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Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.

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Sur les bords de l'Issa : Les deux enterrements de Magdalena.

 

COURBET un enterrement à ornans 1851

                                                                             Un enterrement à Ornans, Courbet, 1851

 

Sur les bords de l’Issa est une œuvre autobiographique du grand poète polonais, Czeslaw  Milosz. Il y raconte l’enfance du jeune Thomas Dilbin dans la Lituanie du début du XX° siècle. A cette époque, les bords de l’Issa, une rivière noire, sont encore une terre en proie à la superstition et à la sorcellerie.

C’est ainsi que le narrateur y raconte la tragique histoire d’une jeune femme âgée de vingt-cinq ans, Magdalena, la gouvernante de la cure du village de Ginè, qui devient la maîtresse de l’abbé Peïskswa, après la rupture d’avec son fiancé. Leur relation amoureuse dure « une demi-année environ » : « […] pour ce qu’elle avait souffert, elle trouvait une récompense, et si même il fallait souffrir pendant des siècles, cela en valait la peine. » Quand l’abbé, conscient du scandale, l’envoie « chez un curé d’une région lointaine », l’amante rejetée finit par s’empoisonner avec de la mort-aux-rats, retournant ainsi à « la sombre nuit qu’elle avait connue avant le temps de sa félicité ».

Le curé « de là-bas » ne voulant pas l’ensevelir », c’est son cadavre qui revient à Ginè sur un char attelé de deux chevaux. La dernière promenade de Magdalena sur terre se fait dans une nature impassible et belle. De petits nuages survolent les chevaux qui vont bon train ; dans les regains, des hommes aiguisent leur faux. Elle traverse des genévriers, de petits bois de pins, dominant trois lacs « comme un collier de pierres claires ». Dans la rue du village, elle regarde les feuilles du vieil érable, traverse le marais par la digue tandis que « le concert des grives se répandait  dans le soir ». Le narrateur se demande alors : « […] qui donc regarde de là-haut ? Et voit-il cette unique petite créature qui a su arrêter toute seule le mouvement de son cœur, la circulation de son sang et, par sa propre volonté, se transformer en une chose inerte ? »

Le matin, à travers collines et chênaies, elle descend vers la vallée de l’Issa où « sur les paillettes de l’eau, parmi les osiers, l’abbé Peïkswa lit son bréviaire ». On est en été, temps où un corps se corrompt vite, mais le prêtre tarde à l’enterrer, « comme s’il ne voulait pas la rendre à la terre ». Il l’ensevelira pourtant à l’orée du cimetière, le jour de Notre-Dame des Plantes.

Et je ne peux m’empêcher de citer en entier le très beau, mais bref sermon, qu’il prononce à l’intention de celle qu’il a aimée. Il y décrit « comment Celle qui n’a connu aucune souillure pénètre dans le ciel, non pas avec son âme seule, mais avec tout son être, telle qu’elle avait marché parmi les hommes. Ses pieds sont d’abord à peine au-dessus de l’herbe et, sans qu’ils fassent un mouvement, elle s’élève lentement, toujours plus haut, la brise joue dans sa longue robe- on les portait ainsi en Judée-, jusqu’au moment où elle n’est plus qu’un petit point parmi les nuages ; et ce qui nous sera accordé, à nous pécheurs, si nous le méritons, dans la vallée de Josaphat, elle l’a déjà obtenu : avec ses sens terrestres, doté d’une jeunesse éternelle, elle contemple la face du Tout-Puissant. » Admirable assomption de celle que le prêtre aima et qu’il absout du péché de la chair, auquel il a lui-même participé. Peu de temps après il disparaît à tout jamais.

