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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 08:44

 

vermeer- clio détail de l'art d ela peinture

Clio, la muse de l'Histoire,

Détail de L'Art de la Peinture

Vermeer de Delft

 

Entre les pages du Carnet de poésie de ma grand-mère ne dorment pas que des poèmes. C’est ainsi que le 19 mars 1922, Louis Madelin, « le dernier représentant d’une Histoire à l’ancienne », selon le thésard Johan Ranger, lui a écrit une définition de cette discipline, rameau des sciences humaines  :

« Ce serait une bien vaine science que l’Histoire si elle se contentait des renseignements, alors qu’elle reste la science de la vie en prodiguant les enseignements. »

Belle profession de foi pour ce grand historien qui consacra son existence et ses recherches  à faire revivre la Révolution, le Consulat et le Premier Empire.

  

P1000358

 

Originaire de Neufchâteau dans les Vosges, où il naît le 8 mai 1871, il est le fils d’un procureur de la République. Après ses études chez des religieux et à la faculté de Nancy, il est reçu à l’Ecole Normale Supérieure puis à l’Ecole des Chartes. Il suit parallèlement les cours de l’Ecole des Hautes Etudes, obtient son agrégation d’Histoire, passe un doctorat ès Lettres et devient membre de l’Ecole de Rome.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il sert dans l’infanterie, avant de travailler au Grand Quartier Général où il effectue des études sur la situation militaire. Démobilisé, il reprend sa carrière d’historien et écrit de très nombreux ouvrages d’érudition.

Il devient ainsi le biographe de Fouché, œuvre saluée par Stefan Zweig, un de ses pairs en biographie : « Pour la première fois, les traits de Fouché sont présentés sous leur véritable aspect dans la monumentale biographie de Louis Madelin. ». Jean Tulard renchérit en disant que « Fouché a trouvé en Louis Madelin un avocat de talent, dont le livre restera comme l’un des classiques de l’école historique française. » L’historien écrit aussi sur Talleyrand, dont il brosse le portrait en une phrase lapidaire : « Froid et hautain, il décourageait la familiarité, l’ayant en horreur. »

Mais c’est L’Histoire du Consulat et de l’Empire (1937-1953) qui est son œuvre majeure. Publiée en quatorze gros volumes, cette somme à laquelle il se consacra tout entier, fut rédigée sur de simples cahier d’écolier. Daniel Rondeau évoque « ce tête-à-tête, plusieurs décennies durant, entre l’historien et ce Napoléon Bonaparte qu’il suit pas à pas », de l’Egypte à la Malmaison. Madelin  a l’art de la formule et le petit Corse prend vie sous sa plume : n’est-il pas le « mangeur d’histoire » et le « compagnon de Prométhée » ?

L’Histoire du Consulat et de l’Empire fut avant la guerre un énorme succès de librairie et relégua dans l’ombre l’ouvrage du même titre de Thiers. Selon François Busnel, c’est « un monument », une « somme définitive ». Il considère qu’avec ce livre, l’Empereur revit avec ses multiples facettes et que « tout est là », conté de plus « comme un magistral roman d’aventures ». En 2003, ce grand livre d’Histoire a été réédité en quatre volumes aux Editions Robert Laffont.

Ainsi que le soulignait Emile Henriot, pour Louis Madelin, l’Histoire est  bien la « présence vibrante et passionnelle » de tous les « héros, criminels, monstres, vainqueurs, fondateurs de codes et d’institutions, moteurs d’énergie, agents d’utiles et de bienfaisantes réformes ». L’historien, qui fut encore  député des Vosges (1924-1928) et porta l’habit vert jusqu’à sa mort en 1956, sut faire entrer ses lecteurs « dans le mouvement d’une époque ».

La présence de ces quelques lignes de la main d’un historien entre les pages du Carnet de poésie de ma grand-mère ne me surprend pas. L’amour ne l’avait-il pas initiée à la science de Clio, grâce à mon grand-père, lui-même auteur d’une thèse pour le doctorat ès-sciences politiques et économiques, intitulée Les Principes de l’annexion dans les traités de 1815?

 

Madelin Louis

  Louis Madelin

 

Sources:

http://www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/print.asp?param=553

http://www.lexpress.fr/informations/histoire-du-consulat-et-de-l-empire-par-louis-ma...

http://www.amazon.fr/Histoire-Consulat-lEmpire-coffret-volumes/dp/2221913310

http://www.nouveau-monde.net/livre/?GCOI=

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Madelin

 

Dimanche 02 mai 2010

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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 13:51

 

P1010543

  Le lilas en fleur, Avril 2010

 

C’était la fin d’avril

 

Sur les toits bleu ardoise

Embaumaient les lilas

Humbles fleurs villageoises

Au nom de Syringa

 

Venues des lointains parme

De Perse et d’Orient

Aux floraisons de larmes

Aux thyrses mauve et blancs

 

J’aimais à deviner

Les abeilles folâtres

Dans l’écume bleutée

Ou la mousse blanchâtre

 

