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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 08:00

 Galois.jpg

Evariste Galois (1811-1832)

 

L’autre jour, j’ai rangé de vieux papiers au grenier, de ceux qui m’ont suivie dans toutes les maisons où j’ai vécu. Des cours de fac tout jaunis, des feuilles volantes sur lesquelles j’ai toujours recopié les poèmes que j’aimais, de petits calepins remplis des généalogies des dieux grecs ou des familles royales.

Au milieu de cet inventaire à la Prévert, j’ai retrouvé, pliée en quatre, la feuille d’un grand cahier Clairefontaine à petits carreaux. En l’ouvrant, j’ai reconnu mon écriture ronde d’adolescente, avec ses lettres détachées comme celles d’une frappe de machine à écrire, et son encre Waterman bleu-violet.

Je me suis soudain retrouvée l’année de mes dix-sept ans, quand j’étais en terminale littéraire et que j’avais écrit cette lettre insensée à mon prof de maths. Ah, mon prof de maths, beau comme Isaac Newton et Evariste Galois réunis ! Je me suis souvenu que cette folle missive, je l’avais rédigée plusieurs fois, en quête de la formulation la plus proche des sentiments échevelés qui m’habitaient alors. Et c’était un de ces exemplaires passionnés que j’avais sous les yeux et dont je vous livre la teneur en souriant. J’ai plus de cinquante ans et il y péremption !

 

Mon cher Paul,

Je me permets de vous appeler par votre prénom car les mots que vous allez lire vont créer entre vous et moi une intimité secrète que rien ne pourra plus détruire. Et puis, comment pourrais-je vous appeler "Monsieur", vous qui m'êtes si proche ?

Depuis cet après-midi de septembre où vous êtes rentré dans notre classe de filles, encore tout adoucies par le soleil d’été, avec votre pantalon de velours vert avachi, votre col roulé de marin, votre regard gris transparent de myope, votre pensée ne me quitte pas. C’est paradoxal pour quelqu’un qui déteste les mathématiques mais je suis dans l’impossibilité de vous oublier, ne serait-ce qu’un instant.

Quand vous marchez à pas lents dans la classe, que je vous contemple debout sur l’estrade de bois, que j’observe les signes algébriques obscurs que vous tracez sur le tableau noir, le temps pour moi s’enfuit à toute vitesse. Vous me rappelez souvent à l’ordre, vous me dites que vous n’avez jamais rencontré quelqu’un d’aussi peu doué en maths que moi et, moi, je suis triste à cause de ce malentendu qui règne entre nous.

Pourquoi les nombres nous sépareraient-ils ? J’aimerais tant que votre cœur et le mien battent à l’unisson, je souhaiterais tant résoudre aisément les équations que vous nous soumettez et couvrir de chiffres exacts les pages de mon cahier de mathématiques ! Je ne veux pas que vous et moi ne soyons que des parallèles dans l’impossibilité de se rencontrer jamais.

Votre domaine, ce sont les mathématiques et vous me les enseignerez. Moi, je vous apprendrai l’amour. Quand je vous regarde, je pense au fougueux Evariste Galois, le génial découvreur de la théorie des groupes, mort en duel à vingt ans, tué par le feu de la passion dans un champ de blé, avec ce petit coquelicot rouge éclaté sur sa chemise blanche. Sa belle ombre amoureuse plane sur nous et je songe avec mélancolie à celui que l’on retrouva mort d’amour, couché en chien de fusil, au soleil d'été.

Mais je m’égare ! Je ne veux pas que vous mouriez, je veux que vous me regardiez, je veux que vous me disiez : « Ne me quitte pas ! »…

 

Après, la lettre était raturée et illisible. Je l'ai déposée à regret, là où je l'avais trouvée. J'ajouterai seulement que mon année de terminale s'est achevée dans l'attente fiévreuse d'une réponse qui n'est jamais venue. Leibniz ne disait-il pas que "la mathématique universelle est une logique de l'imagination" ?

 

 

 

      Evariste Galois, court-métrage d'Alexandre Astruc, 1965

 

Défi n° 72, proposé par Fanfan :

Vous écrirez une lettre d'amour délirante ou romantique (ou les deux à la fois) à votre boucher, votre boulanger, votre curé... et que sais-je encore... à qui vous voulez.

