Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
Evariste Galois (1811-1832)
L’autre jour, j’ai rangé de vieux papiers au grenier, de ceux qui m’ont suivie dans toutes les maisons où j’ai vécu. Des cours de fac tout jaunis, des feuilles volantes sur lesquelles j’ai toujours recopié les poèmes que j’aimais, de petits calepins remplis des généalogies des dieux grecs ou des familles royales.
Au milieu de cet inventaire à la Prévert, j’ai retrouvé, pliée en quatre, la feuille d’un grand cahier Clairefontaine à petits carreaux. En l’ouvrant, j’ai reconnu mon écriture ronde d’adolescente, avec ses lettres détachées comme celles d’une frappe de machine à écrire, et son encre Waterman bleu-violet.
Je me suis soudain retrouvée l’année de mes dix-sept ans, quand j’étais en terminale littéraire et que j’avais écrit cette lettre insensée à mon prof de maths. Ah, mon prof de maths, beau comme Isaac Newton et Evariste Galois réunis ! Je me suis souvenu que cette folle missive, je l’avais rédigée plusieurs fois, en quête de la formulation la plus proche des sentiments échevelés qui m’habitaient alors. Et c’était un de ces exemplaires passionnés que j’avais sous les yeux et dont je vous livre la teneur en souriant. J’ai plus de cinquante ans et il y péremption !
Mon cher Paul,
Je me permets de vous appeler par votre prénom car les mots que vous allez lire vont créer entre vous et moi une intimité secrète que rien ne pourra plus détruire. Et puis, comment pourrais-je vous appeler "Monsieur", vous qui m'êtes si proche ?
Depuis cet après-midi de septembre où vous êtes rentré dans notre classe de filles, encore tout adoucies par le soleil d’été, avec votre pantalon de velours vert avachi, votre col roulé de marin, votre regard gris transparent de myope, votre pensée ne me quitte pas. C’est paradoxal pour quelqu’un qui déteste les mathématiques mais je suis dans l’impossibilité de vous oublier, ne serait-ce qu’un instant.
Quand vous marchez à pas lents dans la classe, que je vous contemple debout sur l’estrade de bois, que j’observe les signes algébriques obscurs que vous tracez sur le tableau noir, le temps pour moi s’enfuit à toute vitesse. Vous me rappelez souvent à l’ordre, vous me dites que vous n’avez jamais rencontré quelqu’un d’aussi peu doué en maths que moi et, moi, je suis triste à cause de ce malentendu qui règne entre nous.
Pourquoi les nombres nous sépareraient-ils ? J’aimerais tant que votre cœur et le mien battent à l’unisson, je souhaiterais tant résoudre aisément les équations que vous nous soumettez et couvrir de chiffres exacts les pages de mon cahier de mathématiques ! Je ne veux pas que vous et moi ne soyons que des parallèles dans l’impossibilité de se rencontrer jamais.
Votre domaine, ce sont les mathématiques et vous me les enseignerez. Moi, je vous apprendrai l’amour. Quand je vous regarde, je pense au fougueux Evariste Galois, le génial découvreur de la théorie des groupes, mort en duel à vingt ans, tué par le feu de la passion dans un champ de blé, avec ce petit coquelicot rouge éclaté sur sa chemise blanche. Sa belle ombre amoureuse plane sur nous et je songe avec mélancolie à celui que l’on retrouva mort d’amour, couché en chien de fusil, au soleil d'été.
Mais je m’égare ! Je ne veux pas que vous mouriez, je veux que vous me regardiez, je veux que vous me disiez : « Ne me quitte pas ! »…
Après, la lettre était raturée et illisible. Je l'ai déposée à regret, là où je l'avais trouvée. J'ajouterai seulement que mon année de terminale s'est achevée dans l'attente fiévreuse d'une réponse qui n'est jamais venue. Leibniz ne disait-il pas que "la mathématique universelle est une logique de l'imagination" ?
Evariste Galois, court-métrage d'Alexandre Astruc, 1965
Défi n° 72, proposé par Fanfan :
Vous écrirez une lettre d'amour délirante ou romantique (ou les deux à la fois) à votre boucher, votre boulanger, votre curé... et que sais-je encore... à qui vous voulez.
Dans cette lettre, pas trop longue, vous introduirez 14 mots ( dans l'ordre, de préférence) d'une chanson connue : ne me quitte pas, oublier, s'enfuit, malentendus, coeur, couvrir, domaine, amour, mort, feu, blé, rouge, ombre, chien, quitte.