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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 23:07

 yuki et nina 1

      Yuki (Noë Sampy) et Nina (Arielle Moutel)

 

Lundi après-midi, j’ai regardé par hasard sur ARTE un film franco-japonais de Nobuhiro Suwa et Hippolyte Girardot, intitulé Yuki et Nina (2009). C’est un film plein de sensibilité, à hauteur d’enfant, et  qui m’a beaucoup plu.

C’est en 2005, à l’occasion du projet du film, Un couple parfait que le réalisateur japonais rencontre d’abord le comédien Hippolyte Girardot, pressenti pour jouer le rôle du mari de Valeria Bruni-Tedeschi. C’est finalement Bruno Todeschini qui sera choisi. Pourtant, quelque temps plus tard, il rappelle Hippolyte Girardot et lui propose de coréaliser avec lui un film « qui aborderait la question des enfants ». En dépit de la barrière de la langue, de l’éloignement et de l’absence de financement pour écrire, Hippolyte Girardot, séduit par cette proposition peu banale, accepte.

De cette collaboration naîtra donc ce joli film qui raconte l’histoire d’une petite fille franco-japonaise, Yuki (Noë Sampy) dont les parents (Jun, jouée par Tsuyu Shimizu, et Frédéric, interprété par Hippolyte Girardot) divorcent et qui refuse de suivre sa mère au Japon. Entraînée par son amie Nina (Arielle Moutel), elle fera une fugue à l’issue surprenante.

La gageure était de taille : il fallait trouver une petite fille qui ait l’âge du rôle, qui parle aussi bien le japonais que le français, qui accepte de tourner pendant les deux mois de vacances scolaires. Ce sera Noë Sampy dont le visage mystérieux et lumineux donne sa couleur si particulière au film. Avec sa partenaire Arielle Moutel, elle entraînera les deux réalisateurs « dans le secret de leur vie ».

Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa sont pères tous les deux mais, plutôt que de parler de la relation père-enfant, ils ont fait le choix de donner la préférence à la vision de l’enfant. Les deux réalisateurs ont miraculeusement surmonté les difficultés de l’éloignement.  Au cours du tournage, le comédien français a dirigé les acteurs français tandis que Nobuhiro Suwa supervisait davantage l’ensemble des scènes. Le montage s’étant fait en parallèle au Japon et en France, il leur a fallu ensuite harmoniser leurs visions respectives pour donner au film sa cohérence et son équilibre.

Dans ce film, les dialogues me sont ainsi apparus particulièrement justes, notamment quand la mère de Nina, Camille (Maryline Canto), tente d’expliquer aux deux petites filles pourquoi elle aussi s’est séparée du père de Nina. A sa mère qui lui dit : « C’est pas facile la vie […] C’est pas toujours comme on voudrait », Nina rétorque : « C’est pas du tout comme on voudrait. »

Et quand elle demande : « Pourquoi ils peuvent pas se remettre ensemble ? », et que sa mère reprend : « Pourquoi on se sépare, tu veux dire ? Pourquoi on n’arrive pas à faire autrement. Parce qu’on se dispute trop, que c’est insupportable, tu vois », Nina assène : « Vous avez qu’à vous excuser. Et en plus, nous, on a envie de rester ensemble. »

yuki-et-nina-parents.jpg

Jun (Tsuyu Chimizu), Yuki (Noë Sampy) et Frédéric (Hippolyte Girardot)

En effet, comment expliquer la fin de l’amour, comment dire à son enfant que l’on est quand même malheureux de se séparer, que l’on ne peut faire autrement ? L’enfant ne peut comprendre : « Mais c’est un peu zinzin comme truc, maman là… » Et de crier : « Vous avez qu’à arranger vos problèmes et plus vous disputer ! »

Il en va de même dans la scène où Yuki ne peut dormir et va retrouver son père en train de danser seul dans le salon. Il a beau lui expliquer qu’elle aura une belle vie au Japon avec sa mère, qu'il sera heureux de la savoir heureuse quand même loin de lui, le visage perdu de la petite fille révèle son incompréhension totale des explications des adules.

