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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 10:54


Qui aurait cru qu'Edouard Baer, le bouillant trublion des médias, aurait pu endosser la silhouette de Patrick Modiano, l'écrivain du non-dit et du manque? C'est pourtant ce qu'il fait dans son spectacle, Un Pedigree, fidèlement adapté de l' « hétéro-autobiographie » (terme de FAL) de l'oeuvre éponyme de l'auteur (2005). Il y est juste et émouvant de bout en bout, par la magie d'une rencontre improbable: « Et la grâce opère, autour de cet attachement profond qu'un acteur entretient avec un auteur- un lien rare et mystérieux qui appartient à la littérature vivante » ainsi que le remarque le metteur en scène Anne Berest.


Un-pedigree.jpg


Dans un décor dépouillé à l'extrême et qui sied à l'écriture de l'absence, Edouard Baer parvient à rendre, sans effet aucun, la souffrance chuchotée d'un enfant qui ne comptait pas, « un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree ». Et cela, uniquement par des déplacements circonscrits autour de la table où gisent des papiers qui ne resaisissent jamais le passé, par des gestes banals (relever ses cheveux, prendre un stylo, se retourner doucement, regarder au loin, tirer une lettre froissée de sa poche, murmurer à mi-voix), grâce aussi à une voix chaude et parfois imperceptiblement tremblée, qui font de l'acteur un somnambule de la mémoire.

Et Modiano lui-même ne s'y est pas trompé. N'a-t-il pas dit dans L'Express du 1er mai 2008: « Edouard a trouvé le ton juste, avec beaucoup de naturel. Sa lecture coïncide pleinement avec mon texte» ?

Dans Un Pedigree, écrit « comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la [s]ienne », on découvre en même temps une existence née « sur le terreau -ou le fumier- d'une ville sans regard » et les clés d'une oeuvre. Celle-ci y résonne à chaque ligne et Modiano le confirme: « Presque chaque paragraphe de ce livre peut se retrouver dispersé dans mes autres livres et « transposé » dans l'imaginaire. » Car le monde que connut le jeune Patrick Modiano, c'est un monde interlope fait d'affairistes véreux, d'hommes louches à l'identité incertaine, de demi-mondaines volages et de comédiennes ratées, toutes ces figures interchangeables qui composent son univers romanesque.  « Par la suite, j'ai voulu mettre des visages sur les noms de ces gens-là, mais ils restaient toujours tapis dans l'ombre, avec leur odeur de cuir pourri. »

Cet univers qu'il traversa jusqu'à sa vingt et unième année comme « en transparence », c'est celui de ses parents qui ne se rattachaient à « aucun milieu bien défini ». Le prénom de son père, juif originaire de Salonique, est Alberto (Rodolphe) mais on l'appelle Aldo. Son fils découvrira qu'il a une double identité puisque, sur la liste des locataires du 15 quai de Conti où il habitait, figure un certain « Henri Lagroua » dont le concierge dit au jeune Patrick qu'il est son père. « Mais les noms finissent par se détacher des pauvres mortels qui les portaient et ils scintillent dans notre imagination comme des étoiles lointaines. » Un homme « sans existence légale », qui passa sa vie à de mystérieux trafics, qui ne rencontrait son fils que pour des rendez-vous volés et chercha toujours à l'éloigner par « une mystérieuse fatalité ». Sa mère, d'origine anversoise, est « une jolie fille au coeur sec », qui n'eut jamais plus d'intérêt pour son fils qu'elle n'en eut pour son chow-chow: « Le chow-chow s'était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens proche de lui. »

Et pourtant, quand sa mère se mettait en colère son fils priait pour elle et, « dans une autre vie », il marche « bras dessus bras dessous [avec son père], sans plus jamais cacher à personne [leurs] rendez-vous ». Modiano reconnaît lui-même éprouver pour les protagonistes de cette oeuvre « une certaine tendresse, mais qui se confond avec la pitié. »

Un Pedigree est le livre de la mémoire bégayante, c'est une liste de noms pour « un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree », c'est une oeuvre à l'odeur d'éther: « L'éther aura cette curieuse propriété de me rappeler une souffrance mais de l'effacer aussitôt. Mémoire et oubli. » Quarante ans ont passé quand Modiano écrit ce livre,  celui d'une vie qui "continuait sans que l'on sût très bien pourquoi l'on se trouvait à tel moment avec certaines personnes plutôt qu'avec d'autres, à tel endroit plutôt qu'ailleurs, et si le film était une version originale ou une version doublée".
Un seul événement capital cependant dans cette enfance au rancart, la douleur indicible de la mort de Rudy son frère, en février 1957: « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. » Par peur de la trahison ou de l'indécence, cette disparition est évoquée avec pudeur et délicatesse mais « le reste ne méritait pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion de l'intime ».

C'est sur la douleur de cette absence que Modiano construira son oeuvre future, celle des boulevards de ceinture, des villas tristes, des quartiers perdus, des paniers à salade de l'Occupation où l'on s'assoit, en 1942 ou 1943 en face de jeunes filles dont on perd la trace... A propos de sa mère Modiano avait écrit: « Je me souviens d'avoir recopié, au collège, la phrase de Léon Bloy: « L'homme a des endroits de son coeur qui n'existent pas encore et où la douleur entre afin qu'ils soient. » Mais là, c'était une douleur pour rien, de celle dont on ne peut même pas faire un poème. » Il n'a pas écrit de poème mais il a créé une oeuvre qui ne ressemble à nulle autre.

La prestation théâtrale d' Edouard Baer, si elle est drôle à de rares instants, est toute en retenue, « mais lorsqu'on vient d'en rire, [ne faudrait-il pas] en pleurer »? Il connaît le texte par coeur et par le coeur, nous donnant ainsi à entendre la petite musique lancinante de Modiano, un air fait de vides et de pauses, une sorcellerie incantatoire, et l'on pourrait en dire ce qu'écrivait Proust à propos de Nerval dans le Contre Sainte-Beuve: « C'est tout entre les mots, comme dans la brume de Chantilly », qui serait ici les brouillards parisiens d'une enfance oubliée sur « un ponton vermoulu ».

                                                                                                                                                  Mercredi 14 octobre 2009

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commentaires

A
<br /> Edouard Baer nous raconte ces 21 années écrites par Modiano avec tout son talent d'acteur. Il nous fait découvrir par la retenue de son personnage et l'écriture "sèche" de Modiano combien ces<br /> années d'enfance furent difficiles pour l'auteur, incompréhensibles.Comment imaginer qu'un père veuile se débarasser de son fils ? Ceci nous explique beaucoup sur les difficultés de Modiano à<br /> parler en public, heureusement il écrit. Merci pour cet article très complet.<br /> <br /> <br />
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