J’aimais à respirer

Leurs tiges violâtres

Leurs panaches sucrés

Et leurs senteurs douceâtres

 

Sur les toits bleu ardoise

S’exhalaient les lilas

 

 

  P1010541

Les lilas du voisin, Avril 2010

 

Samedi 1er mai 2010

 

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 16:02

  jouve par henri le fauconnier

  Pierre Jean Jouve par Henri Le Fauconnier

 

L’œuvre romanesque de Pierre Jean Jouve (1887-1976), connu surtout en tant que poète de l’ « inconscient, [de la] spiritualité [et de la] catastrophe », traducteur de Shakespeare et de Hölderlin, et admirable exégète musical, est singulière à plus d’un titre. D’abord, elle s’étend de 1925 à 1935, date à partir de laquelle il se consacra entièrement à la poésie et ne revint jamais au roman, « toute recherche de sujet [s’étant] terminée par un refus intérieur. » C’est la fulgurance et la densité de cette décennie romanesque qui constituent une des composantes du mystère de l’œuvre.

Par ailleurs, cette dernière fut inaugurée par un premier roman, La Rencontre dans le Carrefour, paru à Paris en 1911, et que Jouve retrancha volontairement de sa production. Il précise dans la partie II de son journal : « Les premiers essais romanesques furent antérieurs à la crise de 1922-1925. » En 1924, il avait aussi rédigé un récit, Le Démon naïf, dont il détruisit le manuscrit « par insatisfaction ou scrupule ». Cette volonté délibérée de rompre avec un passé renié est l’autre aspect de la création jouvienne.

Ce que Jouve a appelé sa « Vita Nuova » trouve une de ses manifestations les plus puissantes avec le premier roman que l’auteur reconnaisse, Paulina 1880, « né de toutes ses mémoires d’Italie et publié en octobre 1925. Paulina est une héroïne de l’amour et de la rupture. Il est suivi de Le Monde désert, qui « reflétait plusieurs drames à partir d’un tableau de Genève que [Jouve] avait connu pendant la guerre ». Cette « autre œuvre de rupture », selon Daniel Leuwers, paraît en janvier 1927. Par la suite, Hécate en 1928 et Vagadu en 1931 constitueront L’Aventure de Catherine Crachat, dont le personnage de belle actrice « avait commencé de poursuivre [l’auteur] de ses désirs dans certains quartiers des bords de Seine ». Catherine Crachat est par ailleurs le premier personnage romanesque du roman moderne à être soumis à la psychanalyse.

Le « massif romanesque » prendra de l’ampleur avec Histoires sanglantes en 1932, de courts récits « ouverts dans le tuf de nos rêves » et qui procèdent directement du fonds personnel. Elles seront intégrées à La Scène capitale (1935) qui mettra le point d’orgue à l’écriture romanesque. Composée de La Victime et de Dans les Années profondes, cette œuvre est « ce qui reste de plus lourd à la « pensée de l’auteur », notamment à cause du personnage d’Hélène, « lié aux parties les plus secrètes de [la] vie de [Jouve] ». Hélène de Sannis ordonnera autour d’elle poèmes, réminiscences et obsessions de l’écrivain.

Jouve lui-même s’est interrogé sur le tarissement de sa veine romanesque qu’il s’efforce d’expliquer dans son journal : « Toute considération sur l’art du roman aboutit à des conclusions négatives. Je pensais d’une part que je n’irais pas plus loin dans l’expression, telle que je devais la concevoir. D’autre part, l’invention s’est trouvée invinciblement ramenée vers l’expérience concrète, ce qui me semblait insatisfaisant. »

Il reconnaît cependant que le drame personnel qui servit à l’élaboration du dernier roman est sans doute la raison majeure qui lui fit abandonner ce type d’écriture. La culpabilité engendrée par cette œuvre fut telle qu’elle lui interdit désormais toute continuation romanesque. Il se demande enfin si le dessein secret qui existe peut-être de Paulina à Hélène, et qui sut créer des personnages féminins aussi envoûtants, n’est pas une des autres raisons qui font que l’apparition d’autres figures l’aurait fatalement « dispersé ou brouillé ».

Marquée par la brièveté, la densité, l’étrangeté et le mystère, telle apparaît l’œuvre romanesque « poétique » et non « réaliste » de Pierre Jean Jouve, un romancier à redécouvrir.

 

 

Pierre jean jouve

 

Les citations sont extraites de En Miroir (1954), le journal de Pierre Jean Jouve.

 

Jeudi 29 avril 2010

 

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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 17:59

 

mousseron en famillelors de la publication de ses -copie-1

Jules Mousseron avec ses trois filles

lors de la parution de ses premiers poèmes

 

 

All’s sont monté’s d’avanche,

Laissant écrir’ papa…

Oh ! les biaux pétits anches

Conqués bouchi-boulà !

 

Ravett’ maman, ravette !

A-t-il quéqu’coss’pus biau

Qué quand ces tros fillettes

Dorm’nt in cari-mancheau ?

