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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 23:32

   VertigeDeLaListe 2

  L'escalier d'or, Edward Burne-Jones, 1880, Tate Gallery, Londres

 

Souvent confondue avec le jour des défunts, le 02 novembre, la Toussaint, est une grande fête catholique. Célébrée encore aujourd’hui le 1er novembre, comme une fête dite d’obligation, elle remonte aux premiers siècles. Elle fut instituée pour commémorer les martyrs dont le nom était inconnu et, de ce fait ne pouvaient être gratifiés d’une fête particulière. Introduite à Rome le 13 mai 610, comme la « Fête de Tous les Saints Martyrs » par le pape Boniface IV, elle fut transférée à la date du 1er novembre pour l’Eglise universelle, sous le pontificat de Grégoire VII, au XI° siècle. Elle inclura dès lors tous les saints et non plus seulement les martyrs.

A cette occasion, lors de la messe du jour, on récite les litanies des saints, une manière de prier ceux-ci, qui était très pratiquée au Moyen Age. La structure de cette prière en est très simple : le célébrant s’adresse au saint en l’appelant par son nom et l’assemblée poursuit par la formule : « De grâce écoute-nous » ou « Priez pour nous ». A la fin du Moyen Age, on trouve des listes de saints parfois interminables. S’il existe une version officielle pour l’Eglise universelle, les Eglises locales possèdent souvent la leur. La mémoire des saints est par ailleurs rappelée lors de la célébration de la messe au cours de la prière eucharistique.

Ces litanies des saints sont l’occasion d’évoquer un superbe livre d’Umberto Eco, intitulé Vertige de la liste, publié aux éditions Flammarion. Sollicité par le Louvre pour une série de conférence, de lectures publiques et d'expositions, l’auteur du Roman de la Rose avait choisi comme thème l’énumération, c’est-à-dire la liste, le catalogue ou l’inventaire. Il use en effet très souvent dans ses romans du procédé de la liste, influencé qu’il fut par les textes médiévaux et les œuvres de Joyce, tout en se référant aussi à Homère qui, avec le catalogue des navires de la flotte achéenne dans l’Iliade et la célèbre description du bouclier d’Achille,  « oscille entre une poétique du « tout est là » et une poétique de l’ « et cætera ».

Le répertoire des  textes où l’on trouve des listes étant innombrable, la « chasse aux listes »  fut pour lui exaltante, bien « moins pour ce qu’[il] a réussi à citer […] que pour ce à quoi [il] a dû  renoncer ». Tout en ayant conscience qu’il n’était pas omniscient, qu’il ne pouvait connaître tous les textes contenant des listes et que son ouvrage aurait pu être sans fin, il fut victime de ce qu’il appelle « le vertige de la liste », expression qui donnera son titre à cette œuvre unique.

Réfléchissant au chapitre 7 sur la distinction entre liste "pratique" et liste "poétique" , il en propose certaines caractéristiques. La première a une fonction essentiellement référentielle ; elle est finie car elle énumère des objets réellement existants ; elle n’est pas modifiable. C'est Rabelais énumérant les habits des moines de l'abbaye de Thélème, c'est Edmond Rostand décrivant toutes les formes de nez dans Cyrano. Cependant, ces listes pratiques sont extensibles à l’infini puisqu’on peut chaque année en proposer une édition augmentée. Un des plus beaux exemples en est la liste des conquêtes de Don Juan par Leporello, le fameux catalogue, dans le Dom Juan de Mozart.

Quant aux listes dites "poétiques" ou encore "littéraires", elles sont fermées, car sujettes aux contraintes formelles de l’œuvre qui les héberge. En même temps, en dépit de ces mêmes contraintes, Homère aurait pu poursuivre indéfiniment le catalogue des navires grecs et Ezéchiel le prophète ajouter de nouveaux attributs à la ville de Tyr. Pour ces listes "poétiques", l’auteur semble plus attaché à la forme sonore de leurs noms qu’à leur valeur référentielle. On passe ainsi d’une liste (pratique) s’intéressant aux référents ou aux signifiés à une liste (poétique) portant son intérêt plus sur les valeurs phoniques, autrement dit les signifiants.

