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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 08:30

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Décidément, tous les films que j'aime passent de nouveau à la télévision. Hier, mercredi 15 mai 2013, c'était Le Ruban blanc, Une histoire d'enfants allemands, de Michael Haneke, sur ARTE. Aussi, je réédite l'article que j'avais écrit le 01 décembre 2009 (c'est loin déjà) !

Avec Le Ruban blanc, Palme d’or amplement méritée au Festival de Cannes 2009, le cinéaste autrichien Michael Haneke offre au spectateur, horrifié mais fasciné, un film au classicisme épuré, dont la pellicule en noir et blanc renforce la puissance évocatrice.

L’histoire se passe en Allemagne du nord, dans le Brandebourg, en 1913, dans le village d’Eichwald, qui vit encore à l’époque quasi-féodale. Cette petite société rurale, très hiérarchisée, au protestantisme ultra-puritain, est organisée autour du domaine du baron (Ulrich Tukur), pour qui travaillent un régisseur, père d’une nombreuse famille, et des paysans qui, s’ils murmurent contre le maître, se résignent sans indulgence et se contentent de lui décapiter ses champs de choux. Les notables en sont le docteur, assistée de la sage-femme, qui est sa maîtresse mal aimée, le pasteur à la foi cadenassée, qui exerce sur les siens un autoritarisme patriarcal, le jeune instituteur (Christian Friedel), lequel est le narrateur des événement dramatiques qui vont se dérouler dans ce lieu clos à la veille de la Première Guerre Mondiale. Devenu vieux, il raconte en voix off ce qu’il a vu et cru comprendre par ouï-dire de cette histoire de pouvoir et de violence, de maîtres et d’esclaves.

La montée de la tension est orchestrée avec un art savant de la gradation dans l’angoisse et l’horreur. En ce temps qui précède la moisson, survient d’abord la chute de cheval du docteur, provoquée par un mince câble tendu à l’entrée de sa propriété. Pendant son hospitalisation, sa fille Hanni et son petit garçon de cinq ans sont surveillés par la sage-femme Eva, mère célibataire d’un enfant handicapé du nom de Karli. Puis, c’est la femme d’un paysan qui meurt d’un accident, provoqué par l’écroulement des planches pourries de la grange du domaine. Lors de la fête qui conclut les battages, Sigi, l’enfant du baron et de la baronne, disparaît puis est retrouvé ligoté à un arbre après avoir été violemment battu de verges. Il y a ensuite un temps d’accalmie mais des faits inquiétants se reproduisent alors que la neige se met à tomber. La grange du domaine est la proie des flammes, le bébé du régisseur manque de mourir car une main inconnue a ouvert la fenêtre de sa chambre à la froideur de la nuit, le pasteur découvre sur son bureau son oiseau favori transpercé par une paire de ciseaux,le paysan qui a perdu sa femme se pend  et Karli, l’enfant trisomique de la sage-femme, est retrouvé attaché à un arbre et les yeux sauvagement brûlés.

Le jeune instituteur, qui a entrepris d'enquêter sur ces faits troublants, finit par soupçonner la bande des enfants du village, dont il se rend compte qu’ils sont toujours à proximité des événements lorsqu’ils se déroulent. Persuadé que ce sont eux qui sont les auteurs de ces actes horribles, il vient se confier au pasteur qui, prétextant de l'innocence foncière de l'enfance, se refuse à l’entendre et le menace de le faire limoger de son poste. Le film se termine sur l’annonce de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo et sur le rassemblement de tout le village dans le Temple, alors que la guerre vient d’être déclarée.

C’est un film dont certaines scènes demeurent longtemps dans la mémoire du spectateur. Des instants chargés d’une intense émotion, quand le petit garçon du docteur, Rudi, demande à sa grande sœur Hanni ce que c’est que la mort. Quand il comprend que sa mère n’est pas partie en voyage, comme on le lui a toujours dit, il jette son assiette par terre. Le moment bouleversant où le jeune fils du pasteur vient offrir à son père, figé dans son autorité hiératique, en remplacement de son oiseau favori qui a été tué, le petit oiseau que l’enfant a sauvé. A cet instant, l’humanité de l’homme de Dieu semble vouloir jaillir à travers des larmes contenues, mais elle est de suite réprimée. Des instants sont terrifiants de violence : c’est la violence verbale du docteur qui, à son retour de l’hôpital, rejette l’amour de la sage-femme Eva, en la rabaissant avec des mots d’une méchanceté inouïe et en affirmant qu'il souhaite sa mort. Celle des mots terribles que le pasteur prononce contre sa fille, lors de la leçon de catéchisme et qui la font s’évanouir. C’est la violence feutrée qui gît, tapie au-delà des portes, derrière lesquelles on entend les cris étouffés des enfants que le pasteur  bat de verges ou les pleurs retenus de la fille du docteur qui subit les attouchements de son père. C’est la violence des cris inarticulés de Karli, l’enfant handicapé de la sage-femme, qui hurle quand le docteur (qui est peut-être son père) panse ses yeux brûlés. Celle encore des petits paysans qui fabriquent des flûtiaux au bord de l’étang, aux côtés de Sigi, le fils du baron, et que l’un des deux frères malmène et manque de noyer en lui volant sa flûte. Violence que font s'abattre les éternels bourreaux sur les éternelles victimes ; dialectique sans cesse recommencée du maître et de l'esclave (que les nazis porteront à leur point d'orgue).

