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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 10:49

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Dans le cadre d’Une Semaine enchantée en Pays saumurois et d’une exposition intitulée La Nef des Egarés (12-20 septembre 2009), Myriam Nion a présenté à la chapelle Saint-Jean, rue Corneille, à Saumur, une série de dessins au crayon illustrant quatre œuvres fantastiques : Le Corbeau d’Edgar Allan Poe, La musique d’Erich Zann de H. P. Lovecraft, Le Château de Franz Kafka et Le joueur d’échecs de Stefan Zweig. Ces dessins sont insérés dans quatre élégants petits livres de format carré, reliés à la japonaise, proposant des extraits des quatre œuvres, qui sont autant de portes ouvertes vers les mondes mystérieux qui hantent les écrivains.

A des degrés divers, ces quatre textes sont bien représentatifs du genre fantastique, tel que l’a défini Szvetan Todorov, en ce sens qu’ils répondent au principe d’incertitude. "Dans un monde qui est le nôtre […] se produit un événement qui ne peut s’expliquer par les lois de ce même monde familier. Celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions possibles : ou bien il s’agit d’une illusion des sens […] ou bien l’événement a véritablement eu lieu. […] Le fantastique occupe le temps de cette incertitude. » (Introduction à la littérature fantastique). Il s’agit donc bien de l’irruption du surnaturel dans le quotidien et d’un basculement fondamental de tous les repères.

Le Corbeau, poème narratif d’Edgar Poe (1845), est le récit de la mystérieuse visite d’un corbeau chez le narrateur, alors que celui-ci pleure la mort de son amour, Lenore. L’oiseau se perche sur un buste de Pallas, juste au-dessus de la porte de sa chambre, et croasse inlassablement la phrase « Jamais plus ! » La lumière de la lampe projette son ombre sur le sol et le narrateur de dire : «  […] et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera- jamais plus. » Il sombre dans la folie.

La musique d’Erich Zann (1922) est une nouvelle d’un autre écrivain américain, Howard Phillips Lovecraft. On y découvre un narrateur qui s’avoue incapable de retrouver la rue Auseuil (nom révélateur : au seuil du mystère ?), dans laquelle il séjourna autrefois. Il se remémore les événements vécus dans une chambre au cinquième étage de la troisième maison du bout de la rue, la plus haute de toutes.  Il se sent « progressivement hanté par la bizarrerie » de la musique étrange d’un joueur de viole allemand, Erich Zann, qui l’invite dans sa chambre, avec une unique fenêtre donnant sur la nuit. Le musicien lui joue follement des morceaux différents de ceux qu’il a entendus et qui semblent vouloir couvrir les sons d’une musique venue d’ailleurs. La fenêtre de la chambre s’ouvre et le narrateur a soudain la perception « d’un espace inimaginable vibrant de musique et de mouvement, ne ressemblant à rien de ce qui pouvait exister sur terre. » Il se  retrouve seul avec, devant lui « ce chaos, ce pandemonium, et, derrière [lui], le délire démoniaque de la viole hurlant à la lune. »

Dans Le Château, œuvre inachevée de Kafka (1926), le héros, l’énigmatique arpenteur M. K.,  cherche à obtenir une autorisation des autorités pour séjourner dans le village enneigé où il échoue un soir d’hiver. Le grand Château du comte lui demeurera à jamais inaccessible. Il renonce à son entreprise mais le narrateur écrit: «  […] il n’était maintenant que trop libre, il s’était conquis cette liberté […] mais- […] rien n’était non plus si dépourvu de sens ni désespéré que cette liberté, cette attente et cette intangibilité. »

Enfin, Le Joueur d’échecs (1943) est une longue nouvelle de Stefan Zweig qui fut publiée à titre posthume. Elle raconte l’affrontement sur un paquebot en partance pour l’Argentine de deux joueurs d’échecs que tout sépare: Mirko Czentovic d’origine modeste mais tacticien redoutable, et le Docteur B., autrefois avocat en Autriche, qui, lors de son emprisonnement dans les geôles nazies, parvient à survivre et à échapper de peu à la folie en rejouant mentalement les parties d’échecs découvertes dans un livre et en jouant même contre lui-même ! Si le Docteur B. perd la seconde partie contre Czentovic, il remporte néanmoins une victoire sur lui-même en ne sacrifiant pas son esprit au jeu. L’issue de la partie sur le bateau peut être lue comme la victoire du Bien sur le Mal ; le jeu représente le Mal quand il devient monomanie et destruction de l’esprit.

Depuis les sombres dessins de Goya, Hugo et Odilon Redon, on connaît la puissance fascinatrice de la couleur noire. Théophile Gautier n’écrivait-il pas : « Le noir comme le rouge, comme le vert, comme le bleu, comme toute autre nuance, a ses clairs, ses demi-teintes, ses ombres ; il ne fait pas, parmi les objets qui l’entourent, cette tache absolument opaque ; il s’y relie par des reflets, par des rappels, par des ruptures ; autrement il creuse un trou dans le tableau. » ? En illustrant ces quatre textes célèbres au crayon de bois, Myriam Nion fait la démonstration éclatante que « le noir est une couleur ». Jouant de toutes les nuances du noir, du gris et du blanc, la dessinatrice parvient à distiller une angoisse sourde. C’est le corbeau de Poe, plus noir que noir, qui fait du narrateur un dément ; c’est la silhouette  noire du joueur de viole de Lovecraft, se détachant sur la mystérieuse obscurité musicale, tandis que s’envolent les blancs feuillets explicatifs du musicien ; c’est, derrière des piles de paperasseries blafardes, l’ombre noire de l’arpenteur de Kafka, soulignée par le blanc d’une liberté désespérée ; c’est l’affrontement manichéen des cases blanches et noires du Joueur d’échecs, sur lesquelles est prostré le personnage du Docteur B..

Travaillant dans une librairie et amoureuse des livres depuis toujours, Myriam Nion parvient à en dévoiler l’ « inquiétante étrangeté ». Le narrateur du Corbeau s’endort sur un « bizarre volume de savoir oublié» ; le texte écrit par le musicien Erich Zann est emporté dans la nuit de l’horreur et ne sera jamais lu ; dans Le Château, l’arpenteur est écrasé par la hauteur des bibliothèques des fonctionnaires zélés ; le Docteur B. est, dans un premier temps, sauvé de la folie par la lecture d’un manuel de jeu d’échecs.

Le fantastique étant ce monde au-delà du réel qui fait vaciller le lecteur et le blesse, le noir en est bien la couleur de prédilection, ainsi que l’écrit Jacques Kober : « Le noir […] est une perte d’équilibre, un appel d’air. C’est le noir qui fait faire aux couleurs le grand écart. Il s’agit donc d’une lumière au-delà de la lumière […] le noir concret (si j’ose dire) peut-être brûlure ou caresse, éclaboussement […]. » En utilisant avec tout son talent les subtiles variations du noir pour une plongée vertigineuse dans le fantastique, Myriam Nion illustre ce qu’écrivait Jean Dubuffet : « éclat, mat, luisant, poli, rugueux, fin… le noir est une abstraction ; il n’y a pas de noir, il y a des matières noires. » Grâce à elle, on pénètre dans les « trous noirs » de la littérature.

 

                                                                        
Lundi 12 octobre 2009

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commentaires

A
<br /> J'ai beaucoup aimé les dessins de cette artiste et les thèmes fantastiques traités. C'est une belle initiative de la ville de Saumur de réunir ce collectif d'artistes, j'espère qu'il y en aura<br /> d'autres !<br /> <br /> <br />
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