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Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.

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Ritournelle de la faim, J. M. G. Le Clézio.

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Cela aurait pu aussi bien s'appeler Ritournelle de la fin. Car c'est bien de la fin, des fins, des chutes des mondes connus de la narratrice (Ethel Brun, avatar de la mère de Le Clézio, à qui cette fiction autobiographique rend hommage), et que celle-ci nous conte, dans le dernier livre de « l'homme aux sandales de vent ».

Fin de l'adolescence et de l'amitié amoureuse pour Xénia Chavirov, naufragée de la révolution russe, qui disait avec fermeté: « Les souvenirs, ça me donne mal au cœur. Je veux changer de vie, je ne veux pas vivre comme une mendiante. » Celle avec qui Ethel avait dansé dans l'atelier de couture de la comtesse Chavirov et qui l'avait embrassée avec fougue « tout près du coin des lèvres ». Celle encore qu'elle avait revue après la guerre, mariée avec le beau Daniel Donner, mais qui avait perdu cette « odeur de pauvreté » qui l'émouvait tant autrefois. Tout s'était terminé dans la banalité. Peut-on passer sa vie à admirer une icône?

Fin de Monsieur Soliman, son grand-oncle très aimé, qui lui avait donné les rêves de construction de la Maison mauve, dans le jardin de la rue d'Armorique. Il avait eu beau faire de sa nièce sa légataire universelle pour la protéger des folies financières de son père, Alexandre Brun s'était empressé de dilapider aux quatre vents la fortune de sa fille.

Fin de la nostalgie de l'île Maurice, le monde définitivement englouti d'Alexandre, lui qui se croyait « de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l'univers selon leurs désirs. » Ses rêves de grandeur et de richesse s'étaient achevés misérablement dans un appartement niçois sous les toits, où il était mort d'un œdème du poumon, recroquevillé dans son vieux fauteuil de rotin.

Fin du trio familial formé par Alexandre, Justine et Ethel, leur fille, qui s'était un jour rendue compte qu'elle ne les aimait pas: « C'était un lien. Peut-être une chaîne. ». Ses parents dont elle ne saurait jamais « comment ils s'étaient rencontrés et ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde. » Ce couple enfin sur qui planait l'ombre de Maude, ancienne demi-mondaine, qu'Ethel avait retrouvée sur un marché ramassant des épluchures et vivant dans le sous-sol de la villa Sivodnia, à l'odeur de « pisse de chat et de misère ».

Fin de l'univers feutré et mondain du salon de la rue du Cotentin où les Brun recevaient « chaque premier dimanche du mois à midi et demi ». « Les volages, les « artistes », les affairistes, les margoulins, les prédateurs » y préparaient, dans leur ignorance bestiale et leur superbe anti-juive, anti-nègre, anti-arabe, leur naufrage et leur châtiment.

Fin du peuple juif, révélée par l'intermédiaire de Laurent Feld, « un Anglais aux cheveux roux et bouclés, joli comme une fille », celui qu'Ethel suivra au Canada après leur mariage. Celui-là même qu'elle avait conduit à l'allée des Cygnes sous l'arbre éléphant, « d'où l'on voit très bien la tour Eiffel ». Il n'avait pas voulu y rester ; juste en face, c'était le Vél'd'Hiv, où sa tante Léonora avait été parquée avec tous les Juifs de Paris, pour être ensuite déportée vers Drancy et les camps de la mort.

Comme le Boléro de Ravel, « pièce musicale favorite de la mère de Le Clézio, « qui raconte l'histoire d'une colère et d'une faim », le dernier opus de son fils, qui tisse destins particuliers et grande Histoire avec la sensibilité retenue qu'on lui connaît, laisse son lecteur abasourdi d'émotion, dans un silence d'apocalypse.


                                                                                                                                         Le 27 juillet 2009

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