Car ce que le film veut stigmatiser, c'est bien cette éducation puritaine, rigoriste, patriarcale, porte ouverte à tous les fanatismes, de quelque bord qu’ils soient. Haneke reconnaît que cette problématique de l’éducation lui est très chère : « L’éducation me paraît en tout cas une question majeure. Si vous observez  des enfants autour d’un bac à sable, ils se livrent à de vrais combats pour exister comme individus. Vient ensuite la nécessité de briser cette liberté totale que chacun exige, afin de les transformer en membres d’une société. Je connais les termes en allemand et en anglais mais pas en français, si cela existe, pour signifier que l’on doit « casser » quelqu’un pour en faire un être civilisé. Pour préparer Le Ruban blanc, j’ai lu non seulement beaucoup de livres sur la vie paysanne au XIX°siècle mais également de nombreux traités d’éducation de cette époque. De nombreuses situations du film en sont directement inspirées, à commencer par le port de ce ruban blanc,  imposé aux enfants dans le but de révéler leurs péchés et de les en purifier. Les comportement parentaux qui nous semblent très durs étaient alors habituels. Je crois que l’éducation première est décisive même si les circonstances ultérieures peuvent modifier le processus. Dans le film, les enfants se vengent, du moins on le suppose, mais ils ne se révoltent pas plus que les paysans contre le baron. »

Un des sujets du film est donc l’aliénation, celle des enfants mais aussi celle des femmes. Le sort dévolu à la sage-femme, maîtresse méprisée du docteur, a déjà été évoqué. Celui de la baronne Marie-Louise n’est guère plus enviable, elle que le baron néglige et oblige à vivre dans un environnement brutal et bestial, où règnent l’envie et la méchanceté, elle qui ne veut plus vivre dans ce domaine où elle sent ses enfants en danger. Aliénation encore que celle de la jeune nurse dont l’instituteur est amoureux, mais qui est soumise totalement aux ordres de son autocrate de père, qui lui interdit d’épouser celui qu’elle aime avant un an. Cette idylle amoureuse est cependant la seule lumière dans ce film très sombre.

Mal que font les hommes aux femmes, mal que font les adultes aux enfants, mal que les enfants font aux autres enfants. Et les jeunes comédiens qui les interprètent dans le film sont extraordinaires. Haneke explique qu’ils « se prennent en quelque sorte pour la main de Dieu » (titre un moment envisagé pour le film). « Les enfants perçoivent mieux que les adultes ce qui n’est pas dit parce qu’ils le font avec leur sensibilité. Je le savais, notamment  de par ma propre enfance. J’ai tout de même été étonné en travaillant avec eux […] Nous en avons auditionné plus de sept mille sur près de six mois parce qu’ils étaient essentiels au fonctionnement du film.» Haneke affirme qu’il a pleuré après la première scène tournée par le garçon qui interprète le fils du pasteur, celui à qui son père attache les mains la nuit afin de lui éviter le péché d’onanisme, cet enfant au visage d’ange mais au regard buté, aux yeux cernés, où se mêlent la pureté et l’inquiétude, et toute l’ambiguïté de l’enfance. Cette troupe d’enfants, à la blondeur aryenne (qui font penser peut-être aux futures Hitler Jugend), est conduite par des filles dégingandées aux cheveux au chignon sévère, dégageant de hauts fronts, tels qu’on en voit dans les peintures hollandaises, vêtues de longues jupes et de caracos noirs sur de montantes bottines. A leur suite, une bande de garçonnets à l’allure de jumeaux, aux cheveux coupés ras, aux visages d’une pâleur livide. Enfants, tels des anges de la vengeance, qui érigent en absolu les valeurs implacables transmises par leurs parents et les retournent contre les plus faibles, sans manifester aucune pitié.

