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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 21:44

 

 pique-nique-a-hanging-rock1-fille-rocher.jpg

 

Il y a longtemps, j’avais vu le deuxième long métrage de Peter Weir, Pic-nic at Hanging Rock (1975) qui m’avait fait une forte impression. Le revoir lundi 05 août 2013 sur ARTE n’a fait que conforter mon admiration pour ce film étrange, d’autant plus qu’entre-temps j’ai eu la chance d’aller à Uluru, le rocher sacré des Aborigènes. Ce film a en effet pour décor, je dirais même personnage principal, Hanging Rock, un relief sculpté par la roche volcanique solidifiée (lave siliceuse et trachytes de soude) et formant des mamelons. Situé dans le Victoria, dans la région d’Adélaïde, ce rocher était dévolu à l’initiation des jeunes hommes aborigènes. Un lieu fantastique, aux formes animales ou anthropomorphiques, tels le Cerveau ou la Patte d’Emeu que j’avais pu admirer à Uluru. Un rocher de 150m de hauteur, relativement jeune géologiquement ainsi que l’explique à ses jeunes élèves Miss Mc Craw, le professeur de sciences, susceptible donc d’avoir encore une activité tellurique puissante.

pic nic hanging-rock rocher

C’est autour de ce rocher mystérieux que se structure l’intrigue du film, adapté d’un roman de Joan Lindsay paru en 1967. Jusqu’à la publication d’un chapitre inédit, The Secret of Hanging Rock (1987), on ignorait la clé de l’énigme. Peter Weir n’avait jamais eu l’occasion de lire ce rajout. L’eût-il lu qu’il n’en aurait sans doute pas tenu compte pour cette œuvre dont l’intrigue fascine justement par le fait qu’elle demeure irrésolue.

pic nic gâteau

En Australie, le 14 février, jour de la Saint-Valentin de l’année 1900, durant l’été austral, les petites filles modèles de la pension Appleyard partent faire un pique-nique à Hanging Rock, un très ancien site aborigène. Au cours de cette excursion, les montres s’arrêtent inexplicablement à midi. Quatre élèves, Miranda (Anne-Louise Lambert que l’on retrouvera dans Meurtre dans un jardin anglais), Irma (Karen Robson), Marion (Jane Vallis), Edith (Christine Schuler) entreprennent l’ascension du rocher. Tandis qu’Edith de plus en plus mal à l’aise renonce à suivre ses compagnes, celles-ci pénètrent dans un défilé entre deux roches et disparaissent mystérieusement. Miss Mc Craw (Vivean Gray) est aussi engloutie par la masse rocheuse. Michael Fitzhubert (Dominic Guard, vu dans Le Messager de Losey), un jeune bourgeois anglais, qui a vu passer le groupe des jeunes filles, part à leur recherche quelques jours plus tard avec le valet de son oncle et de sa tante. Semant de petits papiers blancs sur son passage comme le Petit Poucet, il passe la nuit sur le rocher et laisse repartir son compagnon. Sa quête obsessionnelle lui permet de retrouver une des jeunes filles, Irma, inconsciente mais vivante après une semaine. Lui-même est victime de l’envoûtement du lieu et c’est dans un état second que le retrouve le serviteur qui s’est inquiété de ne pas le voir revenir. Le jeune sauveteur porte au front la même blessure qu’Irma.

pic nic balade

La seconde partie du film est consacrée aux multiples interrogations que suscitent ces événements inquiétants. Irma ne se souvenant de rien, toutes les hypothèses sont possibles. Sara (Margaret Nelson), l’amie d’élection de Miranda, est désespérée de l’avoir perdue. Peu de temps après, Mrs Appleyard (Rachel Roberts) apprend à la jeune fille qu’elle est renvoyée. Au matin, on retrouvera son corps dans un parterre de fleurs. Quant à Mrs Arthur Appleyard, on découvre son cadavre au pied de Hanging Rock, le vendredi 27 mars 1900 (alors qu’il s’agit en réalité d’un mardi !) « Bien qu’on ignore les circonstances exactes de sa mort, elle serait tombée alors qu’elle escaladait le rocher. Les battues pour retrouver les disparues se poursuivirent pendant quelques années, sans succès… A ce jour, leur disparition reste un mystère. »

