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La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer, Gustave Courbet (1867)
Mon frère aîné adore les cartes postales et c'est un plaisir toujours renouvelé de découvrir celles qu'il m'envoie régulièrement. Récemment, il m'a fait parvenir cette reproduction d'une petite toile de Gustave Courbet, intitulée La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer (1867) de Gustave Courbet. J'y ai lu : "Que font ces deux enfants, frère et soeur ? sur cette grève désolée ? D'où viennent-ils ? Comment sont-ils arrivés là ? Si tu racontais leur histoire ?" Pour satisfaire à sa demande, j'ai donc écrit aujourd'hui le texte ci-dessous.
Ce matin de printemps-là, Miss Harriett et Gustave Courbet avaient délaissé leurs pinceaux pour une promenade à deux vers la falaise herbue du Cap-Romain. Ce n’était pas une promenade en amoureux, non, mais le compagnonnage de deux artistes qui s’étaient rencontrés à l’hôtel de la Boule d’Or à Saint-Aubin-sur Mer. Miss Harriett était une artiste-peintre anglaise, qui avait dépassé l’âge fatidique des trente ans, et dont la rigidité puritaine et le corps maigre comme un échalas faisaient se détourner les regards masculins, avides de chairs roses et accortes. Elle avait abandonné son Angleterre natale pour une Normandie, humide aussi certes, mais plus riante. Quant à Gustave Courbet le provocateur, dont la notoriété était désormais établie depuis l’exposition internationale de Bruxelles, il séjournait régulièrement depuis 1865 dans la petite commune normande, traité comme un coq en pâte par le pharmacien Fouquet chez qui il logeait avec sa sœur chérie, Zélie.
Les deux artistes, qui s’étaient découvert une passion commune pour la marche et la peinture au grand air sur le motif, se retrouvaient toujours près de la fontaine des Trois Grâces de Langrune. Quand Courbet, assis sur son rebord rugueux, voyait de loin arriver la marcheuse, il avait toujours un petit serrement de cœur. Il ne savait pourquoi elle lui rappelait une des trois jeunes filles, celle qui a les cheveux d’un auburn foncé et qui est à droite de profil, dans le tableau qu’il avait peint en 1865, Trois Anglaises à la fenêtre. Sanglée dans sa robe de serge beige à col montant qui lui faisait comme une minerve, chaussée de ses pauvres bottines de marche éculées, à la main, son ombrelle effilée comme un arc, la jeune femme lui semblait une Diane chasseresse, oubliée de Zeus et des hommes. De son pas vif et ardent, elle s’approchait de lui, et souriait à son pantalon de toile rêche au bleu délavé, son gilet de velours beige élimé, négligemment passé sur une grosse chemise de coton blanc. Elle se souviendrait toujours de sa puissante barbe noire, tout à la fois drue et soyeuse, brillante sous le chapeau de paille troué. Et alors qu’il s’appuyait sur son vieux bâton de marche noueux pour se relever, elle lui lançait avec son surprenant accent anglais : « Bonjour, Monsieur Courbet ! »
Ce matin-là, elle avait emporté sa gibecière d’osier : elle y avait glissé d’odorantes tranches de pain bis, un bon morceau de ce Livarot dont elle aimait tant la belle couleur orangée, quatre pommes irrégulières et acides et une petite bouteille d’un cidre piquant, fabriqué par Généreux son logeur, le fermier le plus riche de la contrée. Ah, il ne fallait lui en conter à celui-là, qui n’avait de généreux que le nom ! Bien qu’elle vécût chez lui depuis quelque temps, elle demeurait toujours impressionnée par son tonitruant accent normand et ses formidables moustaches poivre et sel, drues comme les poils du balai que sa brave femme d’Olympe poussait sans relâche dans la salle basse et enfumée de leur grand logis à colombages. Ce matin, c’est lui qui, bonhomme, avait lancé au bas de l’escalier de bois noirci : « I fait rien beau, c’te matin ! » comme pour encourager sa locataire à sortir.
Maintenant, ils étaient étendus sur le haut de la falaise, à demi-cachés dans les hautes herbes dansantes, sous un ciel pommelé de gris où la brise iodée faisait de fantaisistes trouées bleues. Ils aimaient cet endroit, mélancolique avec cette vieille ruine de maison, désertée sans doute par un pêcheur, désormais habitée par les mouettes qui venaient criailler et pleurer en se posant sur l’arbre courageux qui avait poussé en son ventre vide. On leur avait raconté qu’en cet endroit sauvage et venteux il y avait eu une villa gallo-romaine et qu’une déesse-mère dormait peut-être sous leurs pieds au cœur de la dune, mythologie archaïque qui venait nourrir leurs rêveries.
Courbet somnolait sous son chapeau de paille, perdu dans les méchants souvenir des avanies subies lors des différents Salons de peinture, quand on écartait ses toiles loin du regard du public et qu’on le traitait d’ « agitateur », de « socialiste », de « rouge ». Miss Harriett, son maigre buste relevé, s’appuyait sur son coude et laissait divaguer son regard aigu de peintre vers le jade uniforme de la mer. Cette mer-là était basse, plate comme un miroir, à peine bordée d’un friselis d’écume, et le jusant avait laissé à découvert trois petites coques, curieusement alignées en oblique, dont le noir rivalisait avec celui des varechs et des algues oubliés par le reflux. Un pâle soleil de printemps créait des ombres irrégulières sur un sable jaune hérissé de cailloux blancs où une flaque bleue créait parfois une trouée d’azur clair.
