Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.

Le monde des gitans n'est guère un thème fréquent en littérature et rares sont les romanciers qui en font le sujet de leurs œuvres. C'est pourtant le choix d'Alice Ferney qui décrit dans ce roman la vie d'une famille de gitans français sédentarisés depuis quatre cents ans et ayant perdu ce qui leur permettait de vivre, notamment l'art de la vannerie; en fait des êtres « en dehors ». La grand'mère Angéline, le chef de clan, ne dit-elle pas, en évitant de parler de l'holocauste: « On nous croit disparus […] Mais on est bien là, Dieu! »? Grâce au talent de la romancière, nous pénétrons les pensées et les désirs souterrains de ces éternels voyageurs que la société rejette.
Nous découvrons leur camp, installé sur un ancien potager déclaré inconstructible: « La terre, pleine de fondrières, était incrustée de verres cassés, de morceaux de pneus et de bouts de ferraille. Des portières de voitures démolies servaient de pont sur les grandes flaques qu'apportait la pluie. Une poubelle municipale scellée sur un socle de ciment débordait. Un pommier finissait de mourir dans le sol pelé, couvert de détritus et d'un peu de bois pourri. »
La romancière brosse un superbe portrait de la grand'mère: « La vieille n'avait pas encore soixante ans. Mais, si la vérité est bonne à dire, elle portait bien son surnom. Son visage était fendu de rides si profondes et nombreuses qu'on aurait dit une maladie de peau. A la regarder de près, on avait mal à sa place. Elle ne soufrait pourtant de rien et les ans difficiles, qui l'avaient précocement vieillie ne l'avait pas tuée. Elle en concevait un orgueil sympathique. Elle était en vie, envers et contre le monde et le froid, elle avait un furieux désir de continuer à voir ce spectacle de la terre, du vent, du feu sous les nuages, des nuages même, et des nouveaux venus qu'elle avait engendrés dans cette bourrasque. » Dans ce roman, la grand'mère a cinq fils dont un n'est pas marié et dont un autre sera interné dans un hôpital psychiatrique. Ils vivent tous avec femmes et enfants autour d'Angéline: « C'était une tribu: personne n'était jamais seul et chacun se mêlait aux autres. »
Les femmes du clan n'ont guère un destin enviable: Lulu doit hurler dans l'hôpital pour qu'une sage-femme condescende à aider Misia à mettre son fils au monde; Héléna, que Simon son mari frappe « comme s'il fendait du bois », le quitte avec ses filles, malgré l'amour qu'elle lui porte; Misia perd son fils Sandro, renversé par une voiture qui s'enfuit impunément, et Nadia fait des fausses couches à répétition dans sa caravane éclaboussée de sang. Pour elles, « Tout est écrit et les destins sont irrésiliables. » Il ne leur reste que l'amour de leurs hommes qui leur donne « ce plissé extatique et douloureux qui est le sourire des saintes » et la tendresse qu'elles éprouvent pour leurs enfants, « leur peau douce, la chaleur de leur ventre et cette manière qu'avaient les facultés d'apparaître les unes après les autres et de [les] conduire à l'émerveillement. »
Pour les gitans, leur vie n'est pas la plus misérable et il s'en satisfont: « Ils n'étaient pas des rampants sans feu ni lieu, puisqu'ils avaient des camions, des caravanes, et de belles femmes qui portaient de jeunes enfants. Que pouvait-on demander de plus à la vie […]? »
Au sein de cet univers de « grâce et de dénuement », une porte va s'ouvrir vers autre chose qu'ils ne connaissent pas: la lecture. Cet imaginaire inconnu leur sera apporté par Esther Duvaux, longtemps infirmière avant de devenir bibliothécaire. Elle vient vers les Gitans non par compassion mais parce qu'elle a l'intime conviction que « la vie a besoin de livres […], que la vie ne suffit pas. » Installée dans sa Renault, elle lira des histoires aux enfants, et cela, chaque semaine pendant une année. De Jean de la Fontaine à Babar en passant par Perrault, Andersen et Saint-Exupéry, son choix éclectique permettra à Esther de donner aux Gitans la clef d'un domaine jusque là inaccessible mais en même temps elle s'ouvrira à elle-même le monde de ces exclus: « Les Gitans prenaient plus que les livres, ils prenaient Esther. Les femmes se confiaient, les enfants s'attachaient et les hommes désormais s'en mêlaient aussi. Esther! Et nous alors! Disaient-ils de loin. Ils voulaient la même attention qu'elle donnait à leurs femmes. »
Grâce à l'entremise d'Esther, Anita, une des petites filles de la tribu aura la chance d'aller à l'école mais beaucoup de questions se poseront à elle. « Pourquoi tu sais pas lire grand-mère? demandait Anita. La vieille elle a jamais su lire, disait Angéline, son père il voulait pas qu'elle aille à l'école pour qu'elle devienne comme les gadjé. Esther disait: les hommes ont une langue, une écriture, une culture. Anita aimait Esther et elle aimait Angéline et elle ne comprenait plus rien. » Mais, désormais, rien ne fera qu'Anita n'aime plus les histoires dont elle embrasse le carton de la couverture et qu'elle serre contre sa poitrine.
« Dans la colère des femmes, le silence abruti des maris et les pleurs des enfants », les Gitans seront expulsés « tels des cafards indésirables », « une offense autant qu'une blessure. » Plus loin vers le sud, ils s'arrêteront de nouveau. Esther les retrouvera et reviendra leur faire la lecture un mercredi par mois. Trois autres enfants auront été scolarisés et Nadia, une des femmes, souhaitera lire un « rôman » et elle lira Petit-Bond en hiver, son préféré.
Dans ce troisième roman, récompensé par le prix Culture et Bibliothèque pour tous, Alice Ferney, dans une langue dense et imagée, nous fait partager avec sensibilité les rêves et les aspirations de ceux qu'on appelle les gens du voyage mais qui ne voyagent plus, sinon autour de leur feu. Elle nous apprend surtout que la soif de la connaissance est ancrée au plus profond de chaque être et que l'apprentissage de la lecture en est le sésame magique.
Le Le 25 août 2009