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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 17:46

 

Qui n'a pas gardé dans un petit creux de sa mémoire le souvenir enchanté d'une fable du « bonhomme La Fontaine » qu'il est toujours capable de réciter malgré le poids des années ?

Car la fable, genre pourtant très ancien, n'a pas pris une ride.  Empruntée à des sources gréco-latines (Esope, VIe avant J.C. ; Phèdre, Ier après J.C.), et des sources orientales (le Pañchatañtra indien écrit en sanscrit et diffusé en langue arabe), renouvelée au Moyen Age avec les isopets de Marie de France et le Roman de Renart, présente dans les œuvres de Rabelais et de Marot, la fable connaît son apothéose avec La Fontaine. Après lui, les autres écrivains, tel Florian au XVIIIe, ne feront plus que l'imiter. L' « ample comédie à cent actes divers », chère à Taine, restera un modèle inégalé.
Ainsi, comme l'écrivait La Fontaine dans la Préface aux Fables, « ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans la connaissance que l'usage leur a donnée, et apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. »

Petit récit en vers ou en prose, destiné à illustrer un précepte ou une vérité morale, soulignés par une maxime générale, la fable est selon Sainte-Beuve « un genre naturel, une forme d'invention inhérente à l'esprit de l'homme ».
Et Rousseau a eu beau dire dans L'Emile que les Fables de La Fontaine ne sont pas faites pour les enfants, le spectacle récent de Fabrice Luchini prouve le contraire, même si l'approche en a changé. Un journaliste n'a-t-il pas écrit à cette occasion : «  Il y a longtemps que les fables n'existent plus pour leur moralité. N'importe quel gamin vous le dira : le plaisir, c'est l'histoire, et peu importe la leçon ! »

 

                                                                                                                   

 

 

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 07:26

 

La polémique récente sur la commémoration  de la naissance de l'écrivain norvégien Knut Hamsun (1859-1952), Prix Nobel de Littérature et ardent pro-nazi pendant la Seconde guerre mondiale, ravive le vieux débat entre l'homme et l'œuvre de l'écrivain.

Il semble pourtant que Proust dans le Contre Sainte-Beuve (1954) ait écrit des choses définitives à ce propos que je voudrais souligner ici.

Taine fait l'éloge de Sainte-Beuve, considéré par lui-même et Paul Bourget, comme le maître inégalable de la critique du XIX° siècle, parce qu'il « a importé, dans l'histoire morale, les procédés de l'histoire naturelle. » Il a montré comment il faut s'y prendre pour connaître l'homme : les milieux successifs qui le forment, ses origines, la prime éducation, tout ce qui modèle l'enfant et l'adolescent, les influences des milieux qu'il a fréquentés, le mouvement littéraire auquel on le rattache, l'étude psychologique de l'individu avec ses contradictions et ses passions, enfin l'analyse de l'homme à travers ses multiples déguisements, ses attitudes littéraires et les préjugés du public.

Ce que Proust appelle la « méthode Sainte-Beuve » « consiste [ainsi] à ne pas séparer l'homme et l'œuvre, à considérer qu'il n'est pas indifférent pour juger l'auteur d'un livre [...] d'avoir d'abord répondu aux questions qui paraissaient les plus étrangères à son œuvre (comment se comportait-il, que pensait-il de la religion , quelle était son attitude avec les femmes ou l'argent etc.), à s'entourer de tous les renseignements possibles sur un écrivain, à collationner ses correspondances, à interroger les hommes qui l'ont connu, en causant avec eux s'ils vivent encore, en lisant ce qu'ils ont pu écrire sur lui s'ils sont morts [...] » L'œuvre serait le reflet de la vie et s'expliquerait par elle. Cette méthode se fonde sur l'intention poétique (intentionnisme) et sur les qualités personnelles de l'auteur (biographisme).

Sainte-Beuve ajoutait notamment à propos de Stendhal que ce que lui en diraient les gens qui l'ont connu prévaudrait toujours sur ses propres impressions ou souvenirs personnels ! N'est-ce pas une erreur fatale que de penser ainsi ? En effet, en quoi le fait d'avoir été l'ami de Stendhal permet-il de le mieux juger ? Or, s'étant muni des témoignages de Mérimée et d'Ampère, et de tous les renseignements possible sur l'auteur de La Chartreuse de Parme, il en vient à prononcer ce jugement singulièrement aveugle : « Je viens de relire, ou d'essayer, les romans de Stendhal ; ils sont franchement détestables. » De la même manière, Sainte-Beuve a négligé et même condamné Nerval et Baudelaire (tout en reconnaissant le génie de Balzac et de Flaubert).

