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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 13:44

Georges-Piroue.jpg 

Le 7 janvier 2010, cela fera cinq ans que Georges Piroué s’est éteint discrètement comme il avait vécu. Ayant eu l’occasion de le rencontrer au cours de dîners avec sa femme et lui dans leur jolie maison de la rue de la Cure à Dampierre-sur-Loire (c’était un fin cuisinier!), et de bénéficier de ses conseils quand je travaillais sur Pierre Jean Jouve qu’il avait bien connu, je voudrais évoquer cet écrivain à l’ « écriture classique toute faite de nuances ».

Georges Piroué est né en 1920 à La Chaux-de-Fonds, dans le Jura suisse, au sein d’une famille de souche française. Son père, graveur de montres et homme austère, a alors quarante ans et sa mère trente-huit. Il est le troisième enfant de la famille. Dans son autobiographie, Tu reçus la naissance  (1991), il raconte l’éveil de sa sensibilité humaine, littéraire, érotique, dans un milieu familial protestant mais bienveillant et chaleureux, auquel il rend hommage par petites touches aiguës. Il y rapporte sa découverte de Baudelaire, le poète qui lui fit partager quelque chose de nouveau, « une qualité essentielle qui pourrait s’appeler non le sens de l’univers que je souhaitais recevoir de lui, mais le sens de la langue qu’il m’a à  son insu et à mon insu inculqué ».

Après une licence et un doctorat ès lettres à l’université de Neuchâtel, il s’installe à Paris en 1950, guidé de loin par Henri Guillemin, et travaille comme directeur littéraire aux Editions Denoël (qui publieront la majorité de ses écrits). Il y créera un département des auteurs d’Italie du Sud et de la Sicile et deviendra le principal traducteur en français de Pirandello, dont il montre, dans la préface à la traduction de ses Nouvelles pour une année (Tome IV), « la lézarde béante par où s’engouffre le souffle de l’au-delà. Toutes les défenses [y]  sont balayées, les abris abattus ; tous les bandeaux sont arrachés des yeux et les masques pareillement des visages ».

Georges Piroué a écrit avec régularité jusqu’à sa mort une œuvre riche et diverse. Après la publication de deux recueils de poèmes (Nature sans rivage et Chansons à dire), il s’oriente vers la nouvelle et le roman de facture classique, dont San Rocco et ses fêtes (1976), sorte de chronique de Français moyens en vacances dans une ville imaginaire au sud de Naples. Ecrite avec justesse et minutie par un moraliste sensible, « elle vaut par le détail irremplaçable, la formule moqueuse et par une sorte de gaieté à cheval sur deux mondes ».

De ses nouvelles, genre dans lequel il a excellé, on pourra retenir Feux et Lieux (1979), suite de tableaux « qui nous enseignent que l’homme, contrairement à l’expression consacrée, n’est pas sans feu ni lieu ». Fait de souvenirs émus ou amers, le recueil, évocation de l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, les Pays de la Loire en même temps que des âges de la vie, « possède d’exceptionnelles qualités de narration feutrée, subtile, de lyrisme contenu et savoureux ». Dans L’Herbe tendre (1992), une entorse, un suçon, une petite fille qui voyage dans un bus, sont autant de prétextes à de brèves histoires, nostalgiques et fragiles, que l’auteur laisse entendre en virtuose, à la manière des préludes de Bach.

Essayiste reconnu (Hugo, Pirandello, Cesar Pavese), il a écrit A sa seule gloire (1981), une biographie romancée de Bach, supposée écrite par un fils ingrat. On peut aussi s’attarder sur Proust et la musique du devenir (1960). En effet, contrairement à d’autres critiques qui tentent d’expliquer un auteur en l’enfermant dans un aspect bien délimité, Georges Piroué, dissociant création romanesque et création musicale, montre avec pertinence que la musique n’explique pas l’œuvre de Proust mais « permet de s’approcher d’elle dans ses formes propres et de la contempler en tant que comportement du génie ». (Manuel de Diéguez).

