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Par Catheau

Encore un livre sur le nazisme et la Shoah, dira-t-on. Après La mort est mon métier, après Nuit et Brouillard, après Si c'est un homme, après Le choix de Sophie, après Les Bienveillantes, est-il possible d'ajouter encore à l'indicible?
Dans son troisième roman, Fabrice Humbert réussit pourtant ce tour de force de plonger dans le Mal absolu du III° Reich avec une puissance de suggestion et une émotion qui forcent l'admiration, venant d'un si jeune écrivain.
A l'occasion d'un voyage au camp de Buchenwald, un jeune professeur, qui enseigne dans un lycée franco-allemand, découvre avec stupeur la photo d'un détenu qui ressemble à s'y méprendre à son propre père Adrien. Il n'aura de cesse de découvrir qui est cet homme et ouvrira la boîte de Pandore d'un secret de famille longtemps dissimulé par tous les membres de sa famille, et par son père au premier chef!
On ne peut qu'admirer la façon dont se fait la révélation au terme d'une quête qui associe habilement les recherches sur le terrain, la consultation des archives, la rencontre avec des témoins de l'époque, la confrontation avec un père dont le narrateur croit qu'il ignore tout et qui a fait justice à sa manière, bien avant lui. Les thèmes de la filiation et de la bâtardise sont traités avec pudeur et sensibilité, tant à travers le personnage du père Adrien, qui laisse son fils mener sa propre enquête, sans jamais lui fournir un seul indice, qu'à travers le grand-père Marcel Fabre, dont le narrateur porte le nom, et qui se confie à son petit-fils au moment de mourir, dans des pages pleines d'émotion.
L'existence et la mort du prisonnier de la photo, David Wagner, grand-père du narrateur par le sang, sont décrites avec une puissance de suggestion que l'on n'oublie pas. Des personnages terrifiants surgissent sur le devant de la scène. Il y a l'homonyme du détenu, le médecin SS du Revier, le docteur Erich Wagner et sa « Parabole du Juif », préfiguratrice de la mort de David Wagner par injection de poison. Il y a surtout Ilse Koch, l'épouse du commandant du camp, amazone sadique, cravachant ou bastonnant les détenus au gré de son bon plaisir, « une créature d'un autre monde, absolument inhumain ».
Car l'intérêt du livre réside essentiellement sur une réflexion sur la violence, violence institutionnalisée du III° Reich, mais surtout violence intime, celle que chacun porte en soi. Force qui pousse les bourreaux à martyriser ceux qu'ils ne considèrent plus comme leurs semblables; pulsion irrépressible d'un Français qui dénonce son « gendre juif et arriviste » parce qu'il le déteste et veut s'en débarrasser; violence que le narrateur perçoit en lui quand il tabasse un passant dans la rue ou quand il se souvient de n'avoir rien fait pour empêcher qu'un copain d'enfance, Richard, ne devienne une tête de turc.
Dans ce très beau roman, Fabrice Humbert « fait le tour de sa double famille », raconte « l'histoire banale et terrifiante d'un homme qui voulait épouser une femme pour de l'argent, qui en aimait une autre parce qu'il l'aimait et qui fut déporté dans un camp par son futur beau-père ». En partant en quête de sa généalogie familiale, il « écout[e] les résonances, [il] tress[e] les fils de la violence » et revient sur le destin européen. Ce faisant, il écrit un livre puissant dont on ne sort pas indemne.
Le 11 août 2009
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