Il est clair que pour Proust, la manière qu'adopte Sainte-Beuve pour appréhender l'écrivain méconnaît l'essentiel : « QU'UN LIVRE EST LE PRODUIT D'UN AUTRE MOI QUE CELUI QUE NOUS MANIFESTONS DANS NOS HABITUDES, DANS LA SOCIETE, DANS NOS VICES." Selon lui, l'auteur de Volupté a totalement ignoré ce qu'il y a de singulier dans l'inspiration et le travail littéraire, qui le différencie absolument des occupations des autres hommes et des autres occupations de l'écrivain. Il n'a pas compris qu'il existe une attitude fondamentale véritablement existentielle qui met l'écrivain face à lui-même, quand il s'efforce  « d'entendre et de rendre le son vrai de [son] cœur et non la conversation. »

Proust insiste bien sur le fait que ce que l'écrivain donne au public, c'est ce qu'il a écrit seul, pour lui-même, et c'est ce qu'il appelle « l'œuvre de soi ». Ce qui appartient à l'« intimité », à la « conversation » avec l'entourage familial ou littéraire, fausse la vie spirituelle en se l'associant et n'est que l'œuvre d'un soi extérieur et « non pas du moi profond qu'on ne retrouve qu'en faisant abstraction des autres et du moi qui connaît les autres, le moi qui a attendu pendant qu'on était avec les autres, qu'on sent bien le seul réel, et pour lequel seuls les artistes finissent par vivre, comme un dieu qu'ils quittent de moins en moins et à qui ils ont sacrifié une vie qui ne sert qu'à l'honorer. »

Proust est « contre Sainte-Beuve » parce que ce dernier n'a  pas su voir que l'écrivain et l'homme du monde ne sont pas le même être, n'a pas compris que le moi réel de l'écrivain ne se montre que dans les livres et qu'il ne montre aux « hommes du monde [...] qu'un homme du monde comme eux. »

Ainsi, la fameuse « méthode Sainte-Beuve » qui a fait la renommée du critique littéraire interroge précisément l'écrivain « sur tous les points où le moi véritable n'est pas en jeu » !

Proust aspire à une critique formaliste, à une analyse stylistique, dépourvue d'éléments extérieurs à l'œuvre : « L'homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n'est pas la même personne. » En ceci Proust a ouvert la voie aux formalistes russes et à tout un champ nouveau de la critique littéraire.

 

Si l'on adopte le point de vue de Proust, on ne peut plus garder rancune à Hamsun de ses égarements pro-nazis et la Norvège ne peut plus se priver d'un de ses écrivains majeurs. Certes les comparaisons sont faciles avec Céline qui voyagea jusqu'à Berchtesgaden ou Brasillach emporté par le fanatisme antisémite. Il n'en demeure pas moins que l'auteur du Voyage au bout de la nuit a renouvelé en son temps la manière d'écrire et que les traductions des poètes grecs du second n'ont pas pris une ride.  Devons-nous jeter dans les poubelles de la littérature Giraudoux qui souhaitait un « ministère de la race », Paul Morand, Colette, Mac Orlan, qui, à partir de 1943, alimentent le journal Combats, dirigé par Charbonneau ? Devons-nous vouer aux gémonies Drieu la Rochelle, Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau ou encore Marcel Aymé ?

Selon la « méthode de Sainte-Beuve » qui ne veut pas séparer l'homme de l'oeuvre, les auteurs d'un manuel de littérature à l'usage des classes de lycée, paru chez Magnard, ont en leur temps tourné en dérision l'œuvre de Vigny, sous le prétexte qu'il aurait été un indicateur de la police de Napoléon III ! « Comment peut-on avoir écrit « La mort du loup » et être un indic ? »

En ce qui concerne l'auteur de Pan, l'on peut certes à bon droit être choqué par le fait qu'il ait remis à Goebbels, propagandiste en chef d'Hitler, sa médaille de prix Nobel- geste d'autant plus fort qu'Hitler avait interdit aux Allemands de recevoir un prix Nobel après que Carl von Ossietzky, journaliste pacifiste et antinazi incarcéré dans un camp, eut été lauréat du Nobel de la paix en 1935.

