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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 00:12

  -Lucia-KenHoward

  Lucia di Lammermoor (Natalie Dessay), Photo Ken Howard

 

 

Hier, samedi 19 mars 2011, au cinéma Le Palace de Saumur, le Met retransmettait en HD Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti (1797-1848), dans la reprise d’une mise en scène très sobre de Mary Zimmerman, sous la baguette de Patrick Summers.

L’argument, adapté par le librettiste italien Salvatore Cammarano, fut établi à partir de la traduction italienne de Gaetano Barbieri, qui reprend une partie de l’intrigue d’un roman historique de Walter Scott, La Fiancée de Lammermoor (The Bride of Lammermoor). Avec Une Légende de Montrose, il appartient aux Contes de mon hôte (1819).

L’intrigue se situe en Ecosse, sous le règne d’Anne Stuart. Le roman raconte la passion tragique d’Edgar, maître de Ravenswood, et de Lucy Ashton, fille de l’ennemi héréditaire de sa famille, Sir William Ashton, qui a profité de sa ruine pour s’approprier ses biens. Lady Ashton, son épouse, joue un rôle machiavélique, tandis que Caleb Balderstone, un vieux domestique des Ravenswood, apporte la note comique à cette intrigue très sombre.

Salvatore Cammarano a supprimé le personnage de Lady Ashton la mère et de William Ashton le père. Exit aussi le frère cadet, Harry, pour ne conserver que l’implacable frère aîné Enrico. Il transforme de plus l’épisode final qui voyait Edgar enseveli dans des sables mouvants, pour lui préférer le suicide d’Edgardo. Il a ainsi centré l’histoire sur la passion des deux amants et situé l’action dans l’Ecosse de la fin du XVI° siècle, au moment où les Ashton, ennemis jurés des Ravenswood, ont pris possession de leur château de Lammermoor. Mary Zimmerman, pour sa part,  a choisi l'époque du XIX° siècle pour son adaptation.

Le livret précisé en mai 1835, Donizetti achève son opéra dans la fièvre, le 6 juillet 1835. Alors que le Teatro di San Carlo de Naples est au bord du gouffre financier, les répétitions de Lucia di Lammermoor commencent avec des interruptions, dues aux exigences de la cantatrice la Persiani. La création de l’opéra a lieu le 26 septembre 1835 et c’est un triomphe. C’est à ce moment précis que Donizetti devient le chef de file incontesté de l’école lyrique italienne, la mort de Vincenzo Bellini venant de surcroît à point nommé pour asseoir sa renommée montante.

Voici l’argument de cette intrigue tragique, qui se clôt par la folie et par la mort.

Acte I.

Les jardins du château des Ashton.

Après une brève et sombre ouverture, Enrico Ashton (Ludovic Tézier, baryton) pleure sur le destin de sa famille auprès du chapelain Raimondo (Kwangchul Youn, basse). Pour sauver sa lignée du déshonneur, il a conçu l’idée d’un mariage (« Cruda, funesta smania ») pour sa sœur Lucia (Natalie Dessay, soprano) mais elle s’y refuse. Normanno, le veneur (ténor), lui apprend qu’elle aime en fait Edgardo de Ravenswood (Josph Calleja, ténor). Enrico jure de séparer les amants.

Près d’un puits dans le parc du château.

Lucia attend la venue d’Edgardo en compagnie de son amie Alisa (mezzo-soprano), qui lui enjoint de renoncer à son amant. Lucia lui raconte qu’elle a vu en rêve le spectre d’une jeune femme assassinée par son amant, un Ravenswood (« Regnava nel silenzio »). Son corps se trouverait dans le puits. Survient Edgardo. Avant son départ pour la France, il s’apprête à demander la main de Lucia à son frère Enrico. Sa maîtresse l’en dissuade et Edgardo lui remémore son serment de vengeance contre les Ashton qui ont tué son père. La scène s’achève sur l’échange des anneaux entre les deux amoureux (« Quando rapito in estasi »).