pic nic mort

Etrange histoire donc pour un film qui ne l’est pas moins et qui demeure une sorte d’OVNI dans le cinéma australien et même le cinéma mondial. On ne sait d’ailleurs à quel genre le rattacher ? S’agit-il d’une œuvre fantastique, voire de science-fiction (les phénomènes surnaturels, telluriques, paranormaux y sont nombreux) ? Ne faut-il pas plutôt y lire  une critique en règle de la société coloniale victorienne, de ses tabous, de ses préjugés, de son mépris racial pour la société aborigène ? Ou alors, ne serait-ce pas plutôt une métaphore de l’éveil à la sexualité et au plaisir des sens pour une jeunesse bridée ? Ou bien encore ne serait-ce pas un film onirique, le rêve d’un retour à une nature sauvage, tout empreint de la nostalgie d’un monde, celui des Aborigènes, qui vivait en symbiose avec les éléments ? Les pistes sont nombreuses et chacun y trouvera son miel.

picnic-a-hanging-rock fille ds rocher

Ce qui m’a séduite au premier chef, c’est la réussite esthétique du film, la beauté des images qui font souvent penser à des tableaux. La référence picturale est par ailleurs très explicite avec la référence à Boticelli pour caractériser Miranda. Pendant le pique-nique, Mademoiselle de Poitiers (Helen Morse), un des professeurs, est plongée dans un ouvrage de peinture sur le peintre italien. Soudain, elle s’écrie : « Maintenant, je sais ! » « Qu’est-ce que vous savez ? » lui demande Miss Mc Craw. « Je sais que Miranda est un ange de Boticelli », lui répond-elle. Le début du film présente ainsi les jeunes pensionnaires coiffant leurs longs cheveux, réalisant de délicats herbiers et lisant des poèmes d’amour : « Retrouvez-moi, mon aimée, quand la nuit voit le jour. J’aime en vous votre grâce bien née, vos yeux intenses et brillants, la douceur de votre sourcil froncé, votre tête si fièrement portée. Je vous aime, non pour votre blondeur, plus douce qu’un duvet, plus veloutée que l’air, ni pour l’étincelle amoureuse qui dans vos yeux luit, malicieuse… » Pour donner à sa photographie ce rendu si particulier, le réalisateur a, paraît-il, placé un fin voile de mariée sur l’objectif de sa caméra. Certains trouveront peut-être que cela fait trop penser aux photographies des seventies et notamment à celles de David Hamilton mais c’est sans doute un des charmes surannés du film.

pic-nic-adieu.jpg

Lors d’une interview parue dans Stars-System, Peter Weir explique ainsi ses choix : « J’ai surtout pensé aux photographies de Lartigue, notamment aux premières épreuves en couleurs. Je les ai montrées au directeur de la photographie (Russell Boyd) en lui demandant d’en retrouver les éclairages et les teintes. Et j’ai essayé de me servir de la beauté en tant que puissance. La beauté est pleine de violence, de sexe, de passion. » On sera sensible encore à l’utilisation des travellings arrière, à l’harmonie des plans, au montage quasiment « lynchien » ponctué de visions étranges, à la direction d’acteurs stylisée qui impose un certain hiératisme aux personnages, en accord avec l’atmosphère corsetée de ce début de siècle.

pic nic miranda

J’ai beaucoup aimé aussi la bande-son, très habilement utilisée pour renforcer les sentiments des personnages, qui associe musique classique et contemporaine. Beethoven est dévolu aux scènes d’intérieur dans le pensionnat, Mozart et Bach en ponctuent d’autres. L’ensorcelante flûte de Pan de Gheorghe Zamfir court tout le long du film tandis qu’une partition contemporaine, Ascent Music, de Bruce Smeaton, résonne pour créer une angoisse surnaturelle aux environs de Hanging Rock. A certains moments, on entend des bourdonnements, des bruits peu identifiables, signifiant que l’on bascule dans une autre dimension. Quand Michael à son tour sombre dans un délire inconscient, on entend en voix-off plusieurs phrases prononcées lors du pique-nique alors qu’il n’y était pas présent. La bande-son contribue ainsi grandement à l’atmosphère fantastique du film.