 

Lilit est tout plein d’chair rose

Et d’chéveux répandus,

Ch’est eune apothéose

Ed’biaux amours joufflus.

 

El pus p’tiote et l’ pus r’muante

A laissé s’berche in plan,

Pou v’nir avec les grantes

Juer in s’indormant.

 

In s’roulant, les chéries,

Comm’si ch’s’rob su l’gazon,

All’s sé s’ront indormies

Là, pêl-mêl’, comme all’s sont !

 

L’ainée à l’douch’figure,

Tient d’un air protecteur

Un bourlot d’couverture

Qu’all pinse être es’ tiot’sœur.

 

L’deuxième est là su l’couche

In travers complétmint !

All’ sourit à plein’ bouche

In montrant ses biaux dints !

 

Mais l’pus biau, ch’est l’pus p’tite ;

Qu’alle a l’air satisfait !

I n’y a-rien qui l’agite,

C’pus belle’fleur du bouquet.

 

Tout’mine’ comme eun' marotte,

C’chérubin du bon Dieu,

In serrant ses nonottes

Prind du r’pos tant qu’i peut.

 

All’sont monté’s d’avanche,

Laissant écrir papa…

Oh ! les biaux pétits anches,

Conqués’ bouchi-boulà !

 

Jules Mousseron

Denain, 27 novembre 1923

 

  P1000362 P1000363

 

Dans le Carnet de poésie de ma grand-mère se trouve une suite de dix quatrains aux rimes croisées, intitulée « Un biau tableau ». Le poème est signé de Jules Mousseron et il est daté du 27 novembre 1923. Ma grand-mère étant originaire de Valenciennes, la « Venise du Nord », il est probable que c’est en s’y rendant qu’elle a pu rencontrer, à Denain, le poète picard, qui n’a pas refusé de lui recopier ce texte qui tient sur deux pages.

Il est la description du tableau de trois petites filles endormies les unes contre les autres, sans doute celles du poète lui-même, puisqu’il dit qu’elles sont montées d’avance, « laissant écrir’ papa… »

J'ai restitué le texte, en espérant que je l'ai fait sans erreur. En effet, j'ai cherché le sens de certains mots dans un dictionnaire français-picard, mais ne les ai pas tous trouvés.

Jules Mousseron, qui se définissait lui-même comme un poète mineur (poète et mineur de fond !), est né à Denain, au « coron Plat », dans une famille de mineurs, le 1er janvier 1868 et mort le 23 novembre 1943. Il travaille lui-même à la mine, « al fosse Renard », dès l’âge de douze ans et un jour comme galibot. Nanti du certificat d’études, il parfait son éducation en suivant avec courage des cours du soir et en chinant des livres au marché de Denain, qui satisfont sa passion de la littérature.

En 1886, il rencontre Adélaïde Blottiaux, qu’il épousera, et il commence à écrire des vers pour elle, des odes champêtres, d’abord en français. Sous l’influence de Julien Renard et André Jurénil, « il descend de son petit Parnasse pour le coin de sa rue » : la langue des mines et ses compagnons. Il se met à écrire des textes en rouchi, le patois picard. Le mot rouchi  provient sans doute d’une confusion de la mauvaise lecture d’une lettre où l’on parlait du patois de « dronchi », c’est-à-dire « d’ici ». Le rouchi est le dialecte de cette région houillère du Borinage, entre Nord et Belgique dont font partie Valenciennes et Denain. Ses textes, qu’il présente dans les spectacles locaux, remportent un franc succès. Il devient le « rapporteur » de la tradition ouvrière des mineurs du Pays Noir. Il publie en 1897, grâce à une souscription, son premier recueil, Fleurs d’en bas, composé d’une quinzaine de poèmes et d’une vingtaine de chansons.

Dès lors, il ne cessera plus d’écrire, devenant l’auteur de douze volumes où l’on compte près de trois cents chansons. Poèmes, chansons, anthologies, monologues seront vendus à des milliers d’exemplaires. Ses livres, qui sont aussi le texte de ses « concerts » et de ses discours publics, ont pour titre Coups de Pic et Coups de Plumes (1904), Eclats de Gaillettes (1913), Autour des Terris (1929) ou encore Mes Dernières Berlines (1933), mêlant textes graves et histoires drôles.

Conteur, comédien et « commis voyageur » de la poésie, selon l’appellation de Jean Dauby, il va de spectacle en spectacle, fréquentant les estaminets, animant les kermesses, les fêtes locales les défilés des harmonies. Il récite ses poèmes et chansons devant un public enthousiaste, souvent des mineurs, dont il conte les heurs et malheurs. Si certains lui ont reproché son absence d’engagement politique marqué, le porte-parole des « sans-voix » fait cependant l’éloge des valeurs du milieu ouvrier, l’amour, le courage et la fraternité. La poésie est surtout pour lui le moyen de soulager la misère  des « gueules noires », si souvent victimes de grandes tragédies.

