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Aujourd'hui, jeudi 09 octobre 2014, Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de Littérature "pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation". Il y a une semaine, dans La Grande Librairie, à l’occasion de la sortie le 2 octobre de son dernier roman, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, François Busnel nous faisait partager sa rencontre avec celui qui devient, en dépit de sa modestie native, le quinzième Nobel de Littérature français.
Il est fascinant d’assister à une interview de Modiano, un exercice difficile et pour lui et pour le journaliste. La parole de l’écrivain est hachée, fragmentaire, en perpétuel inachèvement. Si l’on est souvent proche de la gêne, l’on se dit que cette parole hésitante, en quête de la précision la plus grande, est bien à l’image d’une écriture du ressassement certes, mais à chaque nouveau livre, étonnamment neuve et habile à orchestrer subtilement les errances d’une mémoire faillible. Modiano ne dit-il pas qu’il écrit toujours le même livre ?
Ce dernier opus entraîne le lecteur en quête d’un carnet d’adresses perdu par le romancier Jean Daragne et qui tombe entre les mains d’un couple étrange. Avec ses « phrases trouées de silence », l’écrivain de 69 ans a évoqué ces lieux où les souvenirs remontent à la surface. Ça commence comme un polar, dans de vrais lieux, explique-t-il, les rues de Paris qu’il connaît si bien, comme la rue Laferrière par exemple. C’est complètement hétéroclite, mais précis en même temps, dit-il, que cette recherche dans des annuaires officiels de noms de gens qui ont disparu. Avec le temps tout s’en va mais tout devient possible et ces ouvrages deviennent pour lui de gigantesques annuaires imaginaires.
Il en va ainsi pour la rue de l’Arcade, un endroit familier, qu’il connaissait quand il avait vingt ans. Il y est repassé par hasard et le numéro 42 n’existe plus. Cela procure un drôle d’effet, c’est bizarre de voir ainsi comment un même endroit a changé. Mais il suffit de fermer les yeux et cet endroit devient le lieu d’un pays intemporel.
L’ouvrage est placé sous les auspices de Stendhal avec une citation qui donne la perspective du roman, qui pourrait être celle de tous les romans de Modiano « Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre. » L’écrivain pense à des choses lointaines dont il perçoit l’écho. Il ressuscite les traces d’événements qui ne sont plus naturalistes.
Le personnage de ce dernier roman se refuse à se souvenir et tient à distance le passé. En fait certains événements lointains sont des matrices pour l’imagination. Modiano donne en exemple Alfred Hitchcock qui, à l’âge de cinq ans, fut contraint de demeurer pendant trois heures derrière les grilles d’un commissariat. Cette expérience angoissante imposée à l’enfant fut sans doute la matrice de la terreur, matériau de ses films. L’écrivain a souvent pensé à cela et pour lui aussi, de petits événements ont été à la source de son écriture, notamment dans une maison aux environs de Paris où se retrouvaient des gens étranges. Ses parents n’étaient pas présents dans ce mélange bizarre de choses banales. Son imaginaire a fait le reste.
A la page 71, on peut lire : « C’était un morceau de réalité qu’il avait fait passer en fraude. » Modiano use de détails précis dans l’espoir que les gens d’autrefois donneront peut-être signe de vie et, ainsi qu’il le dit, son écriture est un appel aux fantômes. L’écrivain Modiano, celui qui s’efforce de résoudre des énigmes insolubles !
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