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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 13:45

faulkner.jpg

Pour William Faulkner, ce roman (1929) représente une expérience unique car c'est celui qu'il n'a cessé d'écrire. Les quatre sections tentent d'y cerner Caddy, "this little doomed girl" (cette petite fille en fleur), son personnage fétiche, la petite fille à la culotte souillée. La double préface de 1933 est une autre tentative pour comprendre rétrospectivement l'oeuvre et l'Appendice Compson, du nom de la famille (1945), continue à faire vivre les personnages. Par la suite, les entretiens avec Jean Stein en 1956, les déclarations de Faulkner à l'Université de Virginie, seront encore pour lui des occasions de revenir sur ce roman.
Mais si son intuition géniale fut d'avoir fait d'un "idiot" (Benjy) le narrateur de cette histoire de "bruit et de fureur", il n'en demeure pas moins que l'oeuvre peut dérouter certains lecteurs par son régime typographique particulier et sa structure fragmentée.
Ces quelques remarques ont pour but d'entrer plus aisément dans ce roman dont le romancier lui-même savait qu'en l'écrivant il changeait quelque chose en littérature.

Une première de couverture symbolique. (Folio n°162)
Il s’agit d’une photo en noir et blanc de Dorothea Lange qui représente une petite fille brune aux cheveux courts d’une dizaine d’années et dont les mains s’accrochent à un fil de fer barbelé. L’enfant est vêtue d’une robe à fleurs, fripée et sale, avec un col blanc largement ouvert sur son corps pâle. Elle a la tête inclinée vers le sol et ses mains s’agrippent à une clôture de barbelé (qui fait songer à celle à laquelle Benjy s’accroche). Ses yeux sont clos dans un visage boudeur et fermé.

En arrière-plan, et plus floue, une femme, porte une robe à pois et un tablier à carreaux. Les mains sur les yeux, elle semble se protéger du soleil (le soleil du Sud, implacable et fatal), tout en regardant  la petite fille. Leur ombre à toutes deux s’allonge sur la terre battue mêlée d’herbes sèches (ombre qui rappelle celle de Quentin, sans cesse évoquée de manière insistante le jour de son suicide). Au fond, le bas d’une construction de bois ? De la photo émane une impression de pauvreté et de tristesse insondable. Qui sont ces personnages féminins ? Mrs Compson qui regarde s’éloigner Caddy qu’elle a rejetée ? Ou Caddy elle-même, dont l’espace de terre symbolise la séparation irrémédiable d’avec sa fille Quentin ?

Le choix de cette photo n’est pas innocent. Candace, dite Caddy, n’est-elle pas le personnage principal du roman, l’objet de l’amour ou du désamour des trois frères dont les monologues constituent trois des quatre parties du roman ?

Dorothea Lange (26 mai 1895-11 octobre 1965), l'auteur de la photo, est une photographe américaine dont les travaux les plus connus ont été réalisés pendant la Grande Dépression, pendant les années qui suivent le krach boursier du 24 octobre 1929, et qui sont surnommées « the bitter years » (« les années amères »). Le krach entraîne une crise économique sans précédent aggravée par une sécheresse dans les Etats du Sud.

Associant donc le Sud et Caddie, cette photo est bien représentative des thèmes du roman : la tragédie familiale, la décomposition du Sud, la solitude de Caddy, l’ombre, signe de la marque du temps…
 

 Un titre shakespearien.
Life […] : it is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury

Signifying nothing…

C’est « une fable que conte un idiot, une histoire pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien », telle est la phrase de Macbeth (Acte V, scène 5, quand Macbeth désespéré apprend la mort de sa femme et que se dérobe pour lui le sens de l’existence), et qui s’impose à Faulkner lorsqu’il achève son ouvrage.