 

Lucia et edgardo Ruby Whashington

Lucia (Natalie Dessay) et Edgardo (Joseph Calleja), Photo Ruby Whashington

 

Acte II.

Les appartements d’Enrico.

Le temps a passé et Lucia n’a plus de nouvelles d’Edgardo, car Enrico a donné l’ordre d’intercepter ses lettres. Il destine désormais sa sœur à Arturo Bucklaw (ténor). Après l’arrivée de ce dernier et des invités, Lucia, défaite, entre. Elle se plaint à son frère de son manque d’humanité, lui rappelant qu’elle a fait serment à Edgardo d’être sienne. Après avoir pris connaissance d’une fausse lettre, censée prouver l’infidélité de l’héritier des Ravenswood, Lucia se laisse convaincre par le chapelain d’épouser Arturo, en mémoire de sa mère. Elle est déterminée à se donner la mort après le mariage.

 

LUCIA Dessay and Tezier

Lucia (Natalie Dessay) et Enrico (Ludovic Tézier), Photo Ruby Whashington

 

Une salle décorée pour accueillir Arturo.

Arturo Bucklaw est accueilli par le chœur des invités. Enrico le met en garde contre la réaction de sa sœur. Celle-ci signe malgré elle le contrat de mariage. Edgardo surgit. Prend place un sextuor décrivant les événements (selon Puccini, un des plus beaux et des plus dramatiques morceaux d’opéra jamais écrits). Enrico, Arturo, Edgardo sont prêts à dégainer quand Raimondo brandit le contrat de mariage. Edgardo reprend l’anneau de sa fiancée et quitte les lieux en la maudissant.

 

-lucia-popup Ruby Whashington The NY times

Le contrat de mariage

 

Acte III.

Une salle de la tour de Wolferag.

Enrico provoque Edgardo en duel, pour venger l’honneur de leurs familles.

Les salons de réception de l’acte II.

Alors que les invités festoient pour le mariage, Raimondo leur annonce que Lucia a tué son époux dans un accès de folie. Elle arrive, vêtue de sa robe de mariée tachée de sang. Dans la remarquable scène de la folie (« Il dolce suono »), elle se voit en rêve unie à Edgardo. Elle confond son frère Enrico avec son amant et implore son pardon. On l’emporte mourante.

Les tombes des Ravenswood.

Alors qu’il ignore tout du sort tragique de Lucia, Edgardo se prépare au duel avec Enrico. On lui apprend qu’elle se meurt en répétant inlassablement le prénom d’Edgardo. Quand le glas tinte, il comprend que Lucia est morte et il se donne la mort.

 

Le casting de ce superbe opéra, aux airs célèbres proches du bel canto, est des plus séduisants. Ludovic Tézier interprète Enrico, le méchant de la pièce, celui qui menace sa soeur et hurle sa haine de sa rocailleuse voix de basse. Son abondante chevelure ondulée, son profil en bec d’aigle, sa stature rigide, confèrent au défenseur de la lignée des Ashton une présence et une prestance impressionnantes.

Edgardo, l’amant dupé par le frère et qui se croit trahi par Lucia, est chanté par le ténor Joseph Calleja. Son jeu et son chant montent en puissance tout au long de l’opéra, pour trouver leur point d’orgue dans la scène où s’exhale sa souffrance, lorsqu’il apprend la mort de Lucia. Du haut de son imposante stature, à travers sa voix qui s’adoucit dans la ferveur et la douleur, il parvient à faire passer une émotion extraordinaire, et son regard est brillant de larmes contenues. L’aria de sa propre mort est un moment d’une intensité rare.

 

Lucia Edgardo dans le cimetière

Edgardo (Joseph Calleja), près des tombes des Ravenswood

 

Quant à Kwangchul Youn, qui interprète Raimondo le chapelain, observateur lucide des égarements de la passion, il est le pilier moral de l’intrigue. Il est celui qui convainc Lucia d’épouser Arturo, et qui parvient à convaincre le public grâce à sa riche et chaude voix de basse.

