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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 16:50

  Camille claudel adjani film

Camille Claudel (Isabelle Adjani), sculptant La Petite Châtelaine aux cheveux tout à jour,

dans le film Camille Claudel, de Bruno Nuytten (1988)

 

 

J’ai toujours pensé que ma grand-mère maternelle aurait pu devenir un grand sculpteur. Alors qu’elle n’avait que quinze ans, n’avait-elle pas été la lauréate d’un grand Salon parisien ? Ne passait-elle pas le plus clair de son temps dans son atelier-serre, que ses parents lui avaient aménagé dans le jardin de leur hôtel particulier lillois ? Et que j’aime à regarder cette ancienne photo d’elle, toute jeune fille, au milieu de ses travaux d’atelier !

Elle avait épousé très jeune mon grand-père, ce beau jeune homme aux traits réguliers, à la bouche ferme, au front haut, surmonté d’une belle raie médiane. La Grande Guerre avait épargné leur amour.

Dans leur nouvelle vie à deux, mon grand-père avait souhaité que sa femme ne sculptât plus. Qu’avait-elle pensé alors, cette tendre épousée, qui, par amour, avait renoncé au voluptueux plaisir des mains dans la terre glaise, à la révolte de la pierre sous les coups du burin, à l’éclosion de ses rêves sous la forme de pièces sculptées ? Alors, c’était ses enfants qui étaient devenus ses œuvres et elle en avait eu neuf.

Puis, mon grand-père avait « fait de mauvaises affaires », ainsi qu’on le disait pudiquement dans certains milieux bourgeois. Ma grand-mère, pleine de courage, s’était résolue à travailler. Elle allait, me semble-t-il, vendre des boutons et autres colifichets à ses amies et ses parentes, dont je n’ose imaginer les regards de commisération qu’elles devaient poser sur la déclassée, contrainte de faire du porte à porte.

La ruée sauvage de Hitler avait contraint la famille à abandonner la capitale du Nord de la France et à trouver asile en Berry. On raconte qu’à cette époque, ma grand-mère avait tenu tête à des officiers allemands, venus réquisitionner la maison dans laquelle la famille avait trouvé refuge. C’était une vraie Mère Courage que ma grand-mère !

Et le sort s’était acharné sur elle. Elle avait connu l’indicible et incommensurable douleur de perdre quatre de ses enfants. Dès lors, sa vie n’avait plus été que l’ardent désir d’aller les retrouver, aspiration qu’elle exprimait dans de poignants poèmes.

Dans mon enfance et mon adolescence, j’ai bien souvent passé des vacances dans La Vieille Maison- c’était son nom- qu’elle habitait avec mon grand-père, près de Bourges. On s’y retrouvait entre cousins germains : on randonnait en solex, on visitait les châteaux berrichons, on allait chercher le lait à la ferme dans des bidons de fer-blanc, on achetait des bonbons à un franc dans la vieille épicerie, le long de la Route Nationale, on jouait au ping-pong dans la grande cuisine humide en contrebas, et qui sentait la pomme surie.

Peu nous importait à nous, ses petites-filles, que notre grand-mère, nous interdît de porter des pantalons puisque nous ramassions avec elle les myrtilles rouges et blanches, qu’elle nous apprenait à faire des pains perdus, qu’elle nous racontait l’histoire de Bonne-Biche et de Beau-Mignon ou les aventures du chevalier de Maison-Rouge. Sous le regard du buste ciré de La Florentine, à la chevelure en bandeaux et au sourire énigmatique, qu’elle avait sculpté autrefois, elle nous faisait pénétrer dans son monde, celui où Viviane ensorcelle Merlin et où Marie-Antoinette s’excuse devant son bourreau.

J’ai longtemps correspondu avec cette grand-mère, à qui je savais que je pouvais tout dire. Car, si elle était intransigeante sur les grands principes, elle possédait une qualité d’écoute incomparable. Et même si je ne tenais pas compte de ses conseils, je lui en aurais voulu de ne pas me les donner.

J’ai eu par la suite le grand bonheur que ma grand-mère, qui avait vécu toutes les joies et toutes les douleurs de la maternité, connaisse mes propres enfants. Et je garde en mémoire un de nos derniers souvenirs communs, cette visite à Fontevraud, où je lui fis découvrir le gisant d’Aliénor d’Aquitaine, la reine dont elle admirait la sagesse politique et l’érudition. Car j’oublie aussi de dire que ma grand-mère, passionnée d’Art et d’Histoire, mais qui avait peu voyagé, connaissait par cœur les tableaux des grands musées européens.

