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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 21:40

 

 Stella sur banc

Stella (Léora Barbara)

 

Alors que les deux Guerre[s] des Boutons, sorties récemment, s’affrontent sur les écrans en donnant à voir une fois de plus des enfants dans une atmosphère passéiste, sans grande invention, le film de Sylvie Verheyde, Stella, touche au cœur, avec le portrait  étonnamment juste d’une petite fille qui entre en 6ème. Diffusé jeudi 29 septembre 2011 sur Arte, ce film, sorti discrètement en 2008, un peu avant Entre les murs, dont il partage certaines thématiques, mérite qu’on s’y attarde.

C’est le troisième long métrage de Sylvie Verheyde, après Un frère (1997) et Princesse (2000), tous deux avec Emma de Caunes. La réalisatrice explique que son projet est né lorsque son fils est rentré en 6ème. Elle s’est alors demandé quelle place l’école avait tenu dans sa vie et elle a souhaité réaliser un film «  à hauteur d’enfant ». La fiction lui a permis d’organiser les images qu’elle avait en tête et de prendre une certaine distance avec ses propres souvenirs. Elle a eu la chance de trouver très vite la petite actrice (Léora Barbara) susceptible de jouer le rôle de son héroïne, Stella Vlaminck, et le charme du film doit beaucoup à cette dernière. "On n’est pas la même en classe quand on est petite et brune et quand on est grande et blonde !", remarque la réalisatrice.

Sylvie Verheyde a aimé cette petite fille, qui était tout à la fois fragile, intimidante et mystérieuse, avec une grande force de caractère. Bien que certaines scènes aient été difficiles à réaliser, la jeune comédienne s’est à chaque fois montrée étonnamment calme et a su être autonome. Très intelligente, elle a toujours compris l’enjeu des scènes qu’elle tournait.

Léora Barbara joue ici le rôle d’une petite fille de onze ans, dont les parents, Rosy (Karole Rocher) et Sergio (Benjamin Biolay) tiennent un café-hôtel dans le XIII° arrondissement. Rendez-vous des paumés, des marginaux et des alcooliques du quartier, c’est le lieu où Stella découvre la violence du monde : les rixes entre clients éméchés, les disputes de ses parents en plein désamour, les avances de Bubu (Jeannick Gravelines), un client un peu trop gentil avec elle. Ne va-t-elle pas jusqu’à menacer elle-même d’un fusil Yvon (Thierry Neuvers), celui qui a séduit sa mère ? Dureté d’un monde scandé par « 15ème round » de Bernard Lavilliers : « C’est souvent dur à porter la violence ! ».

Mais elle se fait aussi consoler par le barman Loïc (Johan Libéreau), elle joue aux cartes, au flipper, au baby-foot, au milieu des rires et des cris, tout en regardant les copains de son père jouer au billard. Sur les musiques de Gérard Lenorman (« Michèle ») ou de Umberto Tozzi (« Ti amo »), elle s’abandonne à une douce rêverie amoureuse auprès d’Alain-Bernard (Guillaume Depardieu), son Prince charmant, son amoureux secret.

 

Stella Alain bernardAlain-Bernard (Guillaume Depardieu)

 

Nous sommes en 1977 et, par un hasard administratif, Stella se retrouve collégienne au lycée La Fontaine. Le choc est dur pour cette petite fille de cafetiers pénétrant dans un monde qui n’est pas le sien et dont elle ne possède pas les codes. Elle y rentre le premier jour avec son ballon de foot sous le bras ; elle crache sur un garçon qui la frappe à la récréation et elle revient avec un œil au beurre noir le soir chez elle. Elle est en butte aux vexations des professeurs, à la morgue des petites bourgeoises qui ricanent de la voir porter un blouson, dont le col est « en  vraie fourrure, en lapin ». Elle ne comprend rien à ce que lui demandent les enseignants et se mure dans son univers, essayant tant bien que mal de combler ses lacunes qui ne cessent d’augmenter. Victime des moqueries répétées d’une collégienne au visage d’ange, elle « pète » un jour « les plombs » et, à l’issue d’un cours de gymnastique, lui frappe violemment la tête contre un radiateur en fonte. Pour sa mère, qui n’a pas fait d’études, et qui est convoquée dans le bureau du principal, c’est « la honte » ! Pauvre petite collégienne avec son cartable trop lourd pour elle et qui traîne les pieds avec ses grandes bottes !