Au fil paresseux de son regard, Miss Harriett avait soudain aperçu deux fragiles silhouettes enfantines, qui faisaient ombre commune sur la grève claire. Elle qui n’avait pas d’enfants, et qui n’en aurait jamais, avait ressenti l’envie brutale et irrépressible de parler avec ces petits d’homme. Se soulevant à demi et mettant ses mains en porte-voix, elle les avait hélés du haut de la falaise : « Ouh, ouh, les petits bézots, montez-là donc que nous causions un peu ! » Surpris par cette voix tombée du ciel, les petits s’étaient violemment serré les mains et s’étaient retournés dans un même élan. Clignant des yeux, ils avaient aperçu le couple allongé dans l’herbe et, après avoir hésité, avaient rejoint en courant les promeneurs en empruntant le côté bas de la falaise.
Les enfants, un garçon et une fille, s’étaient plantés là devant ces inconnus et les interrogeaient du regard. Ils auraient pu être jumeaux, car leur taille était presque semblable, et leur visage poupin, au nez mal dégrossi, semblait celui d’un frère et d’une sœur. Le garçon avait des cheveux coupés au bol, d’un blond de moisson éclatant. Il était comme pendu dans une grande vareuse bleue de pêcheur sur une chemise au col blanc tire-bouchonné et un vilain pantalon court qui dévoilait les mollets musclés d’un enfant habitué à courir pieds-nus dans les rochers coupants et les sentiers caillouteux. Sa petite compagne, à l’épaisse chevelure rousse comme un feu de sarments, était collée à son frère qui la tenait fermement par l’épaule. Et comme si sa course vers les promeneurs lui avait fait battre le cœur, elle avait la main gauche appuyée sur sa poitrine comme pour en réfréner les battements. Une longue chemise de coton blanc dissimulait ses bras. Quant à sa robe à bretelles vert kaki, elle avait dû être coupée dans le même tissu usé que le pantalon de son frère et elle ne portait pas non plus de chaussures. Si proches l’un de l’autre, dans l’attitude servile, humble et fragile des enfants accoutumés à être battus, ils étaient émouvants et Miss Harriett dut se retenir pour ne pas les serrer contre elle.
Gustave Courbet, réveillé de sa somnolence par les pas précipités des enfants, les regardait avec intensité, en proie à une émotion étrange. Il revit soudain le corps blanc de Virginie, le modèle qu’il avait tant aimé, et dont il avait eu un garçon. L’avait-il jamais désiré cet enfant que la jeune femme avait prénommé Désiré et qu’elle avait élevé seule après leur séparation ? Devant ce petit garçon qui aurait pu avoir l’âge du sien, il éprouva en un foudroiement la honte et la blessure de ne l’avoir pas reconnu. Où était-il maintenant cet enfant dont les traits lui demeureraient pour toujours inconnus et qu’il ne pourrait jamais peindre ?
Tandis que le peintre demeurait silencieux en proie à ses remords, Miss Harriett distribuait aux enfants le pain, les pommes et le fromage de sa gibecière. Ils dévorèrent ce viatique inattendu avec l’avidité de ceux qui ne mangent pas à leur faim tous les jours. Toujours debout, toujours serrés l’un contre l’autre, tels les Dioscures, entre deux bouchées, ils apprirent par bribes leur triste histoire à Miss Harriett. Très vite après leur naissance, ils avaient été placés en nourrice chez la Jacquotte, une femme mi-rebouteuse, mi-guérisseuse, et leurs parents, dont ils ignoraient tout, n’étaient jamais venus les rechercher. Désormais privée de subsides, la Jacquotte se vengeait sur eux en les faisant trimer pour elle. Les journées étaient longues qui les voyaient, par tous les temps, cueillir les simples dans les sous-bois et sur les chemins, ramasser les moules coupantes dans les rochers et le varech glissant sur le sable mouillé, traire les deux vaches rétives de l’étable, nourrir la basse-cour, ramasser l’herbe pour les lapins, couper le bois pour nourrir le feu. Et quand la Jacquotte avait trop forcé sur la chopène, elle passait sa mauvaise ivresse sur leurs corps malingres en les fouettant avec de fines baguettes de frêne.
En les écoutant, Miss Harriett se disait que le monde était bien injuste et que les enfants en étaient les premières victimes expiatoires. Submergée d’émotion, elle vit les enfants enfourner une dernière bouchée de Livarot, marmonner un « boujou byin » à peine audible et prendre leurs jambes à leur cou. Un intense sentiment de solitude l’envahit alors que les frêles silhouettes disparaissaient prestement comme des hirondelles de mer au bas de la falaise. Quant à Courbet, il s’était de nouveau allongé, la tête sous son chapeau, pour ne plus voir la douleur du monde. Elle lui sauterait bien assez tôt à la gorge lors de la Commune sanglante.
Quelques années plus tard, Miss Harriett découvrirait une petite toile de Courbet, accrochée sur un mur de l’hôtel de la Boule d’Or. En dessous, l’hôtelier avait griffonné un méchant écriteau : La Plage de Saint-Aubin-sur-Mer (1867). Lui reviendrait alors en plein cœur cette fin de matinée printanière où, sur une falaise herbue, un grand peintre avait sommeillé à ses côtés et où deux petits enfants avaient croqué dans ses pommes acides et dévoré son pain bis. Oui, il « avait fait rien beau, c’te matin-là ! » Et elle ne saurait jamais qu’un siècle plus tard, en 1943, lors de la construction du Mur de l’Atlantique, les Allemands découvriraient la statue gauloise d’une déesse-mère, vêtue d’une tunique, ornée d’une torque et la tête ceinte d’un diadème. A ses pieds, un garçon et une fillette…
Toute ressemblance avec des personnages et des lieux réels n’est nullement fortuite.
http://ex-libris.over-blog.com/article-ophelie-en-hareng-saur-miss-harriet-de-maupassant-93400908.html