Puis ma grand-mère s’en est allée rejoindre ses enfants trop tôt perdus, quelques six mois avant que ne s’en aille à son tour mon grand-père. Mais la légende de ma grand-mère ne s’arrête pas là.

Bien des années après sa mort, ma mère et ma sœur ont eu l’occasion de retourner dans la belle maison de son enfance, habitée désormais par d’autres propriétaires. Vous me croirez si vous le voulez : on les a menées dans le fond du jardin, elles sont entrées dans la serre, dont une partie du toit était cassée, elles y ont découvert avec ébahissement la collection des bustes sculptés par ma grand-mère. Pendant de longues décennies, ils y étaient demeurés, personne n’ayant jugé bon de les enlever ! Et c’était comme si ma mère et ma sœur avaient pénétré dans cette photo sépia, celle sur laquelle se tient la fragile silhouette d’une adolescente, ma grand-mère artiste, debout pour l’éternité au milieu de ses rêves sculptés.

 

 

Pour Le Défi de la Semaine N°52,

Thème proposé par Hauteclaire :

La vérité de votre légende

 

 

 

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commentaires

S
Une très belle évocation qui rend justice à l'érudition et la créativité de votre grand-mère dont vous tenez beaucoup par vos écrits et surtout vos poésies.
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C
Merci, Suzâme. J'ai beaucoup aimé mes deux grand-mères et j'aime les évoquer.
X
<br /> Bercé par ce texte...<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Comme me bercèrent les histoires de ma grand-mère. Amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> Un beau récit autobiographique. A notre époque, ta grand-mère aurait certainement pu continuer à sculpter. Les moeurs ont bien changé heureusement. J'ai eu plaisir à lire ce portrait très vivant de<br /> la vie de ta grand-mère et des bonnes choses qu'elle a su donner auprès des siens. Amitiés<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Tu as raison, Alice. Le féminisme est passé par là !<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> Une belle légende qui rend hommage à une très belle grand mère courage.<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Une femme forte et douce à la fois. Amitiés.<br /> <br /> <br /> <br />
H
<br /> Bonsoir Catheau,<br /> une très belle "légende", celle d'une vie difficile qui a surement trouvé beaucoup de joie parmi ses enfants et petits-enfants, après beaucoup de renoncements.<br /> J'ai vraiment beaucoup aimé vous lire, et découvrir cette partie de vie.<br /> Ces sculptures sont-elles revenues parmi vous?<br /> Amitiés<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Merci, Hauteclaire, de votre visite à ma grand-mère. Les sculptures ont été partagées entre les membres de la famille et j'en possède un buste. J'ai aussi la photo de ma grand-mère dans son<br /> atelier mais je ne souhaite pas mettre de photos privées sur mon blog. Amitiés.<br /> <br /> <br /> <br />
A
<br /> Permettez-moi de ne lire que vos premiers mots, cette nuit, et de ne lire que vous demain. Anne<br /> <br /> <br />
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T
<br /> C'est beau comme du Maupassant. Les descriptions sont très parlantes, je t'ai suivie dans tout ce périple affectueux avec beaucoup de plaisir.<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> C'est aussi Une Vie ! Merci de votre commentaire amical. A bientôt.<br /> <br /> <br /> <br />
<br /> Ohhhh quel bel écrit ... j'admire, moi qui ne dompte pas du tout les mots!!<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Merci, Kri. Ecrire sur les gens qu'on aime, cela vient naturellement.<br /> <br /> <br /> <br />
T
<br /> Un oeuvre modelée aux détails innombrables Catheau, j'ai voyagé dans ces tourmentes familiales, ai pris plaisir à visiter cette maison du Berry, un rêve que de revenir sur les lieux !! merci...<br /> "les grand mères" sont toujours des Légendes d'amour! :0)<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Merci, Tricôtine, la maison de famille continue à vivre avec une de mes tantes. Amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />
J
<br /> Merci de ses très beaux souvenirs biographique et passionnants :-)<br /> Amitiés<br /> Juliette<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Des souvenirs très présents en moi. A bientôt, Juliette.<br /> <br /> <br /> <br />

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