Convaincue par son amie Nina, Yuki s’enfuit avec elle jusqu’à Bourron-Marlotte, près de la forêt de Fontainebleau, dans la résidence secondaire de son père. Craignant d’être repérées par la femme de ménage entrée dans la maison, elles gagnent toutes deux la forêt. Celle-ci, lieu de tous les imaginaires, permet aux deux réalisateurs de créer une séquence particulièrement réussie.

Lieu initiatique, gardé par un rocher qui a la forme d’un crapaud-monstre, la forêt va en effet permettre à Yuki, nouvelle Alice, de pénétrer dans un autre espace-temps, japonais celui-là, où elle rencontrera sa grand-mère et jouera avec des petites amies japonaises. Nous la suivons dans ce lieu qui devient de plus en plus étrange, de plus en plus inquiétant ; nous débouchons enfin avec elle sur un paysage de rizières où retentit le chant des cigales. J’ai aimé ce très beau plan d’ensemble où l’on voit la minuscule silhouette blanche de Yuki émerger de la verdure touffue de la forêt, bordée par un petit sanctuaire shintoïste.

Yuki-et-nina-grand-mere.jpg

Yuki et sa grand-mère maternelle

Tout l’esprit du film réside, me semble-t-il, dans ce subtil équilibre entre rêve et réalité. Hippolyte Girardot le souligne lui-même : « La forêt, qui est dans le film le lieu du passage d’un monde à l’autre, est devenue pour nous aussi un lieu magique. » Et Nobuhiro Suwa ajoute : « J’ai pensé que la forêt pouvait être un lieu de passage qui, par le biais du cinéma, devenait réel et exprimait notre démarche commune avec Hippolyte. Cette forêt représente aussi un lieu qui serait en dehors de la communauté sociale et familiale, un monde où iraient les enfants seules, sans l’influence de la famille. »

C’est ainsi le passage par cette forêt qui apprend à Yuki à grandir et à accepter d’accompagner sa mère au Japon. L’épilogue du film est particulièrement réussi qui montre comment mère et fille se retrouvent en communion d’âme près de la maison de la grand-mère : la première y a vécu enfant, la seconde y a joué en rêve.

Avec ce film subtil et poétique, Nobuhiro Suwa et Hippolyte Girardot nous proposent une approche du monde de l’enfance particulièrement réussie. Tout comme Henry James et sa petite Maisie, ils font de Yuki, déchirée par la séparation de ses parents, un portrait particulièrement juste et touchant, qui ne sombre jamais dans la mièvererie.

 

 

 

Sources :

Yuki et Nina : entretien avec Hippolyte Girardot, Olivier Père, 22 octobre 2013

Yuki et Nina, Allo-Ciné

 

 

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Published by Catheau - dans Télévision
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commentaires

Nounedeb 01/11/2013 08:36

J'ai malheureusement raté ce film, que je voulais voir.
Dans un tout autre registre j'ai vu hier au cinéma le fantastique "Danza de la Realidad". Vous plaira-t-il? :)

Catheau 03/11/2013 09:00



Je m'efforce d'être attentive aux programmes et de repérer les films qui sortent de l'ordinaire. Je vais me renseigner sur celui-là dont vous me parlez ici. Bon dimanche d'automne.



mansfield 31/10/2013 20:56

Je vois que ce que savait Yuki vous a particulièrement touchée, Catheau, apprendre la vie en regardant vivre les adultes est enrichissant et forcément traumatisant aussi!

Catheau 03/11/2013 08:58



La prescience et la sagesse des enfants, les adultes l'ont hélas perdue ! Merci, Mansfield, de vos commentaires toujours justes.



flipperine 31/10/2013 18:52

au moins un film qui a du sens et dont on peut retenir qq chose

Catheau 03/11/2013 08:57



Un film, en effet, bien loin de la violence gratuite de nombre de films actuels. Amitiés.



Carole 31/10/2013 15:12

Merci pour cette présentation d'un film qui m'a paru très beau. Le sujet traité me touche particulièrement car mon fils a le projet d'épouser une jeune Japonaise et sans doute de s'établir au
Japon. Je chercherai sur le site d'Arte s'il est encore possible de voir ce film.

Catheau 03/11/2013 08:56



Un  beau projet que celui de votre fils. J'ai aimé ce film délicat et sensible sur un sujet difficile. Amitiés.



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