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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 18:16

 

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Neige (Kar en turc) est le septième roman d’Ohran Pamuk, écrit entre 1999 et 2001, publié en turc en 2002 et édité en français aux Editions Gallimard en 2005. La même année, il reçoit le Prix Médicis étranger et le prix Nobel de Littérature en 2006. C’est le premier roman politique de l’auteur, dont il assume la complexité :  « Tout le livre est un mélange de tragédie et de farce, d’ironie et de drame, de sourire et de larmes », complexité accentuée par l’entrelacement des deux séjours du héros et du narrateur du roman, créateur de perspectives et d’échos.

Le héros, Kerim Alakuşoĝlu, autrement appelé Ka (ce qui fait de lui un personnage kafkaïen), est exilé pour des raisons politiques en Allemagne. Chargé par un journal stambouliote, il se rendra à Kars, petite ville à l'est de la Turquie, en hiver, pendant trois jours et trois nuits, afin de suivre les élections municipales et d’enquêter sur des suicides de jeunes filles, à qui le gouvernement turc interdit le port du foulard. Ce voyage est pour lui l’occasion de retrouver İpek, une ancienne camarade de l’université qu’il continue à aimer en secret.

Au sein de cette petite ville en proie aux affrontements entre islamistes et kémalistes, et tout en suivant les événements tragiques qui s’y passent, il est subjugué par l’atmosphère  neigeuse qui enveloppe la ville. Il s’interroge sur ses raisons de vivre, en écrivant des poèmes métaphoriques et sensuels, inspirés par ce qui lui arrive.

Le roman Neige apparaît comme une extraordinaire mise en abyme puisque Ka écrit un recueil de poèmes dont le titre est éponyme de celui du roman. La neige en est un actant essentiel. C’est un décor magnifique qui isole les protagonistes, jouant un rôle dramatique capital qui cristallise les antagonismes et les haines des habitants de Kars.

Les dix-neuf poèmes de Ka demeurent cependant fragmentaires et, si la table des matières du roman en donne les titres selon l’ordre dans lequel ils sont nés dans l’esprit du poète, le lecteur n’en saura que peu de choses. Ainsi par exemple « Neige », le premier poème de trente-quatre vers  apparaît dans le dixième chapitre ; il dit la banalité de la vie à Kars, un chat noir, la station de train. Le chapitre douze cite des vers que Ka souhaite insérer dans un poème qu’il intitulera « Toute l’humanité et les étoiles ». Au chapitre quatorze, « L’amitié des étoiles » évoque l’amour, les étoiles, les paroles de Kadife, la sœur d’İpek. Tous ces poèmes sont l’expression de la tradition orale anatolienne, il sont l’âme séculaire de ces territoires de l’Est.

Un poème possède à l’évidence une place privilégiée dans le roman. Intitulé « Moi Ka », ce dixième poème est placé quasiment au centre du corpus des textes, qui en compte dix-neuf. Par ailleurs, il trouve sa place au centre du flocon hexagonal, qui est dessiné à la fin du chapitre vingt-neuf, intitulé « L’incomplétude en moi », et qui représente l’âme de Ka, son être profond. La neige est cet élément qui permet au héros de s'interroger : " Que fais-je dans ce monde? [...] Ma vie est aussi misérable que le paraissent au loin ces flocons de neige. L'être humain vit, s'érode, disparaît. Il se dit qu'en un sens, il avait déjà disparu, mais que dans l'autre il existait encore : il aimait à se penser en flocon de neige, et suivait avec amour et tristesse la voie que prenait sa vie." (p. 131).
Le narrateur écrira :" Bien plus tard, se rappelant les conditions dans lesquelles il avait écrit à Kars, il dessinerait un flocon de neige, représentation de sa propre vie, dont le flocon exprimerait l'organisation logique, et il déciderait de placer ce poème au centre du dessin comme de sa vie. Mais ces décisions-là- et le livre tente de répondre à cette question- dans quelle mesure ne sont-elles pas, comme l'a été le poème pour Ka, le fruit de la vie elle-même avec sa mystérieuse symétrie?" (p. 134)". A la fin du roman, on peut lire la liste des poèmes selon la place qu'ils occupent sur le flocon de neige.
Les dix-huit autres poèmes sont en effet disposés selon trois axes qui sont Logique, Mémoire et Rêve. C’est ce flocon de neige qui apparaît à Orhan Bey, le narrateur, en quête, à Francfort, du cahier de poèmes de Ka, après son assassinat par trois balles, sous le « K » lumineux d’un néon étincelant de rose.
« La structure matérielle du flocon de neige (ou son alchimie, qui voit la neige et ses cristaux devenir de l’eau) peut être lue comme le symbole de l’évolution psychique du personnage, si l’on s’attache à comprendre les titres des poèmes dont le contenu demeure inconnu au lecteur. » Le flocon de neige serait alors la projection de l’inconscient de Ka ou de l’inconscient collectif de la ville de Kars. Ces poèmes ne sont-ils pas en effet « révélés par la grâce d’une puissance extérieure » ?

Une correspondance entre Ka et le narrateur avait appris à ce dernier les dernières années de l’existence du poète. C’est au prix d’un labeur de quatre ans que l’écrivain avait mis la touche finale à son recueil de poèmes. Après son retour de Kars, il avait compris que ces textes écrits dans la fulgurance  recelaient une architecture « profonde et secrète ». Il était parti à la recherche de la logique mystérieuse de ses propres écrits et avait comblé leurs manques en essayant de la respecter. En même temps, Ohran Bey avait découvert un homme torturé par les douleurs de l’amour, qui se compare à « un animal blessé », qui éprouve « un intense sentiment de perte et d’incomplétude », « un sentiment insoutenable de perte et d’abandon qui [le] fait saigner de toute part ». Le narrateur n'avait jamais retrouvé le petit cahier vert....

« Une fois par vie, il neige dans nos rêves » avait écrit Pahmuk en 2002. Et Ka, dialoguant avec cheikh Efendi, lui dit : "La neige m'évoque Dieu, [...] La neige m'a rappelé combien ce monde était mystérieux et beau et combien la vie était en fait un bonheur." (p.143).  Outre la lecture socio-politique du roman (au demeurant passionnante, qui présente uneTurquie déchirée entre tradition et modernité), existe donc une autre lecture, plus intime et plus mystérieuse. Expérience mystique du héros, méditation sur le flocon de neige et sa symbolique, autoportrait du personnage (Ka), du narrateur (Ohran Bey)  et de l’auteur (Ohran Pamuk), le roman tisse des interrogations sur Dieu et le sens de la vie pour tout homme : « Dieu, ce n’est pas une question d’intelligence ou de foi, c’est une lucidité rappelant que toute vie est une énigme. » (p. 294).  

Les pages renvoient à Neige, Edition Folio, n°4531).  

Mardi 10 novembre 2009.

                             

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Published by Catheau - dans Lectures
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commentaires

domsaum 11/11/2009 13:44


Belle contribution à la réflexion sur ce livre que nous avons lu et commenté.


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