Germanophile avant guerre, surtout par haine de l'impérialisme, Hamsun a continué à soutenir l'Allemagne pendant la guerre, fidélité qu'il a étendue au régime collaborationniste de Vidkun Quisling en Norvège. A-t-il sous-estimé la réalité de la violence de l'antisémitisme, comme l'estiment certains, a-t-il poursuivi un rêve de retour aux sources de l'âme norvégienne, qui peut le dire ? (Il ne faut pas oublier que les Scandinaves représentent la branche septentrionale d'un complexe germanique dont les Allemands, entre autres, figureraient l'occidentale.)

Reconnaissons cependant que Knut Hamsun n'a jamais manifesté de sentiments racistes dans ses écrits. « Ce qui doit être mis en avant est son œuvre littéraire » insiste encore Vigdis Moe Skarstein.

Si l'on est en droit de blâmer l'homme qui avait 80 ans en 1939, ne décrions pas l'écrivain qui est immense ! Au lieu de le comparer avec Céline, c'est plutôt avec Giono qu'il conviendrait de le faire, lui qui eut aussi quelques ennuis au moment de la Libération. (Pacifiste convaincu, arrêté en 1939 et en 1944, il fut accusé d'avoir collaboré alors qu'il n'avait jamais pris position en faveur de Vichy.)

Interné en asile psychiatrique, condamné à payer comme les anciens membres du NS, (Rassemblement national) une amende ruineuse, Knut Hamsun n'a-t-il pas payé sa dette et n'est-il pas grand temps de le sortir de son purgatoire ?

 

Sources :

Contre Sainte-Beuve, Proust, Folio Essais, p.121 à 147.

http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/ « Un demi-siècle après sa mort, Knut Hamsun divise encore la Norvège. »

http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/03/knut-hamsun-nest-plus-un-probleme/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Contre_Sainte-Beuve

 

                                                                                                                                                                                      13 mars 2009.

 

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 07:18

                                                                                                                                                                         

La première fois que j'ai rencontré Fatou Diome, c'était à l'émission de Mireille Dumas, Vie privée, Vie publique, et j'ai été fascinée par l'intelligence et la sensibilité avec lesquelles elle parlait des rapports Nord-Sud et de l'immigration. J'ai tout de suite eu envie de lire son roman, Le ventre de l'Atlantique, paru en août 2003, et je n'ai pas été déçue. J'ai en effet découvert un écrivain sincère et vrai. Ne dit-elle pas elle-même : « J'écris vraiment parce que je le ressens comme ça et ça peut donner des choses inattendues, qu'une certaine politesse sociale ou une certaine langue de bois aurait pu interdire. »


A mi-chemin entre la fiction et l'autobiographie, elle y raconte les relations essentiellement téléphoniques qu'entretient, Salie, l'héroïne,  « dont le nom très beau signifie « dignité » », étudiante à Strasbourg, originaire de l'île de Niodior, au large du Sénégal, avec son demi-frère Madické, qui rêve d'être footballeur dans un grand club européen et de rencontrer son idole, Paolo Maldini, du Milan AC. A travers cette relation qui passe aussi par le petit écran, la sœur regardant les grands matchs de football en France, et le frère les suivant grâce à l'écran de « l'homme de Barbès », un immigré qui est revenu au pays, c'est toute l'ambiguïté du rapport Nord-Sud, la fascination du mirage français, qui sont évoquées avec réalisme et ironie. Fatou Diome écrit à ce propos : « Pour être objectif, il faut être capable de prendre de la distance, sinon on ne peut pas être critique vis-à-vis de ce qui se passe en Afrique [...] Je suis obligée de prendre l'ironie et l'humour pour relativiser les choses. »


Dans une prose riche et imagée qui fait souvent penser au style des contes africains, Fatou Diome décrit d'une manière originale la vie de ceux qui sont restés au Sénégal et les quelques destins des uns qui sont partis « pour des raisons économiques » et des autres qui l'ont fait « pour des raisons plus vivables », le leitmotiv du roman étant : « Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité ». Elle évoque avec une grande sensibilité les deux personnages essentiels de son existence: d'abord, sa grand-mère qui l' « allaita sans date butoir » alors qu'elle était une enfant illégitime et « qui n'a jamais cessé de tisser le fil qui [la] relie à la vie ». Ensuite, l'instituteur, Monsieur Ndétaré, dont elle força en cachette la porte de l'école et dont elle dit avec émotion : « Parce que je ne cessais de le harceler, il m'a tout donné : la lettre, le chiffre, la clé du monde. »