Et son amour des écrivains, non ceux qu’il lut pour son travail de lecteur pour Denoël, mais bien ceux qu’il découvrit dès sa petite enfance, il nous le restitue dans son très bel ouvrage, Mémoires d’un lecteur heureux (1997). « C’est là, dans le mystère tant charnel qu’intellectuel de ses préférences, dans les fidélités et les infidélités d’une mémoire aussi exacte que déformante que l’essayiste est allé chercher l’incertaine connaissance de soi. » De Thoreau à Peter Handke, en passant par Leopardi, Dostoïevski et son cher Dickens, il semble que sa passion de lire soit celle d’un lecteur européen et universel, celle d’un « douteur fervent » comme il se définit à la fin de son introduction, celui qui s’est fait « une religion de l’irréalité narrative ».  Et « comme manger entretient la vie du corps, lire entretient celle de l’esprit. Par l’une comme par l’autre de ces activités l’homme s’étoffe, prend consistance, devient peu à peu ce qu’il sera. » Ainsi, avec cet ouvrage, un « homme-livre nous donne le meilleur de lui-même. » (Jean-Michel Olivier).

En 1997, Georges Piroué a donné à la Bibliothèque municipale de Lyon les 251 lettres en sa possession, reçues de Louis Calaferte. A cette occasion, Mme G. Calaferte a elle-même confié les 209 lettres de G. Piroué adressées à Calaferte. Cette double donation constitue une correspondance croisée qui retrace avec précision le calendrier éditorial d’une partie de l’œuvre de L. Calaferte, ainsi que les liens d’amitié qui se développèrent entre les deux hommes.

Georges Piroué a été couronné de nombreux prix, parmi les quels le Prix Femina-Vacaresco, le Prix international Charles Veillon, le Prix Valéry Larbaud, le Prix de la Fondation Schiller et le Prix du canton de Neuchâtel pour l’ensemble de son œuvre.

A sa retraite, Georges Piroué se fixa avec son épouse en Anjou, à Dampierre-sur-Loire. Beaucoup se souviennent que Mme Piroué entretenait avec amour les jardins de ses voisins et qu’on pouvait rencontrer chaque samedi, jour du marché à Saumur, attablé au café qui fait l’angle de la place Bilange et de la rue Saint-Jean, un grand écrivain affable mais secret.

 

Bibliographie

 

Nature sans rivage : Poèmes, Seghers, 1951

 

Par les chemins de Marcel Proust : Essai de critique descriptive, La Baconnière, 1954

 

Chansons à dire : Poèmes, Seghers, 1956

 

La façade du 12 : Récit, Fayard, 1957

 

Mûrir : Récit, Denoël, 1958

 

Les limbes : Roman, Denoël, 1959

 

Proust et la musique du devenir : Essai, Denoël, 1960

 

Ariane ma sanglante : Nouvelles, Denoël, 1961

 

Le premier étage : Récit, Denoël, 1961

 

Une manière de durer : Roman, Denoël, 1962

 

Le portrait d'un homme heureux, Hachette, 1963

 

De quoi fouetter un chat : Nouvelle, Laffont, 1965

 

Une si grande faiblesse : Roman, Denoël, 1965

 

Ces eaux qui ne vont nulle part : Nouvelles, Ed. Rencontre, 1966

 

Pirandello : Essai, Denoël, 1967

 

La façade et autres miroirs : Nouvelles, Denoël, 1969

 

La surface des choses : Chronique, Editions Rencontre, 1970

 

Comment lire Proust?, Payot, 1971

 

La vie supposée de Théodore Nèfle : Roman, Denoël, 1972

 

Cesare Pavese : La vie et l'œuvre, Seghers, 1976

 

Condé, Photographies: Suzanne et André Condé, Editions d'art ARTED, 1976

 

San Rocco et ses fêtes : Roman, Denoël, 1976

 

Sentir ses racines : Discours, Postface de Marc Eigeldinger, Editions de la Baconnière, 1977

 

Feux et lieux : Nouvelles, Denoël, 1979

 

Ecrits dans le désert : Réflexions et aphorismes de Wilhelm Friedemann Bach sur son père Jean-Sébastien Bach, cantor de Saint-Thomas et director musices, G. Piroué, 1981

 

A sa seule gloire : fragments d'une autre vie : roman, (Denoël, 1981) Editions L'Age d'homme, 1984