Ainsi les litanies de la Bienheureuse Vierge Marie énumèrent les attributs et les appellations de la Mère de Dieu, repris des Ecritures mais aussi de tradition orale et de la piété populaire. Il importe donc qu’elles soient "récitées comme un mantra" tibétain, cette répétition de sons réitérés de nombreuses fois, selon un certain rythme et servant de support à la méditation.  "Ce qui compte, dit Eco, c’est d’être saisi par le vertige sonore de l’énumération". C'est ce que fait notamment Charles Péguy dans son célèbre poème à Marie, inspiré sans doute par les Litaniae Lauretanae :

 

A celle qui intercède,
La seule qui puisse parler de l'autorité d'une mère.

S'adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.

Parce qu'elle est aussi infiniment douce...
A celle qui est infiniment riche.

Parce qu'elle est aussi infiniment pauvre.
A celle qui est infiniment haute.
Parce qu'elle est aussi infiniment descendante.

A celle qui est infiniment grande.

Parce qu'elle est aussi infiniment petite.

Infiniment humble.

Une jeune mère.

A celle qui est infiniment jeune.
Parce qu'aussi elle est infiniment mère...
A celle qui est infiniment joyeuse.

Parce qu'elle est aussi infiniment douloureuse...

A celle qui est infiniment touchante.

Parce qu'aussi elle est infiniment touchée.

A celle qui est toute Grandeur et toute Foi

Parce qu'aussi elle est toute Charité...

 

A celle qui est Marie.
Parce qu'elle est pleine de grâce.
A celle qui est pleine de grâce.

Parce qu'elle est avec nous.
A celle qui est avec nous.

Parce que le Seigneur est avec elle.

 

Il en va de même pour les litanies des saints, psalmodiées le jour de la Toussaint. On ne cherche pas à connaître ceux qui sont présents ou absents, patriarches, prophètes, apôtres, disciples ou martyrs, « ce qui compte, c’est de scander en rythme les noms pendant un temps suffisamment long ». 

Ainsi, dans la fumée de l'encens qui s'élève en léger nuage dans la lumière du vitrail d'une petite église de campagne, agenouillé sur le vieux pavement inégal, on peut approcher le mystère de ce que l'Eglise appelle la communion des saints. Le croyant entre alors de plain-pied dans cette communauté de croyants composée de l'Eglise triomphante (les saints au ciel), de l'Eglise pérégrinante (les chrétiens qui cheminent sur terre) et de l'Eglise souffrante.

Et dans cette perspective, on relira ce qu'écrit Umbero Eco dans son fascinant ouvrage à propos de la liste dite poétique  : " Elle est une tentative par l'esprit humain de se saisir de quelque chose de plus grand que lui-même. Elle est un moyen pour dire l'indicible [...] L'énumération, la compilation, la classification ne s'achèvent jamais : elles ouvrent vers l'infini... Par cet "et caetera", l'esprit rend les armes. Si la liste peut être comprise comme l'expérience de l'infini, elle s'achève toujours par un échec. Sauf pour les mystiques qui disent, eux, avoir vu quelque chose."  Et ainsi que le dit Bernard Sève, qui traite de la même thématique dans son ouvrage, De haut en bas. Philosophie des listes, "le sage et le saint sont au-dessus des listes".

 

 

  touslessaintsgt3

Tous les saints, Albrecht Dürer

 

 

 

Sources :

Guide des traditions et coutumes catholiques, Greg Dues, Traduit de l'anglais et adapté par Emmanuelle Billotteau, Bayard, 2004

Vertige de la liste, Umberto Eco, Traduction de Myriem Bouhazer, 2009, Flammarion, Ouvrage publié à l'occasion de la manifestation Vertige de la liste au musée du Louvre, sous la direction d'Umberto Eco, Grand Invité du Louvre en novembre 2009

A lire aussi :

De haut en bas. Philosophie des listes. Bernard Sève, 2010, Editions du Seuil

NB :

L'ouvrage d'Umberto Eco est à lire comme une gigantesque liste, tout à la fois catalogue, bibliographie et anthologie, en partie conscrés à des oeuvres plastiques. Celui de Bernard Sève se présente plutôt comme une série de courts essais envisageant le thème sous différents angles. L'auteur porte son intérêt sur le processus de constitution des listes et aux fonctions qui sont les leurs autant qu'aux listes en elles-mêmes.  Umberto Eco se conforme à l' "ordre des matières", et Bernard Sève à l' "ordre des raisons". (Voir l'article, "L'ère du catalogue", par Boris Donné, http://www.laviedesidees.fr)

 

 

 

 

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