Autour de ces deux personnages-phares gravite toute une société africaine: des hommes, victimes du mirage français, comme Moussa, ou des femmes, victimes du poids des coutumes ancestrales et de l'obscurantisme, comme Sankèle ou Gnarelle. Sans concession, l'auteur fait le tableau de la « colonisation mentale » qui a succédé à la colonisation historique, des ravages du tourisme sexuel, de l'illusion du slogan « Blacks, Blancs, Beurs », mais aussi des méfaits de la polygamie, du danger des « faux dévots en train d'envahir le pays » et des « déferlantes de progéniture », obstacle à l'émancipation féminine.


Ni pamphlet ni thèse, ce roman propose encore de très belles pages où l'on respire l'Afrique : le rituel du thé, les conversations sous l'arbre à palabres tandis que les femmes « transforment les grains de riz en rubis », les soirs de danses nocturnes au Dingaré, la place du village et le rythme du djembé, les « rites » du marabout Peul pour faire revenir un mari vers sa seconde épouse, et la légende où deux amoureux, Sédar et Soutoura sont transformés en dauphins. « Atlantique, emporte-moi, ton ventre amer me sera plus doux que mon lit ! ».


Mais ce roman est peut-être et surtout une quête identitaire. Comment se situer lorsqu'on est une femme entre deux mondes, une « Francenabé » et que l'on vit la solitude de l'exil ? « Chez moi ? Chez l'Autre ? Etre hybride, l'Afrique et l'Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient. » Il est cependant une certitude, c'est que, pour Fatou Diome, l'instruction fut la porte ouverte vers la liberté et l'émancipation : « Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l'Afrique et l'Europe perdent leur orgueil et se contentent de s'additionner : sur une page, pleine de l'alliage qu'elle m'ont légué. »


Et n'est-ce pas le sens de la dédicace dans laquelle l'auteur s'adresse à sa grand-mère, qu'elle imagine « enfin reposée, prenant le thé avec Mahomet et Simone de Beauvoir » ?

                                                                                   

                                                                                                                                                                                             Août 2003.

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 07:06

  

Dans un petit livre de cent cinquante pages, la psychanalyste Lydia Flem, auteur de plusieurs ouvrages sur Freud et sur l'amour de l'opéra, évoque en douze brefs chapitres une expérience à laquelle chacun de nous se voit un jour ou l'autre confronté. Dans cet ouvrage, empreint de pudeur et d'émotion, elle dit la douloureuse épreuve du deuil des parents, auquel s'ajoute l'épreuve supplémentaire de devoir « vider » la maison familiale. Le livre est par ailleurs un témoignage bouleversant sur le retentissement de la Shoah dans une famille.

 

Les deux premiers chapitres servent d'introduction à cette réflexion sur la disparition du couple parental qui fait de nous « un être sans famille », étape qui, souvent, est vécue dans la solitude, la communauté, la religion, et les coutumes s'étant bien souvent désagrégées. Au-delà de ce sentiment de perte irrémédiable, comment s'obliger à « vider la maison de nos parents » sans se sentir coupable ? La narratrice se perçoit « comme un sinistre huissier » puisque l'héritage n'est pas le legs et « ne traduit aucune intention à notre égard », tout en s'interrogeant sur les quatre solutions qui s'offrent à elle : « garder, offrir, vendre ou jeter ». Elle a cependant une certitude, celle que ses parents désormais reposent en elle et font partie d'elle-même. Mais ce sentiment profond est contrebalancé par le vertige d'occuper désormais la place de l' « ancienne » et de « créer une nouvelle lignée ».

 

Dans ce désordre émotionnel qui est celui de la narratrice, on peut souligner deux aspects essentiels du récit : sa relation avec les objets et surtout la découverte de l'histoire occultée de sa famille qui s'ouvre sur une re-naissance.

 

Répondant au poète se demandant si les objets inanimés ont une âme, Lydia Flem écrit : « Les objets ont une âme ; [...] Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, elles nous prolongent.» Ainsi, découvrant les draps et les nappes brodées par ses aïeules, l'élégante garde-robe cousue par sa mère et le vieux sac jamais vidé d'une de ses grands-mères, elle salue ces « femmes courageuses et fortes », dont elle se sent l'héritière malgré sa différence, ayant troqué « troqué l'aiguille pour le porte-plume et le stylo électronique. » Après avoir oscillé entre nostalgie et accablement devant cette obligation de faire le vide, la narratrice décide de « donner congé à son passé en offrant aux amis et connaissances le maximum de choses : « Les objets [...] n'appartiennent à personne en propre, ils nous sont confiés pour un temps. Leur ronde doit se poursuivre. A chacun son tour d'en jouir. » Et elle trouve dans ce don un grand bonheur : « J'étais légère » écrit-elle.