Le bruit et la fureur renvoient à la fragmentation de l’esprit de Benjy, au déclin de la maison Compson et du Sud tout entier (The "Lost cause"), voire à la vie de l’écrivain assailli par « des difficultés d’ordre intime », mais le titre évoque avant tout Shakespeare. Dans les deux versions de l’introduction de 1933, Faulkner cite les grands ancêtres dont il s’affirme désormais l’égal, mais la liste ne comporte pas la référence quasi obligée pour tout écrivain anglo-saxon. Le titre de son quatrième roman l’affirmait de façon si éclatante qu’il n’était pas nécessaire de le redire.

Cependant, si on se reporte à l’Oxford Dictionary, il est mentionné que « sound and fury » est une expression qui signifie « propos fous, incohérents, de peu d’importance, babillage ». Cette traduction peut sembler mieux convenir à l’atmosphère du livre et au fait que les deux premières parties sont racontées par un fou (Benjy) et un désespéré (Quentin). Cette acception, aussi, correspond mieux à Macbeth que l’expression littérale « bruit et fureur », basée sur la traduction séparée des mots, sans considérer la signification de l’expression entière. Dans les deux cas, on est cependant bien en présence d’une histoire pleine de folie racontée par un "idiot" qui n’y comprend rien.

Un roman-fresque.
Le drame se déroule dans l’Etat de Mississipi, près de Jefferson, entre les membres d’une de ces vieilles familles du Sud, hautaines et prospères autrefois, et tombées dans la misère et l’abjection. Trois générations s’y déchirent : Jason Compson, alcoolique, et sa femme Caroline, née Bascomb, laquelle a un frère, l’oncle Maury ; leur fille Candace (dite Caddy), et leurs trois fils, Quentin (l’aîné), Jason, et Maurice ou Maury (appelé plus tard Benjamin ou Benjy pour qu’il ne souille pas le nom de son oncle Maury Bascomb) ; Quentin est la fille de Caddy. Il y a donc deux Jason (le père et le deuxième fils), et deux Quentin (l’oncle et la nièce), prénoms semblables qui peuvent prêter à confusion.

Edouard Glissant, l’auteur « caraïbe », fait remarquer que Faulkner écrit « en rhizome ». Nous verrons en effet qu’en fin de compte, si différents qu’ils soient, les enfants Compson se ressemblent. Différents et délaissés par leurs parents « absents », ils sont tous les quatre en proie au bruit et à la fureur et leur lignée s’achève avec eux.

Pas de domaine dans le Sud sans ses « nègres », ici, trois générations. Il y aura donc Roskus et sa femme Dilsey, leurs enfants, Versh, T. P et Frony. Cette dernière aura un fils qui s’appellera Luster. Toujours selon Glissant, Dilsey (que Jason appelle « La Noire ») n’est pas un personnage de convention mais une femme rude, insondable, dont la fonction est d’être le témoin de la mort de la famille Compson, tout en essayant de gérer le quotidien. Ce n’est pas la servante au grand cœur, c’est le témoin irrécusable ! Faulkner lui donne la parole dans la dernière partie de l'oeuvre.

Caddy, déconcertante et sensuelle, a pris un amant, Dalton Ames. Le jour où elle se voit enceinte, elle accompagne sa mère à French Lick (p.121), station thermale dans l’Etat d’Indiana, pour y trouver un mari. Le 25 avril 1910, elle épouse Sydney Herbert Head. Quentin, qu’un attachement incestueux mais platonique lie à sa sœur, se suicide de jalousie le 2 juin 1910, à l’université d’Harvard où il faisait ses études (payées par la vente du dernier « pré carré » des Compson).

Pour Edouard Glissant justement, ce qui est en question dans le roman, c’est bien le « démantèlement du pré carré », le signe d’un mal qui vient de plus loin, des origines. Mr Compson continue de vendre la propriété familiale (p. 120), la dernière de ces ventes, ayant servi à la création d’un terrain de golf de quarante hectares (p. 208). C’est ce terrain que Benjy décomposera dans son langage d’arriéré congénital et ce sera l’amorce d’un récit fait de bruit et de fureur, conté par un idiot. Cette dimension du roman est capitale : la fuite de Caddy, la violence de Jason, le suicide de Quentin, la disparition de Quentin (la fille de Caddy), la castration et l’enfermement de Benjy, toute cette fureur rentrée du Sud, toute cette dégénérescence, tiennent à la perte de la terre ancestrale !

