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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 13:45

  annie-ernaux photo-telerama

Annie Ernaux (Photo Télérama)

 

 

 

Avec L’Autre fille, Annie Ernaux poursuit l’ « autosociobiographie » d’elle-même, qui est au cœur de son œuvre. Dans ce bref récit de soixante-dix-huit pages, elle écrit une lettre pour la nouvelle collection de chez NIL, Les Affranchis : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais osé écrire. » Elle reconnaît y avoir exploré un mythe, celui de la sœur qui l’a précédée, morte à l'âge de six ans, et dont elle ignorait tout.

En effet, par une fin d’après-midi, un dimanche qu’elle a toujours situé en août, elle surprend le récit de la disparition de cette autre fille, « entrée morte dans [sa] vie, l’été de [ses] dix ans ». De la bouche de sa mère, elle apprend que celle-ci  est décédée de la diphtérie, le Jeudi-Saint 1938. Mais surtout, elle, qui a « le diable au corps », découvre la « petite sainte », celle qui a dit avant de mourir : « Je vais aller voir la Sainte Vierge et le bon Jésus. »

Dès lors, comment se situer dans ces non-dits, dans cet "entre-deux" (Fabrice Thumerel) quand on n’est qu’une enfant de remplacement, une « ravisée », ainsi qu’on le dit en patois normand ? C’est cette interrogation lancinante qu’explore ce court récit, celui d’une douleur qui n’était pas la sienne, mais celle de ses parents. N’ayant aucun souvenir de cette sœur disparue, il fallait à l’auteur la faire exister « en allant plus loin ». Et elle dit elle-même que c’est l’exercice le plus difficile qu’elle ait jamais eu à faire.

En face d’une mère et d’un père inconsolables, il lui a fallu se construire, elle, la petite fille, qui était loin d'être « amitieuse » (câline, ainsi qu'on le disait en patois normand pour les enfants et les chiens), pour qui « le jour du récit est aussi le jour du jugement ». Sa mère n’a-t-elle pas dit : « Elle était plus gentille que celle-là » ?

Pourtant, elle aussi était « mal partie ». Fièvre aphteuse, boiterie, chute sur un tesson de bouteille, myopie, dents cariées, blessure au genou avec un clou rouillé qui manque de la faire mourir du tétanos, et dont elle réchappe. Mais se pose la question de sa légitimité à être  et elle écrit : « Il fallait donc que tu meures à six ans pour que je vienne au monde et que je sois sauvée. » Et elle ne sait pas si elle écrit pour ressusciter Ginette - le prénom interdit - ou la tuer à nouveau.

La mort de cette sœur inconnue semble être la clé d’un malaise fondamental, qui la fait douter de sa propre existence. Ainsi, dans son Journal, en août 1992, elle s'interroge : « Enfant – est-ce l’origine de l’écriture ?  Je croyais toujours être le double d’une autre vivant dans un autre endroit – que je ne vivais pas non plus pour de vrai – que cette vie était l’écriture, la fiction d’une autre. » Et elle ose cette explication, comme une tentative d’élucidation de son existence : « Je n’écris pas parce que tu es morte, tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. » Enfant de remplacement, elle avoue : « Il fallait que tu meures, que tu sois sacrifiée pour que je vienne au monde. »

Se référant à la Lettre au père de Kafka, marquée par la peur (« Je te déchirerai comme un poisson »), Annie Ernaux explique que, en même temps qu'elle reçut le récit, elle devint la dépositaire de la loi du silence. Jamais elle n'évoqua sa sœur avec ses parents : « Nous avons maintenu la fiction au-delà de toute vraisemblance », dit-elle. Peut-être ne parla-t-elle jamais pour ne pas raviver la douleur de ses parents. Plus sûrement, sans doute, parce qu’elle savait intimement que cette première fille « était indestructible en eux », et qu’elle était persuadée que, pour elle, la « ravisée », l’enfant de remplacement, il n’y avait pas de place.

Quand sa mère tomba malade de la maladie d’Alzeimher et qu’on lui demandait sa date de naissance, elle donnait celle de la mort de sa fille aînée. De même, quand l’auteur lui amena son premier petit-fils, elle dit dans un lapsus : « La petite-fille est arrivée. » Alors qu’elle ne voulait pas que sa sœur ressuscite au travers de son fils, Annie Ernaux reconnaît que la lettre qu’elle lui écrit ici est une forme de résurrection.