 

            Cependant, la profondeur et la portée de ce court récit viennent surtout du fait que la redécouverte des objets s'accompagne de la redécouverte de la filiation de la narratrice et de la véritable personnalité de ses parents.  « Faire son deuil, écrit-elle, éprouver le vide, s'accompagne de larmes mais surtout de la douleur du dévoilement : si nous ne l'avions pas déjà réalisé, c'est la dernière occasion de mesurer les limites de nos parents, de les regarder dans leur fragilité. » Vider la maison familiale s'apparente pour la narratrice à une véritable psychanalyse.

 

En effet, au hasard des rangements, Lydia Flem ouvre une petite mallette patinée par le temps et découvre l'existence de sa grand-mère russe, déportée et assassinée par les nazis en 1942 et dont elle ne savait rien. Commence alors pour elle la douloureuse démarche de s' « inscrire dans une lignée de morts partis en fumée, de familles massacrées en toute impunité. » Afin de devenir la « libre » héritière de ses prédécesseurs, elle se voit contrainte de rompre par l'écriture le silence oppressant dans lequel sa famille a vécu. « On faisait comme si nous étions une petite famille sans histoire : papa, maman, la bonne et moi, alors que c'était Hitler, Staline, l'Histoire et nous. » Dans sa longue enquête à travers la maison familiale, ses parents peu à peu se livrent à elles, eux qui n'avaient guère parlé de leur passé.

 

Ainsi, elle apprend à travers des objets « grappillés » çà et là que son père fut emprisonné de mars 1942 à avril 1945 et que sa mère, qui survécut à Auschwitz, fut une authentique héroïne de la Résistance. Ayant enfin la possibilité de nommer les autres membres de sa famille victimes de la barbarie nazie, Lydia Flem se retrouve alors libérée d'un sentiment d'asphyxie éprouvé depuis toujours. « Les morts, même atrocement assassinés redevenaient des morts. Je cessais d'être le petit enfant qui, s'imaginant cadenassé dans la chambre à gaz, retenait sa respiration pour ne pas aspirer le poison et mourir. [Mes parents] en me quittant me libéraient de leur emprise muette. Ils étaient morts, j'allais enfin pouvoir les rencontrer. »

 

            Pour Lydia Flem, l'écriture a donc été refuge et thérapie et cette expérience de la mort de ses parents lui a permis de mieux se connaître. « Devenir orphelin, écrit-elle, même tard dans la vie, exige une nouvelle manière de se penser. » On ne peut faire l'économie de la mémoire et des larmes mais on peut en sortir grandi si l'on fait confiance à la vie. « La mort appartient à la vie, la vie englobe la mort » et c'est avec une extrême simplicité que, dans ce sobre récit, Lydia Flem nous donne une véritable leçon de philosophie.


                                                                                                                                                                                        Mars 2004. 

 