Un an plus tard, Caddy, chassée par son mari, abandonne à ses parents la petite fille qu’elle a mise au monde et qu’elle a appelée Quentin, en souvenir de son frère (et dont elle n’avouera jamais le nom du père).

C’est ensuite la mort du père, qui sombre dans l’alcoolisme, laissant sa femme ruinée et malade avec leurs deux fils survivants, Jason et Benjamin, et le bébé que Caddy n’a même plus la permission de voir. Jason est un monstre de fourberie et de sadisme, Benjamin est idiot. Un jour, s’étant échappé du jardin, il s’est approché de trop près d’une fillette. Par prudence, on l’a châtré. Depuis lors, inoffensif, il erre comme une bête et ne s’exprime que par des cris.

Quentin, la fille de Caddy a grandi. Au moment où commence le roman, elle a dix-sept ans, et, comme sa mère autrefois, elle se donne aux jeunes gens de la ville. Son oncle Jason la poursuit de sa haine.

Les personnages vont évoluer sous les yeux du lecteur, se déchirer, se torturer. A part Benjy, chacun pourrait être Sisyphe poussant éternellement devant lui le poids d’un rôle qui lui aurait été attribué par un mauvais génie, une hérédité, une tare contre laquelle il ne peut rien. Fiers et droits, les domestiques noirs sont les seuls à garder un peu de raison dans ce tourbillon de démence.

Ce roman-fresque de moins de quatre cents pages, dont le titre est donc très éloquent, a pour thème essentiel la tragique impuissance des hommes devant la fatalité de leurs passions et la déchéance d’une famille. Ce thème s’incarne dans une « intrigue », constituée principalement des monologues intérieurs successifs des trois frères : Benjy "l’idiot", Quentin le désespéré, et Jason le "méchant". Le personnage principal, qui n’a pas de partie qui lui soit dédiée, est cependant Caddy, objet de l’affection quasi-animale de Benjy, de l’amour incestueux de Quentin et de la haine farouche de Jason. A travers eux, c’est l’histoire de la famille Compson et celle, plus générale du Sud profond dont est originaire Faulkner (transposée pour les besoins du roman dans un comté imaginaire, celui de Yoknapatawpha, où Blancs et Noirs cohabitent avec l’omniprésence de la faute, de l’expiation et de la culpabilité), qui nous est ici contée.

Structure. Quatre partitions pour une chronologie bouleversée.
La chronologie n’est pas respectée. En fait, la première époque, décrivant la folie croissante de Quentin vers le suicide, se situe le 2 juin 1910, mais l’auteur la place en deuxième position. Les événements du 6 avril 1928, qui ont pour héros Jason II, se situent en troisième position. Enfin, ceux du 7 avril, qui révèlent la vision du monde de Benjy, sont racontés d’entrée dans la première partie.

Chronologie restituée:        Chronologie du roman :

2 juin 1910 : Quentin.           7 avril 1928 : Benjy. Moderato.

6 avril 1928 : Jason II.          2 juin 1910 : Quentin. Adagio.

7 avril 1928 : Benjy.              6 avril 1928 : Jason II. Allegro furioso.

8 avril 1928 : Dilsey.            8 avril 1928 : Dilsey. Andant religioso.  Allegro                                             barbaro. Lento.

Le même drame est conté par les trois frères, Benjy, Quentin et Jason en focalisation interne et donc en narration subjective. La dernière partie verra Dilsey, la servante noire, prendre une grande place. Chaque personnage apporte sa pierre à l’édifice global. Faulkner procède par avancées successives, comme s’il peignait une vaste toile dont seul le dernier coup de pinceau donne le sens et la dimension.