L’horizon de Stella va s’éclairer cependant quand elle se lie d’amitié avec Gladys, une collégienne qui est tout le contraire d’elle-même. Juive, fille de réfugiés argentins, première de la classe, Gladys lui ouvrira les portes de la lecture en lui demandant si elle a lu Balzac ou Cocteau. L’entrée de Stella dans ce nouveau monde se fera par l’achat timide dans une librairie des Enfants terribles. « Tu lis, toi ? », lui demande sa mère. « T’es amoureuse ? » Ensuite, Stella ne pourra plus cesser de lire. Il faut voir cette belle scène où elle lit Le marin de Gibraltar de Duras, dont les phrases (« elle rencontrerait quelqu’un…) trouvent un écho profond en elle et la font pleurer. Peu à peu, le professeur de français (Christophe Bourseiller) perçoit la richesse intérieure de son élève et l’encourage à persévérer. Car Stella, comme le révèle la chanson finale, est « loin, v[a]loin, ne veu[t] pas en rester là… »

 

Stella et Galdys

Gladys (Mélissa Rodrigues) et Stella

 

Sylvie Verheyde, sans prosélytisme ni manichéisme, nous montre comment une certaine forme de mixité sociale peut faire accéder à la culture. «  Si la culture est un luxe », dit la réalisatrice, « c’est aussi une richesse, c’est ce qui ouvre les portes ». A la fin de l’année scolaire, Stella apprend par Gladys, qui est déléguée de classe, qu’elle est admise en 5ème. Elle téléphone à ses parents au café et sa mère laisse couler ses larmes en annonçant la nouvelle au père. « On va fêter ça », dit-il, alors que leur couple est en pleine crise.

On n’aurait garde encore d’oublier les scènes pleines de mélancolie où l’on voit Stella partir en vacances dans le Nord, chez sa grand-mère paternelle. Dans un paysage de terrils et de corons, elle retrouve une copine dont les parents sont au chômage et qui la considèrent comme « la Parisienne ». Leur désœuvrement les conduit à jouer dans une déchetterie, sur un tas de betteraves, tandis que des gamins à peine pubères veulent les embrasser. Infinie tristesse du sort de cette autre petite fille, qui n’aura sans doute pas la chance de quitter ce Nord triste et désespérant.

 

Stella al mèreRosy, la mère de Stella (Karole Rocher)

 

La réussite de ce film tient encore à la reconstitution de l’atmosphère de la fin des années 70 mais celle-ci n’est pas systématique. Sylvie Verheyde reconnaît y avoir inscrit aussi des éléments des années 50. Dans ce décor de café, elle a su habilement associer comédiens professionnels et non acteurs. Il en va de même pour le collège : le professeur d’anglais est Anne Benoit, une comédienne qu’elle connaît bien, alors que la principale du collège est une "vraie" directrice. Ayant vécu elle-même dans un café, la réalisatrice craignait le manque de crédibilité de sa reconstitution. Si les scènes de classe ont été filmées en caméra fixe, celles dans le café l’ont été caméra à l’épaule, en faisant la part belle à l’improvisation. Le résultat est réussi et l’atmosphère de violence et de déstructuration de ce milieu est particulièrement bien rendue.

