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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 10:07

  vermeer-le geographe

  Le Géographe (1668-1669), Jan Vermeer de Delft, Steadelsches Künstinstitut, Francfort

 

Un jour, là-bas...

Debout, près de la croisée, à la lumière amie et pâlie de l’hiver hollandais, Maître Aloysius le géographe posa son compas sur sa table de travail et demeura interdit, le regard perdu. Au loin lui parvenaient les cris des patineurs sur le canal gelé mais leur joie ne serait plus jamais la sienne. Depuis que Saskia l’avait quitté, son cœur était en hiver. Sous le poids des souvenirs, Maître Aloysius fut contraint de s’asseoir et la Douleur l’assiégea.

C’était il y avait bien longtemps, quand il avait épousé Saskia, encore une enfant, et la très jeune fille d’un gros drapier de Delft. Ils avaient commencé un calme compagnonnage à deux mais il ne pouvait s’empêcher de se voir en barbon de quarante ans dans le regard outremer de sa jeune épousée de quinze ans.

Dans un frisson irrépressible il songea que c’était lui, pétri d’un orgueil vain, qui avait introduit le loup dans la bergerie ou le ver dans le fruit. N’avait-il pas désiré que le maître peintre fît son portrait en pied dans son cabinet de travail ? Il avait été si satisfait du résultat, de la sérénité studieuse qui émanait de l’œuvre, qu'il avait souhaité que sa jeune femme posât à son tour pour l’artiste. Il voulait ardemment fixer à jamais sur la toile sa grâce juvénile et innocente.

Le maître de la lumière avait choisi de la représenter en muse de l’Histoire, vêtue d’une robe du bleu qui ferait sa renommée, la tête ceinte d’une couronne de lauriers, portant la trompette de la gloire et un livre de Thucydide à la main. Maître Aloysius n’avait eu qu’une seule exigence : il voulait que le peintre place dans ce second intérieur la carte des Pays-Bas, présente dans son propre portrait. Il créait ainsi un lien ténu entre son amour et lui-même.

Les séances de pose avaient été interminables et Saskia en revenait toujours plus pâle et plus dolente. Un jour, alors qu’il s’était rendu inopinément chez le peintre, Maître Aloysius avait surpris une scène qu’il n’aurait jamais dû voir. Au-delà de la lourde portière entrouverte, il avait aperçu le peintre de dos, dans son costume aux crevés de velours noir et blanc. Sous le béret à l'italienne, il avait saisi l’éclair de sa main aux doigts tachés de couleurs, posée sur le sein de sa femme extatique, dans un geste qui outrepassait les prérogatives de son art.

Un arrachement s’était fait en lui, tel celui qui affecte parfois les cartes de géographie quand elles sont demeurées trop longtemps pliées et qu’elles se déchirent d’un coup. Saskia avait déserté leur maison pour aller habiter chez le peintre. Il s’était alors retrouvé dans la solitude de sa haute demeure aux pignons étagés, aux damiers noir et blanc, aux lustres de cuivre verdi. Et sa vie n’avait plus été qu’un trompe-l’œil.

Les années avaient passé dans la lenteur et la poussière des cartes jaunies et des estampes décolorées. Le monde entier le trahissait, le compas et la règle lui échappaient des mains. Puisqu’il n’avait pas su lire la carte du cœur de Saskia, à quoi bon s’user les yeux à déchiffrer les cartes d’un univers qui n’était plus le sien depuis longtemps ?

Et c’est ainsi qu’une fin après-midi hivernale, devant la croisée entrouverte sur la lumière à son déclin, sous le globe terrestre qu'il avait si souvent interrogé, Grete la servante fidèle découvrit Maître Aloysius. Il gisait, effondré sur sa table de travail, dans sa vieille robe d'intérieur bleue, au liseré orange et aux larges manches, au milieu de ses cartes et de ses atlas en désordre, un compas fiché dans le cœur.