Mais l’histoire de la pécheresse Magdalena n’est pas terminée ! Après sa disparition, des événements inexplicables ont lieu, qui plongent le village dans la plus extrême inquiétude. Des coups résonnent régulièrement par trois fois chez le nouveau prêtre, l’abbé Monkiewicz, et les paroissiens montent la garde dans sa cuisine. Il apparaît à tous que l’âme de Magdalena ne veut plus quitter les lieux où elle fut heureuse. Elle allume un feu invisible qui crépite dans l’âtre ; elle fait frire des omelettes sur un fourneau froid ; toute la cure, jusqu’à la chambre à coucher, résonne des bruits familiers du ménage. Quant à l’eau bénite du goupillon, elle demeure inefficace. Balthazar  voit même la morte descendre nue vers l’Issa, chevauchant un cheval blanc. Si la grand-mère Misia, férue de sorcellerie, s’amuse de ces événements, Satybelka, quant à lui, s'effraie de l'apparition d'un monstre tatare à trois têtes. Les exorcismes demeurent sans résultat et le comble est atteint quand Magdalena s’en prend à l’abbé Monkiewiecz en lui déchirant sa chemise de nuit, provoquant ainsi un érésipèle. Après avoir fait appel à une guérisseuse, le prêtre se résout à accepter un rituel barbare afin d' être débarrassé pour toujours de l’âme de Magdalena.

En pleine nuit, un groupe de villageois « graves et sûrs », armés de bêches tranchantes, se dirigent vers le cimetière. Parvenus près de la tombe de Magdalena, ils déterrent la croix et la mettent de côté « avec soin ». Ils rasent le tertre de la tombe et se mettent au travail, « hâtivement, parce que c’est quand même terrible ». Ils creusent, parviennent aux planches du cercueil :  heureusement, ils ont bu de l’eau-de-vie pour se donner du cœur à l’ouvrage ! Ils découvrent un corps qui n’est pas corrompu, tel celui d’un saint ou d’un vampire ; il n’est pas non plus couché sur le dos, « mais la face vers le bas, ce qui est un signe aussi ».

Devant ces preuves, ils hésitent d'autant moins à accomplir leur horrible besogne. Et voici ce qu’ils font : ils décapitent le cadavre de Magdalena, ils appuient sur sa poitrine un pieu de tremble, qui se fiche dans le cercueil, et placent la tête de la défunte contre la plante de ses pieds, pour enfin remettre le couvercle et recouvrir le tout de terre. « Transpercée comme un papillon par son épingle, les pieds, dans les souliers que l’abbé Peïkswa lui avait achetés, touchant son propre crâne, elle devait admettre dès maintenant qu’elle allait se dissoudre, comme tout le monde, dans les sucs de la terre. »

Les troubles de la cure cessèrent mais c’est dans les rêves du jeune Thomas Dilbin que Magdalena trouvera son éternité, qui est aussi celle accordée par la grâce de l’écriture.

 

En lisant la terrible histoire de Magdalena, admirablement racontée par Milosz, je n’ai pu m’empêcher de penser aux nonnes, dites les diablesses de Loudun, qui, dans la France de 1634,  furent amoureuses à la folie d’Urbain Grandier, abbé du couvent des Ursulines. Dans le chaos des hurlements, des calomnies, des blasphèmes, des jalousies et des exorcismes, le prêtre sera arrêté et torturé de la manière la plus abominable. Il mourra brûlé vif sur le bûcher, sans avoir rien avouer.

Aux silhouettes de l’abbé lituanien et de Magdalena, irrésistiblement, je superpose aussi le visage grave de Jean-Paul Belmondo et les grands yeux interrogateurs d’Emmanuelle Riva dans le film de Jean-Pierre Melville, Léon Morin prêtre, adapté du roman de Béatrice Beck.

Et j’entends la question de la  femme amoureuse au jeune prêtre : « Si vous n’étiez pas prêtre, me prendriez-vous pour femme ? »

 

 

 

Léon Morin prêtre

 

                                                                              Emmanuelle Riva et Jean-Paul Belmondo

                                                                                  dans Léon Morin prêtre de Melville

 

 

 

Pour Les Mots de Tête de Brunô, n° 26

Thème : un enterrement invraisemblable

Jeudi 01 avril 2010

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