Premier chapitre : désordre et folie. (page 19 à 96).
Avec Benjy, nous sommes le 7 avril 1928. Benjy, de son vrai nom Maury, a été débaptisé sous le prénom de Benjamin. C’est un jeune handicapé mental, âgé de trente-trois ans, qui dit une histoire qu’il appréhende surtout à travers ses sens. Il est attaché à sa sœur Caddy par le son, la voix et l’odeur : « Caddy sentait comme les arbres ». Il n’a pas vraiment de pensées, plutôt des sensations. Il se met souvent à gémir comme un animal ou à pousser des hurlements. Il y a toujours une raison à ses cris. Seules, Caddy et Dilsey sont capables de le comprendre.

Faulkner ne respecte pas la notion du temps. Présent et passé sont mêlés dans les flashs de l’esprit de Benjy. En pleine phrase, on passe de 1928 à 1910, suivant un lien avec une sensation présente ou passée, apparue dans le cerveau. La typographie en italique et en caractère romains distingue les différentes périodes. Le lecteur progresse ainsi par bonds, en avant ou en arrière. Le roman débute ainsi dans un étrange chaos.

Deuxième chapitre : désespoir. (page 97 à 213).
Avec Quentin, nous revenons à la journée du 2 juin 1910, le jour choisi pour son suicide, 18 ans avant le premier quart du récit. Il est à Harvard et nous découvrons l’amour profond de Quentin pour sa sœur. Quentin est obsédé par le parfum du chèvrefeuille, celui de Caddy, leitmotiv de son récit. Lancinantes sont ses relations avec sa montre et le temps. Il y a également une enveloppe qu’il met dans sa poche et qu’il palpe sans arrêt. Tout le récit sera rythmé par ses obsessions, notamment celle de son ombre.

Lui aussi passe d’une pensée à une autre, d’une époque à une autre, parfois en plein milieu d’une phrase. Quentin, c’est la faute fantasmée, le remords et le châtiment. Au fil des spirales infernales du récit de Quentin, un semblant d’histoire se dessine pourtant, Faulkner se permettant par ailleurs des digressions comme l’épisode émouvant de la petite fille perdue.

Troisième chapitre : rage et haine. (page 215 à 309).
Avec Jason, nous retournons le 6 avril 1928. La maison est dirigée par lui et Dilsey. Quentin est mort et Caddy ne vit plus dans la famille. Jason est fourbe, méchant, aigri, avare et mesquin. Il revoit les événements mais transforme tout en méchanceté et en mesquinerie. Il nourrit une haine sans limite pour la fille de Caddy, Quentin. Il abuse tout le monde, y compris sa mère et seule Dilsey ose lui tenir tête. Avec cette partie, la narration se « normalise », s’autorisant encore par moments quelques écarts qui donnent toujours autant l’impression d’être en prise directe avec l’esprit des protagonistes.

Quatrième chapitre : vers l’apaisement ? (page 311 à 372).
La dernière partie prend place le 8 avril 1928 et le récit est conté par Dilsey, seul élément stable de cette saga violente. Le bruit et la fureur tendent à se dissiper avant de ressurgir dans les derniers instants du récit, au cours d’un dénouement sans ouverture: n'est-ce pas le retour à "tout dans l'ordre accoutumé"? Faulkner adopte dans cette dernière partie une écriture plus « classique », avec un narrateur extérieur et omniscient. C’est seulement ici qu’interviennent les premières descriptions des lieux, des personnages, des situations évoquées précédemment.

Lire un roman de Faulkner, c'est pénétrer dans un univers à part, celui d'une "Comédie humaine" du Sud. La lecture de Le Bruit et la Fureur demande de la persévérance, mais celle-ci est récompensée quand on découvre cette "matière démesurée" du langage" comme Patrick Chamoiseau a si bien qualifié l'écriture de ce romancier de génie.

 

Bibliographie:
Les pages renvoient à Le Bruit et la Fureur, Folio n° 162, Gallimard, 1972.
François Pitavy commente Le Bruit et la Fureur de William Faulkner, Foliothèque n° 101, Gallimard, 2001.


                                                                                                                       Juin 2008

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