 

  Allégorie de la peinture vermeer

  L'Allégorie de la Peinture, ou L'Art de la Peinture ou Le Peintre dans son atelier (1665-1666), Jan Vermeer de Delft

Kunsthistorisches Museum, Vienne

 

 

 

Pour Azacamopol,

Sur trois photos à Chateauneuf-de-Galaure,

représentant en trompe-l'oeil Le Géographe et L’Allégorie de la Peinture, de Vermeer de Delft.

 

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commentaires

Juliette 08/04/2011 03:37


Bonjour Catherine
J'aime beaucoup ton texte très fluide et riche :-)

Très bon essai de réunir ses deux peintures du maître en faveur de ce jeu Bravo :):):)

Amitiés

Juliette


Catheau 08/04/2011 08:23



Vermeer, un peintre cher à la fille du Nord que je suis. Amicalement.



Marine D 02/04/2011 14:06


J'avais choisi le peintre dans Emprises de brises

http://emprises-de-brises.over-blog.com/#fromadmin


Catheau 02/04/2011 21:45



J'avais lu ce beau poème, illustré par votre fils.



Vespcondove 29/03/2011 11:09


plaisir de vous lire grace au blog de quichottine.
j ai parcourus et lus quelques passage et j ai aime.
J aime les voyage et a travers vos ecrits et vos lectures je continue.


Catheau 29/03/2011 22:40



Merci de votre première visite chez moi et de la lecture de mes textes, grâce à Quichôttine. A bientôt.



Quichottine 28/03/2011 12:15


Je suis navrée... Un peu prise par le temps, je n'ai pas vu que tu l'avais publiée chez toi...

Merci !

Et merci pour tes participations toujours superbes !


Catheau 28/03/2011 19:53



C'est gentil, Quichôttine, de me rendre visite sur mon blog et de m'encourager.



Suzâme 16/03/2011 14:06


"...Un arrachement s’était fait en lui..." Maîtrise de la plume et profondeur dans un récit qui nous regarde, nous poètes, artistes, êtres d'expression...J'aime. Suzâme


Catheau 16/03/2011 22:38



Merci, Suzâme, de votre commentaire. J'aime pénétrer dans les arcanes des tableaux. On peut y rêver tant d'histoires.



Hauteclaire 10/03/2011 16:19


Terrible amour qui construit autant qu'il détruit.
Et une nouvelle tout en sensibilité ..
Amitiés Catheau


Catheau 10/03/2011 22:57



Les personnages des tableaux de Vermeer : une infinité de possibles. A bientôt, Hauteclaire.



Snow 10/03/2011 13:49


Excusez Madame de mon intrusion incompréhensible chez vous, je me suis juste mal exprimé dans ma tournure de phrase. Bonne journée!


Catheau 10/03/2011 22:47



Il n'est point besoin de vous excuser, Snow. Je n'avais pas compris votre réponse tout simplement. Amicalement.



Adamante 10/03/2011 00:29


Un tissage précieux, pièces de brocard tendues entre les œuvres nées dans un même atelier, où la lumière fit naître les passions.


Catheau 10/03/2011 09:48



Merci, Adamante, pour votre comparaison picturale. Amicalement.



Snow 09/03/2011 23:05


Bonjour, je laisse une petite trace en passant. J'aime lire des histoires et celle-ci, même si je la connaissais, l'ai bien appréciée pour avoir vu le film l'Astronome. Merci. Tourlou!


Catheau 10/03/2011 09:47



Merci Snow, de votre passage. Mais comment connaissiez-vous cette histoire que j'ai inventée hier ?????



Anne Le Sonneur 09/03/2011 21:19


Une fleur aimée / l'impossible oubli / un coeur transpercé
L'abandon... être / cueillir cette sève en soi / le coeur vivifié


Catheau 09/03/2011 22:40



J'ai aimé établir ces relations imaginaires entre deux tableaux  du "plus grand maître de la matière peinte", ainsi que Elie Faure décrit Vermeer. Amicalement.



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