Picnic.at.Hanging.Rock-0010-intro

En ce qui concerne le mystère, il est soigneusement ménagé et distillé après la présentation du carton d’introduction (« A boy, a girl, a school, a rock. »). La première réplique du film prononcée par Miranda, un vers d’Edgar Allan Poe, crée une atmosphère de mystère : « What we see and what we seem are but a dream, a dream within a  dream. » A un autre moment, une des élèves récite les deux premiers vers du poème Casabianca de Felicia Hemans : « The boy stood on the burning deck ; whence all but him had fled… », une phrase qui pourrait être une métaphore de ce qui arrivera aux promeneuses. Très vite, Miranda dit à Sara qui l’aime  qu’elle doit apprendre à aimer quelqu’un d’autre : « Je ne serai plus là très longtemps… » ajoute-t-elle. Pendant le trajet jusqu’à Hanging Rock, Miss Mc Craw explique que le rocher n’est vieux que d’un million d’années : « Un million d’années, juste pour nous », commente Irma tandis qu’une autre pensionnaire remarque que le rocher les attend. J’ai déjà évoqué plus haut l’arrêt inopiné des montres : « Elle ne s’est jamais arrêtée avant, il doit y avoir quelque chose de magnétique » remarque Miss Mc Craw en parlant de la sienne. Lorsque les jeunes filles s’éloignent, Miranda se retourne et, dans un très joli geste de la main,  dit au revoir à Mademoiselle de Poitiers. Lors de leur ascension du rocher, la caméra en balaie les formes anthropomorphiques inquiétantes. Plus tard, Irma raconte un souvenir d’enfance : son père avait ramené un cerf chez eux, dont sa mère avait dit qu’il « était condamné à mourir (doomed to die), bien sûr ». Miranda s’écriera quant à elle : « Tout commence et finit exactement au moment et à l’endroit prédit (Everything happens at exactly the right time and place). » Pendant cette ascension, qui voit le dur rocher (sacré) foulé par les jeunes filles en robes immaculées, on perçoit une menace diffuse que la disparition concrétisera.

AApicnic at hanging rock 1975 fille lézard

On sent aussi chez Peter Weir une attention portée de manière particulièrement insistante à une nature qui est belle mais peut être hostile. Le gâteau de la Saint-Valentin découpé par Miranda est mangé par les fourmis. Miss Mc Craw tempête contre cette idée de pique-nique : « Nous faisons ce pique-nique pour le plaisir, et bientôt nous serons à la merci des serpents et des fourmis… » On voit trottiner celles-ci sur les pieds des jeunes filles endormies sur le rocher tandis qu’un lézard se faufile entre elles. Quand Michael et le serviteur, à la recherche des disparues, arrivent à Hanging Rock, une araignée, un oiseau, un perroquet, un koala semblent les attendre. Enfin il est question de chauves-souris quand les pensionnaires évoquent la mort plausible de leurs trois amies. L’inquiétude est latente encore lorsque Tom (Tony Llewellyn-Jones), le mari de Minnie (Jacki Weaver), la servante de la pension, et le jardinier Mr Whitehead discutent dans la serre après la disparition. Ce dernier affirme que certaines questions ont des réponses et que d’autres n’en ont pas. Il caresse alors une plante dont les feuilles se referment sur ses doigts. Et que penser de ce cygne que voit passer Michael : est-il une métaphore de l’innocence des adolescentes ou un oiseau de mauvais augure ?

pic nic appleyard

Fascinant, le film l’est encore par le tableau qu’il propose d’une société rigide et corsetée, symbolisée par le portrait de la reine Victoria dans le bureau de Mrs Appelyard. La scène où, dans la pension, les adolescentes se lacent mutuellement leur corset, est significative à cet égard. Le personnage de la directrice de la pension, parfois à la limite de la caricature, représente les interdits d’un monde puritain qui ne s’autorise aucune liberté. A la fin du film, on la voit s’effondrer et sombrer dans l’alcoolisme car la réputation de son école est perdue. Ce n’est qu’à travers la poésie que Sara avoue son amour pour Miranda ; quant à Mrs Appelyard, c’est dans un accès de colère qu’elle confesse la relation complexe qu’elle entretenait avec Miss Mc Craw : « J’étais devenue dépendante de Greta Mc Craw, une intelligence si masculine. Je me reposais sur elle, je lui faisais confiance. Comment a-t-elle pu se laisser enlever, perdre, violer, se laisser tuer de sang-froid comme une stupide écolière sur ce misérable rocher ? »

picnic-a-hanging-rock-punition

Dans la pension Appleyard, les pensionnaires, loin de leurs familles, sont privées d’affection. On comprend que Sara aspire à retrouver son frère Bertie, dont on comprend qu’il est le jeune valet des Fitzhubert. Privée de la sortie à Hanging Rock, elle ne le rencontrera pas. De plus, les élèves sont les victimes de sévices, semblables à celui que Sara va subir pendant un cours de danse. Miss Lumley ne l’attache-t-elle pas afin qu’elle se tienne droite ?

