où le narrateur se morfond aux frimas de l’Extrême-Orient russe qu’il parcourt sur les traces sanglantes d’Ungern, en passant par la promenade amoureuse et ensoleillée du Bout du Monde ou la moiteur des Philippines, le lecteur, sidéré, bousculé dans ses habitude, accompagne les errances hallucinées de cet Œdipe moderne qui cherche à déchiffrer sa propre énigme.

Des pages épiques sur l’aventure du Baron noir alterneront ainsi avec des allusions littéraires à Moby Dick ou des méditations sur la musique du silence, chère à Thelonious Monk, au nom prédestiné. Des récits de bagarre et d’ivresse voisineront avec les expériences angoissantes de la solitude à l’hôpital, des réflexions désabusées sur le monde comme il va cohabiteront avec l’expression d’une intense aspiration spirituelle, tandis que la Femme sera parfois honnie et parfois sublimée. Dans ce livre inclassable, on rencontrera de beaux personnages, magnifiés par un art certain du portrait : ce gars et cette fille, veilleurs rencontrés dans une yourte, « tristes fiancés sur leur paillasse », avec qui le narrateur éprouvera puissamment ce qu’est la solidarité humaine ; Sacha, l’ouvrier sur le pipeline, qui s’émerveille devant l’apparition soudaine d’un ours et qui répète : « Prekrasna… Prekrasna… » (Magnifique) ; Kolia, le Sibérien orgueilleux à la main coupée ou encore Sigrid, « la petite bergère », « hyaline et nébuleuse, unique et dissemblable, énigmatique et indicible ».

C’est en effet une des grandes qualités de Paul Serey de donner une vie puissante à ce qu’il raconte. Et ce que j’ai préféré dans le livre, c’est la geste du baron Ungern, qu’il décrit avec un véritable souffle épique. Une épopée mythique, que le narrateur enrichit par ailleurs grâce à la trouvaille d’un manuscrit arraché de haute lutte à un Bouriate « mystérieux », « à longue natte », lors d’un second voyage en Mongolie. Car ce qui est au cœur de l’œuvre, c’est la fascination du narrateur pour Ungern et c’est aussi l’histoire de l’écriture d’un livre qu’il ne mènera pas à son terme. Vertigineuse mise en abyme d’une histoire impossible à narrer : « Alors que j’essaie de te raconter mon voyage, Ungern s’infiltre et pénètre partout. […] Il s’insinue dans mes souvenirs et je l’aperçois, marchant près de moi sur les routes lointaines où j’ai tant souffert. » Il comprend que « raconter son âme est chose  impossible ». Et pourtant il l’affirme : «  Et moins j’y arrive, plus il m’obsède. Je m’entête et ça me ravage. Il est dans ma tête et c’est un carnage. J’ai beau le chercher, je ne trouve que moi. J’ai beau me chercher, toujours il est là. » A travers le récit impossible de l’entreprise folle d’Ungern, n’est-ce pas sa propre entreprise d’élucidation de soi-même qu’opère le narrateur ? Beau portrait en miroir d’un écrivain et de son double dont il n’est pas sûr - quoi qu’il en dise – qu’il ne soit pas parvenu à en écrire l’histoire…

D’aucuns seront désarçonnés par ce roman qui brasse les sentiments, les angoisses, les affres d’un narrateur qui se sent hors du monde et n’y trouve pas sa place. « L’exil, c’est tout ce qui me reste » dit-il.  Passant d’un extrême à l’autre, de la tentation du suicide, de  l’acédie la plus vive, de la plus terrible souffrance à la plénitude amoureuse, de l’orgueil à l’humilité, du rejet du monde à son désir d’y appartenir, le narrateur entraîne le lecteur dans un maelström d’émotions qui ne laisse pas indemne. Pour ma part, je reconnais n’avoir guère été réceptive aux interrogations sur l’Antéchrist, Satan ou la morale. Je n’adhère pas non plus à cette vision pleine de déréliction d’un monde qui serait « un building rectiligne et vide dans un désert radioactif » et je n’ai sans doute pas envie d’entendre que « le pire est à venir, il est à craindre, il est inéluctable ».

Mais quand le narrateur m’entraîne là « où sont les vents drus les sols gelés, les plaines pelées et les pierres fendues par le froid », quand il évoque cette  « garce » de Daouria, « où dans le chaos de la guerre civile, régna d’une main de fer Roman von Ungern-Sternberg, aristocrate balte de lignée teutonique, officier russe blanc marié à une princesse chinoise ; seigneur bouddhiste, souverain chamaniste, ascète sanguinaire […] moine soldat qui rêvait d’un empire mongol […] gueux famélique traqué par les bolchéviks », quand il me raconte une extraordinaire chasse à l'ours, je l’accompagne sans hésiter sur ces terres russes qu’il a apprivoisées, parmi ces moujiks dévastés par l’alcool mais tellement humains et où, en dépit de tout, il se sent chez lui. Tout comme pour Armand Robin, pour qui « par sympathie pour ces millions et millions de victimes [de la Révolution russe], la langue russe devint [s]a langue natale », pour le narrateur la Russie semble bien être devenue ce pays d’élection, où il pourrait devenir lui-même. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris Sigrid, « la petite bergère des gigantesques pierriers, des mélézins des Hautes-Alpes », rencontrée en Mongolie, et dont le narrateur rapporte les paroles du journal qu'elle tient. Evoquant Ungern, et s’adressant à son ami, elle écrit : « Partout ils fuyaient à l’approche de son nom »… Mais toi, tu cherchais ailleurs… Tu cherchais à l’intérieur d’une angoisse… à la surface d’un feu que ta rencontre avec Ungern avait touchée. Un point où tout se consume. Un point manquant à l’histoire : Baron noir ou bile noire ? Fou ou malade ? Tu avançais vers la source de son mystère, et peut-être vers celle de ton mystère. » Avec son intuition féminine et son amour, mieux que tous les psys, elle avait su le déchiffrer.

Une quête du mystère existentiel, à travers un personnage que le narrateur élit comme double, voilà donc bien ce qu’est Le Carrousel des Ombres. Dans cette parade où l’on croise Don Quichotte, le chevalier à la triste figure, et Corto Maltese, l’aventurier moderne, dans ce manège tournoyant où Benoît-Joseph Labre le saint cède la place à Thelonious Monk le musicien, dans cette sarabande infernale où le Baron noir mène la danse sous l’égide du masque de Makahala, le narrateur cherche son identité, sur la voie de « l’ultime citadelle ». Et, "au cœur des ténèbres", en dépit de tous les errements, de toutes les déchirures, de toutes les douleurs, ne demeure-t-il pas convaincu que cette citadelle est « solide, parce qu’elle est invisible pour les yeux ; [qu’] elle est cette étincelle de divinité que chacun porte en soi » ?

 

 

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