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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 11:27

  le préjugé vaincu photo François Pascal

  Le Préjugé vaincu (Photo, François Pascal)

 

Samedi 22 janvier 2011, au Théâtre Beaurepaire à Saumur, la Compagnie du Temps pluriel, (artiste associé à la Maison de la Culture de Nevers et de la Nièvre) jouait Le Préjugé vaincu de Marivaux, dans une mise en scène de Jean-Luc Revol, directeur du Théâtre du Caramel Fou, basé à Nevers. La pièce avait déjà été jouée au Théâtre du Balcon, dans le Off d’Avignon, en 2009.

Cette pièce du dramaturge, partisan des Modernes, égratigne de manière légère les inégalités sociales et les préjugés. Composée en un acte et seize scènes, elle fut représentée pour la première fois le 06 août 1746 par les Comédiens français et elle appartient à la période la plus féconde de l’auteur. Comme les comédies en un acte de la fin de la vie de Marivaux, elle constitue la quintessence de la pensée et de l’art théâtral de ce « spectateur » lucide de son époque : critique sociale, réalisme satirique, peinture de l’âme féminine et de l’amour, création de moyens d’expression personnels au service d’une liberté d’invention.

A la suite de Molière, de Boileau (Satires, V), de La Bruyère (Des Grands), le « Théophraste moderne » s’y fait moraliste tout en s’autorisant le rire.

Le Jugement sur la pièce la présente ainsi : « La noblesse a des travers qui lui appartiennent en propre ; et le plus choquant de tous, parce qu’il s’attaque à l’amour-propre du grand nombre, c’est l’orgueil qui substitue, dans l’esprit de quelques nobles, une prééminence naturelle à une simple distinction sociale. C’est là que commence le préjugé. » 

Pour illustrer ce travers si répandu au XVIII° siècle (et dont notre époque n’est guère exempte non plus), Marivaux l’incarne dans une jeune fille, Angélique (Marie-Julie de Coligny), fille d’un marquis (devenue ici pour les besoins de la pièce une marquise, Louise Jolly), à laquelle il prête le ridicule d’une vanité nobiliaire poussée à l’excès. Pour  elle, ceux qui n’ont pas eu la noblesse en héritage, ne sont que des « espèces ». Secondé par son valet Lépine (Cédric Joulie) et par Lisette (Anne-Laure Pons), la suivante d’Angélique, qui n’est pas dépourvue non plus de sotte vanité (elle est fille d’un procureur fiscal !), le bourgeois Dorante (Olivier Broda) finira par s’en faire aimer. Il usera en effet d’un subterfuge, consistant à se faire le porte-parole d’un prétendu prétendant. Et Lisette de lui dire : « [Ainsi] ce ne sera pas vous qui aurez eu les injures, ce sera l’autre… »

 

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Angélique (Marie-Julie de Coligny)

et Dorante (Olivier Broda)

(Photo François Pascal)

 

A l’époque, la pièce recueillit un grand succès tant à la ville qu’à la cour. Mademoiselle Gaussin était Angélique (la fille du marquis) ; Grandval jouait Dorante (l’amant d’Angélique) ; Mademoiselle Dangeville interprétait Lisette (la suivante d’Angélique). La scène est à la campagne dans la maison du marquis. Voltaire choisira Le Préjugé vaincu comme sous-titre à sa pièce Nanine, jouée en 1749, preuve, s’il en était besoin, de la renommée de l’œuvre.

Jean-Luc Revol a choisi de transposer la pièce dans les années 50. Selon lui, les préoccupations qui s’y font jour ne sont guère éloignées de celles de cette époque. N’est-ce pas le temps où de jeune réalisateurs s’apprêtent à inventer la Nouvelle vague ? Les femmes brandissent le drapeau du féminisme et commencent à se libérer du joug masculin et de la puissance paternelle. Angélique pourrait être déjà leur porte-parole. Par ailleurs, l’intemporalité de l’écriture favorise cette adaptation, qui doit montrer que « la verdeur racée de la langue de Marivaux » est encore capable de nous signifier quelque chose.

Le décor d’Emmanuel Laborde est stylisé à l’extrême : un fond de scène représentant un grand ciel bleu avec quelques nuages blancs ; un portique à l’antique, côté jardin, pour signifier l’entrée dans le château ; un fauteuil de rotin, un électrophone… Les cinq personnages, en toute liberté, revêtus de couleurs acidulées, y courent, virevoltent, marivaudent, dansent le mambo, avec une vivacité joyeuse.

Les costumes soulignent à merveille la distance prise avec l’époque. Aurore Popineau a imaginé pour chaque comédien une silhouette, au service de son caractère. Angélique, robe jaune juponnante, nœud dans une chevelure frisottée, tournicote et minaude à ravir sous les yeux énamourés de Dorante. Le jeune homme, transi d’amour, est sanglé dans une veste verte et étriquée, qui lui confère un air un peu timide et contraint. Lisette (une mention spéciale pour la comédienne), dont la jupe noire de petite bonne sous un tablier blanc virevolte à n’en plus finir, manifeste de l’aplomb à revendre. Lépine, bien pris dans son costume de groom violet, et coiffé de son petit calot, tel un Arlequin moderne, mène la danse à un train d’enfer. Comme souvent chez Marivaux, ce sont ces personnages subalternes qui conduisent l’action avec beaucoup d’abattage. La marquise, quant à elle, chapeautée et gantée, propose une silhouette de bonbon rose, mais sait se trémousser à l’unisson de la troupe. (Louise Jolly souligne que le marquis devenant une marquise, « cela change tout et notamment les rapports entre les personnages ».)

Car un des atouts de cette adaptation, ce sont les séquences dansées sur des airs endiablés de mambo. Cette danse sensuelle et libre, d’origine cubaine, mêlant la rumba et le swing, permet aux personnages d’exprimer la vibrante intensité de leurs désirs, par-delà les conventions du langage. Et les comédiens s’en donnent à cœur joie !

On notera que cette pièce a obtenu le prix des Compagnies au dernier Festival d’Anjou et Olivier Broda le prix d’Interprétation. Anne-Laure Pons commente ainsi les choix du metteur en scène : « C’est très léger, mais en même temps ça a du sens. Ca reste du Marivaux avec ses rapports hommes-femmes, ses situations inversées, ses imbroglios sans fin. » Jean-Luc Revol a osé un mélange qui aurait pu être hasardeux, mais se révèle juste et léger. En faisant jouer les comédiens avec une diction appuyée, il démonte la mécanique subtile du marivaudage, et laisse apparaître la prétention vaine du préjugé.

Après la représentation de cette pièce, jouée par une troupe en parfaite harmonie, on pourrait reprendre sans y changer un iota, ce que la critique avait dit sur elle au XVIII° siècle : « Ici, tout est réel, positif . »  Et si tout y représente fidèlement les mœurs  du temps où elle fut composée, à deux siècles et demi de distance, les années « n’ont point effacé la ressemblance ». Quant au choix du mambo, d’abord surprenant, on se dit que les mouvements du corps y expriment à leur manière les « mouvements du cœur ».

 

  Le préjugé vaincu 3

Final dansé du Préjugé vaincu (Photo Angersmag.info)

 

 

Sources :

http://www.angersmag.info.Le-Préjuge-vaincu-remporte-le-prix-des-compagnies

Dossier de presse : « Questions à Jean-Luc Revol »

 

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commentaires

C

Bonne aprés midi et merçi pour ton reportage ! .Enfin le soleil je vais sortir avec l'appareil ! ..À bientôt ,


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C


J'attends tes photos, toujours inventives !



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