La beauté de ce film tient encore au choix du noir et blanc (trois fois plus cher que la couleur !), qui accentue la distance dans le temps : « Notre imagination, quand on se représente le début du siècle, est marqué par le noir et blanc», dit le réalisateur. Cependant la réalisation en a été complexe. Haneke explique en effet qu’il a filmé le plus possible en lumière naturelle, avec des bougies, des lampes, dans un souci de plus grand réalisme mais, et c’est là le paradoxe, qu’il a utilisé une pellicule couleur, « le noir et blanc n’étant pas assez sensible pour cela ». Le traitement digital a ensuite permis d’améliorer l’image mais la postproduction a été très longue puisqu’il y a plus de soixante trucages numériques.

Pour les dialogues, Michael Haneke a essayé de retrouver la langue de cette époque-là, « telle qu’elle apparaît dans les livres, et les personnages s’expriment un peu comme dans les romans de Theodor Fontane », ce que les sous-titres ont du mal à restituer. Cette langue quasi-littéraire a d’ailleurs représenté une difficulté majeure pour les jeunes acteurs. L’œil du spectateur averti remarquera en outre que, lors du générique, sous le titre, sont inscrits des caractères indéchiffrables pour le commun des mortels. Ce sous-titre, Eine deutsche Kindergeschicht (Une histoire d’enfants allemands), écrit en cursive Sütterlin, graphie enseignée aux écoliers allemands jusqu’en 1941 et expression de la pédagogie traditionnelle, révèle le souci de Haneke d’inscrire son intrigue dans le cadre d’une reconstitution historique clairement définie.

Lors de la sortie du film, nombre de critiques ont vu en cette histoire d’enfants vengeurs une préfiguration du nazisme. Haneke ne les a pas complètement démentis : « Vingt ans plus tard, ces enfants seront les adultes de l’Allemagne hitlérienne. J’avais été frappé par Eichmann à son procès, qui répétait, sans regret, avoir servi une bonne cause. » Il attribue même à la « rigueur du protestantisme » l’obéissance extrême derrière laquelle se sont retranchés les nazis jugés à Nuremberg et aussi l’extrémisme des dirigeants du groupe Baader-Meinhof dans les années 70.  "Mais il faut éviter toute méprise, précise Haneke, il ne s’agit pas d’un film sur le fascisme allemand, mais sur les sources du totalitarisme, une notion plus universelle." Dans un entretien réalisé par Dominique Widemann, le lauréat de la Palme d’or 2009 ajoute : « On m’a un jour demandé d’imaginer un titre générique pour l’ensemble de mes films. J’ai répondu « Guerre civile ». J’entends par là non pas ce qui est communément entendu, mais la guerre de tous les jours. Les blessures infligées dans la vie personnelle ou professionnelle. Tout le monde, ou l’immense majorité, est humilié tout le temps et c’est quelque chose que la conscience n’oublie jamais. »

Pour le grand acteur allemand Ulrich Tukur, qui interprète le rôle du baron, ce film est la démonstration éclatante que les sociétés ne trouvent souvent un salut archaïque que dans la guerre (les héros du film seront sans doute de la chair à canon pour la Grande Guerre) et que les abysses se trouvent au fond de chaque être humain, où s’affrontent en une lutte perpétuelle le Bien et le Mal.


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Published by Catheau - dans Cinéma
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commentaires

duriez 16/05/2013 15:03

Oui un très beau film en noir/blanc et je pensais bien que tu le regardais
aussi chére Cathy . Une vie de douleur qui fait mal à voir ! . Je repasserai lire ton article bien intéressant . John refusa de regarder ce film , dommage ! . Bonne semaine à tous les deux , je
t'embrasse ,

Catheau 21/05/2013 22:18



Je peux comprendre John. Alain a fait comme lui !



Mansfield 16/05/2013 11:33

Une remarquable analyse d'un film que j'avais adoré, et qui marque les esprits, cette palme d'or était amplement justifiée!

Catheau 21/05/2013 22:17



Un film puissant et sombre, qu'il m'a plus de revoir. Je dois encore regarder le documentaire explicatif qui l'a suivi. Peut-être en ferai-je un petit billet.



gerard21 06/12/2009 09:30


Avec toutes mes excuses mon avis sur ce film figure dans mon autre blog : http://contrastesetlumieres.blogspot.com/


gerard21 06/12/2009 09:29


Ce film m'a bouleversé. Votre commentaire, très fouillé, m'a appris beaucoup de choses sur ce film. Sur mon blog "livreapart" j'ai écrit quelques remarques personnelles qui vont dans le sens de ce
que vous écrivez.


alice 05/12/2009 15:44


J'ai bien aimé ce film qui raconte sans détours l'histoire des habitants de ce village,et l'intrigue développée dans le contexte de l'époque où l'éducation était des plus sévères.
Je regrette la difficulté pour lire certains des sous-titres qui apparaissent en blanc sur fond de neige.
Tu dis tout ce qui fait la force du film, j'approuve entièrement, je l'ai vu ainsi.


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