C’est en 1899 qu’il crée le personnage de Cafougnette, qui apparaît dans ses premières allocutions publiques et surtout dans ses monologues (1899-1943). Il deviendra bientôt le thème comique central de son œuvre. Zeph Cafougnette (Zeph étant le diminutif de Joseph) est un mineur de Denain comme son créateur. Fort en gueule, vantard, et en même temps « ninoche » (innocent), il est sûr de son bon sens et défie les riches. Il est devenu si populaire qu’il est sans cesse présent dans les histoires drôles du Nord de la France : « Tout l’monne, ichi, dins not’ pays,/ Connot l’arsouille d’Cafougnette… » La célébrité de Cafougnette est telle que la ville de Denain a créé en 1950 un géant à son effigie. Le patronyme de ce personnage est même devenu un nom commun. Ainsi, on parle de « cafougnettes » à propos d’histoires drôles en picard, en ch’timi. Cafougnette n’est-il pas l’égal de Toto ou de Marius !

La notoriété de Mousseron s’étend alors au-delà des frontières du Nord. Le poète recevra les Palmes académiques en 1908 et sera fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1936. Il ne quittera cependant jamais la mine où il travaillera jusqu’en 1926.

Jules Mousseron donnera ainsi ses lettres de noblesse au dialecte picard, cette langue parlée dans les régions Nord-Pas-de-Calais (sauf Dunkerque, de langue flamande), Picardie (moins la frange Sud) et en Belgique dans la province du Hainaut, jusqu’à la Louvière. Souvent appelé improprement « patois de Nord » ou ch’timi, c’est dans la région de Valenciennes- comme il est indiqué plus haut- qu’il prend le nom de rouchi. D’autres auteurs porteront haut le flambeau du dialecte picard, tel Alexandre Desrousseaux (1820-1892), créateur du « P’tit Quinquin », l’hymne des gens du Nord, ou encore Léopold Simon (1901-1979), le « touche-à-tout » le plus doué de tous les Cht’imis.

A ceux qui pensent que le patois est la « langue primitive qui s’est déposée au fond de la société, et y demeure immobile […], comme de la vase », Jules Mousseron, avec ce poème à la langue vive, concrète, imagée et expressive, apporte un démenti manifeste. Si c’est de la vase, celle-ci « contient de l’or, beaucoup d’or » (Génin).

Et il me plaît de penser que ma grand-mère, si fine et si délicate, qui rêvait aux vers de Sully Prudhomme ou d’Anna de Noailles, ne dédaignait pas d'écouter ou de lire le « chantre de la mine ».

 

Jules Mousseron mineur

  Jules Mousseron, poète et mineur

 

 

Sources:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Mousseron

http://www.cafougnette.com/mousseron.php

http://www.ville-denain.fr/personnages.php3

http://www.nordmag.fr/culture/patois/patois.htm

 

Pour le Jeudi en poésie

www.over-blog.com/.../CROQUEURS_de_MOTS.html

 

 

Mercredi 28 avril 2010

 

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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 17:03

 

 

La glycine

 

Glycine au début de mai, 2009

 

Sur le mur de tuffeau la glycine a jailli

En flamboyant taillis

Odorant incendie

 

Luxuriance sucrée

Aux senteurs vanillées

Sur les branches pleurantes

En grappes cascadantes

Dans les profonds feuillages

Orageux palissage

Une poussée sauvage

En irradiances fauves

Violettes et mauve

 

Sur le mur de tuffeau la glycine a flétri

 

 

 

 

 

Mardi 27 avril 2010

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26 avril 2010 1 26 /04 /avril /2010 16:31

 

Laurent terzieff

 

Hier soir, les Molières 2010 ont récompensé pour la quatrième fois (1988 : Molière du metteur en scène pour Ce que voit Fox et 1993 : Molière du metteur en scène et Molière du Théâtre privé pour Temps contre temps) ) le grand comédien Laurent Terzieff. Il a en effet reçu le Molière du comédien pour deux rôles différents : L’Habilleur (2009) de Ronald Harwood, mis en scène par lui-même (Théâtre privé) et Philoctète (2009-2010) de Jean-Pierre Siméon d’après Sophocle, monté par Christian Schiaretti (Secteur subventionné). Et il a reçu le Molière du Théâtre privé pour L’Habilleur.

Tout en évoquant Roger Blin et Jean-Marie Serreau, compagnons de route de la première heure, il a souligné qu’il a toujours œuvré pour une mixité entre un certain théâtre privé et l’aide publique dont [il] dispose ». « Le théâtre n’est pas ceci ou cela, mais ceci et cela », a-t-il conclu.

 

terzief l'habilleur

Laurent Terzieff dans L'Habilleur

 

Cette récompense est l’occasion de revenir sur le parcours extraordinaire d’un fou de théâtre, qui, à 74 ans, n’a pas désarmé.

