Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 18:49

  Rainer-Maria-Rilke

 

 

 […] des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas  (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

 

Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke

 

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, publiés en 1910, se présentent sous la forme d'un journal intime, celui d'un jeune intellectuel danois, qui est le masque de Rilke lui-même. Dans cette méditation sur l'existence, marquée par une angoisse profonde, l'auteur y dit la difficulté du jaillissement de la parole poétique. Celle-ci n'existera que si on laisse se déployer en soi la sensation, l'enfance et la douleur. Un texte magnifique !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

S
Rilke est selon moi, le poète qui exprime le mieux l'exigence de la poésie. Vers la fin de mon adolescence, j'ai été définitivement impressionnée et perturbée par sa Lettre à un Jeune Poète, lecture recommandée par mon professeur de lettres de l'époque. Merci pour ce partage. Amitiés.
Répondre
C
Je suis plongée dans les "Lettres à un jeune poète" dont je prépare la présentation à mon groupe de lecture. Dans la mise en scène et par la voix de Niels Arestrup, elles montrent toute leur puissance. Bon courage pour votre travail d'écriture de longue haleine. Amicalement.
L

Un extrait magnifique qui donne envie de lire ce texte d'un très grand poète. Merci beaucoup pour ce partage. Bonne soirée. Anne


Répondre
N

Bonjour Catheau. J'ai découvert l'an dernier ce magnifique texte lors d'un spectacle joué et mis en scène sobrement par une excellente comédienne. Et ce fragment que vous nous donnez me donne fort
envie de le lire pour en tirer "la substantifique moelle". Bonne journée.


Répondre
C

Bonjour et merçi pour ton article si bien fait . Içi la tempête gronde donc impossible de sortir sans se faire emporter ! , hum enfin pour moi !..Quel mauvais hiver ! .Bon Vendredi tout de même .


Répondre
P

bonsoir Catheau , nous avons encore du chemin à parcourir .. :0) cela m'a beaucoup plu cette énumération des choses à connaitre intimement avant de se lancer en vers !


Répondre
A

Des mots
ayant pour tout relief
les étoiles...

Rilke dans l'accueil de la lumière...


Répondre

Présentation

  • : Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche