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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 08:47

  Meurtre de Laïos freque romaine

Le meurtre de Laïos, Bas-relief romain

 

 

 

Antigone, ma fille très aimée, prête une oreille compatissante au récit du plus misérable des hommes. Moi, Œdipe, l’homme aux pieds enflés, celui qui croyait avoir le choix et qui ne l’avait pas, je n’ai pas de confident plus précieux que toi. Dans l’épreuve de l’aveuglement qui m’accable, ton écoute, tout autant que ton bras, m’est secourable.

Tu sais que moi, l’enfant exposé au Citheron, je vivais dans l’illusion que mon père était Polype de Corinthe et que ma mère était Mérope la Dorienne. Et funeste fut le jour de liesse et d’ivresse où un fou m’appela « enfant supposé ». Malgré les dénégations farouches de mon père et de ma mère, l’insulte ne cessait de m’être à douleur.

Aussi, sans en avertir mes parents, je pris le chemin de Pythô. Phoebos me dit de m’en retourner sans répondre à ce pourquoi j’étais venu en son sanctuaire. Mais il me fit la prédiction la plus horrible qui fût : j’ôterais la vie à celui dont je suis issu, je pénétrerais dans la couche de ma mère, je ferais voir à la face du ciel une engeance monstrueuse. Epouvanté au-delà de tout par les paroles du dieu, je disparus à tout jamais de Corinthe, afin que l’oracle ne se réalisât point.

C’est alors qu’après avoir beaucoup cheminé, j’arrivai au croisement de deux routes. Là, je vis venir à ma rencontre un héraut à cheval devant un chariot, attelé de deux pouliches fringantes. Dans ce grand arroi se tenait un vieillard de belle prestance. La route étant une façon de défilé, il fallait bien que l’un des deux équipages cédât le passage.

Je vis que deux solutions s’offraient à moi et je m’interpellai : « Soit tu te prévaux de ton titre de prince et tu passes en force ; soit tu respectes le grand âge de ce voyageur chenu  et tu lui cèdes le passage. » J’en étais là de mes réflexions quand le vieillard et le héraut se mirent à avancer fiévreusement. 

De nouveau, crois-moi, ma chère fille, moi le descendant d’incestes et de parricides, je m’efforçai de temporiser : « Ou tu ne résistes pas à l’audace du voyageur insolent et tu lui permets de te précéder ; ou tu laisses l’hybris t’envahir et tu ne fais pas de quartiers. » Il me parut alors que le vieil homme avait fait encore insensiblement avancer son équipage.

 « Non, me dis-je en moi-même, maîtrise ta colère, montre de l’empire sur toi-même. Après tout, il ne s’agit que de préséance ! » Mais en même temps, mon mauvais génie me disait : « Comment, toi, l’illustre fils du grand Polybe, supporteras-tu qu’un homme méprisable déjà aux portes du tombeau ose te défier ? »

Et soudain, dans un mouvement imprévisible, l’inconnu à barbe blanche me cingla de son double fouet. Je te l’assure, Antigone, à ce moment même Apollon et sa mesure étaient toujours en balance avec la violence sauvage de Dionysos. Mais, trois fois hélas, c’est la fureur aveugle qui fut la plus forte. Submergé par la douleur et par la colère, dans une incontrôlable ruée, je me précipitai sur le vieux voyageur et sur son héraut, et leur administrai la mort de mon glaive.

Ô ma fille tendrement chérie, pleure avec moi sur le malheureux que je suis ! Moi qui avais dompté le Sphinx, moi qui avais atteint le faîte de la puissance, voilà que je suis précipité au tréfonds des abysses de l’infortune ! Puissé-je, ma fille, n’avoir jamais emprunté ce chemin fatal ! Et que n’ai-je écouté la voix de la mesure en ce jour funeste ? Je n’aurais pas mis en mouvement la machine infernale, je n’aurais pas porté la main sur mon géniteur, je n’aurais pas souillé ma mère, je n’aurais pas donné le jour à quatre enfants maudits !

 

Texte inspiré par Œdipe Roi de Sophocle (Scène du récit par Œdipe à Jocaste du meurtre de Laïos)

Pour Azacamopol et La Petite Fabrique d’Ecriture,

Thème : le dilemme

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Des personnages.
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commentaires

Quichottine pour Azacamopol 05/05/2011 18:26


C'est vrai que c'est un régal... Merci, Catheau !

Le texte est publié sur le blog de la communauté. :)


Catheau 06/05/2011 09:02



Merci, Quichottine.J'ai pris beaucoup de plaisir à lire les beaux textes du thème. Amicalement.



Elo 04/05/2011 11:33


Très bien écrit. Ce récit à relire sous ta plume est un régal ! Bises


Catheau 04/05/2011 22:23



Un mythe fondateur, auquel on revient sans cesse. Amicalement.



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