                                                                                                           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 13:31

C'est à l'occasion d'un compte-rendu de lecture sur Désert (1980) de Le Clézio que j'ai appris que ce patronyme d'origine bretonne signifie "les enclos". Et pourtant l'on est bien loin des endroits clos avec le beau nomade aux sandales!
Quel plaisir de relire Désert, ce roman des racines et de l'exil. Il est constitué de deux récits alternés; le premier conte un épisode de la "pacification" du Maroc (1909-1912), qui privilégie le point de vue de Nour, un "homme bleu"; le second s'attache à Lalla, jeune fille du désert marocain, qui part à Marseille pour revenir mettre au monde son enfant dans le désert de ses ancêtres.  Ce récit d'une foule en guerre et d'un voyage initiatique a fait dire à un critique que c'est comme si une Odyssée se greffait sur une Iliade.
Les deux personnages, que rien de prime abord ne semble rapprocher, sont cependant complémentaires. Leurs origines sont communes à travers Al Azraq, l'homme bleu, le guerrier du désert, devenu saint et ermite et qui a gardé la peau bleue. Par leur nom, ils s'opposent et se complètent. Lalla est un prénom proche de Laila qui signifie "la nuit" en arabe, alors que Nour, la figure masculine, représente  "la lumière".
La beauté du roman tient d'une part à  l'association des personnages fictifs et surnaturels. Ainsi, des êtres invisibles jouent un rôle déterminant dans la vie de Lalla. Al Azraq déjà évoqué, Es Ser, le Secret, que Lalla retrouve "sur le plateau de pierre, là où commence le désert", et qui est comme une présence protectrice. Il y a aussi la douloureuse absence de Hawa, la mère disparue, qui oblige Lalla à devenir femme. Lalla n'accouchera-t-elle sous un figuier comme sa mère?
D'autre part, le tableau que fait Le Clézio des migrants et des exclus de Marseille est empreint d'une grande émotion: on a le coeur serré quand meurt Radicz le gitan, poursuivi par les policiers ou  M. Ceresola, seul dans son immeuble malsain, victimes de la ville où circule "le mal". Pour ne plus être ce "chien noir" des villes, Lalla, après une carrière de mannequin, retournera vers la terre "du sable, du vent, de la lumière et de la nuit".
Ainsi, Lalla nous apparaît comme la petite soeur de Le Clézio qui écrit: "L'idée de retour au point
de départ est une idée très importante pour moi."

                                                                                                                                                                                    17 avril 2009

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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 13:14

 

« Le Petit Chaperon rouge  a été mon premier amour. Je sens que si j'avais pu l'épouser, j'aurais connu le parfait bonheur. » Ces mots du grand romancier Charles Dickens révèlent bien le charme envoûtant de ce conte, raconté à des générations d'enfants. Mais au-delà de la distraction et de l'imagination propres au conte, on sait, depuis la parution de l'ouvrage de Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées (1976), que ceux-ci exercent une fonction thérapeutique sur l'enfant. Selon ce grand psychologue pour enfants, les contes de fées folkloriques et populaires, dont l'origine remonte souvent à la nuit des temps, répondent de façon précise aux angoisses du jeune enfant. Ils décrivent une situation inconsciente que les enfants reconnaissent au passage, inconsciemment.

Quelques remarques sur le conte du Petit Chaperon rouge, extraites de l'œuvre de Bettelheim, vont ainsi nous montrer comment ce conte de fées révèle des vérités sur l'espèce humaine et sur l'homme lui-même.

Deux versions.

Rappelons d'abord que cette histoire est un conte de Charles Perrault (1628-1703) qu'ont repris les frères Jacob (1785-1863) et Wilhelm  (1786-1859) Grimm. Le récit est conduit de la même manière chez les deux auteurs, jusqu'à ce point où le loup, s'étant introduit dans le lit de la grand'mère, dévore le Petit Chaperon rouge. L'histoire s'achève, chez Perrault, par une morale galante. Ici, il est évident que le loup n'est qu'une métaphore qui ne laisse pas grand-chose à l'imagination du lecteur. Cet excès de simplification, joint à une moralité explicite, fait de cette histoire un conte de mise en garde ou d'avertissement. L'enfant n'a pas l'occasion de découvrir lui-même le sens caché du conte. En revanche, chez les frères Grimm, l'histoire se poursuit avec la venue du chasseur qui éventre le loup et en retire, saines et sauves, la grand'mère et la petite-fille.

Dévoration et Œdipe.

Comme dans de nombreux contes, la peur d'être dévoré est le thème central du Petit Chaperon rouge mais ce conte aborde aussi quelques problèmes cruciaux que doit résoudre la petite fille d'âge scolaire quand ses liens oedipiens (1) s'attardent dans son inconscient, ce qui peut l'amener à s'exposer aux tentatives d'un dangereux séducteur.

Principe de plaisir et principe de réalité.

Sortie de sa maison, l'héroïne trouve un chemin bien tracé dont sa mère lui dit de ne pas s'écarter. Mais si les parents du Petit Chaperon rouge lui ont enseigné le principe de réalité, elle est attirée par le principe de plaisir, explicité par le loup quand elle le rencontre : « Toutes ces jolies fleurs dans les sous-bois, comment se fait-il que tu ne les regardes-même pas...c'est pourtant joli la forêt ! » Elle est donc victime du conflit entre le principe de plaisir et le principe de réalité exprimé par sa mère au début de l'histoire : «  Sois bien sage en chemin... Et puis, dis bien bonjour en en entrant et ne regarde pas dans tous les coins ! » La mère sait que son enfant est encline à découvrir les secrets des adultes. Quand elle découvre le loup qui a revêtu les effets de la grand-mère, elle essaie de comprendre en questionnant, sur les oreilles, les yeux, les mains, la bouche. Ce sont les quatre sens, l'ouïe, la vue, le toucher et le goût, dont l'enfant se sert pour comprendre le monde.