 

Aujourd'hier, A. Balland, 1984

 

Lui, Hugo : essais, Denoël, 1984

 

Victor Hugo romancier ou les Dessus de l'inconnu : essai, (Denoël, 1964) Denoël, 1984

 

J'avais franchi les monts : chroniques italiennes, Editions de la Baconnière, 1987

 

Luigi Pirandello : Sicilien planétaire, Denoël, 1988

 

Madame Double Etoile : nouvelles, Denoël, 1989

 

Tu reçus la naissance. Hatier, 1991 (Editions CamPoche, 2005)

 

L'herbe tendre : nouvelles, Julliard, 1992

 

Le réduit national : récit, (Denoël, 1970) Editions L'Age d'homme, 1995

 

Mémoires d'un lecteur heureux : essai, Editions L'Age d'homme, 1997

 

                                                          Le 06 octobre 2009

 

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commentaires

M
"Un grand écrivain", conclut l'article. Peut-on qualifier ainsi un homme qui fut essentiellement publié par la maison d'édition dans laquelle il travaillait, "par politesse" diront certains? Voire par complaisance? Et ce goût pour le roman, qu'il dut abandonner par manque de souffle, pour se replier vers la nouvelle? Cette insuffisance n'est-elle pas confirmée par nombre de ses œuvres? Certaines revenaient à traiter de ce que d'autres auteurs avaient écrit, d'autres se révélaient d'une platitude éhontée en ne racontant que des épisodes sans intérêt de sa propre vie, et d'autres enfin ne consistaient... qu'en de simples traductions, bien commodes pour justifier l'absence obligée de toute créativité!<br /> Un grand écrivain? Salué par des prix littéraires de faible audience, et dont les "œuvres" récompensées n'ont laissé aucune trace!<br /> Pourrait-on au moins lui reconnaître d'avoir tenté de tendre la main à de jeunes auteurs, en profitant de sa position d'éditeur, pour enrichir la littérature à défaut de le faire lui-même? C'est tout le contraire. Quelle réaction a pu lui inspirer la venue dans son bureau d'un garçon de seulement quatorze ans, manuscrit sous le bras, après en avoir déjà rédigé plusieurs autres? Lui qui rêvait d'être l'auteur de romans mais n'en avait pas la moindre inspiration? Lui qui aurait dû aider, entourer, guider et orienter, mais fit tout le contraire? Car on le vit chercher tous les prétextes pour faire barrage, reprocher des tournures que l'on retrouve pourtant sous des plumes célèbres, et ne pas hésiter à stigmatiser des détails dont il ne s'encombre pourtant pas dans ses propres écrits!<br /> On aurait pu s'arrêter là. Mais le pire était à venir. Docteur ès Lettres, il connaissait mieux que quiconque le mal terrible des créateurs, ravagés bientôt par des maladies nerveuses ou des dépressions dont ils ne se relèvent jamais, avec le plus souvent une fin tragique. C'est là qu'on le vit conseiller de s'orienter vers des récits d'angoisse, avec mine de montrer le bon chemin à suivre, chantage odieux qui signifiait que sans accepter de prendre cette direction, il n'y avait aucun espoir de publication à l'horizon.<br /> Le piège était monté, et il n'y avait plus qu'à attendre, pour que le jeune auteur ainsi égaré disparaisse de lui-même, sans la moindre responsabilité apparente de notre "grand écrivain". Qu'est-ce qui pouvait le motiver à agir ainsi? Rien d'autre, semble-t-il, qu'une jalousie profonde en se voyant si peu inspiré, surtout face à un adolescent-prodige. On ne saura jamais le fin mot de ces manœuvres. Leur dernière manifestation fut une lettre encourageant simplement le jeune auteur... à cesser d'écrire!!<br /> Alors vraiment, un grand écrivain? Ou un plumitif dévoré d'ambition trahi de façon irrémédiable par une médiocrité sans fond?<br /> Le jeune auteur, c'était moi. Et si longtemps après, malgré une vocation sacro-sainte et pourtant saccagée, je ne peux que remercier G. Piroué de m'avoir aidé à comprendre ce qu'était ce "milieu" d'une immoralité absolue et m'en écarter, au profit d'une carrière dans un tout autre domaine et bien plus lucrative, sans y avoir laissé mon âme.