Fils d’un sculpteur russe, émigré en France lors de la Première Guerre mondiale, et d’une mère céramiste, originaire de la région de Toulouse, Laurent Didier Alex Terziev naît dans cette même ville le 27 juin 1935. Son enfance se passe dans les « odeurs de glaise, de plâtre, de poussière, de coups de marteau », milieu artiste, qui sera déterminant pour la formation de l’adolescent, lecteur de Dostoïevski et amoureux de poésie.

La représentation de La Sonate des Spectres de Strindberg, dirigée par Roger Blin, lui fait appréhender « quelque chose de la face invisible du monde et de sa rencontre avec sa face visible ». Il fera ses débuts en 1953 au Théâtre de Babylone de Jean-Marie Serreau dans Tous contre tous d’Adamov. Dès lors, sa vie sera tout entière vouée au théâtre.

C’est cependant le cinéma qui le fait connaître au public avec le film de Marcel Carné, Les Tricheurs, portrait de la jeunesse de la fin des années 1950.

 

terzieff les tricheurs

Laurent Terzieff dans Les Tricheurs

 

Il mènera un temps une carrière au cinéma jusque dans les années 1980, jouant sous la houlette des plus grands metteurs en scène, tels  Clouzot et Godard, en passant par Buňuel. Philippe Garrel, quant à lui, le dirige à quatre reprises, notamment dans Les Hautes Solitudes en 1974.

Sa silhouette longiligne, son visage émacié au regard fiévreux lui procurent des rôles singuliers. On se souvient du jeune homme « superbe », étudiant au regard vert, en quête de sens, dans Les Garçons de Bolognini (1959), film écrit par Pier Paolo Pasolini, qui fera de lui le Centaure dans Médée, avec Maria Callas. Sur un scénario du metteur en scène italien, il tourne Ostia de Sergio Citti. Il y joue le rôle d’un garçon qui se fait assassiner à coups de barre de fer, sur la plage d’Ostie, préfiguration de la mort de Pasolini, de la même façon, au même endroit.

 

terzieff 4

 

Il sera un danseur homosexuel dans Brother Carl de Susan Sontag en 1971 ou encore Amerling dans Le Désert des Tartares de Zurlini, d’après le roman de Dino Buzzati. Plus rare par la suite sur les écrans, il est l’interprète de Souvarine dans le Germinal (1993) de Claude Berri. Dans son Journal, (1987) Matthieu Galey n’écrivait-il pas : « Avec ses cheveux longs, romantiques, il a l’air d’un nihiliste égaré au XXe siècle » ? 

 

terzieff laurent jeune

 

Parallèlement, en 1961, au Lucernaire, il a créé avec Pascale de Boysson, sa compagne à la vie et à la scène, la Compagnie Laurent Terzieff, qui va marquer l’histoire du théâtre. Pour ses débuts de metteur en scène, il choisit La Pensée de Leonid Andreïev, un théâtre poétique, car il aime les poètes. Il dit à ce propos : « Pour moi, tout ce que nous vivons n’est qu’une partie de la réalité. L’essentiel nous est caché, ou encore caché, selon que l’on croit ou non à un au-delà de la vie. Par l’intuition poétique, il peut nous être révélé. Pour moi, le théâtre doit être un miroir de la réalité. Il doit refléter les deux éléments fondateurs de l’existence : le monde intérieur et le monde extérieur […] »

 

terzief studio harcourt 1959

Laurent Terzieff, Studio Harcourt (1959)

 

De Tête d’or (1959) de Paul Claudel, mis en scène par Jean-Louis Barrault  à Moi, Bertold Brecht (2002), en passant par Carlos Semprún, Claude Mauriac, Rainer-Maria Rilke, Slawomir Mroezek, Oscar-Venceslas de Lubicz-Milosz, Pirandello (le rôle de Henry IV !) et bien d’autres, sa curiosité inlassable aura

procuré au public de grandes émotions théâtrales.

 

terzieff laurent 01

 

Désireux, comme il le dit, d’ « expérimenter le goût de l’époque » et peu intéressé par la relecture des classiques, il va surtout contribuer à faire connaître en France le théâtre anglo-saxon, en adaptant et en mettant en scène Murray Schisgal, Edward Albee, T. S. Eliot, James Saunders. Successeurs de Beckett et Ionesco dans une veine renouvelée, ces dramaturges retiennent son attention car ils prennent en compte « l’homme jeté dans le monde et qui se bat avec la vie ».

 

terzieff dans philoctète

Laurent Terzieff dans Philoctète

 

En montant Meurtre dans la cathédrale de T. S. Eliot avec R. Hermantier, en 1995, il avait approché le genre de la tragédie. Ayant vu Oedipus rex de Bob Wilson et  souhaitant aborder la tragédie, il acceptera le rôle de Philoctète, adapté par Jean-Pierre Siméon, qui avait pensé à lui en l’écrivant. Selon le comédien, la tragédie grecque, « c’est le mal injustifié, qui s’évanouit devant tout examen raisonnable, la culpabilité sans crime […] qui renvoie à la culpabilité divine. » Mais ce qui l’intéresse, « c’est la vision nouvelle qu’elle porte en elle : celle de l’homme responsable de ses actes ». Il déclare y retrouver ses véritables préoccupations théâtrales. N’a-t-il pas prôné l’insoumission dans la guerre d’Algérie, alors qu’il venait de jouer Tu ne tueras point de Claude Autant-Lara, et milité contre la guerre en Irak ?