Le symbolisme de la couleur rouge.

Tout au long du conte, et dans le titre comme dans le nom de l'héroïne, l'importance de la couleur rouge, arborée par l'enfant est très soulignée. Le rouge est la couleur qui symbolise les émotions violentes et particulièrement celles qui renvoient à la sexualité. Le bonnet de velours rouge a été offert par la grand'mère : « Il lui allait si bien, que partout on l'appelait le Petit Chaperon rouge. » Le couvre-chef peut ainsi être  considéré comme le symbole du transfert prématuré du pouvoir de séduction sexuelle, accentué par le fait que la grand'mère est vieille et malade et ne peut même pas ouvrir la porte. Le nom de « Petit Chaperon rouge » est significatif. Le chaperon est « petit » mais aussi l'enfant. Elle est trop petite, non pas pour porter la coiffure, mais pour faire face à ce que symbolise le petit bonnet rouge.

Le chasseur et le loup, une figure double de l'homme et du père.

Dans ce conte, l'homme au contraire tient une place capitale sous deux aspects opposés : le dangereux séducteur, meurtrier de la grand'mère et de la petite fille (le loup), et le chasseur, qui représente la figure paternelle, forte, responsable et qui sauve l'enfant. Tout se passe comme si le Petit Chaperon rouge essayait de comprendre la nature contradictoire du sexe masculin en expérimentant les aspects de sa personnalité : les tendances égoïstes et violentes (le loup) et les tendances altruistes et réfléchies (le chasseur).

L'homme apparaît donc bien présent dans le conte sous deux formes contraires : celle du loup, personnalisant les dangers de la lutte oedipienne, et celle du chasseur, dans sa fonction protectrice et salvatrice, qui est celle du père.

Mort et renaissance.

En fait, le Petit Chaperon rouge et sa grand'mère ne meurent pas vraiment mais elles « renaissent ». La renaissance qui permet d'accéder à un stade supérieur est un des leitmotive de nombreux contes de fées. L'enfant saisit intuitivement que ce qui « meurt » vraiment chez l'héroïne, c'est la petite fille qui s'est laissé tenter par le loup. Lorsqu'elle bondit hors du ventre de l'animal, c'est une personne tout à fait différente qui revient à la vie.

Le Petit Chaperon rouge a perdu son innocence enfantine en rencontrant les dangers qui existent en elle et dans le monde et elle l'a échangée contre une sagesse que seul peut posséder celui qui  « est né deux fois ». Quand le chasseur ouvre le ventre du loup et la libère, elle renaît à un plan supérieur d'existence ; capable d'entretenir des relations positives avec ses parents, elle cesse d'être une enfant et renaît à la vie en tant que jeune fille.

Quelques réserves.

Les folkloristes du siècle dernier, obsédés par la question de l'origine des contes populaires, se partageaient entre une interprétation mythique, qui, à la suite des frères Grimm, les faisait dériver de mythes solaires aryens, et une interprétation ethnographique, qui voyait en eux la survivance de pratiques et de croyances des sociétés primitives. La psychanalyse est certes venue donner un essor nouveau à la question de l'origine des contes, et il n'est pas difficile de déceler chez nombre d'entre eux un scénario oedipien. La vision de Bettelheim peut pourtant sembler très étroitement oedipienne et la vision qu'il se fait de la normalité adulte peut paraître suspecte. Le conte populaire n'est-il pas avant tout une exploration des limites du culturel et de ses rapports avec le naturel ?

 

(1) Complexe d'Œdipe : ce concept psychanalytique, créé par  Freud, est une fixation affective que le très jeune enfant opère sur le parent de sexe opposé et dont l'issue ultérieure normale est l'identification avec le parent de même sexe.


Sources :

  • Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim, Collection « Réponses », Robert Laffont, 1976.
  • Dictionnaire des œuvres de tous les temps et de tous les pays, Bouquins, Robert Laffont, 1980.
  • Dictionnaire des Littératures de Langue française, A-D, J-P de Beaumarchais, Daniel Couty, Alain Rey, Bordas, 1987.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 13:07

  

La petite fille de Monsieur Linh, Philippe Claudel, Editions Stock, 2005.