Dans cette lettre, pas trop longue, vous introduirez 14 mots ( dans l'ordre, de préférence) d'une chanson connue : ne me quitte pas, oublier, s'enfuit, malentendus, coeur, couvrir, domaine, amour, mort, feu, blé, rouge, ombre, chien, quitte.

 

 


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commentaires

E
Incroyable, cette lettre! Edouard
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C
Née de mon imagination ! Notre prof de maths à Notre-Dame des Dunes n'était pas aussi séduisant. Te rappelles-tu qui c'était ?
C
voir mon blog(fermaton.over-blog.com)
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E
Je ne suis jamais tombée amoureuse d'un prof, il paraît qu'un prof qui inspire l'amour à ses élèves est un mauvais enseignant.
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C
<br /> <br /> L'ascendant intellectuel peut déboucher sur l'admiration ou l'amour et celui qui inspire ces sentiments n'en est pas toujours conscient. Professeur moi-même, j'ai toujours gardé une distance avec<br /> mes élèves. Amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />
S
Bonsoir Catheau,<br /> Ce soir, suis-je un peu fatiguée ou complètement attendrie après cette lecture mais je vous avoue que j'ai été bluffée. Dès le début, la découverte de cette lettre, l'amour de ce professeur<br /> "équatique" (mot inventé dans l'instant), j'y ai cru. A 17 ans, le style est déjà littéraire. Une fougue, une douce folie d'adolescence que nous avons peut-être toutes connues en secret... Vous<br /> avez l'art d'écrire et je suis heureuse de ne pas avoir encore tout lu chez vous. Tant d'articles m'attendent au moment propice... Ah quand j'y pense! bien-sûr que j'y ai cru à cet amour de<br /> jeunesse! Pourtant je doute qu'on puisse inventer tout celà à cinquante ans, foi d'une cinquantenaire confirmée presque sans imagination.A bientôt. Suzâme
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C
<br /> <br /> Suzâme, sans imagination ? Qui le croirait ? Quant à cet amour adolescent, il existe puisqu'il est sur le papier. A bientôt, Suzâme.<br /> <br /> <br /> <br />
D
Je dois dire que, te connaissant, j'ai été interpellée par le titre! Bravo pour cette jolie déclaration à ce jeune prof... Qu'a été sa vie?<br /> Occasion pour moi de me redocumenter sur Evariste Galois dont le destin brisé fit rêver l'étudiante en mathématique(s) que je fus.
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C
<br /> <br /> Je savais que ce titre retiendrait ton attention de professeur de mathématiques ! Ainsi, les matheux rêvent aussi.<br /> <br /> <br /> <br />
H
Belle déclaration d'un amour naissant et vrai ... Les sentiments de cet âge laissent des traces indélébiles.<br /> Je me souviens encore de mon prof d'histoire géo ...<br /> Bises Catheau
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C
<br /> <br /> Tout le monde a un prof dans un coin de son coeur. Amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />
M
Une belle déclaration avec en plus ce petit brin de nostalgie qui me plaît beaucoup
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C
<br /> <br /> On n'oublie pas ses amours de jeunesse. Merci, Mansfield, de votre passage chez moi.<br /> <br /> <br /> <br />
P
On se prend à rêver d'être professeur de math pour susciter une telle adulation ! merci d'être passé chez moi et d'y avoir laissé un petit mot sympathique
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C
<br /> <br /> Professeur de Lettres moi-même, sans doute en ai-je rêvé...<br /> <br /> <br /> <br />
N
Je retrouve certains émois adolescents, quand nous avons commencé à avoir des professeurs hommes. Je n'aurais pas oser écrire une lettre, même sans l'envoyer...
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C
<br /> <br /> Pour moi, ce fut en 1967 : un événement après la clôture de l'institution de filles !<br /> <br /> <br /> <br />
A
Une logique implacable !!! (sourire !!!!)
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C
<br /> <br /> Merci, ABC, d'avoir souri à cette lettre déjantée.<br /> <br /> <br /> <br />

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