On remarquera encore le jeu de Benjamin Biolay, le « chanteur rive gauche », ici à contre emploi. Sylvie Verheyde a trouvé avec lui cet « acteur capable d’interpréter avec élégance un homme au bord de la déchéance ».Il joue le père de Stella, le patron du bar, un prolo dont la mère est une ancienne prostituée. Avec ses chevaux gominés, sa chaîne autour du cou, sa gourmette clinquante, sa cigarette au bec, il est crédible en père aimant mais absent et en époux délaissé.

 

Stella le pèreSergio, le père de Stella (Benjamin Biolay)

 

Guillaume Depardieu, quant à lui, apparaît ici dans un de ses derniers rôles. Il joue Alain-Bernard, dont est secrètement éprise la petite fille. Il y est d’une justesse remarquable, dans une prestation très économe de paroles, mais toute en intensité. Sylvie Verheyde raconte avec émotion que, dans un souci de véracité, il avait apporté le pantalon porté par son père dans Les Valseuses. Pendant tout le tournage, il s’est montré facile à diriger, plein de générosité, et a su créer avec la petite comédienne une véritable relation. « Choisi pour être un Prince charmant, il l’a vraiment été », souligne Sylvie Verheyde.

Au plus près de Stella, dont les pensées sont parfois transcrites en voix off, j’ai été touchée par l’histoire de cette petite fille, qui avoue à la fin du film à son amie Gladys qu’elle a toujours peur. Cette année d’entrée en 6ème, véritable temps initiatique pour Stella, nous rappelle combien les enfants sont fragiles mais en même temps qu’ils recèlent en eux une force et une lucidité remarquables, qui les aident à grandir. Ce très joli film, dénué de tout pathos et de toute sensiblerie, est en même temps un bel hymne à la lecture, et nous dit sans fard que les mots sont porteurs d’une infinie consolation.

 

Sources :

Interview de Sylvie Verheyde par Kevin Dutot, excessif .com

www.ac-grenoble.fr, Dossier pédagogique : Stella de Sylvie Verheyde

 


 

 

 

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commentaires

M
J'avais vu ce film à sa sortie et votre analyse m'a rappelé l'état d'esprit dans lequel je me trouvais à la sortie du cinéma. Une bulle de nostalgie, j'avais 18 ans en 1977 donc toutes les chansons<br /> m'avaient marquée. Et ce coup de poing de la vie que j'avais reçu aussi car j'avais quitté un établissement scolaire pour un autre à 13 ans. Cruauté des enfants entre eux!
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C
<br /> <br /> Je vois que nos goûts se rejoignent : ce très joli film est tout en sensibilité. Merci de vos visites.<br /> <br /> <br /> <br />
G
<br /> Dimanche 9 octobre, à 16h30 documentaire sur ARTE<br /> "Luis Sepúlveda, l'écrivain du bout du monde"<br /> Merci de diffuser l'information<br /> <br /> <br />
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V
<br /> Hélas, ne me reste que le regret de ne l'avoir pas regardé. Mais il est certain qu'à sa rediffusion, je serai au rendez-vous,<br /> Belle journée à vous,<br /> Valdy<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Un film qui aurait sans doute eu l'heur de vous plaire. Amitiés, Valdy.<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> J'ai bien aimé ce film, merci pour ton article. Belle journée<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> C'est rare de voir l'enfance aussi bien traitée au cinéma ! Un film de femme ?<br /> <br /> <br /> <br />
C
<br /> Bonjour Cathy , un film que j' aimerai voir . Le fils de Depardieu prend le même chemin que son pére . Ton jardin doit être bien agréable donc tu auras de belles photos à faire avec les tons d'<br /> automne ! . À bientôt ,<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> C'est un film très sensible. Tu ne sais peut-être pas que Guillaume Depardieu est mort, il ya deux ou trois ans, je crois. Il avait une présence intense : l'as-tu vu dans Tous les matins du<br /> monde ou chanter en duo avec la chanteuse Juliette ?<br /> <br /> <br /> <br />

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