En même temps, elle a bien conscience de l’impossibilité de ramener sa sœur disparue à l’existence. Elle n’éprouve aucune douleur pour cette sœur qu’elle n’a pas connue et elle ne vit que de son absence. (D’ailleurs, l’auteur reconnaît ne pas être satisfaite de l’emploi de la deuxième personne du singulier, puisqu’elle n’a jamais eu aucune intimité avec sa sœur.) C’est pour habiter ce vide qu’elle écrit  : « Tu es hors du langage des sentiments et des émotions. Tu es l’anti-langage. Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. Ecrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence. Décrire l’héritage d’absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture. » Elle, la « ravisée », venue à la place de l’autre, sait désormais cela qu’elle n’est pas « dans l’amour, mais dans la solitude et l’intelligence ».

Dans ce récit, elle continue d’explorer son rapport conflictuel à cette mère, qui a dit de sa sœur morte : « Elle était plus gentille que celle-là. » Devant cette révélation, comment ne pas se sentit "dupe", ne pas être "mortifiée" d'avoir vécu dans l'illusion d'être l'objet unique de l'amour de ses parents ? « Entre ma mère et moi, deux mots. Je les lui ai fait payer. J’ai écrit contre elle. Pour elle. A sa place d’ouvrière fière et humiliée. » Et en même temps, elle ne lui reproche rien : « Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. » Empathie douce d’un écrivain qui se met à la place de ceux qui perdent un enfant : « Il était comme fou quand elle est morte », tel était son père à la mort de sa sœur.

Ce très beau récit se clôt sur une interrogation. Annie Ernaux se demande pourquoi elle a entrepris d’écrire cette lettre à sa sœur disparue et son dessein lui demeure « opaque ». S’est-elle acquittée d’une dette imaginaire en lui conférant par l’écriture l’existence que sa mort lui avait donnée à elle ? A-t-elle souhaité être ainsi quitte avec elle, avec cette ombre portée sur sa vie ? A-t-elle voulu lui échapper ? Mais elle espère aussi, avec un vieux « fond de pensée magique », que cette lettre parviendra quand même à sa destinataire, donnant ainsi toute sa portée à la phrase de Flannery O’Connor, mise en exergue au livre : « La malédiction des enfants, c’est qu’ils croient. »

Au travers de cette écriture simple et blanche, « plate » comme l’ont définie certains critiques, l’émotion est palpable. Et avec cette quête entêtée de la sœur  absente, avec cette superbe réflexion aux origines de l’écriture, Annie Ernaux dit magistralement que les mots seuls ouvrent la porte des tombeaux.

 

 

Sources :

Arte Journal, le 11/04/11, Reportage d'Emile Valentin et Julien Gidouin.

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

Mimi des plaisirs 29/04/2011 15:19


J'avais écouté Annie Ernaux chez Busnel, à la Grande Librairie. Je trouve que tu analyses très bien cette souffrance et cette relation extrèmement complexe à la mère et à la soeur disparue. Un
livre sans doute marquant ...


Catheau 29/04/2011 18:11



L'autre fille pourrait effectivement être l'autre femme : la mère. Merci, Mimi, de votre lecture.



Laure 29/04/2011 13:12


Coucou,

De retour, merci pour tes visites en mon absence.

Bonne journée et à plus tard

(copié collé pour tous en attendant ma reprise à fond )


Catheau 29/04/2011 18:09



Bon retour sur le Web, Laure.



Nounedeb 29/04/2011 08:46


Vos commentaires sont toujours intéressants. Celui-ci vient renforcer mon envie de lire ce livre. Bonne journée à vous.


Catheau 29/04/2011 18:07



Un récit qui se lit d'une traite. Bonne lecture, Nounedeb.



Libre necessite 29/04/2011 07:54


Chaque famille a ses drames, mais nous ne savons pas tous transcender nos souvenirs de cette façon. Amicalement Dan


Catheau 29/04/2011 18:05



La force d'Annie Ernaux, c'est de dire la souffrance sans emphase et sans pathos. Ainsi, elle nous touche. Merci, Dan, de votre lecture.



Alice 28/04/2011 16:00


Après t'avoir lu et entendu Annie Ernaux,j'ai envie de lire ce livre, mise à nu sincère de ses interrogations qui ont pesé sur son existence. Est-elle mieux après ?


Catheau 29/04/2011 17:59



Le poids terrible du non-dit dont, semble-t-il, elle espère s'être délivrée. Amitiés.



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