pic nic pieds nus

Avec cette échappée belle sur le rocher, les adolescentes n’accèdent-elles pas à la liberté ? Cette libération commence par le fait qu’il leur est permis d’ôter leurs gants à une certaine distance de la pension. Puis, au fur et à mesure de leur progression sur le rocher et de la montée en puissance de l’ensoleillement, elles se déchaussent, enlèvent leurs bas, se dévêtent allant même jusqu’à se défaire de leur corset. C’est ainsi, presque dénudée, que Michael retrouvera Irma et qu’Edith avouera avec réticence qu’elle a vu Miss Mc Craw déambuler en tenue légère. Le rocher serait alors le lieu de la rencontre avec soi-même et avec les plaisirs physiques prohibés dans la pension. Car le plaisir charnel est le péché capital. Quand le médecin examine Irma après que celle-ci a été retrouvée, il rassure tout le monde en affirmant : « She is intact ! »

Ainsi, dans ce lieu extraordinaire qu’est le rocher de Hanging Rock, les éléments concourent à dépouiller les jeunes filles du vernis social de la civilisation. Dans le Dictionnaire du Cinéma, Olivier Eyquem souligne cette « poétique de la dissolution, chère à Peter Weir […] Le soleil, la roche, l’eau, le vent composent ici un univers de tentations insidieuses, où s’abolissent tous les repères traditionnels de la rationalité. »

Alors, peu importe l’explication de cette étrange disparition : faille temporelle, vengeance des dieux devant la profanation du rocher sacré, chute dans une anfractuosité, enlèvement, viol, métaphore d’une fusion entre l’homme et la nature… Selon moi, ce très beau film onirique, associant subtilement les traditions aborigènes et Edgar Allan Poe, transporte le spectateur au Temps mythique du Rêve, dans un rêve éveillé.

 

Crédit Photos : Allo-Ciné

Sources :

Pique-nique à Hanging Rock, @aVoiraLirecine

Pique-nique à Hanging Rock, wikipedia

 

 

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Published by Catheau - dans Télévision
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commentaires

ChristianeD 14/08/2013 10:03

Bonne semaine Cathy et merci pour ta visite matinale . Comme je ne sors pas loin mes photos ont toujours le même thème mais qui plaît à ceux qui connaissent la côte basque ! .J'ai aimé le film de
Lundi sur la 6ter : Au revoir les enfants , film bien fait qui date un peu . Bonne détente en famille ..

Catheau 06/09/2013 18:52



Au revoir, les enfants, un film de Louis Malle, vu il y a longtemps, un peu "tire larmes", non ?



ChristianeD 10/08/2013 16:02

Un film que j'aurai bien voulu voir , dommage et merci pour ton article chére Cathy . Bonne route demain et surtout profites bien de cette si belle région ! .
Je t 'embrasse sans oublier Alain ..

Catheau 06/09/2013 18:39



Je pense que tu l'aurais apprécié car il recèle beaucoup de mystère. Affections à vous deux.



mansfield 10/08/2013 14:52

Vous me donnez envie de voir ce film Catheau, où le rêve prend le pas sur la réalité ou plutôt quand il l'explique et la rend encore plus belle... Et je crois que Dominic Guard ( dont j'étais
secrètement amoureuse dans les années 70), y est pour beaucoup... Votre interprétation de la réalisation y ajoutera un charme supplémentaire

Catheau 06/09/2013 18:37



Comme vous, j'ai un superbe souvenir de Dominic Guard dans Le Messager. Et tant mieux si je vous ai donné envie de voir ce film étrange de Peter Weir.



flipperine 09/08/2013 23:21

un joli rocher mais ce n'est pas mon style de film

Catheau 06/09/2013 18:33



Je le comprends très bien. Sur mon blog, je ne parle que des films que j'ai aimés. Amitiés.



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