Mais c’est bien sûr Natalie Dessay, la prima donna sanglante, qui recueille tous les suffrages. Dans la coulisse, elle explique à Renée Flemming que, si elle préfère les œuvres plus légères, elle est parfaitement à l’aise dans ce rôle, dont elle rêva pendant une quinzaine d’années, et qu’elle n’a depuis 2001 cessé d’interpréter (2004 à Chicago, 2006 à l’Opéra Bastille dans une mise en scène d’Andrei Serban, dirigée par Evelino Pidô, 2007 et 2008 au Met). Il faut dire que, lors de la scène de la folie, dans sa robe nuptiale ensanglantée, elle est stupéfiante de maîtrise et d’expression dramatique. Ne dit-elle pas vouloir rechercher « l’état » plutôt que de le mimer ?

Son expérience déjà longue de la scène fait que, désormais, elle sait s’imposer une distance vis-à-vis du rôle, ce qui lui permet d’aller beaucoup plus loin dans l’état recherché. La maîtrise capitale de la voix, de la respiration, de la diction (« Pour moi il n’y a pas de grand chanteur sans grand diseur », explique-t-elle), lui donne toute latitude pour « improviser » et trouver à chaque fois le paroxysme du sentiment. Sa réflexion approfondie sur le jeu de l’acteur, ses lectures de Stanislavski et des théories classiques sur le théâtre, lui ont enseigné que la démarche sur scène de l’acteur est très proche de celle du chanteur. Etre en mouvement sur scène l’aide à oublier qu’elle chante : « Lorsque je fais autre chose », dit-elle, « je n’y pense pas et je peux me concentrer sur le jeu. » Mais chanter demeure une technique. « Je parlerais plutôt d’un tourbillon où, d’un côté, on est complètement dans le personnage et, de l’autre, on est à l’extérieur en train de se contrôler et de contrôler comment on chante […] il faut lier ce relâchement physique et cette gestion mentale de l’épreuve. »

Dans ce rôle, Natalie Dessay est toute de fragilité dans l’amour et de force terrifiante dans la folie. Dans cette scène emblématique du rôle, il faut la voir évoluer des plus doux arpèges  amoureux aux accents de la folie la plus convaincante. Lorsque les invités du mariage la regardent, le poignard à la main, descendre l’escalier dans sa robe tachée du sang d’Arturo, elle chante avec une intensité d’une clarté qui fait frémir. Qu’elle déchire son voile de mariée, qu’elle roule en bas des dernières marches, qu’elle danse avec Enrico confondu avec son amant, qu’elle revienne soudain à elle-même et demande le pardon des hommes, elle est bouleversante de justesse et d’une extraordinaire vérité tragique. La soprano colorature joue ici sa partition la  plus magistrale, transcendant sa virtuosité technique par une expression enflammée de l'élément dramatique.

 

 lucia-di-lammermoor

Lucia dans la scène de la folie (Photo AP)

 

Dans cette version qui soutient la tension de bout en bout, la mise en scène de Mary Zimmerman est à l’unisson d’un spectacle très homogène et très esthétique. La transposition opérée au XIX° siècle par Mary Zimmerman place l’œuvre dans une perspective romantiquement noire, qui est ici excellemment rendue.

La nature, les spectres, l’eau mortifère du puits, la lune maléfique, y ont une place de choix. Dans la scène 1 de l'acte I, les arbres noirs, les chasseurs et leurs torches, les magnifiques chiens griffons gris, créent une atmosphère crépusculaire, préfigurant la tonalité générale de l’ensemble de l’opéra. La scène près du puits entre Lucia et Alisa est de toute beauté, avec l’apparition du délicat spectre blafard de la femme assassinée par un Ravenswood, double prémonitoire de Lucia, et qui disparaît lentement dans le puits. Dans la dernière scène, l’atmosphère de gothique fantastique est rendue par les silhouettes des tombes de la famille Ravenswood, tandis que des témoins en noirs, portant des parapluies, semblent tout droit sortis d’un film de Murnau. De l’au-delà de la mort, Lucia réapparaît, dans la robe du spectre de l’acte I, et elle guide son amant dans son geste suicidaire. L’ensemble est dominé par une gigantesque lune blafarde, Hécate maléfique, gardienne des amours maudites, nées sur la lande hantée de Lammermoor.