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C
Le portrait au vitriol que vous brossez de Georges Piroué est dû sans doute à la frustration que vous éprouvez de n'avoir pu accomplir cette vocation littéraire "sacro-sainte" dont vous parlez. Même si Georges Piroué vous en a détourné, votre volonté personnelle, votre persévérance, vos aptitudes d' "adolescent-prodige" (puisque c'est ainsi que vous vous définissez), votre nécessité profonde d'écrire n'auraient-elles pu vous permettre de la réaliser ? <br /> Par ailleurs, si un "grand écrivain", terme que vous me reprochez d'avoir employé, est nécessairement un auteur connu et médiatique, forcément un romancier, certes, il ne l'était pas ! Je persiste cependant à aimer ses nouvelles et son autobiographie. Quant à son rôle de traducteur, pourquoi le dénigrer ainsi ? Un traducteur est un "passeur" qui nous permet de nous ouvrir aux autres littératures et il est bien méprisant de parler à propos de son travail de "simples traductions".<br /> J'avoue que votre long commentaire m'a beaucoup surprise car il ne correspond nullement à l'homme que j'ai connu. Georges Piroué ne m'est jamais apparu comme le manipulateur que vous décrivez ni comme un ambitieux, encore moins comme un homme médiocre. <br /> Et tant mieux si vous avez pu accomplir une carrière plus "lucrative" car, effectivement, écrire ne vous rend pas riche nécessairement !
O
<br /> merci pour ce beau témoignage autour d'un homme discret et talentueux...que nous aurions aimé connaitre!<br /> <br /> <br />
Répondre
M
J'aurai quand même attendu six ans (six ans!) pour voir qui allait précipitamment se ranger à vos côtés pour défendre lui aussi G. Piroué et m'opposer la contradiction. Personne. Pas un pour l'encenser et combattre mes arguments. Décidément, le petit personnage ne fait pas recette.<br /> <br /> Alors ou j'avais raison sur toute la ligne, ou notre ami est resté totalement oublié. Ce qui revient au même. Il n'est pas le pire, toutefois, que j'aie rencontré. Entre un concours littéraire truqué -où le gagnant était désigné d'avance!!- et où on l'on refusait ensuite de me publier... sauf si j'écrivais sous le nom du directeur de la collection (!), puis un récit que je retrouvais plus tard dans un téléfilm -sans mon accord ni ma rémunération, bien entendu-, un roman confié à un grand metteur en scène et qui faisait lui aussi l'objet d'une série télévisée sans autre retour pour moi, des preuves multiples que les manuscrits proposés en maisons d'édition n'avaient jamais été lus, des magouilles innombrables dans le monde de la presse pour ne publier que les nouvelles d'amis bien introduits -un magazine allant jusqu'à me l'écrire!-, j'ai vite compris à quel univers de totale dépravation j'avais affaire. Et quelle orientation radicalement différente retenir au final.<br /> <br /> Mais je remercie G. Piroué de m'avoir ouvert les yeux très tôt sur ce "milieu". Même s'il m'a délibérément poussé vers une voie fatale. Il reste à trancher un dernier point, qui apparemment vous a échappé : je n'ai aucun mépris pour le travail de traducteur. Nous devons en effet beaucoup à un grand nombre d'entre eux. Mais transférer dans une autre langue un texte déjà tout ficelé est quand même bien moins lourd que de rédiger un roman, avec l'intrigue, les rebondissements, la psychologie des personnages, les lieux à choisir, etc. Je pense pouvoir exprimer humblement mon opinion, étant à la fois l'auteur de quinze romans, et diplômé de trois universités françaises et britanniques, dont Cambridge et Oxford. Oui, une traduction est loin,d'être aussi lourde que la création d'une oeuvre de fiction. C'était juste bon pour Piroué.<br /> <br /> Ces brefs échanges m'auront au moins procuré le plaisir d'entrecroiser mes arguments avec les vôtres. Je vous souhaite que tout continue d'aller pour le mieux et que le destin vous favorise.

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