 

terzieff laurent

 

Dimanche 26 mars, Laurent Terzieff nous est bien apparu tel qu’en lui-même et ainsi que le décrivait Matthieu Galley dans son Journal (décembre 1980), « pâle, transparent, les boucles autour de ce long visage exsangue, osseux, émacié, […] un adolescent ravagé, que son sourire illumine, sauve des années, de la mort ». Le visage même du Théâtre…

 

terzief philoctète

 

 

 

 

Sources :

http://www.tdg/geneve/culture/chant-magnétique-laurent-terzieff-

http://www.lexpress.fr/culture/scene/theatre/laurent-terzieff-le-theatre-reflete-ce

http://www.toutlecine.com/star/biographie/0003/00038367-laurent-terzieff.html

http://www.evene.fr/celebre/biographie/laurent-terzieff

http://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Terzieff

 

Lundi 27 avril 2010

 

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 22:30

 

 

Nadine Gordimer

 

Qui ne se souvient du roman de Karen Blixen, La Ferme africaine, que contribua à faire connaître l’adaptation cinématographique, Out of Africa ? C’est ce topos de la ferme africaine que traite aussi Nadine Gordimer, le grand écrivain sud-africain, dans Le Conservateur (1974). Dans ce roman magistral, l’espace africain devient la métaphore du conflit qui oppose les Noirs aux Afrikaners. La ferme africaine est le point focal où s’inscrit la présence du maître et des serviteurs, devenant par là même la pomme de discorde.

L’histoire est celle de Mehring, un Afrikaner aisé, homme d’affaires connu, qui devient propriétaire d’une ferme à environ quarante kilomètres de Johannesburg. Au début, il se contente d’y recevoir ses amis blancs ou sa maîtresse ; il y vient ensuite seul de plus en plus souvent (p. 33-37). La terre est cultivée par Jacobus le contremaître noir et les ouvriers du compound. Non loin de la propriété, c’est la location, une sorte de ghetto noir de cent cinquante mille habitants. A la périphérie est situé aussi un bidonville habité par des squatters. La boutique de la famille indienne des Bismillah, gardée par des chiens, est la dernière pièce de cette mosaïque ethnique. Les Indiens conservant le statut ambigu de indentured servants, ils se sentent toujours menacés d'expulsion. Quant aux Noirs, ils n'ont pas droit à une existence digne de ce nom et vivent en état de rélégation perpétuelle. Le premier chapitre du roman est consacré à la découverte du cadavre d’un Noir anonyme sur les terres de Mehring (dans les romans de Gordimer, c'est souvent par le Noir que le scandale arrive), mort inexpliquée qui ne cessera plus de le hanter. Cette obsession le contraindra à abandonner les lieux.

Certes, ce roman n’est pas d’une lecture aisée, et Nadine Gordimer le reconnaissait elle-même. Il est pourtant celui dont la récipiendaire du Prix Nobel de Littérature 1991 se disait le plus satisfaite. L’auteur y fait en effet coexister, un peu à la manière de Faulkner, le passé et le présent. Elle y pratique l’ambiguïté par un emploi subtil du pronom personnel de la 3e personne, qui met les Noirs à distance, et de l’indirect libre.  Elle y fait alterner les différents points de vue, au sein d’une structure particulièrement élaborée en onze sections et vingt-sept sous-sections, qui couvrent dix mois. Utilisant en contrepoint de la narration les mythes de création Zoulou, elle annonce le retour de la terre de Mehring à ses habitants originels. Ses descriptions puissamment poétiques de la nature (le vlei, p. 133 ; les vingt-trois pintades, p. 150-151 ; une nuit extraordinaire, p. 283-285) deviennent des métaphores de l’âme des personnages, tandis que s’organise un réseau complexe de significations autour d’un œuf, d’une pierre ou d'une bille de verre.

Aussi l’incipit  (p. 15-16) est-il particulièrement révélateur à cet égard, qui décrit des enfants noirs prêts à ouvrir au maître la barrière de la ferme, tandis que le lecteur ouvre le livre. Groupés autour « des œufs clairs et tachetés », ils veulent se les approprier et Mehring les leur dispute. Les œufs de pintade sont ici le symbole de la vie à venir et de la nouvelle société noire qui va éclore.

« Compteur Geiger de l’apartheid », ainsi que l’a surnommée Per Wästberg, Nadine Gordimer n’a jamais renoncé à dénoncer le vrai visage du racisme en Afrique du Sud. Dans ce but, elle imagine des personnages qui sont affrontés à des choix moraux difficiles et douloureux. C’est le cas de Mehring, l’« anti-héros afrikaner », que sa femme a quitté et qui ne comprend pas son fils. Son « flux de conscience » est le fil conducteur du lecteur, qui comprend qu’il fait perdurer avec bonne conscience le système de l’apartheid.  De plus, sous couvert de protéger la nature, il en est en réalité l’exploiteur. Le titre anglais, The Conservationnist, recèle à cet égard une ambiguïté voulue puisque qu’il connote à la fois l’écologie et le conservatisme.

