Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
Samedi 22 mars 2014, à 15 heures, à la Médiathèque de Saumur, et pour clore le Printemps des Poètes, le groupe des 7 lecteurs de poésie, auquel j’appartiens, proposait une lecture à plusieurs voix. Accompagnés en douceur par la guitare légère et amicale d’Ahmed Kechi, nous y avons dit, certains par cœur, des poèmes lus pendant l’année et que nous aimons particulièrement.
Edith, qui fait partie notamment de l’association Lire et Faire lire, a proposé « Etude de mains » de Théophile Gautier. Le poète y décrit sa vision éblouie d’une main moulée en plâtre, « Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain ». La description de la sculpture est prétexte à une rêverie folle sur les mouvements « De cette paume, livre blanc/ Où Vénus a tracé des signes/ Que l’amour ne lit qu’en tremblant. »
Elle a dit plus tard et avec passion « Hommage à la vie » de Supervielle, exaltation admirative de la vie et du temps qui passe. Ecrit en temps de guerre, le poème précise le rôle du poète, dont le rôle est de donner sens au monde.
Dany, qui est poète elle-même, et grande admiratrice de Christian Bobin, avait choisi un de ses poèmes intitulé « N’avons-nous pas été des princes d’amour ? » Pour elle, l'amour est bien "palpitation originelle".
Elle a donné ensuite la parole à Blaise Cendrars qui fut un temps le frère d’élection de Marc Chagall. Dans Dix-neuf poèmes élastiques, le poète, en complète empathie artistique avec le peintre, qui « a passé son enfance sur la croix », évoque l’atmosphère de ses toiles et sa manière de peindre :
« […] Il peint avec un nerf de bœuf
Il peint avec toutes les sales passions d’une petite ville juive
Avec toute la sexualité exacerbée de la province russe […]
Une autre Dany a proposé « Quartier libre » de Prévert, dit très à propos dans la ville de la cavalerie :
[…] Alors
On ne salue plus
A demandé le commandant
Non
On ne salue plus
A répondu l’oiseau […]
Elle a choisi ensuite « Pour faire le portrait d’un oiseau », célèbre recette pour apprendre à peindre un oiseau, et réflexion sur l’inspiration, le travail sur le langage et la musicalité :
Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau […]
Elle a changé de registre avec « Soleils couchants » de Verlaine, qui exprime l’âme saturnienne du poète. Le spectacle du soleil couchant où se mêlent les ors et les rouges y invite le poète à une rêverie mélancolique, reflet de son état d’âme splénétique.
Pour sa part, Claude a dit en anglais puis en français le poème « Invictus » de William Ernest Henley. On sait que ce poème était entre les mains de Mandela lors de son long emprisonnement et qu’il l’aida à supporter la réclusion :
[…] Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.
En amoureux de la nature, Claude a invité l’auditoire à « L’étreinte des nuages » de Jacques Lacarrière. Dans une inspiration cosmique, le grand voyageur rappelle la nostalgie du ciel, séparé de la terre aux origines du monde :
[…] Depuis qu’aux temps premiers du monde
Ouranos dut quitter la couche de Gaïa
Il n’a jamais cessé de regretter la terre
Les rondeurs de ses seins, les courbes de ses cimes […]
Pour ma part, j’avais retenu un extrait Du Roman inachevé de Louis Aragon, qui propose le portrait du poète. Dans ce passage, celui-ci se fait démiurge pour « l’enchantement du verbe et la malédiction des poètes ». Aragon compare le faiseur de mots à des enfants « ridicules et grandioses », à des « acteurs ambulants », à des « Romanichels » dont on ne veut nulle part. Une page lyrique qui conclut sur l’enchantement du langage :
[…] Voilà Cela commence comme cela : les mots vous mènent
On perd de vue les toits on perd de vue la terre On suit
Inexplicablement le chemin des oiseaux
J’ai dit aussi par cœur deux poèmes que j’aime particulièrement : le « Colloque sentimental » de Verlaine, dans lequel deux revenants de l’amour évoquent dans une veine macabre le néant de la passion :
[…] – Te souvient-il de notre extase ancienne ?
Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ? […]
Nous avons ensuite suivi « Les Pas » de Paul Valéry dont on ne sait s’ils sont ceux de l’amante, de la muse ou de la mort. En quatre quatrains, le poète s’adresse à l’inconnue dans une attente méditative et ardente qui fait tout le charme mystérieux du poème :
[…] Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre
Et mon cœur n’était que vos pas.
