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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 18:44

Bretonnes sur le quai Charles Cottet

Bretonnes sur le quai, Charles Cottet

 

A Gabriel Vicaire

 

C’est Marivône Le Guînver,

Avec ses coiffes de batiste,

C’est Maryvône Le Guînver

Qui passe sa vie à rêver.

 

Marivônic, Dieu vous assiste

Dans l’avenir et le présent !

Marivônic, Dieu vous assiste :

Votre regard paraît triste !

 

Marivônic s’en va disant

Aux bateliers de la prairie,

Marivônic s’en va disant :

« N’est-ce pas l’heure du jusant ? 

 

« Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,

Dans le chenal de Kerenor,

Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,

Le vaisseau de sa seigneurie,

 

« Le beau vaisseau d’ivoire et d’or

Avec des mâts en palissandre,

Le beau vaisseau d’ivoire et d’or

De monseigneur Hadanic-Vor ? »

 

II

 

Hélas ! le soir tombe et mêle sa cendre

Aux brouillards légers qui montent des eaux,

Et les bateliers n’ont rien vu descendre

Sur le chenal bleu bordé de roseaux.

 

Mais Marivônic espère quand même,

En vain le temps passe, elle attend toujours,

Et, pour faire honneur à celui qu’elle aime

On ne la voit plus qu’en riches atours.

 

Regardez ! Sa coiffe est toute en batiste.

Ah ! qu’elle est jolie avec son justin

Où de fins galons, couleur d’améthyste,

Courent sur la laine et sur le satin !…

 

Et l’année ainsi va chassant l’année.

Marivône est vieille et marche à pas lents,

Et rien n’a changé dans sa destinée,

Sinon qu’aujourd’hui ses cheveux sont blancs.

  

III

 

Et la voilà vieille, vieille,

Au point qu’elle n’a, dit-on,

Sa pareille

Dans aucun bourg du canton.

 

Ses beaux yeux n’ont plus de flamme ;

Elle tremble au moindre vent ;

Mais son âme

Est aussi jeune qu’avant,

 

Et sous son hoqueton jaune,

Malgré l’âge et le besoin,

Marivône

Est toujours mise avec soin.

 

Songez donc, si tout à l’heure

L’impatient jouvenceau

Qu’elle pleure

Débarquait de son vaisseau

 

Et s’en venait d’un air tendre,

Avec deux ménétriers,

Pour lui tendre

L’anneau blanc des mariés !

 

IV

 

Or, un jour de printemps que la brise était douce,

Le beau vaisseau parut au détour du chenal,

Le jusant vers la mer l’entraînait sans secousse

Et ses hunes baignaient dans le vent matinal.

 

Mais à mesure aussi qu’il approchait des berges

On voyait que ses mâts étaient tendus de deuil.

Ses sabords restaient clos et quatre rangs de cierges

Flambaient sur le tillac autour d’un grand cercueil.

 

Marivône en silence attendait sur la grève,

Ses yeux gris avivés d’on ne sait quel éclat,

Car elle discernait maintenant qu’aucun rêve

N’a d’accomplissement sinon dans l’Au-Delà.

 

Elle portait toujours son vieux hoqueton jaune

Et, quand le noir vaisseau l’eut prise sur son bord,

A pas menus, les paumes jointes, Marivône

Alla s’agenouiller devant le prince mort.

 

Elle pria longtemps en fervente chrétienne,

Puis, disposant la couche où dormait son amant,

Elle étendit sa tête au chevet de la sienne,

Fit un signe de croix et mourut doucement.

 

J’aime beaucoup ce poème de Charles Le Goffic, qui appartient à une série de sept poèmes, regroupés dans Petits Poèmes, dédiés à José-Maria de Heredia. A travers une aura de légende, le poète y dit l’attente éternelle de celle dont l’amant est parti sur la mer. Tout une vie s’y déroule, de la jeunesse à la vieillesse de Marivônic, amoureuse éperdue de son prince. Les « mâts tendus de deuil » m’évoquent la voile noire du bateau de Tristan. Marivônic meurt d’amour, tout comme succomba Yseut la Blonde, croyant que Tristan était mort.

Pour dire cette tragique histoire de la femme qui reste à terre, Charles Le Goffic a su varier avec art le rythme des vers. Usant de l’octosyllabe (I), du décasyllabe (II), de l’heptasyllabe et du trisyllabe (III), et enfin de l’alexandrin (IV), multipliant les enjambements, il nous donne à voir et à entendre cette éternelle amoureuse au bout du quai, dont la vie ne fut qu’un rêve d’amour.

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Hauteclaire : Légendes de mer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

A
<br /> C'est absolument magnifique, cette œuvre me touche beaucoup. Merci Catheau.<br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> <br /> J'en suis heureuse, Adamante. Pour moi, ce poème est aussi source d'émotion.<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> Merci pour ces vers qui disent tant ma grand-mère ! Suspendue à l'horizon, je vous accueillerai tous. Silence<br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> <br /> Le Goffic ou la résurrection du passé breton. Merci, Anne.<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> Le regard de l'amante suspendue à l'horizon. Le regard de la femme qui ne peut se vêtir de noir. Ce regard mêlé de larmes et d'espoir.<br /> Merci pour ce très beau poème, merci pour elle, Catheau.<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Envers et contre tout, l'Espoir qui comble une vie. Merci, Anne.<br /> <br /> <br /> <br />
D
<br /> Encore un beau poéme de ta part , merci Catherine et bon week end à tous les deux ! ..<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Les vieux recueils de poésie de bonne-maman, je ne m'en lasse pas ! A bientôt.<br /> <br /> <br /> <br />
J
<br /> merci de cette découverte et de ces explications stylistiques.<br /> Dur destin des femmes de marins (femmes amantes mères aussi sans doute)<br /> Bises et belle journée<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Infinie patience de la femme au bord de la mer. Merci, Jeanne.<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> C'est magnifique, Catheau. Merci beaucoup de nous faire connaître le poème et de nous le commenter. Je me suis laissée envelopper par la poésie, j'ai vu défiler la vie de Marivône comme un film,<br /> grâce à ton commentaire aussi.<br /> Amitié.<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Une de vos "payses", Lénaïg, ô combien attachante ! Amitiés.<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> Une légende d'amour marine qui déroule ses vers avec simplicité et richesse...<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> L'amer de l'amour en mer, tel est le sort de Marivône. Amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />
H
<br /> Bonsoir Catheau,<br /> légende d'amour et de mer, de tristesse d'une vie dévolue à un espoir.<br /> Je m'attarderai plus tard à vos explications purement techniques, pour le moment restent les seules impressions de ce navire attendu<br /> Bises<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Attente éternelle d'un vaisseau dans la brume. Merci, Hauteclaire.<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Comme c'est beau et triste, merci pour cet instant d'émotion, amitiés, Maggy<br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> <br /> Merci, Maggy. Toute la tristesse de l'attente me semble contenue dans ce poème.<br /> <br /> <br /> <br />
E
<br /> C'est trop littéraire pour moi je crois. J'ai beaucoup de mal à entrer... Mais j'aime découvrir, ça m'ouvre les yeux sur d'autes choses. Bises<br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> <br /> Pourquoi certains poètes vous parlent-ils alors que d'autres vous laissent insensibles ? Mystère de la rencontre... Parce que c'était lui, Parce que c'était moi... Merci de votre sincérité, Elo.<br /> <br /> <br /> <br />

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