Peu à peu, la présence du cadavre du Noir, enterré à la hâte par la police dans la troisième pâture, va induire chez Mehring un sentiment de culpabilité diffus. Ce dernier ne l’abandonnera plus et il finira par s’identifier au mort par un insidieux travail de l’imaginaire. Il prendra difficilement conscience que la violence qu’il exerce sur les femmes est de même nature que celle qu’il établit sur une terre qui n’est pas la sienne. Dès lors, au moment où il s’apprête à faire l’amour avec une métisse, transgression majeure, il ne lui reste plus que la fuite. Dans une scène, où Nadine Gordimer distille la plus grande ambiguïté (Mehring n’est-il pas tombé dans un guet-apens ?), les Noirs observent d’une hauteur le maître qui s’enfuit. Puis, sur les terres de ce dernier, ils enterrent le cadavre du Noir anonyme : « Ils l’avaient enfin porté dans la chambre du repos ; il était revenu. Il prenait possession de cette terre- la leur- il était l’un des leurs (p. 371). » «  La terre se referme sur le mort à l’instant même où se referme le livre. »

Avec ce très beau roman, celle que les Noirs surnomment affectueusement « Magogo » (Notre mamie) apporte bien la preuve que son Nobel « appartient à tous les Africains ».

 

Sources :

Le Conservateur, Nadine Gordimer, Les Cahiers rouges, Grasset.

Nadine Gordimer, Liliane Louvel, PU de Nancy, 1994.

Discours de réception du Nobel, « L’écriture de l’Etre », 7 décembre 1991.

« Nadine Gordimer et l’expérience sud-africaine », Per Wästberg, 26 avril 2001.

 

Samedi 24 avril 2010

 

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 16:09

 

portrait de beibeder par mme ratel

               Portrait de Frédéric Beigbeder

              par Madame Ratel (1974)

 

En refermant Un roman français, plus autobiographie que roman du reste, j’ai pensé au poème d’Apollinaire, intitulé « A la Santé » :

 

Avant d’entrer dans ma cellule

Il a fallu me mettre nu

Et quelle voix sinistre ulule

Guillaume qu’es-tu devenu

 

Le Lazare entrant dans la tombe

Au lieu d’en sortir comme il fit

Adieu adieu chantante ronde

Ô mes années ô jeunes filles

 

Certes, loin de moi l’idée de comparer Beigbeder à l’incomparable poète « à la tête étoilée », d’autant plus que les pages de son livre consacrées à son emprisonnement ne sont pas les meilleures, il s’en faut de beaucoup.

Cependant, il y a dans cet ouvrage, imaginé à la faveur d’une garde à vue, un ton auquel le bo-bo des beaux-quartiers n’avait guère habitué son public.

Dans ce roman des origines, sorte de passage obligé pour les écrivains, il fait la part belle à ses grands-parents paternels et maternels avec de beaux portraits nostalgiques et sensibles. Il dit la fracture originelle familiale dont il ne s’est pas remis et l’admiration inconditionnelle, mais pétrie de sentiments mêlés, pour son frère. Alors que l’entrepreneur va recevoir la Légion d’Honneur, l’écrivain ne croupit-il pas  en cellule pour une provocation d’adolescent favorisé?

 

Prisonnier dans l'escalier

Prisonnier dans l'escalier du Palais de Justice

Dessin de H. de Hem, 1868

(Paris en Images)

 

A son tour, il pose la question : « Frédéric, qu’es-tu devenu ? » Et après de nombreux allers et retours dans un passé d’ « enfant gavé », devenu un « homme en ballottage », il sait seulement que son nez ne saigne plus. Désormais, l’important pour lui semble être de philosopher avec sa fille et de lui apprendre à faire des ricochets sur la plage de Guéthary.

Alors, Frédéric Beigbeder, un nouveau Lazare ? On le souhaite.

 

Samedi 24 avril 2010

 

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 10:07

 

cadran solaire petiville

 

Cadran solaire (1738) au fronton du manoir de Petiville (Calvados)

 

Tourne le soleil autour du gnomon

Défilent les heures en haut du fronton

Une épine d'ombre sur de la lumière

Comme un doigt pointé vers ma fin dernière

 

 

Pour Le Casse-Tête de la Semaine

 de Lajémy

Thème : Ombre et Lumière

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 19:34

 

P1000356

 

Dans le Carnet de poésie de ma grand-mère, il est une page que j’aime particulièrement. Y est inscrit un bref dialogue que la main du poète breton Charles Le Goffic a recopié, d’une écriture très élégante aux amples initiales, en utilisant la hauteur de la page. Ce court texte est daté du 09 mars 1922.