 

Le Lorrain Philippe Claudel nous avait déjà montré l'étendue de son talent de conteur avec Les Ames grises (Prix Renaudot 2003), dont l'adaptation cinématographique d'Yves Angelo (Septembre 2005) avait su rendre avec justesse les ambiguïtés et l'émotion poignante.

Dans La petite fille de Monsieur Linh, l'auteur reprend un personnage féminin et le thème de la guerre mais il s'aventure encore plus avant dans la simplicité d'une écriture dépouillée, avec "un récit au plus près de l'humain", comme il l'a écrit lui-même dans une dédidace à une lectrice.

Il s'agit de l'histoire de Monsieur Linh, un vieil homme, semblable à tous les réfugiés de la terre, (sans doute originaire du Viêt-Nam) qui parvient dans une ville inconnue après six semaines de voyage en bateau. Il n'a pu emporter de son passé qu'une valise avec "quelques vêtements usagers, une photographie que la lumière du soleil a presque entièrement effacée, et un sac de toile dans lequel le vieil homme a glissé une poignée de terre." Mais son bien le plus précieux, c'est sa petite-fille qu'il a emmenée avec lui, alors qu'elle n'était âgée que de six semaines. Sang diû, c'est son nom, qui signifie "Matin doux", est la seule survivante de la famille du vieillard, victime d'une bombe dans son pays en guerre "depuis des années déjà".

Nous accompagnons donc Monsieur Linh, "Oncle", dans le foyer d'accueil où il  essaye de vivre avec d'autres réfugiés, qui le considèrent avec ironie, et où tout lui est absolument étranger. "Rien ne ressemble à ce qu'il connaît. C'est comme venir au monde une seconde fois." Seule Sang diû lui permet de survivre; il s'occupe d'elle comme le ferait une mère et lui sourit: "Je suis ton grand-père, lui dit Monsieur Linh, et nous sommes tous les deux, nous sommes deux, les deux seuls, les deux derniers. Mais je suis là, n'aie crainte, il ne peut rien t'arriver, je suis vieux mais j'aurai encore la force, tant qu'il le faudra, tant que tu seras une petite mangue verte qui aura besoin du vieux manguier."

Au cours d'une promenade, Monsieur Linh rencontre un solitaire comme lui, Monsieur Bark, et dont il devient l'ami, alors même qu'ils ne parlent pas la même langue. Cet homme, veuf depuis deux mois, l'appelle "Tao-laï", qui est la formule de politesse pour dire bonjour dans la langue de son pays natal. Il offrira même "une robe éblouissante" à  Sang diû. Et toujours le vieil homme serre contre lui avec tendresse sa petite-fille " de l'aube et de l'orient"  en lui chantant de sa voix chevrotante une chanson dont "les mots sont un baume qui adoucit ses lèvres, ainsi que son âme" et qui ravivent en lui les senteurs et les sensations de sa terre d'origine:

"Toujours il y a le matin

 Toujours revient la lumière

 Toujours il y a un lendemain

 Un jour c'est toi qui seras mère."

Quand on contraint Monsieur Linh à quitter le centre d'accueil pour une autre résidence, le vieillard sent "un grand vide en lui". Il s'oblige cependant à être fort pour sa petite-fille qu'on lui a laissée et dont il continue à s'occuper. Bien vite, il aspire à retrouver son ami, Monsieur Bark, qui se demande ce qu'il est devenu. Vêtu de sa robe de chambre, Sang diû dans les bras, le vieil homme part en quête de son ami dans la grande ville labyrinthique. "Hagard, il devient un errant."

On ne révélera pas la fin inattendue du roman qui donne tout son sens à l'errance de Monsieur Linh en dévoilant les ravages de l'exil et du déracinement. "On ne peut jamais s'envoler vers ce qu'on a perdu."

Dans ce roman subtil où s'entrelacent les thèmes de l'exil, de la guerre, du manque, de la mémoire, de l'abandon mais aussi de l'amitié par-delà les cultures, on tend vers la poésie pure, "sans rien qui pèse ou qui pose". Le vieux Monsieur Linh dans sa robe de chambre bleue et sa petite-fille si sage resteront longtemps dans votre mémoire.

 

 

                                                                                                                                                                     Février 2007

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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