Les couleurs de cette mise en scène, servie par les décors évocateurs de Daniel Ostling, sont à l’unisson de ce choix éminemment romantique. L’ensemble baigne dans des tonalités éteintes, nuances de gris, de parme, de beige, de noir. A cet égard, le sombre costume de Lucia, imaginé par la costumière Mara Blumenfeld, au premier acte, fait songer à un très beau tableau de Carolus Duran, figurant une amazone. Dans cette palette mélancolique, symboles éclatants de la passion de Lucia, intenses et vibrantes, deux couleurs surgissent. C’est d’abord le rouge de sa tenue, lors de la signature du contrat de mariage, puis celui du sang qui éclabousse sa robe nuptiale. C’est ensuite le blanc de cette même robe de mariée et de celle du spectre. Le choix de la couleur rouge en particulier, s’il connote bien évidemment la passion souveraine, est aussi révélateur d’un personnage féminin qui se rebelle contre les codes d’une société patriarcale inhumaine.

Et, s’il ne fallait retenir qu’une seule image de cet opéra, une des créations les plus fortes et les plus puissantes de la période romantique précédant Verdi, c’est que la mariée y était en rouge…

 

  lucia-di-lammermoore sur escalier

 

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lucia_di_Lammermoor

Interview de Natalie Dessay par Etienne Billault pour Evène, Novembre 2006

Extrait de l’article « La genèse d’un chef-d’œuvre et ses trois créateurs, Jacques Gheusi, Lucia di Lammermoor », L’Avant-Scène Opéra

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Opéras
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commentaires

Catheau 25/03/2011 12:51


Dont acte ! C'est bien ce dont j'étais persuadée au départ ! Mais il me semble pourtant avoir trouvé cette indication quelque part... Autant pour moi et merci de votre rectification.


Jérôme 25/03/2011 11:41


bel article! beau ressenti! toutefois une énorme erreur: ce n'est pas le librettiste qui situe l'action de Lucia au milieu du 19ème siècle, c'est le metteur en scène de ce spectacle. Dans le
livret, l'action se situe bel et bien à la fin du 16ème siècle.


Catheau 25/03/2011 12:53



C'est bien ce dont j'étais persuadée au départ mais il me semble avoir trouvé cette indication quelque part. Autant pour moi et merci de votre rectification !



Nounedeb 21/03/2011 20:08


Chez moi aussi un cinéma passe périodiquement des opéras. J'étais très tentée (j'en ai une bonne collection en DVD), mais j'ai vu une fois la bande annonce et, sur grand écran cela m'a paru énorme,
artificiel. J'aimerais avoir votre avis, avant de me décider à tenter l'expérience...


Catheau 22/03/2011 09:07



Ces retransmissions me permettent de découvrir le monde de l'Opéra, longtemps terra incognita. Outre la beauté des voix de ces immenses artistes et les mises en scène de grande
qualité, j'aime les entractes qui nous font pénétrer dans les coulisses. Ils nous donnent à voir l'envers du décor, nous montrent l'exaltation des chanteurs, toute cette fièvre
créatrice, qui contribue à faire naître ce spectacle total qu'est un grand opéra. Je crois que ces retransmissions sont un réel instrument de culture, même s'il est incomparable
d'assister à un spectacle "vivant".



Juliette 21/03/2011 03:53


Très bel exposé qui donne envie de le voir ou de l'entendre
Merci :-)
Amitiés
Juliette


Catheau 21/03/2011 10:02



Il est malaisé de rendre toute l'émotion suscitée par cet opéra, aux extrêmes de la passion, et transcendé par la diva Dessay. Merci, Juliette, de votre lecture.



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