 

Dialogue dans la nuit

 

Qu’il fait noir, ô Zénon, et que la côte est dure !

       - Va tout de même ton chemin

Et dis-toi que le jour le plus sombre ne dure

Que jusqu’au lendemain.

 

                                                       Ch. Le Goffic

Dunkerque, 9 mars 1922.

 

En écrivant à brûle-pourpoint pour ma grand-mère ces quelques lignes qui invitent au courage devant l’adversité, à qui le poète breton (1863-1932) a-t-il pensé ? Le nom de Zénon qu’il choisit ici me semble symboliser l’homme qui philosophe, si « philosopher, c’est apprendre à mourir ».

 

Zenon d'Elée

Zénon d'Elée

 

Peut-être fait-il allusion à Zénon d’Elée dont Diogène Laërce rapporte l’existence dans les Vies des philosophes illustres (IX, 26-27). Celui dont il dit que, pour ne pas parler, il se trancha la langue avec les dents et la cracha au visage du tyran qui le torturait. Celui-là même dont la fermeté devant la mort impressionne Tertullien dans son Apologétique (50) : « Zénon d’Elée, à qui Denys demandait en quoi consiste la supériorité de la philosophie, répondit : « Dans le mépris de la mort. » Et c’est avec impassibilité que, sous les coups du tyran, il confirma son propos jusqu’à la mort. »

Pourtant, en lisant ces quatre lignes, je songe surtout à Zénon Ligre, le magnifique personnage de L’œuvre au noir (Opus nigrum) (1968) de Marguerite Yourcenar, originaire des Flandres comme ma grand-mère. Type exemplaire de l’humaniste de la Renaissance, inspiré par Paracelse et Pic de la Mirandole, médecin, alchimiste et philosophe, Zénon, de Cologne à Bruges en passant par la Suède, fera de nombreux voyages au cours desquels il aiguisera sa réflexion sur le monde. Réfugié à Bruges, condamné pour athéisme et impiété par l’Inquisition, il se suicidera pour ne pas se rétracter. Il symbolise l’homme en quête de la Vérité.

 

Gian Maria Volontè interprète de Zénon,

dans l'adaptation cinématographique de L'Oeuvre au noir

de Delvaux (1988)

 

Dans ses Essais et Mémoires, Marguerite Yourcenar écrit : « Je m’étais emparée tout de suite du prénom de Zénon, qui me plaisait, parce que, bien que donné assez fréquemment dans cette région aux époques de foi, en l’honneur d’un saint évêque de Vérone, il avait été aussi celui de deux philosophes antiques, le subtil Eléate, mis à mort, dit-on, par un tyran, et l’austère stoïcien [Zénon de Cition] qui paraît s’être suicidé, comme ce fut souvent l’usage dans sa secte. »

Je voudrais ainsi citer l’avant-dernier paragraphe et deux phrases du dernier paragraphe du dernier chapitre de L'Oeuvre au noir, intitulé « La fin de Zénon ». C’est un passage admirable qui pourrait venir en écho, par-delà les années, au petit dialogue recopié par Charles Le Goffic pour ma grand-mère. Marguerite Yourcenar ne m’en voudra pas, elle à qui « il est arrivé souvent de tenter de [s’] établir dans d’autres siècles, d’essayer de franchir plus ou moins la barrière des temps ».

Après avoir pensé au chanoine Campanus, qui « avait été le premier à lui faire lire les Anciens dont les héros périssaient de la sorte », Zénon, « avec la dextérité du chirurgien-barbier », se coupe la veine tibiale sur la face externe du pied gauche puis taillade l’artère radiale de son poignet gauche. Dans une sorte de dédoublement de lui-même, il attend la mort avec sérénité.

« La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’était en lui ou dans la chambre : tout était nuit. La nuit aussi bougeait : les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmuait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit. […]

Mais toute angoisse avait cessé : il était libre ; […] Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon. »

Ainsi, pour Zénon de Bruges, la liberté accordée par la mort prend la forme d’un jour aveuglant qui se confond avec la nuit.

En cette année 1922, où Charles Le Goffic rencontre ma grand-mère, Marguerite Yourcenar envisage un projet ambitieux, celui d’un roman familial couvrant plusieurs générations. Elle le mènera à bien sous le titre générique de Labyrinthe du monde et sous la forme d’une trilogie : Souvenirs pieux (1974), Archives du Nord (1977) et Quoi ? L’Eternité (1988). Et par de nombreux aspects, la Flandre de Zénon, c’est un peu déjà la Flandre qui sera celle de l’auteur, amoureuse comme son héros du monde rural et de la mer. Autant dire que le personnage de Zénon accompagna Marguerite Yourcenar toute sa vie, et qu'elle entretint avec lui un lien particulier, "quasi existentiel".

 

 

Sources :

L’Oeuvre  au Noir, Marguerite Yourcenar, Folio, n°798, p. 442-443

Anne-Yvonne Julien commente L'Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar, Foliothèque

http://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%A9non

 

 

 

 

Vendredi 23 avril 2010

 

 

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