Je voudrais dire que j'ai été très émue d’entendre Véronique entamer cette lecture à la Médiathèque avec un poème, que j’avais écrit en 2011, et dédié à Camille Claudel. Ce poème est celui qui a trouvé sa place dans le recueil européen en ligne, dans le cadre du Printemps de Poètes, sur le thème « Au cœur des Arts ». link
En pensant à la solitude extrême de Camille durant son internement à Montdevergues, j’avais imaginé que ce fut, peut-être, dans les souvenir de ses années heureuses à Villeneuve, qu’elle trouva la force de résister :
[…] Alors c’était quoi l’espoir
Pour Camille ?
C’était peut-être le souvenir
Ténu et tremblotant
De l’enfance à Villeneuve
Ce joli Villeneuve
Quand elle courait petite
Dans les champs avec Paul
Pour trouver de la glaise
A pétrir
Un autre de mes textes « Bouffée d’éther » a été modulé à deux voix par Edith et Dany. J’y ai rassemblé nombre d’images que m’inspire la couleur bleue, sans jamais la nommer : images cinématographiques, souvenirs de lecture ou de voyages, rappel de tableaux célèbres… Pour moi, dans tous ces bleus, la couleur devient respiration. Au sein de tous ces bleus,
[…] Il y a cela ce minuscule éclat de verre brisé
Où le ciel et la mer ne sont plus qu’une bouffée d’éther
Quant au « Bleu Klein » de Zéno Bianu, il a été décliné en voix décalées par Véronique, Françoise et Marie-Annick. Elles nous ont ainsi fait entrer « dans le bleu/ comme on pénètre dans la vraie vie ». Les deux derniers vers, ouvrant sur un vaste horizon de couleur, se sont quelque temps prolongés en écho :
[…] une fête de l’infini
pour les marcheurs d’aurore
Véronique et Claude, en duo, ont offert au public un poème de François Cheng, dont le devoir de poète est « d’habiter poétiquement la terre. » Extrait de A l’orient de tout, Qui dira notre nuit, ce texte plein d’espoir affirme l’unité de l’univers et le consentement volontaire à la vie :
Puisque tout ce qui est de vie
Se relie
Nous consentirons
[…]
A la vie privée d’oubli
A la mort abolie
Véronique et moi-même avons uni nos voix pour dire trois poèmes de Pier Paolo Pasolini dont ma fille m’avait offert un recueil à Noël. Notre lecture alternée, en italien et en français, a mis en lumière l’intense mélancolie de l’enfance du cinéaste italien dans sa province natale. C’est dans « Le miroir » que se reflète « l’ennui de [son] enfance », c’est là que « sur l’argent lisse/ Il y a la main très ancienne/ D’Abel petit garçon ». « Casarsa » exprime ce sentiment diffus de culpabilité qui étreint le poète quand il se remémore « Casarsa l’étouffante » :
Se àu fat di frut tal muscli neri
Ta la piel umida e muarra dal soreli ?
Qu’ai-je fait enfant dans la mousse noire
Dans la peau moite et morte du soleil ? […]
Enfin, dans « A ma loupiote », il s’adresse à une petite fille, qui lui ressemble. Il lui prédit une angoisse et une solitude semblables aux siennes :
Cressude un pùc, l’afàn
Che, nini, ‘i ài patît,
Tu patirâs, sintìnt
Silensi a la to vous.
[…] Déjà grandette, tu l’auras,
L’angoisse que j’avais,
Enfant, face au silence
Qui répond à tes cris. […]
Edith et Claude se sont affrontés avec humour avec la syllabe [né], dans « On est tous nés » de Patrick Dubost, extrait de Cela fait-il du bruit ? Ecrits pour la voix. Ce faisant, ils ont témoigné de la vie violente des mots et de leur portée ludique.
Le public a encore écouté en souriant les « Questions innocentes » de Gilles Baudry, poète et moine breton de l’abbaye de Landévennec. Ces questionnements pertinentes et poétiques, posés par Véronique et Dany, ont dû le laisser sans voix !
Demande-t-on
au vent
de retenir
son souffle ?
ou bien
Face à la mort
ne sommes-nous pas
toujours
des prématurés ?
Enfin, pour clore cette lecture, Edith, Dany, Françoise, Véronique et moi-même avons dit successivement des extraits de Je suis formidable mais cela ne dure jamais très longtemps de Sylvie Laliberté. Dans ces jeux avec les mots, une nouvelle réalité se fait jour. C’est donc dans une cacophonie ludique que nous avons achevé ce temps de lecture consacré aux poètes, lesquels ne ne se résoudront jamais au silence :
« A l’école, les maîtresses voulaient que l’on garde le silence. C’est étrange que l’on veuille faire des enfants les gardiens du silence ! »